CHAPITRE XVII
Le lendemain, a mîdi, une sorte de cortège quittait la maison de M. Gouault, descendait toute la rue Notre-Dame, affectait de traverser les quartiers populaires, et remontait ensuite vers la maison qu'habitait l'empereur de Russie.
C'était la députation des royalistes; ils n'étaient en tout que huit (i), ayant en tête MM. de Vidranges et Gouault ; mais des curieux les suivaient, des indifférents, et peut-être aussi quelques clients du hasard, de ceux qui veulent être les derniers à courir après un danger et les premiers à partager une victoire, parasites des aventuriers, qui se rangent derrière les imprudents, pour les proclamer des héros ou pour les arrêter comme des traîtres.
Une quarantaine de personnes, tout au plus, avaient adhéré, avec ou sans réserves, à la pétition que ces huit principaux meneurs portaient
(i) Vaulabelle, tome I, ch« v»
à l'empereur Alexandre. M. de Vidranges marchait triomphalement : il portait la cocarde blanche et la croix de Saint-Louis. Quand je le vis passer, il essayait de donner le bras à M. Gouault qui, froid, sévère, résigné, semblait serrer les coudes pour se refuser à une solidarité trop étroite. Quelques pas plus loin, M. de Vidranges prenait le parti de marcher seul.
Dans la rue du Temple, les voisins de M. Gouault, en le voyant sortir de chez lui avec cette suite, se sentirent frappés d'une pitié soudaine. On l'aimait ; quelques portes s'ouvrirent précipitamment ; on courut à lui.
— Voisin, restez chez vous ! quelle imprudence ! Vous êtes trop peu de monde ; on va vous insulter ! cachez au moins cette cocarde !
— Venez avec moi, répondait simplement M. Gouault, nous serons plus nombreux, il n'y aura aucune imprudence, on nous respectera et nous ferons respecter nos insignes.
Mais les donneurs de conseils hochaient la tête, regardaient, au chapeau des anciens émigrés et des bourgeois, cette large cocarde blanche qu'ils avaient oubliée, qu'ils ne connaissaient pas, qui était depuis vingt-cinq ans étrangère à la France et qui avait le tort de ressembler aux brassards des soldats étrangers; puis, ils rentraient chez eux en soupirant.
Dans la rue Notre-Dame, on regardait de l'intérieur des boutiques, et l'on chuchotait. A
la hauteur des boucheries^ des hommes montrèrent le poing, et des femmes du peuple interpellèrent, avec cette familiarité fanfaronne qu'on ne réprimera jamais en France, les Cosaques :
— C'est pourtant vous, gredins, leur disaientelles , qui nous valez cela ! Voilà les blancs revenus par votre faute !
Les Cosaques ne comprenaient pas, riaient, et prenaient pour des propos galants ces appels animés de la colère.
Quand la députation pénétra dans les petites rues^ passa devant les caves de tisserands ou devant des échoppes de bonnetiers, les rumeurs
devinrent menaçantes. Un homme cria : c A
bas les traîtres !» M. Gouault le regarda avec un sourire et salua. Plus loin, une fille, qui sortait en trébuchant d^un cabaret, vint presque tomber sur le marquis de Vidranges. Elle s'arrêta stupéfaite devant les cocardes.
— Tiens ! balbutia-t-elle d'une voix avinée , une noce !
Le cabaretier avait suivi sa pratique pour la retenir ou pour la pousser.
— Ça, une noce ! dit-il ; il manque la mariée ; elle n'est pas pour eux.
On rit de la plaisanterie ; des buveurs sortirent à leur tour du cabaret ; Ton cria : — A la lanterne les aristocrates ! — C'était un vieux cri que l'on n'avait pas entendu depuis bien longtemps : il ne trouva aucun écho dans
les gens qui pouvaient y répondre; mais les royalistes l'entendirent et pressèrent un peu le pas. M. Gouault sembla regarder devant et derrière lui, pour chercher à quelle lanterne on le pendrait au besoin ; puis il leva les yeux au cid.
Grossie par les curieux, la députatîon, qui était partie dans le silence, arriva à la maison de Tempereur de Russie au milieu d'un tumulte grandissant. Quelques pas de plus, et l'on eût tenté des violences. Mais il y eut une imprécation finale et collective de haine et de fureur quand on vit les porteurs de cocardes franchir la porte. On eût dit qu'ils passaient la frontière, et qu'ils voulaient entraîner la France et la Russie. Ce fut au retentissement du cri de : « Trahison » que les huit citoyens demandèrent à être introduits auprès de Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies.
La petite histoire, qui furète dans les coins de la grande et qui fait pénétrer par ses trous de souris l'air et la lumière dans des endroits obscurs, avait-elle raison, et l'hospitalité d'Armide prédisposait-elle le paladin de la coalition à recevoir les Troyens d'un air plus doux encore que sa bonne grâce habituelle ? Les dominateurs de ce monde ont-ils besoin de l'amour pour être enclins à la mélancolie? La hauteur qui leur donne souvent le vertige, leur donne-t-elle aussi le sentiment des chutes et la philosophie des abîmes ?
Je ne saurais le dire; mais le point acquis à rhistoire, c'est que l'empereur Alexandre parut effrayé de la démarche que Ton tentait auprès de lui, effrayé pour ceux-là mêmes qui tentaient cette démarche; et lui, qui n'était plus qu'à quelques lieues de Paris, qui, depuis Moscou, avait poussé dans la neige, dans la boue, dans le sang, l'armée de Napoléon, s'étonna qu'on pût le supposer déjà maître des destinées de la France.
MM. de Rochechouart et de Rapatel attendaient les précurseurs des Bourbons, les Mages cherchant l'étoile perdue de la légitimité. On les introduisit dans un salon du premier étage. Alexandre était debout. Le marquis de Vidranges, comme le plus titré de la bande, porta la parole, en remettant la pétition (i) :
(i) Pétition de MM. de Vidranges et Gouault, pour le rétablissement des Bourbons.
A LL. MM. LES CHEFS DES ARMJâES ALUâsS
ic Sires, « Les habitants de la ville de Troyes se sont toujours distingués par leur attachement pour leurs souverains. Ils en ont donné des preuves éclatantes à l'infortuné Louis XVI. Après avoir été asservis pendant vingt-deux ans, le premier usage qu'ils font de leur liberté est de manifester leurs voeux pour le rétablissement de la dynastie des Bourbons. Maîtres du royaume entier, sires, voas aurez assez fait pour votre gloire; donnez à l'univers un exemple de magnanimité bien digne de Vos Majestés. En rendant à la France s«n roi, ses lois, sa religion, vt)us lui assurerez le bonheur et à TEurope une longue paix. Si les habitants de la ville de Troyes, sires^ peuvent se flatter de cet espoir, rien ne troublera plus la joie qu'ils éprouvent de posséder Vos Majestés dans leurs murs. M (Suivent les ûgaatures.)
— Sire, organes de la plupart des honnêtes gens de Troyes, nous venons mettre aux genoux de Votre Majesté Impériale l'hommage de notre humble respect, et la supplier d'agréer le vœu que nous formons tous pour le rétablissement de la maison royale de Bourbon sur le trône de France.
Le respect empêcha seul les huit députés de crier alors : t Vive le roi ! » L'empereur avait souri au mot honnêtes gens. Combien de fois devait-on se faire un titre pareil de l'honnêteté privée, pour manquer aux devoirs de l'honnêteté publique ? Combien de fois les honnêtes gens n'ont-ils pas consacré, depuis 1814, des félonies, des violences, des défections ? Au mot qui exprimait l'unanimité du vœu des Français, ou du moins des Troyens, Alexandre eut comme un nuage rapide sur le front.
Il se recueillit avant de répondre.
— Je suis heureux de vous voir, messieurs, leur dit-il avec courtoisie; vous comprenez que nous ne sommes pas des ennemis de la France. Votre démarche est un hommage rendu aux sentiments dont Je m'honore. Mais nous ne sommes pas encore à Paris, messieurs; les chances de la guerre sont incertaines; je serais fâché d'avoir été le prétexte d'une imprudence qui pourrait vous coûter cher. Soyez patients; attendez, pour porter des emblèmes que je ne puis repousser ni accueillir encore, un moment plus
opportun. Je ne veux voir aujourd'hui dans votre visite qu'une marque de sympathie dont je vous remercie, et que mes soldats justifieront.
Etait-ce seulement une ironie? Fallait-il sentir une insulte ou un piège dans cette réponse qui fit pâlir les conjurés, et qui tomba comme une lame ardente sur le cœur de M. Gouault. A ce moment, il crut entendre monter à son oreille Tinsulte du ruisseau. Un Français, qui n'était plus lui, criait dans sa conscience : « Trahison ! trahison !» Il était venu en patriote, dans toute la fermeté d'une foi sincère, bravant le préjugé qui faisait d'Alexandre l'ennemi de son pays; et on l'arrêtait à ce préjugé, pour l'effacer inutilement, pour donner l'accolade à ceux qui avaient ensanglanté la route de l'invasion, depuis la firontière jusqu'au cœur de la Champagne, sans qu'il retirât de ce pacte rien pour l'honneur de son drapeau ! Il demandait son roi, et c'était un souverain étranger qui lui disait : « Merci de votre hommage ! » sans rien promettre. Ce jour-là même, à Châtillon, on traitait peut-être du maintien de Napoléon sur le trône, par la grâce de Dieu et des armées coalisées. Le colosse à demi renversé faisait peur encore à ceux qui le renversaient. « Prenez garde ! disait-on aux Français qui, depuis vingtcinq ans, souffraient l'exil et la misère, vous réclamez trop tôt ; encore un peu de patience !
Nous verrons ; nous ne vous promettons rien ; il n'y a pas eu assez de sang répandu ; il y a encore entre Troyes et Paris des champs de bataille à engraisser, des chaumes à brûler j revenez plus tard ! »
Vainement l'empereur, dans une conversation qui succéda aussitôt à cette présentation solennelle, se montra-t-il courtois et presque familier envers les Français et envers M. Gouault, qu'il reconnut pour Tavoir vu en Russie; la démonstration était frappée au cœur ; les ambassadeurs des honnêtes gens baissaient la tête comme des coupables.
M. Gouault, en traversant la cour, avant de sortir, s'arrêta, ôta sa cocarde, que Valentine avait cousue elle-même à son chapeau, et la plaçant dans sa poitrine :
— On l'y trouvera ! murmura-t-il. — Puis, saluant de la main ses amis qui n'étaient plus désormais que les complices suspeas d'un complot éventé : — « Adieu, messieurs, nous n'avons rien à nous dire, adieu ! i>
Tous comprirent, et, dès qu'ils furent sortis, se dispersèrent. Le soir même, le marquis de Vidranges était en route pour la Suisse ; il s'était donné la mission de porter au comte d'Artois a nouvelle de leur tentative royaliste. M. Gouault revint de cette visite comme on revient du deuil d'un ami. Il était triste : ses dents se serraient Tunç contre l'autre pour emprisonner la plainte;
ses yeux se dissimulaient sous le froncement des sourcils, pour cacher la tentation d'une larme ; mais une majesté singulière pourtant glaçait et contenait cette douleur : une dernière espérance, mieux qu'une espérance, une vision d'immortalité, lui donnait cette clarté du martyr, qui vient de faire son sacrifice au vrai Dieu parmi des païens, et qui dédaigne de se retourner pour savoir si on ne va pas le lapider par derrière.
Les curieux qui avaient suivi la députation n'étaient pas restés à l'attendre, les sentinelles les avaient dispersés ; M . Gouault ne rencontra donc aucun insulteursur son chemin. Mais, dans les ruelles, dans les quartiers bas, la rumeur s'était vite propagée que des traîtres étaient allés vendre la ville, l'honneur de ses habitants, la gloire de la France, au chef des Cosaques. Alors, par un mélange de générosité et de férocité, au lieu de se ruer sur les citoyens qui s'étaient compromis, la rancune du peuple se satisfit sur les ennemis. Depuis ce jour, les pièges augmentèrent ; par contre, la fureur et la violence des soldats.
M. Gouault, avant de rentrer chez lui, vint droit à notre maison. Je prévoyais, sinon sa visite, du moins son passage devant notre porte. Je devinai sa déconvenue; c'était le second échec; celui-là était irrémédiable.
— Ma tâche est faite, nous dit l'oncle de Va-
entineen entrant; soyez contents, je vous abandonne la partie.
— Nous vous le disions bien, monsieur Gouault, lui répondit mon père avec douceur, en lui offrant une chaise.
— Ah ! vous êtes condamnés à l'Empire. Les souverains ont peur, ils mentent à leur droit divin. . . Maurice, mariez-vous vite : quand je vous aurai bénis, vous et ma nièce, je partirai, j'irai je ne sais où, au bout du monde, chez les sauvages dont parle M. de Chateaubriand. Quand je pense qu'à vingt ans on se fait sauter la cervelle pour une femme qui vous trahit ! A mon âge, est-on plus raisonnable parce que la maîtresse est plus belle, plus chère, et que la trahison vous enlève plus d'illusions?... Mes amis, vous pouvez revenir chez moi ; vous n'y ferez pas de mauvaises rencontres.
Et M. Gouault se dirigea vers la porte de la rue. Mon père eut un clignement d'yeux à mon adresse, qui voulait dire :
— Ne le laisse pas partir seul, il me fait peine; et puis, profite de sa défaite. Rends-toi maître de la place dont il nous offre les clefs.
— Je vous accompagne, monsieur Gouault.
Et, prenant mon chapeau, je sortis avec lui. Valentine s'indigna du désastre que nous lui
annonçâmes.
— Vous avez eu tort, mon oncle, de ne pas associer les femmes à votre démarche. Lcmpe-
reur de Russie a cru à une intrigue ; nous Taurions bien forcé de croire au vœu des mères, des sœurs, des filles !
— Tu ne l'aurais pas convaincu mieux que nous. Quel éblouissement leur a donc causé Bonaparte , qu'ils n'en sont pas encore sortis ? Ils sont toujours aveuglés par le soleil d'Austerlitz, même quand il neige comme aujourd'hui.
— Faudra-t-il vous écouter, Maurice? me dit Valentîne avec un sourire qui brillait de tout son amour. Vous avez donc bien fait de ne pas prendre ma cocarde ?
— Et pourtant, interrompit M. Gouault, nous sommes dans la justice et dans la vérité ! Quelle paix boiteuse peut-être faite avec l'empereur ? Dans huit jours, où sera-t-il, ce boutefeu du monde ? Qui sait si, à l'heure où je parle, il n'est pas tombé ?
Après cet éclair de révolte, M. Gouault se domina, sourit, et, nous unissant, Valentine et moi, sur sa poitrine, avec une effusion paternelle qu'il n'avait jamais montrée :
— Aimez-vous bien, mes enfants, dit-il. Devenons oublieux, égoïstes; fermons nos portes, ouvrons nos âmes *, laissons passer ces fous et préservons notre sagesse. Je ne veux plus penser qu'à votre mariage. Que ce soit au nom du czar, de l'empereur ou du roi, il faudra bien que le maire vous marie, et ils n'ont pas encore dé-
trôné le bon Dieu ! Valentine, ton débit de cocardes est fermé ; garde les rubans blancs pour ta ceinture de mariée !
Tout en parlant, M. Gouault avait retiré de sa poitrine la cocarde enlevée de son chapeau ; il la regarda quelques minutes, comme on regarde le portrait d'un être pleuré, et sortit.
— Pauvre oncle ! il souffre bien ! me dit Valentine.
— Et vous, mon amie ?
— Moi ! me dit-elle en me tendant son front, et en rougissant, j'ai honte de ne pas souffrir assez !