CHAPITRE XI
A midi, nous atteignîmes le faubourg Saînt- Jacques encombré de troupes. Nous fûmes tout surpris, en débouchant de la route de Pont- Hubert, d'entendre de's vocifératîpns et d'apercevoir, au milieu de soldats, de paysans, d'ouvriers de la ville, des uniformes étrangers.
Je demandai ce que cela signifiait.
— Ce sont des maraudeurs, des Cosaques, qu'on prend tous les matins et tous les soirs à l'aflFût, me répondit un soldat. On en amène comme cela toute la journée.
— Où les prend-on ?
— Oh ! pas loin d'ici, à deux lieues, dans les villages, sur la route de Bar-sur-Aube.
— • Si près que cela ! et qu'en fait-on ?
Le soldat, — ce n'était point un conscrit, — me regarda avec un rire muet et pâle et cligna de l'œil.
— Ce qu'on en fait? dit-il; on les empêche de s'en retourner pour prévenir les autres... voilà !
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J'eus tout à coup la vision du Cosaque que j'avais tué au bord de la fontaine du château de Brienne. Mon cœur se resserra.
— Merci, l'ami, et adieu ! dis-je au soldat. Mais le grenadier, content de m'a voir si bien
renseigné, fit un geste pour retenir le cheval par la bride.
— Pardon, excuse, monsieur le bourgeois, me dit-il un peu honteux et en tiraillant sa moustache, est-ce que cela ne vous ferait rien de me donner pour la peine de quoi m'acheter à déjeuner ?
Il paraît que je ne dissimulai pas mon étonnement, car le soldat reprit : ^
— Oui, n'est-ce pas? mendier, ce n'est pas très-crâne ! mais que voulez-vous ? on ne peut pas toujours voler. Si les Cosaques, encore, partageaient avec nous! les gueux, ils ruinent le pays.
— Mais on ne vous nourrit donc pas? demanda mon père.
— On ne nous a pas fait venir pour être nourris, ni engraissés. Nous nous ferons tuer comme nous sommes. Les habitants cachent leur pain, ceux qui en ont, et ferment leur porte. Nous pilions la campagne, mais il y a concurrence.
Il fut interrompu par une décharge de fusils.
— Bon ! voilà le déjeuner des Cosaques fini, reprit-il avçç lia riçe^qçmçnt qui n'ç^vait rien dç
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féroce. Ils sont bien heureux; ils n'ont pas à s'occuper de demain.
Je lui donnai une pièce d'argent.
— Merci, monsieur, continua-t-il, et ne me méprisez pas parce que j'accepte. C'est plus fort que moi; il faut que je mange au moins tous les deux jours.
Il me serra la main que je lui avais tendue, secoua la tête pour faire tomber une larme qui devenait un glaçon au bord de sa paupière et s'éloigna.
— Ah ça ! dit mon père en broyant un juron entre ses dents, qu'est-ce que fait donc là-bas l'empereur? Il ne les empêche pas d'arriver, puisqu'ils viennent par un autre côté. La misère ! la neige ! les Cosaques ! c'est complet •, il ne manque plus que la trahison.
Valentine regarda mon père, comme si elle avait craint qu'il ne fît allusion à M. Gouault. Le papa Cerbonnet continua, sans s'apercevoir de ce regard :
— C'est peut-être pour les manger qu'ils tuent les Cosaques !
Comme j'avais une mission de l'empereur, et que les opinions jacobines de mon père ne l'empêchaient pas d'être fier de tout honneur qui pouvait incomber à son fils, il décida que nous irions tout droit à la préfecture porter ma missive.
Pendant que je m'inforniçiis du préfet, le papg^
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Cerbonnet appelait, du haut de la carriole, les gens en boutique qu'il connaissait sur la place Marie- Thérèse, et leur disait :
— Voulez- vous des nouvelles ? nous en rapportons... Il y a eu hier une grande bataille à Brîenne ; mon fils est chez le préfet ; on s'est bien battu; Maurice apporte une lettre de Pempereur.
Les gens que la curiosité avait fait venir auprès de la voiture, après avoir écouté, poussaient un ah! d'étonnement, de résignation, de douleur, et retournaient lentement à leurs boutiques qu'ils refermaient. On entendait Tune après Tautre les sonnettes attachées aux portes par un ressort se balancer et faire leur carillon.
— Maurice nous rejoindra, dit mon père surpris du peu d'effet produit par l'ambassade de son fils; et il conduisit Valentine chez son oncle.
Pendant ce temps, je remettais au baron Caffarelli la lettre de Napoléon. Le préfet me parut inquiet : il voulut savoir de moi plus de choses que je n'en savais moi-même. Il m'interrogea sur la bataille, sur la confiance que paraissait avoir l'empereur. Viendrait-il à Troyes ? se porterait-il directement sur Paris par la Marne? On eût dit que le premier magistrat du département avait peur de n'avoir plus le temps de fuir. Il me présenta au général Dulong, installé à la préfecture. Tous deux m'engagèrent à me
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rendre à Thôtel de ville, où devaient se trouver les principaux bourgeois de la ville, et à donner connaissance des nouvelles que j'apportais. J'obéis. Je trouvai sur le perron des femmes, des mères, des sœurs, des filles : le bruit s'était répandu instantanément qu'un volontaire du bataillon des canuts était de retour. Pourquoi était-il seul ? Est-ce que les autres étaient morts, blessés ?
— Avez-vous vu mon fils? donnez-moi des nouvelles de mon mari ? me disait-on.
Et je répondais à tous : « Ils vont bien ! » n'osant avouer que je n'avais rien de précis à répondre.
Le maire fit une proclamation manuscrite qu'il afficha aussitôt. Il annonçait une grande victoire; l'ennemi était refoulé. Mais personne ne voulait croire ces nouvelles rassurantes. Si les Prussiens ne débouchaient pas encore par la route de Brienne, les Cosaques commençaient à venir par la route de Bar-sur-Aube. On secouait la tête, on regardait tomber la neige, on rentrait chez soi pour dire à sa femme : c Cherchons encore une cachette, nous serons pillés. »
Je fus plus épouvanté de ce découragement universel que je n'avais été attristé de la guerre. Je rentrai lentement chez nous. M. Gouault m'y attendait; il était grave, mais point sévère. Ses yeux avaient comme un feu qui les échauffait et ne les faisait pas briller.
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— Maurice, vous serez mon neveu ! me dit-il en me tendant la main. •
— Et sans condition ? lui répondis-je.
Il eut un mouvement des sourcils qui signifiait visiblement : t A quoi bon? vous serez avec nous dans huit jours ! »
— Non, reprit-il, sans condition.
— Merci, monsieur.
— C'est moi qui vous remercie de ne vous être pas fait tuer sottement dans cette bagarre d'où vous venez. Valentine en serait morte! Avouez que, malgré mes airs féroces, je suis un oncle de comédie; je laisse ma nièce courir les routes après vous.
— N'étais-je pas là? dit mon père.
— Oui, comme je suis ici, un témoin inutile, non un gardien. Je vous avais dit, Maurice, quand vous êtes parti, que je regrettais de ne pas vous accompagner : c'est ce regret-là qui m'a désarmé. Je vous ai trouvé si bon, si brave et si simple, que j'ai eu peur de vous avoir laissé partie sans une espérance, et je n'ai pas retenu Valentine, persuadé qu'elle vous porterait bonheur. Ah ! vous venez de me faire passer deux jours et demi bien durs pour mon égoïsme. Ma femme a brûlé des cierges pour vous; moi, je me suis rongé les poings. Enfin, vous voilà sans égratignure. Valentine vous aime bien! Attendez qu'il y ait un peu moins de neige sur la terre de France pour vous marier. J'espère un petit
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dégel. Oh ! n'ayez pas peur. Quoi qu'il arrive, elle est bien à vous; je ne vous la disputerai pas. Je vous avouerai même, Maurice, que j'éprouve une sorte de consolation à vous voir et à me dire que, si je venais à manquer à cette chère Valentine, à ma femme, vous seriez leur défenseur naturel. On fait de mauvais rêves dans ces temps-ci, et à mon âge surtout !
M. Gouault essaya de rire, mais je fus frappé d'un redoublement de pâleur involontaire qui s'étendit sur son visage. Mon père regardait le plancher et était très -ému. L'ancien émigré poussa un petit soupir, et, essayant de ranimer l'entretien :
— Eh bien ! Maurice, me dit-il en se croisant les bras, commencez-vous à croire que l'empire s'achève ?
— Oui, monsieur, je le crois.
— Et quelle idée cela vous donne-t-il î
— Celle de retenir la France au bord du tombeau de l'empire.
— Ce n'est pas une idée cela : c'est un sentiment que nous avons tous.
Je ne répliquai pas. Il me répugnait de provoquer les opinions de M. Gouault; et les miennes, en ce moment, étaient confuses.
M. Gouault nous quitta au bout de quelques instants. Je sentis dans l'étreinte de sa main plus de cordialité que de coutume. Valentine me gagnait son cœur.
— C'est égal! dit mon père quand nous fûmes seuls) je mettrais ma main au feu qu'il conspire.
— Avec qui, répondis-je, avec Thiver?
Le lendemain de mon retour à Troyes, le i« février, la neige et le froid redoublèrent. Dans la journée, on entendit ou on crut entendre comme un roulement lointain.
— C'est le canon, disaient les uns; c'est Phiver qui chante l'hymne des Russes, disaient les autres.
J'ai toujours pensé que c'était en effet le chœur des cent bouches à feu du combat de la Rothière criant le désespoir et l'agonie de la France.
Le 2, on eut des nouvelles de la bataille. Napoléon avait fait des prodiges ; la jeune garde s'était couverte de gloire, mais les vainqueurs reculaient devant les vaincus, et le 3, dès le matin, on attendit l'empereur.
La ville avait un aspect singulier ; on eût dit que c'était l'ennemi qui arrivait d'abord. Les visages étaient inquiets; les maisons, si peu hospitalières déjà pour nos soldats, fermaient leurs devantures, leurs contrevents, et prenaient un air farouche. Le préfet courut pour trouver un logement digne de l'empereur; il choisit l'hôtel qu'habitait, rue du Temple, un riche propriétaire, M. Duchatel.On mit des sentinelles à la porte, comme si le spectre de l'empire était
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arrivé, avait précédé Tempereur. La neige tombait et la pluie s'y mêlait par intervalles, faisant de la boue. Les autorités civiles se demandèrent si elles devaient aller au-devant du fuyard. Que lui dire ? que lui offrir ? On se concerta longtemps, et on délibérait encore, quand on apprit que Tavant-garde était dans le faubourg Saint- Jacques.
Une sorte d'effarement silencieux agita alors iSi foule toujours prête pour les spectacles, pour les défilés. Les parents qui attendaient des nouvelles se hasardèrent à courir vers le bas de la ville. L'empereur eut des curieux sur son passage; j'y étais avec mon père. J'ai encore devant moi ce tableau que personne ne pourra peindre.
C'était un peu avant la porte Saint-Jacques. Nous voyions venir du fond du faubourg une masse grouillante : les tambours voulaient battre, auprès du pont de la ville : on leur fit signe de se taire. Il ne fallait pas troubler cette ville silencieuse qui tenait à son silence. Les soldats marchaient serrés, pressés, harassés, livides, couverts de boue : ils faisaient pitié. De vieilles femmes du peuple osaient, en branlant la tête, serrer au passage la main de ces pauvres jeunes hommes qui défilaient : la vieillesse souhaitait la bienvenue à ceux qui avaient vu la mort. D'autres glissaient un morceau de pain sous le bras des plus faibles ; mais c'était tout.
Après Tavant-garde, il y avait une distance
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énorme comme un désert ; puis Tempereur s'avança. Il marchait en tête de l'armée, et un peu en avant de son état-major. Son cheval allait au pas et secouait la tête. Napoléon avait boutonné sa redingote grise que la pluie noircissait presque aux épaules et sur les bras. Son chapeau projetait un peu d'ombre sur son visage, comme un bandeau qui lui cerclait le front. Il me parut changé depuis trois jours : peut-être ne l'avais- je pas encore si bien regardé ! Sa tête me sembla énorme. Ses yeux essayaient d'errer à droite et à gauche, puis, humiliés de se sentir impuissants, reprenaient une direction vague; et alors, je vis distinctement ce regard, si rayonnant d'ordinaire, ramper, pour ainsi dire, terne et voilé, devant lui. La lèvre pâle était immobile avec un pli aux extrémités ; le teint du visage était jaune comme de la cire sur les Joues, avec des ombres bleuâtres vers le menton. Mais on sentait pourtant encore dans ce masque tragique aux lignes simples, aux couleurs mates, une énergie que le corps, aflaissé et ondulant aux mouvements du cheval, perdait de plus en plus. La main droite pendait avec la cravache le long de la cuisse ; l'autre main tenait faiblement les rênes ; ses gants étaient sales ; ses bottes disparaissaient §ous la boue. Napoléon, pour se reposer sans doute, avait les pieds sortis des étriers qui se balançaient sur les flancs du cheval avec un cliquetis. Devant moi, un petit ruis-
seau qui traversait la chaussée fit faire un faux pas au cheval; Tempereur, machinalement, redressa vivement la bête qui se cabra. Les pieds rentrèrent dans les étriers, et quelque chose comme un sourire détendit Tare de sa bouche ; il regarda au-dessus de lui. Défiait-il l'augure ou Tacceptait-il ?
Je vous l'avouerai, j'eus le cœur gonflé. Un sanglot me monta à la gorge, quand je vis passer ainsi l'empereur, morne au milieu de ces spectateurs mornes ; je n'eus pourtant pas le courage de pousser un cri.
Des ofi&ciers, des généraux, allaient à pied et, rasant le mur des curieux, leur disaient tout bas avec un accent de prière :
— Criez donc « Vive l'empereur! » criez donc • Vive l'empereur ! »
Peine perdue ! ceux qui eussent voulu tenter ce dernier mensonge et faire cette aumône n'en avaient pas la force; ils étaient étranglés par une angoisse invincible. Une femme, une seule, qui, haletante, se penchait et regardait le défilé, ayant aperçu son fils, un pauvre garçon qui traînait la jambe, se précipita dans les rangs, sauta au cou de son enfant et cria : « Vive l'empereur! » Mais elle ne le cria qu'une fois et tomba épuisée.
L'empereur passa, puis Tétat-major.
— J'en ai assez, dis- je à mon père qui était avec moi, allons-nous-en !
Nous prîmes par des rues détournées, mais
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nous étions devant notre porte avant que le cortège l'eût dépassée. Une seconde fois Je vis Napoléon au coin de la rue du Temple. Il avait le même air, et la rue était aussi silencieuse que le faubourg de la ville; il ne pleuvait plus. La neige avait pris le dessus : elle tombait avec force. Par un geste bizarre, Napoléon ouvrit sa redingote, en écarta les revers. La neige lui paraissait-elle plus douce ou plus cruelle à recevoir?
J'ai su qu'en descendant de cheval dans la cour de l'hôtel qu'il allait habiter, il dit au maire de Troyes, d'une voix rauque, brève, qui contenait plus d'un reproche :
— Il fait bien froid dans votre ville.
— C'est vrai. Sire..., balbutia le magistrat qui ne sut que répondre, on se croirait à Moscou.
L'empereur eut un éclair, passa devant le maladroit qui l'accueillait par une menace, et avan' d'entrer, regarda la belle maison qu'on lui avalréservée : avait-il peur d'entrer au Krenilin ?