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CHAPITRE XIII

Le lendemain, c'est-à-dire le 6 février, dès le matin, les troupes accumulées dans Troyes et autour de Troyes commencèrent à se mettre en mouvement vers la route de Paris. On savait que les alliés se dirigeaient sur la capitale, par la Ferté-sous-Jouarre et Meaux. Toutefois, l'empereur ne voulut pas courir simplement à leur rencontre. Il lui répugnait d'avouer que sa marche de Montiérender à Brienne avait été plutôt favorable que nuisible à Pennemi, puisqu'elle avait hâté l'union des forces coalisées : il voulut, infatigable stratégiste, jouer à la diplomatie des boulets de canon jusqu'à la dernière pincée de poudre ; et, tandis que son armée se dirigeait sur Nogent, il affecta de prendre des dispositions contre les troupes étrangères qui s'avançaient par la route de Bar-sur-Seine. Il avait déjà envoyé de ce côté quelques détachements dans la journée du 5, mais, le 6, il se porta lui-

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même, avec son état-major, à rextrémité du faubourg de Croncels.

Vous savez que les dernières maisons de ce long faubourg rejoignent maintenant l'enceinte d'un ancien couvent de chartreux dévasté par la Révolution. Napoléon s'arrêta à l'angle du mur et se fit servir à déjeuner au bord du fossé de la route, sans qu'on s'expliquât comment il n'avait pas déjeuné dans la maison de M. Duchatel qu'il avait quittée depuis dix minutes. Mais le déjeuner était peut-être un des éléments de la comédie. On emprunta une table à un paysan qui demeurait en face, et l'empereur, sans s'asseoir, rompit un morceau de pain. Le propriétaire de la table regardait et attendait qu'on eût fini. Napoléon, en portant son verre à ses lèvres, rencontra ce regard respectueux, peureux et triste : il voulut en changer l'expression, qui lui semblait un reproche.

— Vous êtes de ce pays, mon brave homme? lui demanda-t-il.

— Oui, Sire, je demeure là, à trente pas.

— Il y a longtemps que vous habitez cette maison?

— J'y suis né; mais, si ce qu'on dit est vrai, je n'y mourrai point. C'est un toit de paille... on aura bientôt fait de me le brûler.

L'empereur battit sa botte de sa cravache et se retourna brusquement.

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— Qu^est-ce que c'est que ce grand mur qui nous abrite?

-^ L'enclos des chartreux.

— Ces moines ! ils choisissaient bien leurs enclos!... Ceux-ci devaient être riches?

— Oh oui ! repartit le paysan, j'ai entendu dire à défunt mon père que le couvent avait plus de cinquante mille écus de rente.

L'empereur haussa les épaules.

— C'était trop ! répliqua-t-il ; et que faisaient ces rentiers ?

— - Dame ! il priaient matin et soir, -^ Alors, ce n'était pas assez... Merci, brave homme. Allons, messieurs, achevai!

Et, sans attendre personne, Napoléon niit le pied à rétrier. L'état-major surpris ne le rejoignit en galopant qu'à cent pas de la halte. L^ennemi n'était pas loin : on rencontra les avantspostes à une lieue et demie de Troyes, entre Breviandes et les Maisons-Blanches, L'attaque fut ordonnée aussitôt. Les alliés surpris se replie^ rent, et l'empereur, satisfait d'avoir fait trente prisonniers, d'avoir pris un caisson et un canon, laissa quelques compagnies pour soutenir la retraite de ce côté, et revint à Troyes aussi rapijj^ment qu'il en était sorti le matin.

vancV^^^^^ deux heures de l'après-midi; on se déià' ef ^^^ ^^^^^ points de l'horizon à la fois, à dans la j^^^^ ^ Saint-Parres, à Créney ; la route seule restait ouverte encore. Il n'y avait

pas une minute à perdre. Napoléon descendit de cheval pour une heure, dicta des lettres^ donna des ordres, puis, se remettant en selle, partit pour Nogent. Toutes les troupes valides devaient le suivre : la garde nationale de Troyes suffisait pour ouvrir les portes à Tennemi et pour brûler les ponts qui devaient être brûlés.

Le bruit courut alors que Tempereur avait songé à incendier la ville. Mais, à quoi bon ? La guerre n'avait pas besoin de cette horreur de plus, et, en s'élançant vers les champs de bataille de Champ- Aubert et de Montmirail, Napoléon croyait y ressaisir la fortune et l'empire. Schwarzenberg et Blûcher s'étaient séparés, laissant entre eux assez de distance pour qu'on pût les battre tour à tour. C'était la faute attendue, espérée, ou bien c'était le hasard propice; le sort allait tourner.

Tandis que les soldats montaient vers la route de Nogent, nous allions brûler, par ordre, quatre maisons et deux ponts, au Pont-Hubert et sur les Mails; puis, à la lueur de nos exploits, nous revenions tristement, pendant la nuit, fermer les portes et veiller, l'arme au bras, derrière des barricades dérisoires. Le 7 au matin, à sept heures et demie, l'arrière-garde de Napoléon gagnait le faubourg Saint-Martin, tandis que Tavant'garde des Cosaques débouchait dans le faubourg Saint-'Jacques.

A notre tour maintenant de sentir dans notre

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chaîr raiguillon de l^ennemi, de disputer nos maisons à ces pillards venus de tous les pays que nous avions pillés ! A notre tour d'apprendre, nous, les Français héroïques, les paladins de Fontenoy, ce métier du meurtre, honteux, furtif, commis la nuit, dans les ruelles, dans les endroits déserts, sur ces barbares qui croyaient se venger de leur côté de nos barbaries !

Le faubourg Saint-Jacques était ravagé à huit heures du matin : on bouleversa de fond en comble la maison d'un adjoint de la ville. Nous entendions des remparts les cris, les pleurs, les huées, les coups de fusil, et, de temps en temps, des bruits sourds d'effondrement, avec des nuages de poussière qui montaient.

— Ils se mettent en appétit, me disais-je. Voilà ce qui nous attend.

L'autorité militaire, en nous abandonnant, nous avait fait jurer de tenir les portes de la ville bien closes et les barricades bien dressées, jusqu'à c« que le dernier traînard de l'armée française eût dépassé le dernier échalas de vigne, audelà du faubourg Saint-Martin. Nous tînmes fidèlement le serment prêté, et, comme nous n'étions pas des militaires formalistes, obéissant strictement à l'ordre reçu, nous donnâmes la bonne mesure, et, quatre heures après le défilé des dernières compagnies françaises, nous étions encore à nos postes, recevant, sans y répondre,

les injonctions de Tennemi, recevant même deux boulets de canon et un peu de mitraille.

Enfin, quand on nous eut assurés, de la part du maire et des autres autorités, que les civilités envers l'ennemi pouvaient commencer, la garde nationale rentra chez elle pour n'être pas désarmée, ôta son uniforme pour qu'il ne reçût aucune insulte, et les portiers de la ville s'empressèrent d'ouvrir les portes. Quatre Cosaques s'élancèrent par la porte Saint-Jacques et entrèt-ent au galop. D'autres cavaliers mettaient l iei à terre et renversaient les palissades que loa avait construites quelques jours auparavant.

Le flot grossit peu à peu et s'engouffra dans les rues. Le torrent s'écoula toute la journée et toute la nuit; soixante-deux mille hommes environ passèrent ainsi par la ville. Une partie seulement y séjourna, sans compter la colonne qui vint le lendemain par la route de Bar-sur- Seine.

J'étais avec mon père dans la vieille boutique que vous avez connue. Les grands volets qui servaient de portes étaient fermés. Nous étions assis l'un à côté de l'autre, nous serrant la main, ayant deux fusils armés derrière le comptoir. Il faisait nuit noire dans cette partie de la maison, comme il faisait nuit dans nos âmes. Cette obscurité était commode pour pleurer, et je pleurais. Ce bourdonnement de troupes, ces pas de che-

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vaux, ces voix étrangères nous déchiraient les oreilles.

— Faut-il entendre cela ! faut-il entendre cela ! disait mon père en frappant des deux mains sur ses genoux.

La servante était montée au grenier, et, par une lucarne entr'ouverte, regardait le défilé. Elle était toute rassurée, quand elle descendit vers midi pour nous servir à déjeuner.

— Ce sont de beaux hommes, dit-elle, et bien mis! On dirait une procession des Rameaux. Lés uns ont une branche de buis à leur coiffure, et. Dieu me pardonne, messieurs, lesautres ont une bande blanche attachée au bras.

— Qu'est-ce que cela signifie? me demanda mon père.

— La branche de buis est une coutume, une coquetterie de soldat ; quant à la bande blanche, je ne sais ce que c'est... Marianne se trompe.

— Non, monsieur Maurice; je vous dis qu'ils ont un mouchoir blanc au coude.

-— C'est le drapeau blanc qu'ils nous ramènent en détail, reprit le père Cerbonnet. M. Gouault sera content.

— Non, non, ce ne peut être cela. Au sur* plus, je vais voir.

Je montai au premier étage. Marianne ne s'était pas trompée. Nous apprîmes le soir même, par un officier wurtembergeois qui vint loger çhç« nous, çç cjuç signifiait ce brassard, Le

i« février, avant le combat de la Rothière, Bllicher, effrayé de cette quantité énorme de soldats de nations différentes et de costumes variés qui allaient combattre ensemble, eut peur d'une confusion fâcheuse et ordonna à toute son armée de porter pour signe de ralliement cette bande de toile blanche au bras gauche.

Blûcher ne se doutait pas qu'il rendait un oracle, et que nos paysans associeraient l'idée du retour des Bourbons à la pensée de l'invasion.

Le prince de Wurtemberg commandait la cavalerie d'avant-garde; il fut un des premiers à rhôtel de ville. Là, il trouva le maire, qui, ayant placé devant lui les clefs de cérémonie de la ville de Troyes, attendait avec assez de dignité qu'on vînt les prendre, s'étant refusé à les porter au vainqueur. Le prince s'étonna et s'irrita d'abord de cette attitude, puis il s'adoucit et voulut savoir si Troyes n'était pas la capitale du vin de Champagne. On lui en procura quelques bouteilles, et il continua sa route, espérant rattraper l'arrière-garde de l'armée française.

Il y a des nuances même dans le silence. Je le compris à la stupeur qui accueillit les étrangers. Ce n'était pas l'accueil dont Napoléon avait été blessé. Celui-ci était moins triste et plus haineux. Les femmes se cachaient cette fois; les mères en deuil se détournaient du cortège ; les boutiques, qui n'étaient que fermées lors du passage dç Tçmpereurj étaiçnt closes par des volets.

Quelques-uns avaient fait murer leurs fenêtres. Des ouvriers que les ateliers avaient chassés ce jour-là, passaient vite, le long des murs, et ne regardaient que de côté. Les gamins, ces avantcoureurs de tous les cortèges, manquaient même au défilé des ennemis. On n'avait pas besoin de les retenir de force dans les maisons ; ils comprenaient, en voyant pleurer leurs mères, en entendant soupirer leurs pères, que leur curiosité serait un manque de fierté; et les enfants^ qui devenaient vite à cette époque-là les aînés de la famille, puisque les grands frères partaient et ne revenaient pas, les enfants avaient leur patriotisme. Eux aussi, secrètement, sur la pierre de leur foyer sans flamme, ils aiguisaient le couteau dont ils espéraient bien se servir un soii* contre les Cosaques; ou, comme Tenfant aux yeux bleus de la ballade, ils demandaient tout bas à leur père de la poudre et des balles.

Ah! mon ami, la guerre dans les plaines, dans les ravins, sur les montagnes, aux flancs des forteresses, est horrible ; la guerre des barricades est impie; mais, que dire de cette guerre cachée, secrète, qui commence par les regards^ qui se continue dans les maisons, par les coups, par l'incendie, par le viol, par le meurtre; guerre de sauvages, muette, implacable, forcenée, qui ressemble à un duel de chaque soldat contre chaque citoyen? Eh bien! c'est cette guerre-là qui entrait chez nous et que nous allions voir

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pendant seize jours, développer, irriter, empoisonner tous les instincts jaloux, féroces.

L'humanité est lente à se guérir du virus qu'injecte une haine pareille. Si l'Europe ne nous a pas encore pardonné les conquêtes qu'elle nous a reprises, nous n'avons pas encore pardonné à ses bandes armées les fureurs qu'elles ont ail umées en nous. L'invasion de 1814a plus perverti de patriotes que la Terreur n'a corrompu de libéraux. On est revenu vite du préjugé de Téchafaud; à peine si Ton revient déjà du préjugé de ce chauvinisme farouche que j'ai vu à l'œuvre et que j'excuse, en le déplorant (i)!

(i) Ordre du jour du prince de Schwarzenberg en entrant à Troyes :

« Soldats!

« Nous sommes au centre de la France ; nous ne devons avoir d'ennemis dans ce pays dont le peuple nous reçoit à bras ouverts que ceux qui portent les armes contre nous.

« J'apprends que quelques traîneurs, échappés sans doute à la surveillance de leurs officiers, ont maltraité de paisibles habitants.

c C'est avec regret que je me vois forcé de renouveler les ordres que j'avais donnés.

« Désormais, tout spldat arrêté pillant ou commettant quelque exaction^ sera sur-le-champ traduit devant un conseil de guerre et puni de mort.

<c Tous les commandants de corps feront connaître à leurs sous ordres ces mesures qui, suivies avec l'exactitude dont je les rends responsables, doivent promptement ramener Tordre et rétablir la discipline.

« Q.ue les Français ne voient en nous qu'une armée qui combat pour le repos de l'Europe. Ne flctrissons pas nos lauriers, soldats, faisons les chérir : le monde entier leur devra la paix.

c Le maréchal prince de Schwarzenberg. »

Les proclamations des généraux étrangers ne manquèrent pas, dès leur entrée, pour garantir aux habitants Tordre, le respect des personnes et des propriétés. — « Ne flétrissons pas nos lauriers, faisons-les chérir, » — - s'écriait dans son ordre du jour le prince de Schwarzenberg. Mais, que pouvait la bonne volonté d'un chef, en admettant qu'elle fût réelle, contre Tappétit, contre la colère, contre le besoin de ces armées ?

Ce n^^était pas assez de la rancune des uns, de l'humiliation des autres; l'hiver et la famine fouettaient de leurs verges rigides les ressenti* ments de tous ces hommes. < Du pain! du pain ! » criaient les soldats en éventrant les devantures des maisons ; et quand ils avaient fouillé partout, ils quittaient le logis en frappant le maître ou sa femme, coupables de ne pas donner ce qu'ils n'avaient pas. Quelquefois la porte se refermait sur eux avant qu'ils eussent le temps de sortir, et ils ne sortaient plus : le père les assommait ; la mère leur ouvrait les entrailles, et l'enfant, grelottant d'épouvante, aidait ensuite à cacher le cadavre dans le puits, dans la cave.

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