‹ La cocarde clancheChapitre 35 sur 53 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Je ne sais si l'espèce de punch violent commandé par Sylvie s'appelle véritablement un brûlot dans la langue de la Petite-Pologne. Mon respect de l'exactitude physiologique s'arrête, autant que possible, à l'argot. Mais ce que je sais, c'est que ce nom convenait au breuvage, et qu'une femme d'esprit comme Sylvie était capable de créer un nom. Quoi qu'il eh soit de ce petit détail de linguistique, le père Crochard monta dans deux chopes, posées chacune sur une soucoupe, un mélange d'eau-de-vie qui avait peut-être la prétention de n'être que^de Teau-de-vie pure, et posa ces deux verres tout fumants devant Sylvie et son père.

— Buvez-moi cela, papa, cela vous fera du bien, dit la fille.

— Oh ! c'est bien fort ! répondit en hésitant le colosse.

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— Allons donc ! vous avez peur de cela? Vous avez donc peur de tout? Essayez. Tenez, moi, j'avalerais des étoupes trempées dans de Tesprit de vin.

Et d'un geste rapide, pour encourager son père, Sylvie porta à sa bouche le breuvage corrosif dont elle but la moitié. Le vieillard la regardait avec un commencement d'admiration. Il se décida enfin, et, par petites gorgées, huma un quart de son verre.

— Eh bien ! cela va-t-il mieux î

— Oh ! c'est bon ! murmura le vieillard en faisant claquer ses lèvres.

— Quand je vous le disais !

M. Crochard, enchanté du succès de sa préparation, se retira en refermant la porte. Sylvie but encore un peu de cette eau^de^-mort toute brûlante, et commença ainsi :

— Ah ! vous ne voulez pas me faire pleurer! C'est moi alors qui vais tenter sur vous ce phénopène. Peut-être bien que cela me fera le même effet. Vous souvenez-vous au moins de ce qui s'est passé il y a vingt-cinq ans ?

— Mais, tais-toi donc! dit le vieillard, que ce brûlot avait un peu réchauffé, et qui frappa sur la table.

— N'ayez pas peur, je ne parlerai pas de ce

que je n'ai pas vu. Nous étions à Fontainebleau, pas vrai? dans une foire. Vous, vous enleviez une voiture dans laquelle oh mettait dix hommes de la garnison; moi, je faisais le tour de la société en quêtant. Je n'ai jamais eu tant froid, tant faim que dans ce temps-là... Je n'osais pas vous regarder... Vous étiez tout rouge et tout noir de figure, la peau en brique et la barbe comme du charbon. Et puis, on me disait que vous écrasiez le premier venu rien qu'à lui frapper sur l'épaule. Ça* agit sur les enfants, ces choses-là* D'ailleurs, ma mère est morte pour vous avoir regardé un jour mal à propos.

— Ne parle pas de ta mère, je te le défends ! interrompit le vieillard, qui continuait à boire et qui reprenait de l'énergie.

Sylvie haussa les épaules et continua :

— La pauvre femme vous avait fait manquer un équilibre, de sorte qu'un pavé lui était tombé sur la tête. Je m'imaginais toujours que c'était le même pavé que je vous voyais enlever avec les dents et envelopper d'un mouchoir rouge, couleur de sang... Et puis, enfin, vous ne redoutiez pas une goutte ou deux dans ce tempslà, et quand vous aviez bu, vous ne connaissiez personne. Je grelottais donc à quinze pas de vous toujours, ce qui ne m'empêchait pas de re*

cevoir parfois des chiquenaudes. Quand est arrivée rhistoire du notaire...

Cette fois le vieillard se dressa tout debout et étendit ses larges mains devant lui.

— Je t'en prie, ne parle pas de cela non plus, dit-il d'une voix où la prière se mêlait à une sorte de menace.

— Il faut bien que j'en parle, puisque c'est la cause de nos malheurs !

— Ce n'est pas moi qui ai frappé !

— Quand ce serait vous, papa ! répliqua Sylvie avec un singulier accent de pitié méprisante; est-ce que vous croyez que depuis vingt-cinq ans je ne me suis pas familiarisée avec cette idéelà?... J'aurais été du jury, mon pauvre homme, qu'en voyant vos mains, vos épaules, et en vous connaissant un peu, j'aurais dit comme les autres : « Il est coupable!... » Mais cela regarde la société : elle vous a pris, elle vous a jugé, elle vous a envoyé là-bas. Les comptes sont réglés; vous devriez être bons amis... Seulement, ce que je me rappelle, c'est que quand les gendarmes vinrent vous arrêter, je fus enchantée, c Je n'aurai plus de coups, et je n'aurki plus peur des pavés! » me disaîs-je tout bas. Eh bien! j'avais j tort : j'aurais dû éprouver de la peine; j'y ai réfléchi depuis, en voyant des enfants en deuil. Un |

père est toujours un père, et une fille devrait aimer même celui que les gendarmes ont raison d'emmener.

Sylvie s'interrrompit pendant quelques secondes; elle s'était accoudée sur la table, en face du vieillard qu'elle contemplait d'un regard curieux, comme si elle s'interrogeait* à la fois sur elle-même et sur lui.

— Peut-être bien, reprit-elle d'une voix gravé, que si, toute petite. Je vous avais aimé bien fort, sans m'efFrayer de vos poings et de vos pavés, je vous aurais épargné des misères. Une enfant gentille qui regarde ses parents d'une certaine façon, et qui leur dit : t Ne faites pas cela, je vous en prie, ce serait mal pour vous, et mal pour moi ! ... » une petite enfant qui dit cela, et qui sait se faire écouter, porte peut-être bonheur; je l'ai appris plus tard. Je connais des gens qui sont devenus honnêtes, tout simplement, tout bêtement, parce qu'ils sont devenus pères. Ah ! c'est ce qui me met la rage dans le cœur ! Dame ! après tout, c'était à vous à. commencer, n'est-ce pas?

Le vieillard continuait ses petites gorgées d'eau-de-vie ; il ne répondit pas.

— On vous emmena, je restai seule. Les autres gens de la foire me regardaient avec curio-

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site , mais ne songeaient pas à me recueillir ; ils avaient peur d'une orpheline dont la mère était morte par accident, dont le père pouvait mourir...

— Je ne suis pas coupable ! essaya de crier le buveur, dont la voix n'avait plus de notes hautes.

Sylvie fit un mouvement dédaigneux, comme si cette protestation importait peu à son récit.

— Un homme seul me prit en pitié. Vous le connaissiez, le père Dufour, Tescamoteur, un ambitieux venu au monde pour être bourgeois, et qui a atteint son rêve. Ah ! j'ai été bien bête avec lui ! je serais aujourd'hui sa fille, sa femme, sî je n'avais pas commencé comme j'ai commencé.... Mais ce n'est pas tout à fait ma faute encore; c'est la sienne. Il a été mon bienfaiteur, le gueux ! mais son bienfait m'a perdue. Pourquoi ne me laissait-il pas mourir de faim dans votre baraque, ou bien vagabonder?... Il m'a donné des habits, de la soupe; il m'a appris à jouer la comédie, à faire la somnambule. Je lui suis devenue utile , j'ai payé ses soins : mais, en même temps, cet homme, il m'a trouvée à son goût; moij j'ai eu de bonne heure l'ambition d'être sa femme ; j'étais toute gamine que je faisais déjà ma fiàre parmi les autres^ parce que

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j'étais la bonne amie de M. Dufour. Je Taimais et je le haïssais; il ne me battait pas; il avait des égards ; il n'en a pas eu assez ! Un matin, j'ai compris que je ne serais jamais que sa servante, son artiste, son jouet, et qu'il ne m'estimait pas. Il avait un fils auquel je ne faisais pas attention quand c'était un mioche, et qui me parut beau comme un génie de féerie, quand il eut douze à quatorze ans. On l'avait mis en pension de bonne heure, je ne le voyais jamais : nous roulions dans la banlieue, dans les départements, en évitant Paris, pour laisser à M. Pierre le temps de grandir. Mais à ia fin, le père Dufour n'y tint plus, et, prenant son cœur à deux mains, il fit venir son fils, en nous ordonnant des respects... comme pour un fils de préfet. Ah! l'orgueilleux enfant ! Chaque fois qu'il me regardait, je me sentais écrasée : du premier coup, il de* vina bien ce que j 'étais dans le ménage de son père, et, au lieu de m'aider à devenir sa bellemère, il me méprisa tant , tant , que je finis par l'adorer... avec fureur, sans en rien dire à per* sonne, sans rien laisser voir; car on se serait mo* que, et on m'eût méprisée davantage de ce qui pouvait, au contraire, me porter bonheur et me faire estimer.

Sylvie s'interrompit encore : un peu de sueuç

lui était venue au front; elle Tessuya, regarda dans son verre, hésita à vider la dernière goutte d'eau-de-vie qui y restait, l'y laissa, et continua d'une voix qui s'assombrissait en s'adoucissant : — Je n'avais pas assez prévu le retour du gamin dans la baraque du père Dufour. Je m'étais laissé donner un surnom ; on m'appelait la Chauve-Souris. Ah! je tuerais aujourd'hui celui qui me le jetterait à la face, ce sobriquet de malheur! Quand je voulus être Sylvie pour Pierre Dufour, il me répondit en ricanant de dédain : « Bonjour, Chauve- Souris! :» C'était bien fini, allez! Je ne pouvais pas m'en faire aimer, et je ne pouvais plus même attendre de son père autre chose qu'un peu de pitié en cachette, et que de l'indifiFérence en public... Son fils lui* faisait honte de moi. C'est alors, papa, que j'ai appris ce que pouvait être un enfant pour les gens même flétris. Tenez, si vous le voulez, moi qui ne suis qu'une vilaine Chauve- Souris, par cela seul que je suis votre fille et que je veux vous aimer, eh bien ! je vous donnerai des idées de bien et des conseils profitants. C'est cela les enfants ! C'est une conscience en dehors qui renouvelle la vôtre quand la vôtre vieillit. J'aurais fait ce que j'aurais voulu du père Dufour sans son diable, sans son ange de

fils. Ah! les enfants! Pourquoi donc n'ai- je pas trouvé un amant qui m'ait rendue mère? Peutêtre bien que je serais une bourgeoise établie, honnête, à l'heure qu'il est! Mais je n'ai pas eu de chance! Les gendarmes, les commissaires, les gardes-chiourmes, tout ce qui nous traque, nous blesse et nous frappe, pourrait être remplacé par une armée de petits enfants, qui nous appelleraient « papa, maman », et nous riraient pour l'amour de la vertu, ou pleureraient quand nous faisons mal. Mais il faudrait aussi savoir son métier d'enfant ! Moi, par exemple, je suis votre petite, mais je ne suis pas votre fille! Ah! si j'avais été à l'école!... C'est bête ce que je vais vous dire, pauvre vieux ! et c'est bien drôle de dire cela ici, dans le cabaret du père Crochard; mais si j'étais gouvernement, je forcerais tous les mioches à aller à l'école, et je punirais les parents qui refuseraient d'y envoyer leur famille... Je leur dirais : «C'est que vous voulez mal faire, et c'est que vous ne voulez pas que vos enfants vous réprimandent!... » J'avais dix ans, onze ans, je ne sais plus, quand vous avez été pris... Est-ce que je n'aurais pas pu déjà vous empêcher d'aller vers la mauvaise compagnie? Ah! bien oui! vous me débarrassiez, j^étais heureuse!... Le père Dufour, lui, a

agi autrement : il a fait donner de Tinstruction à son fils^ et il a placé par là du bonheur et de rhonneur à gros intérêts. C'est son fils qui lui a rendu de la considération, qui lui a fait un sort, bien qu'il ait eu aussi ses petits torts envers la société, et qu'il ait crevé un œil à un homme!... et à un bel homme!...

Sylvie dit ce dernier mot avec un sourire qui mêlait comme un éclair aux nuages dont son front se couvrait peu à peu. Le vieillard écoutait ou n'écoutait pas, mais sirotait gravement le brûlot qui l'avait si fort effrayé au début.

— Si, au moins, reprit la Chauve-Souris avec ironie, vous aviez eu, papa, la fameuse idée d'adopter un enfant ! Quelquefois on n'aime pas ses petits, et on ne retrouve son cœur que pour aimer ceux des autres. Eh bien ! le père Dufour avait la bosse de la paternité, lui; comment n^aurait-il pas été sauvé? ^us verrez qu'il deviendra marguillîer, maire de sa commune ! Ce n'est pas tout de m'avoir nourrie et nippée ; ce n'est pas tout d'avoir fait de son fils un monsieur, un savant, un ingénieur; ce qui est plus fort, de la part d'un saltimbanque, que d^enle- Ver une charrette avec dix hommes dedans, n'at-il pas eu la chance de trouver un jour une autre petite fille? Il aurait tenu une salle d'asile^

cet homme-là ! Oui, ce n'était pas assez de ma jalousie contre son gamin : je suis devenue jalouse alors, oh! bien jalouse, de cette enfant recueillie qu'il a aimée avec plus d'amour qu'il n'en avait montré pour moi, avec plus de soins, avec plus de religion. Qu'est-ce qu'elle avait donc, cette gamine, pour être plus respectée que moi? On eût dit qu'elle apportait le bon Dieu avec elle dans la baraque, tant le père Dufour a été bouleversé par cette pietite. N'a-t-il pas eu, un jour, la sottise de me dire qu'il expiait envers elle les torts qu'il avait eus envers moi ! Etait-ce assez fou î Quelle façon commode de se repentir ! Hein ! qu'en dites-vous, papa î

Le père n'en disait rien. A son tour, il avait vidé son verre jusqu'aux trois quarts, et il recommençait à regarder avec un peu de chagrin le fond qui devens^it visible; il n'entendit pas l'interrogation de sa fille. Celle-ci continua :

— Je devrais être joliment fière de tout le bien que le père Dufour a fait à cause de moi; car, si vous aviez vu quelle demoiselle instruite et adorée cette petite Camille est devenue ! Ah ! le sort n'est pas juste. Sa mère était une femme entretenue : pourquoi donc qu'elle n'a pas profité des mauvais exemples ? Pourquoi donc que Pierre l'a prise pour sa sœur, et qu'un jour ou

Fautre, si je ne m'en mêle pas, il la prendrapour sa femme? Sa femme! elle sera sa femme! entendez-vous cela, papa? cette vagabonde qui pouvait mourir dans le ruisseau comme moi, et qui a été préservée, on ne sait pas pourquoi, par de la chance que je n'ai pas eue ; parce que, précisément, il fallait qu'elle fût sauvée pour me perdre davantage : oh ! il y a des phénomènes dans la nature qu'on ne peut pas montrer à la foire, et qui sont horribles ! Est-ce que c'est ma faute si j'ai été la Chauve-Souris et si Camille a été Camille ? Son bonheur a commencé de ce qu'elle savait lire et écrire. On a trouvé tout simple de l'envoyer à l'école, elle, tandis que moi, on a trouvé tout simple de me garder dans la troupe, de me faire servir aux exercices, de me louer au public et de me donner à M. Dufour! Ah! c'est à se casser la tête contre les murs ! ou bien, c'est à se noyer dans son verre. Tiens! je n'ai plus rien à boire, et j'ai encore soif!

— Fais apporter de l'eau-de-vie, murmura le vieillard, qui égouttait son verre sur sa main.

— Ah ! vieux farceur ! vous y prenez goût. Non, merci, c'est assez pour vous, c'est trop pour moi. Si j'ai soif, eh bien! j'avalerai mes larmes; elles sont chaudes, allez, et elles peu-

vent faire concurrence à Teau-de-vie du père Crochard.

La Chauve-Souris pleurait en effet; mais sa bouche tordue n^en continuait pas moins de ricaner.

— Cela vous est bien égal, tout ce que je vous ai raconté, n'est-ce pas? reprit -elle en passant rapidement la main sur ses yeux. Peu vous importe qu'on ait recueilli votre fille; qu'on en ait fait une somnambule; qu'elle ait eu l'espoir d'être épousée ; et puis, qu'un beau jour, pour une querelle, pour un coup de cravache et un coup de poing, ses misères aient recommencé.-Qu'est-ce que cela vous fait que j'aie, depuis plus de dix ans, la rage dans le cœur, et que je voie passer devant moi la fortune, l'honneur, la considération, l'amour des autres, en me disant : « Ma pauvre fille, tout cela n'est pas pour toi!... parce que le sort ne l'a pas voulu? » Cela vous importe moins qu'un verre d'eau-de-vie. Je sens bien qu'avec vous j'aurai encore de la peine : je m'étais fait une idée qui me portera malheur comme le reste. Je voulais me reconstruire un peu de petit bonheur, en me rattachant à quelqu'un, ou à quelque chose. Après tant d'années de courses, de culbutes à pied et à cheval, de somnambulisme et

de prédictions, je suis bien lassée, et j^ai bien envie de m'asseoir. . . Quand, dernièrement, une ancienne connaissance, celui, vous savez bien, qui promène ses figures de cire, m'a dit que vous étiez revenu de Toulon, que vous aviez fini, qu'on vous avait gracié enfin... Je me suis sentie pincée là, dans la poitrine, comme si Ton m'avait annoncé un héritage. Je suis tombée sur une chaise, et j'ai pleuré. Je crois qu'on viendrait m'dvertir que le père Dufour m'attend pour me mener à la mairie, que cela me ferait moins d'effet... Pauvre cher homme! ils appellent cela gracier les gens ! Ils vous renvoient infirme, abêti, propre à rien, propre à boire : ils vous ont usé dans des travaux trop lourds; et, bien que vous n'ayez plus de boulet à la patte, ils savent bien que vous traînerez toujours le boulet d'autrefois, et que vous ne pourrez plus rien faire de bon.», pas même soulever une charrette... Dites!... est-ce que vous êtes encore fort ?

Le vieillard, qui se familiarisait un peu avec le danger d'entendre évoquer ses antécédents, voulut prouver sa force, et leva son verre à bras tendu.

Sylvie le contemplait.

— J'attendais un père, et voilà ce qui m'arrive ! Qu'est-ce que j'en ferai ? se dit-elle.

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