CHAPITRE XVI
Les patriotes irréfléchis, quî avaient l'ambi* don secrète et farouche de donner un pendant à l'héroïque forfait de Rostopschin, n'eurent pas même les honneurs de la diffamation. Quand on apprit> le lendemain, que Pempereur Alexandre s'était installé dans une maison toisine de la maison de Danton, chez une fort jolie hôtesse, qui, d'ailleurs, le suivit plus tard en Russie, on expliqua d'une façon bien singulière cet incen-^ die -, et aujourd'hui encore, beaucoup de gens croient que ce petit désastre fut un prétexte de conquérant pour changer de logement.
Mon père était indigné de cette supposition, mais il ne fit rien pour la détruire.
— Il paraît, me dit-il, après avoir entendu ces commérages, qu'on n*a pas tué encore assez de farceurs !
L'ironie de la France est, en effet, aussi invincible que son courage; et dans l'intervalle des paniques, il n'était pas rare, au bout de quel-
ques jours d'invasion, d'entendre le peuple se moquer de nos envahisseurs. Cela n'empêchait pas la haine, les attaques nocturnes ; on se reposait du meurtre par la caricature. La gaieté est le fond même de l'héroïsme gaulois.
J'étais sans doute un Champenois moins Français que ceux qui s'égayaient aux dépens de nos ennemis, mais je ne pus, pendant tout ce temps, faire autre chose que soulever un peu pour vivre ce fardeau de colère et d'humiliation qui m'accablait.
Quant à M. Gouault, il tint la parole qu'il avait donnée, et, le lendemain de l'arrivée des souverains, il sortit dans la ville avec là croix de Saint-Louis étalée sur sa poitrine et une cocarde blanche à son chapeau.
D'abord, on ne fit pas attention à ces insignes : on ne regardait guère les passants, et on ne se réunissait guère, même entre voisins, pour se communiquer ses impressions.
Le premier qui s'aperçut de la manifestation que l'oncle de Valentine essayait de provoquer, fut le pharmacien dont je vous ai parlé. Il accourut en toute hâte à la maison ; grand et fort, d'une voix vibrante, il cria dès le seuil de la porte :
— Cerbonnet, voulez- vous être mon témoin?
— Que vous est-il arrivé ?
— Je vais aller souffleter M. Gouault en
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pleine rue. Ce soldat de Tarmée de Condé se pavane avec des rubans blancs; je vais les lui teindre.
— Puisqu'on le laisse passer et que personne ne se récrie, il a raison, dit mon père. A quoi bon vous fâcher ?
— Diable ! vous êtes joliment refroidi depuis hier.
Et le terrible patriote me regarda. Mon père baissait les yeux.
— Depuis hier, dis-je à mon tour, mon père a reconnu qu'il valait mieux éteindre les incendies que les allumer.
— Ah ! c'est vous, monsieur Maurice, qui lui avez donné cette opinion de pompier ?
— Pourquoi pas, puisqu'elle est la mienne ?
— A votre aise -, je vais chercher ailleurs des gens qui me comprennent, et qui ne soient pas des gens à marier.
Comme il ouvrait la porte de la salle à manger, quelqu'un parut dans la boutique. C'était M. Gouault. Je m'attendais à une scène de violence ; je posai vivement la main' sur le bras du pharmacien. Mais il se contint, et laissa venir jusqu'à nous l'ancien émigré. Quand celui-ci ne fut plus qu'à dix pas :
— Nous parlions de vous, monsieur, lui dit-il.
— Et moi, monsieur, je vous cherche pour vous parler.
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— Alors, rien de plus heureux que cette rencontre ; et, qu'avez-vous à me dire ?
M. Gouault était maître de lui, et, par là, maître des autres. On devinait bien qu'il s'était fait de marbre pour refroidir toute .flsunmèche imprudente tombant sur lui, et pour ne pas s'échauffer lui-même.
— Je voulais vous dire, reprit-il avec lenteur, en pesant et en faisant peser ses mots, que nous représentons chacun dans cette ville une fraction de l'opinion : l'heure est venue de faire choisir nos concitoyens.
— Non, monsieur, l'heure n'est pas venue, répliqua le pharmacien, car la partie n'est pas égale. Vous êtes avec la force !
— Et vous, monsieur, répondit d'une voix presque douce M. Gouault, vous êtes avec les vaincus. Cela vous donne dans les consciences un grand prestige.
— Nous n'avons pas à délibérer, répliqua le patriote impatient ; nous subissons l'outrage, nous le vengeons en détail, comme nous pouvons, en attendant que nous le vengions au grand jour.
— Des vengeances ! et contre qui ? contre des instruments aveugles que l'ambition de Bonaparte a armés.
— Et que l'ambition des princes veut exploiter.
r— En somme^ monsieur, je vous propose de
venir au conseil municipal qui est assemblé. Je lui porte la pétition que voici, réclamant le retour de la maison de Bourbon. C'est mon remède à moi : en avez-vous un meilleur dans \rotre pharmacie- Aï. Gouault, si grave qu^il fut d'ordinaire, appartenait bien à cette incorrigible école des émigrés, par un besoin de raillerie qui, jusque dans les circonstances les plus solennelles, ne l'abandonnait pas.
Le pharmacien était un nomme très-intelligent dans son fanatisme. La candeur, la sérénité sublime de M. Gouault ne le provoquaient qu'à distance : elles le désarmaient quand il les voyait de près. Il rit d'un rire retentissant, tout pareil à celui que devait avoir Mirabeau,
— Monsieur, répliqua-t-il, je ferme boutique quand la patrie est en danger. Mon remède, c'est le fer.
— Et le feu ! insinua M. Gouault.
— Et le feu quand il peut prendre. •• Mais j'accepte ce que vous me proposez. Je vais à l'hôtel de ville ; nous verrons de quel côté sera la majorité. Combien y a-t-il de signatures déjà au bas de votre pétition ?
— Je l'ai signée le premier ; mes amis ne signeront qu'après les autorités de la ville.
— Alors vos amis ne signeront pas.
— Nous verrons bien.
r- Partons^ messieurs.,. Je vous demandai^
de me servir de témoin, père Cerbonnet, reprit le pharmacien ; ce qui se passe aujourd'hui est un autre duel.
— Vous voulez donc me couper la gorge? demanda M. Gouault avec une extrême simplicité.
— Oui, monsieur.
— Nous en recauserons, si on ne vous épargne pas cette besogne.
Nous sortîmes tous les quatre pour nous rendre à l'hôtel de ville. Tout le monde intervenait dans le conseil, pendant ces jours de crise. Mais à peine fûmes-nous dans la rue que chacun s'arrêta. Le pharmacien ne se souciait guère d'être vu dans la compagnie de M. Gouault; la cocarde et la croix l'offusquaient. L'ancien émigré comprit.
— Nous nous rejoindrons là-bas, dit-il. Au revoir, prenez votre chemin.
J'eus un élan de pitié, je voulus m'emparer du bras de M. Gouault : il me repoussa.
— Ne vous compromettez pas, me dit-il.
— Vous le voyez, monsieur Gouault, reprit vivement mon père, de votre aveu même, vous êtes seul ! .
— Monsieur peut se faire escorter par un régiment de Cosaques, dit le pharmacien.
M. Gouault sourit d'un air incrédule, regarda si sa cocarde était bien en place, et partit. Nous le rejoignîmes sur le perron de l'hôtel de ville.
Le conseil, en effet, était assemblé. Les royalistes avaient fait dans la matinée des démarches auprès du maire, tandis que l'oncle de Valentine avait été personnellement solliciter l'adhésion de quelques bourgeois notables. Un certain nombre de ceux qu'on appelle sous tous les régimes des conservateurs^ comme on appelle les Furies des Euménides, par antiphrase, et parce qu'ils n'ont jamais rien conservé, avaient promis de se rallier à la pétition ; mais il fallait d'abord que le conseil municipal l'adoptât, que les meneurs comme le pharmacien la tolérassent, et, pour un peu, ils eussent exigé le concours des fonctionnaires de l'Empire, si lesdits fonctionnaires, par prudence, et M. CaflFàrelli en tête, n'avaient quitté leur poste et déserté la ville.
Quand on vit paraître M. Gouault avec sa cocarde et sa croix suspendue, non à un ruban rouge mais à une petite chaînette en or, il y eut comme une houle dans les groupes épars devant l'hôtel de ville. On ne s'attendait pas à une provocation si directe. Cette cocarde qui insultait à l'aigle resté debout sur le clocher de l'édifice municipal, fit un effet terrible, menaçant. Ceux qui avaient promis d'adhérer, ceux qui hésitaient, prirent le parti de refuser. Le maire, qui avait consulté ses adjoints, ne voulut pas consentir à ouvrir une délibération régulière.
En vain M. Gouault, qui retrouva là le marquis de Vidranges, parcourut-il plusieurs fois
avec lui le perron et la cour intérieure, en sollicitant les citoyens convoqués d'entrer dans une salle pour s'entendre, pour discuter. On balbutiait un refus, une excuse, un conseil et Ton fuyait. Ce fut une dispersion rapide, qui faisait rayonner le pharmacien, et qui m'attristait : j^avais peur que M. Gouault ne s'entêtât et n'aggravât ses imprudences.
En effet, après des tentatives réitérées, il ne resta plus sur la place, au bout d'un quart d'heure, que MM. Gouault et de Vidranges, le pharmacien, mon père et moi. L'oncle de Valentine ôta son chapeau : je le vis regarder mélancoliquement cette cocarde qu'il avait si fièrement • placée sur sa tête ; sa main s'en approcha comme pour l'arracher, puis il hésita.
— Non, non, dit-il en se recoiffant avec une résolution calme et terrible, je n'en aurai pas le démenti. Venez-vous, Vidranges?
Je courus à lui. Il m'empêcha de lui parler, et me prenant les mains :
— Ne me dites rien, Maurice ; je vous remercie de ce que vous pourriez me dire. Ces messieurs me donneraient de la fatuité ; je leur ai fait bien peur !
Il s'approcha du pharmacien.
• — Vous le voyez, monsieur, il est inutile de me couper la gorge : je m'acquitte assez bien de la besogne à moi tout seul.
Le pharmacien fut miséricordieux.
— Vous aurez peut-être votre revanche, dit-il avec courtoisie, si les nouvelles du Congrès sont mauvaises ou si Tempereur est battu.
— Je n'ai pas besoin de revanche, monsieur; j'affirme un droit, cela me suffit. Le triomphe est le secret de Dieu.
Et, s'appuyant sur le bras du marquis de Vidranges, qui n'avait, lui, mis encore aucune cocarde, M . Gouault descendit le perron, traversa la place, et reprit le chemin de la rue du Temple, aussi fier que s'il avait été à la tête d'une armée.
Valentine l'attendait avec une grande anxiété.
— Eh bien ! mon oncle ?
— Eh bien ! ma nièce, est-ce que tu ne vois pas les fantômes que je ramène?
Comme il s'asseyait avec découragement, Valentine s'approcha et lui baisa le front.
— Pauvre oncle !
— Dis plutôt : Pauvre pays ! pauvre peuple !
— Que vous ont-ils dit?
— Rien: ils ne m'ont même pas insulté. Ils ont peur d'avoir une volonté, une idée. Depuis si longtemps que le même boucher les mène à l'abattoir, ils sont faits à lui obéir, ces moutons champenois, et ils vont tête baissée, même quand le boucher n'est plus là, quand il n'y a plus de chien pour les mordre. J'étais un insensé de m' adresser à eux ; c'est au berger qui passe à
sait partie du complot, qui n'était pas un des moins ardents, mais que ses relations semblaient rendre neutre entre toutes les opinions, le docteur Picard vint voir M. Gouault. Il fut frappé de réclat extraordinaire des yeux de Valentine.
— Est-ce que vous souffrez ? lui demanda-t-il un peu naïvement.
— De quoi soufifrirais-je, docteur?
Il lui tâta le pouls, il écouta battre le cœur.
— Quelle est ma maladie? dit-elle avec un air de défi.
— L'impatience et Pamour ! répondit le médecin en me regardant.
Elle ne rougit pas, et répliqua simplement :
— Alors, je suis bien certaine de guérir !
— Aussi, je ne prescris rien que le calme, la raison et le mariage.
Je trouvai un prétexte pour rejoindre M. Picard dans la rue.
— Sérieusement, docteur, est-ce que Valentine est malade ?
— Sérieusement ! non ; elle a l'épidémie universelle ; son cœur bat trop fort, et je ne dis pas qu'à la longue il ne se déclarerait pas là un dan* ger : mais, jusqu'ici, il n'y a aucun symptôme. Voilà des événements, monsieur, qui contrarient joliment la médecine. Qu'est-ce que vous voulez que j'ordonne contre l'invasion? une saignée ? un calmant ? . . .
•'— Si vous pouviez prédire l'avenir, docteur I
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— Oui, un diagnostic infaillible suffirait sans la thérapeutique ; mais c'est précisément le diagnostic qui s'embrouille, et les drogues sont superflues.
Je revis Valentine dans la soirée.
— Je me sens apaisée, me dit-elle. J'ai obtenu de mon oncle que, si la démarche qu'il fait demain était sans résultat, il renonçât à toute tentative nouvelle. Je n'ai plus qu'une nuit et quelques heures à attendre.