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CHAPITRE XIX

Le prince de Wrède, chargé de couvrir la retraite des alliés, menaçait de mettre le feu, si une députation des habitants n'allait obtenir de Na* poléon un sursis jusqu'à Tévacuation complète. Troyes semblait une lave refroidie au milieu d'un volcan en flammes. Le canon émiettait les remparts, et, de leur côté, les ennemis lançaient des bombes qui faisaient peu de mal à Tarmée française, mais qui entretenaient Tincendie des faubourgs.

Il me semble que j'ai encore dans l'oreille le vacarme assourdissant de cette soirée. Le tocsin, les détonations, les cris, formaient un chœur sinistre.

J'arrivai à la porte de Paris au moment où le maire de la ville, un adjoint et un conseiller tîiunicipal discutaient avec le prince de Wrède, entouré de son état-major, et refusaient d'accepter le mandat qu'il leur offrait, spu3 le prç-

texte plausible que, demeurés seuls magistrats dans la ville, ils avaient un poste à garder.

— Eh bien! messieurs, leur dit le prince, restez; vous éteindrez l'incendie, si vous le pouvez.

— Ne puis-je suflSre au message? demandai-je en intervenant.

— Qui êtes-vous?

Le maire se porta ma caution.

— Soit ; je vous accepte d'abord. Mais, vous seul, ce n'est pas assez. Si vous êtes tué ! Allons, messieurs, n'hésitez plus, je vous donne ma parole d'honneur que je garderai la ville comme vous la garderiez vous-mêmes. Ni violences de mes soldats, ni mesures de rigueur de ma part avant votre retour ! C'est vous qui me dégagerez. Voici les dépêches : un trompette vous accompagnera : il y va du salut de vos conci* toyens.

Ces messieurs ne firent plus d'objections; on nous ouvrit la porte et nous sortîmes. Je vous fais grâce des émotions du trajet, de cette opacité rouge dans laquelle nous entrions. Nous marchions à tâtons, pour ainsi dire, entendant les balles siffler à nos oreilles.

A l'entrée du faubourg Saint-Martin, une sentinelle nous arrête; la fumée des maisons qui brûlent nous suffoque; nous demandons l'empereur. On nous répond à travers ce brouillard que nous devons retourner sur nos pas et rega-

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gner le faubourg Sainte-Savine. Là, après de longs délais, des retards, des interrogations sans nombre, nous rencontrons dans une auberge le général Gérard, qui s'irrite de notre message, ne peut nous dire où se trouve Napoléon, et nous engage à rentrer dans Troyes.

— Mais, général, c'est l'incendie, c'est le pillage de la ville ! s'écrie le maire.

— Que fait une ville de plus ou de moins quand il s'agit de l'empire?

Nous insistons vivement.

— L'empereur est à une lieue d'ici, nous ditil enfin, au village de Montgueux; vous ne sauriez le rejoindre, donnez- moi vos dépêches.

— Impossible, général; nous avons juré de les remettre à l'empereur.

— Croyez-vous donc que je veuille les brûler? Le maire cède. Moi, je voulais accompagner

Testafette qui allait courir à la recherche de Napoléon, mais on refuse de me laisser partir. Je suis un parlementaire, je dois rentrer avec mes compagnons! Je reviens donc, navré, vers la porte de Paris. Nous sommes assaillis par une fusillade terrible. En vain nous crions, nous appelons : la nuit est venue, on ne peut nous voir, nous reconnaître, et comment nous entendre? Alors, éplorés, effarés, ne sachant où trouver un abri, comment rentrer dans Troyes, craignant que le prince de Wrède ne se lasse d'attendre, que l'empereur, de son côté, ne rece-

vant pas notre message, ne fasse donner l'assaut, nous errons sur les bords des mails, nous rampons le long des fossés jusqu'à la porte, sans pouvoir nous la faire ouvrir, et, en désespoir de cause, terrifiés du mauvais résultat de notre démarche, nous essayons de regagner le faubourg, harassés, mourant de faim et d'angoisses.

Et Valentine, et mon père, que devaient-ils penser? Dans quelle anxiété ils devaient m'attendre! Ils me croyaient blessé, mort peut-être. La canonnade continuait, plus lente, à partir de huit heures ; mais elle ne s'interrompit qu'entre minuit et une heure du matin. A ce moment, nous nous sentîmes soulagés d'un doute épouvantable : l'empereur avait reçu la dépêche et consentait à épargner la ville !

En effet, la lettre du prince de Wrêde, après avoir cherché Napoléon dans tous les faubourgs, avait fini par le rencontrer au moment où, impatient, lassé de sa lassitude, il voulait ordonner une attaque générale sur trois points à la fois pour forcer l'entrée ou pour brûler la ville. L'empereur réunit un conseil de guerre qui, à l'unanimité, l'exhorta à ne point perdre l'occasion d'enfermer l'arrière-garde des Bavarois et des Autrichiens dans une fournaise et à refuser tout délai. Mais, soit que, ne se fiant qu'à lui seul, l'empereur soupçonnât la trahison dans tous les conseils, soit un réveil d'humanité après

tant de journées sanglantes, il prit brusquement le parti dont son conseil le dissuadait unanimement et ordonna la cessation du feu.

Le reste de la nuit n'en fut pas beaucoup plu? calme. A Tintérieur, les troupes étrangères s : hâtaient de sortir par la porte Saint-Jacques tandis que Tarmée française, dont une partie longeait les promenades pour entrer par une brèche pratiquée au rempart devant le faubourg de Preize, se massait devant la porte de Paris .

Entre six et sept heures, par une matinée froide, les portes s'ouvrirent : une troupe de citoyens de toutes conditions s'élança vers nous en criant : « Vive l'empereur! » J'aperçus mon père ; il était bien pâle, le pauvre homme : il devait rêtre davantage le soir de ce jour-là. Il courut à moi.

— Eh bien !

— Je n'ai pas vu l'empereur.

— Peut-être ne lui parlera-t-on de rien !

Au même instant, et comme pour détruire cette espérance, une clameur s'éleva autour de nous. On apercevait Napoléon arrivant au galop par le faubourg Sainte-Savine, et le peuple se précipitait au-devant de lui en criant : t Vive l'empereur! justice! justice! à bas les traîtres! »

Quelle différence en si peu de temps entre les deux accueils ! La misère était plus grande, les plaies du pays plus envenimées ; mais la haine de l'ennemi avait fait taire les rancunes; on vou-

lait un vengeur, on l'appelait, on l'invoquait !

Lui, fier, content, ayant, cette fois, toute la lumière dans ses yeux, mais rayonnant d'une joie glacée comme le jour qui se levait, les lèvres amincies par un sourire terrible, faisant se cabrer son cheval, saluant de la main qui tenait la cravache et coupant l'air avec une verge, il prenait déjà sa revanche de la réception qui lui avait été faite trois semaines auparavant.

Je voulais me mettre sur son passage, j'en fus empêché par ce flot d'aboyeurs qui l'entouraient en criant : « A bas la trahison ! » Il passa rapidement devant nous, solide sur ses étriers, et forçant son état-major à le suivre au galop, il alla droit à la maison de M. Duchâtel, rue du Temple.

J'ai su qu'à peine arrivé dans sa chambre, la cravache à la main, et battant le tapis de son pied, il dicta deux décrets à un secrétaire qui n'eut que le temps de prendre une plume et du papier (i).

(i) Décrets rendus à Troyes, par Napoléon, le 24 février 1814-

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