‹ La cocarde clancheChapitre 20 sur 53 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

. Quand nous fûmes dans la rue, mon .père me dit avec un dépit farouche :

— Elle mourrait de la mort de son oncle, elle ne mourrait pas de la mienne, l'ingrate! cela prouve que je suis vraiment son père. Je rentre dans la loi commune : les enfants ne meurent pas du deuil de leurs parents. Les parents, c'est autre chose !

— Ne l'accusez pas ! répondîs-je, touché de de cette colère jalouse.

— Je ne l'accuse pas, mais si je pouvais me faire un peu tuer pour elle, je le ferais. Ah ! ces blancs, ces aristocrates! quand ils ne vous humilient plus par leur orgueil, ils cherchent à vous humilier par leur bonté. Maurice, il faut sauver ces gens-là, malgré eux, les empêcher de faire une sottise. Je vois leur plan; ils veulent organiser tout un soulèvement de l'opinion. . . le maire entête, les adjoints, les notables. Les fous!... les fous!.,. S'il se trouvait seulement dans la

.ville vingt patriotes déterminés, nous empêcherions bien leurs empereurs et leurs rois de coucher longtemps chez nous.

— Que prétendez- vous faire ?

— Je ne sais pas encore; mais les Russes, quand l'empereur était chez eux, nous ont donné un fameux exemple. Il est sorti de Moscou de peur d'y brûler, et Moscou n'est pas bâti d'allumettes comme cette ville-ci.

Le père Cerbonnet s'arrêta, se croisa les bras, et regarda à droite et à gauche la silhouette des grands toits penchés sur la rue. La lune faisait étinceler le givre que l'hiver déposait sur les saillies des maisons. On pouvait se croire dans une rue de Moscou ; le visage de mon père paraissait de marbre, et pourtant ses yeux avaient comme une flamme douce.

— Vous seriez seul à rêver ce crime héroïque, lui répondis-je. D'ailleurs, l'incendie viendra peut-être sans vous... les Cosaques ont corn* mençé. Non, il n'y a rien à faire qu'à attendre : il serait aussi imprudent d'irriter l'opinion que de l'apaiser. Laissons-la se manifester librement. J'espère que M. Gouault reconnaîtra l'impuissance de son parti, Restons purs, mon père, pour avoir le droit de nous interposer entre ceux qui se menacent, et faisons modestement notre devoir.

— C'est égal... mon idée a du bon.

— Votre cœur vaut encore mieux que vos

idées, mon père. Je vous connais. A la première étincelle, vous crieriez « Au feu ! » et vous iriez vous jeter dans l'incendie pour Téteindre.

— Tu me flattes pour me désarmer... Ah ! Maurice, ce serait si bon d'être un peu tranquille chez soi, moi au coin du feu, toi assis en face, à côté de ta femme ! . . . Allons savoir si notre Allemand a tout ce qu'il lui faut; il a l'air d'un bon diable. Il y a peut-être des honnêtes gens parmi ccS gredins-là : cela n'empêcherait pas que si on pouvait les exterminer tous jusqu'au dernier...

Mon père, grondant ainsi et plaisantant, marchait d'un pas vif, relevé. Il résumait bien dans sa colère et dans sa bonté naïve les sentiments confus et contraires qui torturaient la génération.

— Eh bien ! Marianne, dit-il à la servante en rentrant, et notre ennemi ?

— Qui ça ? le bel officier ? il dort, monsieur : il paraissait bien fatigué. Il m'a demandé trèspoliment un peu d'eau sucrée ; il n'aime pas le vin et je n'avais pas de bière* Ce doit être un homme bien comme il faut : son domestique est dans la cuisine.

— Qu'est-ce qu'il y fait?... il va dévaliser ma cave.

— Lui ! ah bien oui ; c'est un bon gros homme. Le croiriez-vous, messieurs ? il tricote.

Marianne était ravie des étrangers. Cet éclair

de comédie fit rire mon père. Il alla voir le soldat qui tricotait à la cuisine, et peu s^cn fallut qu'il lui offrît à boire et trinquât avec lui. C'eût été pourtant le dénoûment ironique, la moralité suprêm«=ï de ces grandes disputes sur le patriotisme et la haine de l'étranger.

Le lendemain, mon père sortit de bonne heure. Je le suivis des yeux, et je le vis entrer chez un pharmacien qui a gardé depuis 1 8 14 la réputation d'un terrible patriote. C'était l'orateur de tous les conciliabules libéraux. Influent par son caractère, par sa position dans la ville, par son état même, qui le mettait en relation perpétuelle avec ceux qui souffrent et avec ceux qui soulagent, il était populaire dans le quartier baSy c'est-à-dire dans le quartier des manufactures et des caves de tisserands. Il pouvait faire une émeute à son jour et à son heure. Plus tard, en 1 83o, il fut colonel de la garde nationale, et quand il mourut, la ville de Troyes eut, en petit, son convoi de Lafayette.

On a toujours dit qu'en 1 8 14, il fut un de ces Français implacables pour qui le sang d'un ennemi était bon à répandre, et l'histoire qui se raconte à demi-voix, mais qui ne s'écrit jamais, afifirrae que si les Russes avaient sondé le sol de sa cave, on eût trouvé dans la maison de ce justicier sans mandat des preuves nombreuses de sa haine contre l'étranger. Il avait, comme la plupart des bourgeois, un Jardin hors des murs:

Dieu sait quels engrais il cacha sous les fleurs de ses parterres !

Mon père fut absent toute la matinée. Quand il revint, il avait une gaîté sombre.

— Est-ce que vous ne m'admettrez pas dans votre conjuration? lui dis-je. Me ferez-vous moins d'honneur que M . Gouault ?

— • Il n'y a pas de conjuration, me réponditil-, seulement^ je suis certain que Valentine en sera pour ses frais de cocardes. Tu verras cela... Irons-nous voir entrer les souverains?

Les paroles de mon père m'inquiétaient vaguement ; je me promis de ne pas le quitter. Vers trois heures, on annonça l'arrivée des chefs de la coalition. Leurs soldats les accueillirent par des clameurs. Comme les troupes se mirent en gaîté, et comme elles s'étaient d'ailleurs reposées pendant la nuit, il y eut naturellement quelques pillages nouveaux de maisons, pour boire à la santé des princes. Le conseil municipal, auprès duquel, dans la matinée même de ce jour-là, le chevalier Daven avait fait la démarche dont il avait été question chez M. Gouault, et que l'on voulait contraindre à prêter serment aux puissances étrangères, se présenta à l'empereur d'Autriche et à l'empereur de Russie, dès leur arrivée, et se plaignit des violences exercées par les soldats. Que pouvait-on lui répondre ? On lui promit la discipline ; pouvait-on lui promettre que lejS habitants eux-nlêmes s'apaise-

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raient, et, après avoir subi Tinsulte, ne la réveilleraient pas par leur colère ?

Les magistrats municipaux rentrèrent à Thôtel de ville, désespérés de l'accueil diplomatique qu'ils avaient reçu : ils se résignèrent alors, en faisant toutefois leurs réserves, à signer la formule du serment qu'on leur imposait. Ce sont là les dévouements restés obscurs, inconnus et qu'il est bon de noter au passage. Ces quelques hommes qui représentaient l'autorité élue, ces bourgeois, n'étaient pas des héros impétueux : ils furent, dans la mesure de leur mandat, des héros simples, subissant la honte de l'invasion et gardant le poste que le préfet, le baron CafiFarelli, avait déserté.

L'empereur d'Autriche logea rue de Croncels dans cette belle maison qu'on appelle l'hôtel des Chapelaines, monument intéressant de l'architecture de la Renaissance, construit au quinzième siècle. La maison de M. Gouault confinait au fond à cette maison-là. Le roi de Prusse descendit chez un notaire, sur la place Saint- Pierre, devant la cathédrale.

L'empereur de Russie, qui était l'Agamemnon de ces souverains, s'installa dans la maison construite autrefois par Danton, et qui est devenue depuis le Paliais-de-Justice (i). Quel rêve

^i) Le terrain appartenait au dix-septième siècle à madame Marie de Mesgrigny, qui y construisit un couvent donné plut tard aux carmélite^ En 1 766, des jacobins suc-

pouvait avoir le vengeur des rois, s'il dormait dans cette maison ?

A la nuit tombante, j'entendis des cris:

— Au feu ! au feu !

— Voilà les soldats qui s'amusent, me dis-je avec colère, en m'apprêtant à sortir.

Mon père était assis au coin du feu; il attisait avec la pointe des mouchettes la flamme de la chandelle posée sur une table à côté de lui. Sa figure était en pleine lumière ; je fus frappé de l'expression que j'y vis. Je m'arrêtai à le contempler.

— Eh bien ! tu ne cours pas porter secours ? me dit-il en souriant.

Je frissonnai.

— Mon père, vous savez où est l'incendie ?

— Je m'en doute.

— Où donc ?

— Ce doit être dans la maison de Tempereur de Russie : on lui rend la fête du Kremlin.

cédèrent aux carmélites. La Révolution rendit le terrain libre. Danton Tacheta pour s'7 faire bâtir une maison, sur les plans de M. Michaut, architecte à Troyes. En 1794» après la mort du conventionnel, les travaux furent interrompus pendant quelque temps. M. Michaut devint acquéreur des constructions déjà faites, et termina peur son propre compte la maison commencée pour le député d'Arcis.

Les héritiers Michaut la iicitèrent en i83i ; elle fut achevée par le département qui, sans rien changer à la forme extérieure, fit disposer à Tintérieur les salles d'audience telles qu'elles s«nt aujourd'hui.

L'empereur de Russie logea d'abord dans cette maison, chez M. Michaut^ dont un des fils le suivit en Russie.

— Quoi ! VOUS avez fait cela, mon père ?

— Non, mais je connais des gens qui voulaient le faire.?, et qui Tont fait.

Je sortis de la maison : on avait crié assez tôt pour que les secours arrivassent à temps. Je crois même que, dans la fièvre de leur impatience, les incendiaires, en croyant jeter un cri de triomphe, avaient jeté un cri d'alarme. Je courus à la rue du Bourg-Neuf. L'empereur de Russie était dans la rue, entouré de son étatmajor ; il regardait les flammes. Je le vis distinctement ; sa belle figure était pâle, sérieuse, méditative. Quelle question se posait-il? Pensait-il à Moscou ? La foule accourait comme à un spectacle : mais on vit bientôt les flammes décroître, la fumée descendre, et alors, comme s'il eût voulu répondre fièrement à ce défi manqué du patriotisme aux abois, à cette provocation sauvage, Alexandre sourit et dit en français, à haute voix, de façon à être entendu :

— Ce n'est rien ! c'est bien fini !... et cela ne recommencera pas.

Puis^ il se dirigea vers une maison voisine où ses bagages venaient d'être transportés.

Je restai quelque temps immobile au milieu de la rue, regardant cette maison aux destinées diverses, maison du conventionnel, qui refusait de servir de torche à la haine, et je me demandai si cette tentative devait recommencer le lendemain, si elle devait se continuer dans la nuit.

Je résolus, avant de rentrer, de parcourir la ville. A quelques pas de là, je me heurtai à M. Gouault. Nous nous reconnûmes dans Tobscurité.

— Il n'y a plus de danger, lui dis-je.

— Tant mieux ! n'est-ce pas ?

— Oui, tant mieux.

Un silence suivit ses paroles.

— Votre père n'est pas là?

— Non, monsieur.

— Sait-on comment le feu a pris ?

— Un accident !

— Un accident bien maladroit... Quand la Providence châtie, elle s'y prend mieux... Vous rentrez ?

— Non, j'allais faire un tour...

— Moi aussi. Allons ensemble voir s'il n'y a pas de feu à éteindre du côté du roi de Prusse.

Et M. Gouault, dont la pénétrante ironie se dissimulait mal sous la simplicité de ses paroles^ passa son bras sous le mien. .

— Vous alliez de ce côté-là, n'est-ce pas ? me dit-il au bout de quelques instants.

Je ne répondis rien.

— Comme nous nous comprenons, mon cher Maurice ! Quel dommage que nous ne puissions pas nous entendre !

Nous descendîmes jusqu'au milieu de la ville

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sans nous parler. En passant devant la grande grille qui sert de clôture à Thôpital, nous aperçûmes deux échelles dressées et des ouvriers occupés à desceller un écusson aux armes impériales qui faisait romement de cette grille superbe.

— Regardez donc, Maurice, voilà du zèle ! . . . pas même sur la maison où meurent ses soldats on ne laisse sa couronne et son chiffre. Que dites-vous de cela?

— Je dis que, s'il revient, on remettra Pécusson en place. La maison de charité ne devrait pas avoir de cocarde.

— C'est un oncle de Danton qui a dessiné cette grille. Voilà deux malheurs pour le même nom dans la même soirée !

Nous arrivâmes jusqu'à la place Saint-Pierre : elle était encombrée de canons, de caissons, et était devenue un parc d'artillerie. Une sentinelle était placée à la porte de la maison occupée par le roi de Prusse; d'ailleurs, tout était relativement tranquille de ce côté. Je dis relativement^ car, pendant le séjour des alliés, Troyes eut ce bourdonnement continu des grandes villes qui ne permet jamais le silence. La cathédrale, éclairée à sa base par les feux de bivouac de la place, noire jusqu'à la hauteur de la rosace, dressait son unique tour dans le bleu argenté d'un clair de lune rigide. M. Gouault m'arrêta brusquement par le bras.

— Regardez, Maurice, me dit-il avec mélancolie, voilà rimage de la France: le feu, la guerre, la mort à ses pieds ; Tohscurité dans le cœur, et la clarté du ciel, la vie au front ; les hommes se tuent et blasphèment en bas, Téglise est déserte : mais on dirait que Dieu est là-haq réfugié et qu'il attend !

Je secouai la tête ; M. Gouault continua aprè un haussement d'épaules :

— J'oublie que vous êtes un fils de la révolution, un philosophe. Excusez*moi, Maurice, je ne sais pourquoi je fais de la poésie ce soir. Allons nous coucher, puisque tout le monde dort.

— Tout le monde ! non, monsieur ; entendezvous?

Une rumeur s'élevait au loin ; c'était le feu qui prenait dans un faubourg. On vit bientôt l'horizon au-dessus des toits se colorer d'une teinte rougeâtre.

— Cette fois, je suis bien sûr qu'il n'y a pas d'accident, dis-je à M, Gouault; les Russes fêtent l'arrivée de leur souverain.

— Oui, c'est horrible, c'est odieux, de quelque côté que l'on se tourne, me dit M. Gouault avec impatience. Oui, cela dure trop ; oui, ces soldats sont une profanation pour la patrie. Eh bien ! si vous n'osez pas les chasser, laissez-moi les désarmer. Ah ! mon Dieu ! ajouta-t-il en regardant le sommet de la cathédrale qui rougis-

sait au reflet de Pincendie, vous qui lisez en moi, aidez-moi. Je vous dévoue ma vie, mon nom, ma mémoire ; rendez-moi utile au salut de ces braves gens qui soufiFrent !

— Que Dieu vous exauce ! dis-je avec un soupir à M. Gquault.

Hélas! la moitié du vœu seule devait être remplie. Le nom, la mémoire de M. Gouault succombèrent avec lui, et son imprudence attira de nouveaux malheurs et des deuils plus nombreux sur ceux qu'il prétendait sauver.

J'étais ému, mais effrayé de son enthousiasme : je n'essayai pas de le contredire. Gjmme je savais qu'il voulait entraîner le conseil municipal tout entier et quelques notabilités de la ville dans sa folle manifestation, j'espérais que le bon sens, la prudence, à défaut de patriotisme, de ces bourgeois, le détourneraient de son entreprise ou en atténueraient du moins l'effet. Mais non ; les vertus mêmes de M. Gouault devaient le précipiter plus vite à sa perte. Il était de ces hommes que la contradiction confirme dans leur foi, que la peur des autres rend invincibles et qui, assez sages pour ordonner une retraite dans les circonstances délicates, se précipitent en avant, quand la retraite veut être une fuite. Il s'immola pour racheter la prudence de ceux qui hésitèrent au dernier moment ; il voulut du moins que sa cause fût honorée par sa défaite, ne l'étant pas par la victoire.

Comme Valentine, M. Gouault était touché d'avance de cette grâce qui est une vapeur odorante des tombeaux et qui semble charmer les victimes, avant Theure du sacrifice.

Nous remontâmes en silence vers notre quartier, et, en nous disant : « Au revoir, » je ne sais plus sous quel prétexte nous sentîmes le besoin de nous embrasser ; nous tombâmes dans les bras Pun de l'autre.

Mon père m'attendait.

— Tu as été longtemps dehors, me dit-il ; je suis inquiet. Tu es tout pâle. . . tu es blanc comme un linge!

— Je quitte M. Gouault, sa cocarde aura déteint sur moi.

— Que dit-il, le Vendéen ?

— Il ne dit plus rien, il agit. La tentative, d'incendie de ce soir l'a défié. Ces violences-là, mon père, sont des provocations et non des avertissements. •

— Quand elles échouent...

— Elles échouent pour le bien, même quand elles réussissent.

Mon père me trouvait un peu dur pour lui ; mais il se sentait des torts, il ne répliqua pas et siffla entre ses • dents un air de la république, puis, comme dix heures sonnaient :

— Bonsoir, Maurice ! me dit-il.

Je m'approchai pour lui prendre la main: il m'attira sur sa poitrine.

— Je ne ferai plus rien sans te consulter, me dit-il à demi-voix, rien. Tu en sais plus long que moi... Tu me pardonnes, n'est-ce pas, mon enfant?... je devrais appsendre à tricoter comme notre Wurtembergeois..., je ne suis plus bon qu'à cela...

Je Pempêchai de continuer en Tembrassant J'avais honte maintenant de la petite leçon nécessaire que mon respect filial m'avait encouragé à lui donner.

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