CHAPITRE XIV
La Champagne ne se souvient que des Co-^ saques; elle a donné ce nom générique au âéau de rinvasion. Mais la vérité est que les soldats russes ne furent ni les plus turbulents ni les plus acharnés. Ils maraudaient, volaient, tuaient au besoin, mais ils n'avaient pas la férocité tenace, la convoitise continue de certaines bandes de l'armée de Silésie, La discipline était intermittente. Se plaignait- on à un chef étranger; ii lui arrivait d'exiger du soldat une restitution immédiate, des excuses, et quand l'offense avait été jusqu'au crime> il ordonnait parfois un châtiment exemplaire. J'ai vu un officier russe brûler la cervelle d'un de ses Cosaques qui avait pris une montre,
Mais la plainte trouvait aussi parfois l'oreille mal ouverte. Le chef riait au nez du plaignant; le soldat était approuvé et s'encourageait de l'indulgence pour recommencer. Le jour même de rentrée des alliés, à quelquçs pas de notrç
maison, un commissaire de police fut arrêté, bousculé. On voulait lui prendre son écharpe tricolore, il la défendit : alors les soldats, mis en goût et défiés par cette résistance, le dépouillèrent de tous ses vêtements et le laissèrent couché dans la neige.
Le prince de Wurtemberg passait à cheval : il s'arrêta et s'amusa beaucoup de la mine piteuse du commissaire, qui faillit mourir de cette plaisanterie. Pendant le défilé, des soldats sortaient des rangs, y rentraient après une maraude faite au pas de course, et c'étaient alors des clameurs assourdissantes. Derrière Tarmée, de longs convois de chariots portaient le butin fait en France, que des bandes sans nom escortaient et augmentaient.
Il y eut, pour ainsi dire, trois phases, trois degrés dans les violences. Le premier jour, on pilla; l'arrivé des souverains, sans mettre plus d'ordre, imposa une sorte d'hj^ocrisie : plus tard, la haine des habitants devint provocante, et après la bataille de Montmirail les incendies et les meurtres redoublèrent. Dans les derniers jours de cette première occupation, à l'annonce du retour de Napoléon, ce fut une orgie de feu et de sang, un tourbillon perpétuel.
Il est une autre fureur dont je ne vous parlerai pas, et qui a bien fait rire ! Vers la fin de Tannée 1814, Thôpital recevait tous les jours des enfants nouveau-nés que leurs mères déposaient
en frissonnant sur le seuil et qui ne devaient jamais porter le nom de leurs pères. La salle des morts en accueillait autant que la salle des berceaux : quant aux naissances furtives, aux décès cachés, aux infanticides, aux vengeances du patriotisme affolé contre ces bâtards de la guerre, qui les a comptés? qui peut les dire?
Toute la journée du 7 se passa dans cette clameur confuse des étrangers. Nous restâmes jusqu'à la nuit enfermés, mon père et moi. Quand le deuil du ciel permit au deuil des patriotes de sortir, nous nous glissâmes hors de notre maison; Marianne attendait Tofficier wurtembergeois qu'on nous avait promis. C'était une faveur de n'avoir qu'un hôte : les officiers comptaient double et quelquefois triple. Les billets de logement n'étaient, au surplus, que pour la forme. Les soldats s'installaient à leur guise, parfois vingt dans une maison qui pouvait en recevoir cinq. A qui donc réclamer contre les garnisaires du destin? Mais les maisons choisies par les officiers étaient privilégiées. J'eus des raisons de supposer que l'oncle de Valentine, dont l'influence aux bureaux de l'hôtel de ville augmentait avec l'arrivée des alliés, fut pour quelque chose dans la désignation de notre hôte.
Mon père ne m'accompagnait pas d'ordinaire dans mes visites à M. Gouault; mais les circonstances étaient trop graves pour qu'il ne surmontât pas sa répugnance habituelle.
— Je ne te quitte pas, me dit-il quand il me vit prendre mon chapeau, je vais avec toi chez les Russes!
La raillerie de mon père se trouva justifiée par la présence de trois officiers des armées étrangères réunis, dans le salon de la rue du Temple, à des bourgeois de la ville que l'on savait être favorables aux Bourbons. Quinze ou vingt personnes étaient assemblées. A notre entrée, on fit silence. Nous restions sur le seuil, regardant et surpris de voir se réaliser si parfaitement des conjectures qui n'avaient pourtant rienque de plausible. Letestamentde LouisXVI était accroché au mur, à côté d'un portrait de Louis XVIII ; M. Gouault portait la croix de Saint-Louis d'une façon extérieure, ostensible; Valentine, assise à côté de sa tante, plissait avec un ruban de satin une cocarde blanche, cellelà même que j'ai gardée; un petit écusson de tapisserie avec des armoiries brodées avait été posé fiu-dessus des portraits des deux échevins de Troyes, Toussaint et Eustache Gouault. L'évocation du passé était complète; la levée des boucliers était flagrante. Mon père murmura entre ses dents :
— Je savais bien qu'il conspirait!
Était-ce une conspiration? Mon regard trahissait sans doute cette question de ma conscience : le regard limpide et fier de Valentine me répondit. Elle se leva et vint vers nous,
simplement, doucement, la main tendue, la main qui tenait la cocarde à moitié faite. Le surplus du ruban blanc, n'étant pas détaché, se déroula jusqu'à terre et flotta sur les pas de Valentine comme le sillage argenté que laissait mon amie après elle.
— Je regrettais que vous ne fussiez pas là, nous dit-elle avec un sourire. Votre patriotisme sera de bon conseil.
M. Gouault s'était avancé à son tour.
— Entrez, entrez, messieurs, nous dit-il avec une grâce relevée par une dignité qui réfutait d'avance tout soupçon de déloyauté, il n'y a ici que des hommes d'honneur.
J'hésitais : mon père me dérangea brusquement d'un coup de coude, et, passant devant moi :
— Eh bien ! alors, dit avec une familiarité qu'il exagéra un peu, le bourgeois redevenant tisserand, nous ne déshonorerons pas la société. Salut, bonjour la compagnie !
M. Gouault lui serra la main, et, se tournant vers les personnes étrangères à la ville :
— Je vous présente messieurs Cerbonnet. Le père a porté la carmagnole ; le fils vient de se battre à Brienne pour Napoléon. Tous les deux sont mes amis, et je donne au fils ma nièce que le père a élevée pour moi pendant Témigration. Continuons.,. Nous étions un peu trop facile-
ment du même avis : voici peut-être des contradicteurs.
— Ne dites pas peut-être, mais certainement, reprit mon père en s'asseyant, en posant son chapeau sur le plancher et en plaçant ses deux poings sur ses deux genoux.
— De quoi s'agit-il ? demandai-je.
— De Tordre à établir dans la ville, de la paix à amener en France.
— Que les armées s'en aillent , repartit violemment mon père, et Tordre s'établira tout seul ; quant à la paix, je me défie de celle que l'on signe à genoux.
Un murmure de protestation parcourut le salon. Je cherchais à lire sur les physionomies des personnes de la ville que je connaissais au moins de nom et sur les visages des étrangers les sentiments secrets. Mais M. Gouault était le seul qui eût des idées nettes, précises, fortifiées par une volonté solide : les autres étaient là par soumission, par peur, pour rester fidèles à leurs antécédents. Quant aux étrangers, ils savaient bien ce qu'ils avaient à accepter.
— Je ne sais pas plus que vous, Cerbonnet, donner ma signature à deux genoux, repartit M. Gouault en s'adressant à mon père, et ces messieurs, ajouta-t-il en désignant les officiers, pourront vous dire que les souverains attendent la libre manifestation de la France.
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— Est-ce que Tempereur est mort? dit mon père.
— Est-ce qu'on est sûr de le vaincre toujours? ajoutai-je.
— L'empereur est plus mort dans Timmortalité qu'il s'est acquise, et il est plus vaincu, quoi qu'il arrive, que si on l'avait tué ou enchaîné, repartît M. Gouault. S'il, était resté ici, je serais allé aujourd'hui même lui demander au nom de sa gloire son abdication.
Je tournai les yeux vers Valentine comme pour lui dire : « C'était donc là le secret dé la démarche insensée qui vous tourmentait. » Elle eut un faible sourire qui signifiait : c Attendez ! vous n'êtes pas au bout de vos étonnements. •
— Parbleu ! je serais allé avec vous ! s'écria mon père.
— Eh bien ! venez avec nous demain.
• — Où donc ?
— Chez l'empereur de Russie.
— Rien que cela ! Et mon père bondit presque au milieu du salon... Allez-vous le remercier de ce qu'on a pillé, de ce qu'on viole, de ce qu'on tue en son nom dans la ville et les faubourgs ?
— Nous allons lui demander la paix et la sécurité pour l'avenir.
— Vous! à vous tout seul, comme cela? Et^ pour vous contenter, vous et ces messieurs^ Tempereur des Cosaques s en ira! J'aime autant
lui tirer des coups de fusil ; cela soulage mieux, et cela ne profite pas moins.
M. Gouault haussa les épaules.
— Votre démarche est inutile dans ce moment, dis-je à mon tour; ce qu'un congrès européen ne fera pas, vous ne sauriez l'obtenir*
— Maurice, repartit M. Gouault, quand vous êtes venu me dire que vous alliez vous battre pour l'empereur, je vous ai demandé, si vous espériez, à vous seul, empêcher la chute de l'empire : vous m'avez répondu que si chacun parlait ainsi, nul ne commencerait à faire son devoir. Je vous ai approuvé, et j'agirai demain comme vous avez agi. Je ferai mon devoir. Je n'ai pas à me reprocher une seule goutte de tout le sang que boit aujourd'hui la terre de France; je me reprocherais de ne pas essayer d'en em* pêcher l'effusion.
— Le sang versé l'a été pour la défense du territoire; obtiendrez-vous d'abord que les armées s'en aillent ?
— Peut-être. En tout cas, elles resteront moins longtemps, si elles ont un vœu certain^ défini, à satisfaire.
— Qui vous dit qu'elles consulteront la France ? Est-ce à des vainqueurs^ à des ennemis ou à des amis, que vous allez porter ce vœu ? Il est bon que nous le sachions.
— C'est à des hommes, Maurice, qui savent que la France est nécessaire, qu'elle a besoin
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d'être grande pour ne pas inquiéter T Europe, et qu'elle a assez de ses révolutions*
— Dites de ses contre-révolutions.
«^ Je ne chicane pas sur les mots : ftiais en^ fin, on Ta lassée de la république; elle est lasse de Tempire, pourquoi ne reviendrait-elle pas à ses rois ?
— Parce qu'elle est régicide.
— Si on lui pardonne ?
-^ Elle ne veut pas se pardonner à elle-même. Avant de porter des conseils, il faudrait peutêtre, monsieur, en demander au pays l
— • Indiquez-moi le moyen.
— Affranchissons le territoire d'abord. Quand la France sera chez elle, elle aura le pouvoir et le droit de demander compte à l'empereur du sang versé, de la gloire perdue. Mais, attendre son repos, sa destinée, d'un vainqueur ou d'un ennemi, quelles que soient ses conditions et ses générosités, c'est consacrer sa propre déchéance. Vous détrônez la France en restaurant vos rois.
— Quel abîme plus profond voulez- vous donc, Maurice ?
— Il n'y a pas d'abîme pour l'humanité : il y a des épreuves. Celle-ci est cruelle, je l'avoue. Je souffre.., et, pendant que vous alliez convoquer ces messieurs pour la réunion de ce soir, ' mon père et moi, cachés derrière nos portes fermées, nous pleurions!... Mais qui vous dit que cette horrible souffrance sera perdue pour la
liberté et pour l'honneur de ce pays ? La dernière faute de Pempereur, celle qu'il expie, c'est d'avoir douté de nous. S'il avait pu savoir plus tôt ce que le peuple gardait encore de dévouement, de courage, d'intrépidité, allez ! messieurs, vous n'attendriez pas pour demain votre cortège de rois et la France serait vierge de cette invasion. L'empereur a eu peur de nous avoir trop demandé ; son hésitation est le remords, le châtiment de ses conquêtes. Il n'a pas compris qu'ayant trop donné à son ambition, nous avions hâte de donner tout à notre indépendance. Cette leçon lui profitera. En tout cas, elle n'est pas finie. Je ne sais pas si la France voudra un autre chef; je ne sais pas si, plus tard, je ne porterai pas cette cocarde blanche; mais, ce que je sais, c'est qu'aujourd'hui, transiger, c'est déserter le champ de bataille le plus sacré, et que si vous osiez promener dans la ville ces insignes que j'aperçois ici, le peuple vous accueillerait par des cris de colère.
— Bien parlé, mon fils, me dit le père Cerbonnet.
— Nous l'oserons, Maurice, me dit avec fierté M. Gouault un peu pâle.
— Même si l'empereur revient ?
— Même si l'empereur revient. N'est-ce pas, messieurs, que demain nous aurons tous une cocarde blanche à notre chapeau, et que nous iroi^s ainsi nous montrer au peuple et aux rois?
Je regardai les royalistes réunis : ils adhérèrent tous par un mouvement de la tête, mais sans grand enthousiasme. Un seul, le marquis de Vidranges, qui joua un rôle important dans cette funeste affaire, s^avança vers moi d^un air bouillant, intrépide.
— On nous tuera plutôt que de nous la faire ôter, cette cocarde, s'écria-t-il en mettant la main sur son cœur.
— C'est sans doute ce que Ton fera, lui répondit mon père d'une voix brève.
— Comme vous y allez, voisin! repartit M. Gouault en riant. Ne discutons plus sur ce point, Maurice; au fond, il n'y a entre nous qu'une nuance. Ce que nous voulons aujourd'hui, vous l'accepterez dans huit jours. Ma nièce nous fait ce soir nos cocardes; votre femme vous fera la vôtre^plus tard.
Cette allusion, plus habile que délicate à mon amour, à l'amour de Valentine, à notre prochain mariage, aux sentiments qui troublaient cette sympathie étroite de nos deux âmes, me frappa de nouveau comme une menace. Je tournai les yeux vers ma fiancée. Elle avait interrompu son ouvrage ; la cocarde inachevée était entre ses doigts qui tremblaient. Elle s'efforçait d être calme, elle souriait même, mais je ne me trompai pas à ce sourire. Machinalement, par un mouvement fébrile dont elle n'eut pas du tout conscience, elle souleva l'amas de flibans
qui reposait sur ses genoux;. ses mains moîfraient le fruit défendu que sa terreur vaguement entrevue au fond de ses yeux me suppliait de ne pas lui prendre. Elle était tentée de me conjurer d'écouter son oncle, et je voyais bien que sa bouche tressaillait comme pour me dire :
— Tu as raison, sois fidèle à ton honneur; je t'aime de ne pas vouloir de moi comme d'un piège !
Il y eut entre nous deux une étreinte rapide des regards. Je me sentis invulnérable, mais indulgent, après ce coup d'œil échangé. Mon père était debout.
— Vous voyez bien, monsieur Gouault, dit*il en brossant son chapeau, que nous ne pouvons pas être de votre avis et que nous avons eu tort d'entrer.... Viens-tu, Maurice? Allons préparer le souper des Cosaques.
— Encore un mot, messieurs, dit l'oncle de Valentine; vous savez que nous n'avons plus d'autorité départementale et que le préfet de Bonaparte, moins fidèle que vous à l'infortune de son maître^ est parti !
— Eh bien ! on s'en passera. Voulez-vous pas que Maurice prenne sa place? répliqua mon père.
— Non ; mais je veux que vous sachiez ce soir tout ce que nous tramons. Il y a plaisir à se confier à des adversaires comme vous : ils témoigneront plus tard de notre loyauté, comme
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nous témoignerions au besoin de leur courage et de leur vçrtu, sans être suspects, ni les uns, ni les autres.
M. Gouault avait un air de noblesse qui le faisait plus gentilhomme que Técusson accroché au-dessus de ses ancêtres les échevins, quand il parlait ainsi.
On pouvait haïr les opinions de M. Gouault, mais rhomme était séduisant jusque dans ses brusqueries de soldat et ses hauteurs d'émigré endurci. J'attendis ce qu'il avait encore à nous dire.
— Il se peut, reprit-il, que l'occupation de la ville dure quelques jours, quelques semaines. L'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse resteront probablement ici jusqu'à la conclusion des conférences de Châtillon. Il est impossible que l'on ne constitue pas un conseil d'administration pour veiller au bon ordre et au maintien de la tranquillité publique. Voici M. le chevalier Daven, commissaire général de l'intendance des armées alliées, qui veut convoquer à cet effet demain, dans une des salles de rhôtel de ville, le maire, les conseillers de préfecture, le secrétaire général. Trouverez-vous un inconvénient à cette mesure, et, si vous l'approuvez, ne nous aiderez -vous pas du moins à la faire accepter de ceux qu'elle intéresse ?
— Est-ce que cette commission-là empêchera
la misère des pauvres et apaisera la colère de tout le monde? demanda mon père.
— Quant à moi, ajoutai-je^ sans croire à Tefficacité de cette commission, je la verrai s'installer sans scrupule; à une condition cependant, c'est qu'elle respectera la conscience de chacun, et que, pour en faire partie, on n'en restera pas moins ce qu'on était, sujet de l'empereur, soldat de l'empire.
Il y eut dans l'assistance une nouvelle rumeur. Décidément, on nous trouvait intraitables, mon père et moi. Le chevalier Daven s'avança, en ricanant :
— Vous ne savez donc pas, messieurs, nous dit-il, que votre empire est déjà démembré et que je parle ici au nom de Son Altesse le prince de Hohenlohe-Bartenstein, gouverneur général des départements de l'Aube, de l'Yonne, de la Haute-Marne et de la Côte-d'Or?
— Et quand vous parleriez au nom du Grand- Turc, s'écria mon père qui se contenait à peine, vous ne ferez pas plier un Champenois.
— Il faudra pourtant bien que ces commissaires prêtent serment de fidélité aux puissances alliées, ajouta le marquis de Vidranges.
— Comment dites- vous cela, monsieur le marquis? repartit le père Cerbonnet. Prêter serment à ceux qui nous égorgent ? Allez faire cette proposition au peuple !
J'avais peur de rindignation qui débordait du cœur de mon père : je voulus intervenir.
— Vous oubliez, messieurs, dis-Je avec fermeté mais sans violence de geste ni d'accent, que les fonctionnaires en question ont précisément juré de ne prêter aucun serment aux armées alliées : vous avez le droit de la guerre pour vous, révoquez-les, mais ne les forcez pas au parjure.
— Fusillez-les, s'ils ont des enfants, reprit mon père, cela vaudra mieux. Leur proposer de servir nos ennemis, c'est les assassiner dans leur honneur.
Un des officiers étrangers se détacha du groupe resté immobile et silencieux jusque-là.
— Vous verrez demain, dit-il, dans l'étatmajor de l'empereur de Russie, deux officiers français qui portent fièrement la tête.
— Je ne les verrai pas, monsieur.
— Vous en voyez un qui sert l'Autriche.
— Vous, vous êtes Français ?
Et le père Cerbonnet trépigna de fureur.
— Oui, monsieur.
— Ah ! je supportais la vue de votre uniforme, parce que je croyais que vous n'étiez qu'un ennemi. Mais, un traître!...
Une clameur interrompit mon père.
— Ne prononcez pas de mots pareils, dît M. Gouault, dont la voix forte domina le tumulte.
— Ce mot, je l'ai dans le cœur depuis longtemps; j'ai cru qu'il ne viendrait jamais à mes lèvres. Il y est, qu'il y reste. Vous l'entendrez plus d'une fois sur votre chemin... Allons-nousen, mon fils, notre place n'est pas ici.
Valentine s'était levée et passait doucement son bras sous celui de mon père. Il la regarda, et lui, qui ne s'attendrissait jamais, eut tout à coup des larmes dans les yeux et dans la voix.
— Ah! ma pauvre enfant, j'ai bien peur que vous ne soyez jamais ma fille.
Cette exclamation/ qui touchait précisément aux terreurs instinctives de Valentine, la fit chanceler. Elle retira vivement son bras, et tombant dans un fauteuil :
— Je voudrais mourir ! murmura-t-elle.
Je me penchai vers elle, et, puisque j'avais été proclamé son fiancé, j'osai lui parler devant ces témoins de notre amour plus fort que tous les complots. Je ne sais ce que je lui dis. La conversation devint confuse, bruyante; M. Gouault interpellait mon père; les Troyens amenés là par le marquis de Vidranges et les officiers étrangers échangeaient des protestations. Nous nous trouvâmes tout à coup isolés tous les deux par ce bruit et dans ce bruit, mais elle, se ranimant à mes paroles, se leva, m'entraîna vers son oncle, et, se plaçant entre nous deux :
— Entendez-moi bien, nous dit- elle d'une voix vibrante et en seçouî^nt sçi tçtç comme pour
se débarrasser des pressentiments qui l^obsédaient ; puisque je ne peux ni vous faire partager les mêmes idées^ ni faire un choix moi-même entre vous, je vous demande de vous respecter comme je vous aime, et de ne point flétrir réciproquement Testime que je garde de chacun de vous deux.
— Est-ce que je ne vous ai pas toujours traité comme un homme que je respecte, me dit M. Gouault avec une douceur imposante.
— Bien! mon oncle.
Et Valentine lui sauta au cou.
— A votre tour, Maurice !
Et elle se retourna vers moi, me regardant avec des yeux étincelants. La réponse était plus délicate pour moi. M. Gouault, qui avait toutes les pénétrations, me vint en aide.
— Je lui défends de répondre, dit-il avec une sorte de gaieté ironique, en me tendant la main.
Ce secours était doublement habile dans son exquise générosité. En me pardonnant d'être sévère pour lui, M. Gouault m'enlevait le prétexte de rêtre encore. Je laissai voir toute rémotion qui m'envahit; je serrai ses mains avec force; nous nous embrassâmes. Valentine était radieuse, non d'espérance ou de joie, mais d'une sorte d'orgueil religieux : on eût dit une martyre qui voit le bûcher, et, à travers la flamme, le ciel infini.
— Merci! nou3 dit-çUe, N'essayez plus de
VOUS entraîner loin de vos chemins, allez à votre devoir. Si Tun de vous meurt, je mourrai de sa mort ! Au revoir, Maurice, et bon courage, mon oncle !
Elle reprit les rubans, la cocarde, qu'elle avait déposés sur la cheminée, et passant entre nous deux en nous partageant un sourire, elle sortit. Mon père était sur son passage ; elle se contenta de le saluer de la tête. Lui en voulait-elle ? non; mais il avait sa place à part, ailleurs, dans son affection, et, ce soir-là, c'était entre M. Gouault et moi seulement qu'elle avait voulu conclure un pacte.
Nous sortîmes sur ses pas> sans la rejoindre.