CHAPITRE IV
Nous retrouverons bientôt Sylvie, pon père «t M. Ephraïm. Sortons de cette rue Saint-Nicolas-d' Antin par le côté que Ton vient précisément d'élargir et d'assainir, qui aboutit à la rue de TArcade, presque en face de ce monument expiatoire, élevé à la mémoire de Louis XVI, sur l'emplacement probable de la sépulture dç Robespierre.
Madame Villiçrs habitait, rue de TArcade, un rez-de-chaussée avec les fenêtres sur la rue. L'entrée était sous la porte cochère, qui divisait la maison jusqu'au premier étage. Deux chambres, à Tentre-sol, communiquant par un petit escalier intérieur, complétaient cet appartement, que l'on croyait d'un prix élevé, tant la maison avait belle apparence, mais qui n'avait jamais pu convenir qu'à des célibataires de l'un ou de l'autre
sexe, ou bien qu^à des familles préoccupées du problème d^ayoir un salon possible, en acceptant les chambres et les cabinets utiles comme les coulisses, absolument interdites aux spectateurs.
Nous connaîtrons bientôt, par les confidences de Camille, les dispositions particulières. Faménagement et Tatmosphère, pour ainsi dire, de cet appartement, qui eût à peine suffi à une seule personne, et qui servait d^habitation à la famille entière ; tant les Parisiennes, qui feraient tenir un million dans le creux de leur petite main sans qu^on s^en aperçût, sont rarement arrêtées par les mesures ordinaires de capacité.
Camille avait, depuis deux ans, la direction du ménage maternel, c^est-à-dire que, depuis deux ans, elle travaillait pour soutenir les dépenses d'intérieur; la direction, toutefois, ne doit pas s'entendre du droit de donner des conseils. On la savait utile, et on Pexploitait ; mais il lui était interdit de rien blâmer, et quand elle voulait un peu d^influence, c^était toujours par un moyen pratique qu^il lui fallait la conquérir, en payant une petite dette pour sa mère, en satisfaisant au caprice de sa soeur, en donnant de Fargent à son frère.
Habituée, en apparence, à ces rapports exclusivement intéressés, Camille ne réclamait jamais
une bonne parole, une caresse en retour du service qu'on attendait d'elle. Si elle souriait quand Victor lui donnait un baiser distrait et banal, comme il lui eût donné un reçu ; quand Julie lui disait : « Ma chérie », comme elle lui eût dit : c J'ai besoin d'une robe » ; quand sa mère, qui aimait par dessus toute chose l'ordre, la propreté^ la complimentait sur son économie ; si elle souriait, c'était pour défier son courage, pour s'exhorter à ne rien attendre de cette famille : c'était pour se répéter qu'elle n'avait pas d'espérance à avoir.
Passive, soumise, d'humeur égale avec tout le monde, réparant sans murmure les petites fautes que l'on pouvait commettre contre l'ordre établi par elle, elle n'avait de passion, de faiblesse, de vrais rires et de vraies larmes, que quand elle était toute seule, dans l'affreuse petite chambre,, dans la cabine qu'elle s'était réservée à Tentre-sol, au-dessus de la porte, avec une fenêtre ouvrant sous la voûte de la maison. Là, elle souffrait sin-. cèrement; mais aussi, elle avait des consolations superbes. Sa journée, son labeur finis, elle tirait vite le verrou de sa petite chambre, elle s'asseyait sur une petite chaise basse, posait sur ses genoux un buvard, et commençait, sur une belle feuille de papier blanc toujours préparée, une longue
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lettre, un compte rendu minutieux de aa vie, de ses douleurs du jour.
Alors, le flot débordait : sa verve, ironique d^abord, attendrie toujours à la fin, noircissait bien vite les pages; et, pendant que Camille faisait ainsi ses confidences à son meilleur ami, sa beauté, mise tout le jour sous une sorte de voile, de housse grise qui la cachait au regard, rayonnait, se répandait, illuminait sa chambrette. Il était bien rare que ses beaux cheveux, secoués par les mouvements de sa tête, ne se déroulassent pas sur ses épaules; et si, par un sentiment pudique tout exquis, Camille craignait de se dévêtir en écrivant à Pierre Dufour, comme si le compagnon de sa jeunesse fût trop visible alors pour son cœur, si elle ne se déshabillait que quand la lettre finie, cachetée, était posée sur la table, son beau corps, cependant, prenant dans ces heures de vérité les attitudes de l'abandon, se rwélait avec une puissance sculpturale qui eût ébloui un artiste, et qui attestait les langueurs et les révoltes de Fâme comprimée dans cette nature virginale et puissante.
- Cette lettre de chaque soir, cette confession, était la véritable prière de Camille. L'oraison rapide qu'elle disait ensuite avant lé sommeil s'ajoutait comme l'accomplissement régulier d'un
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devoir, mais n'aidait plus à rémotion. L^ lettre était posée sous Toreiller : le matin, elle était mise à la poste par Camille elle-même, qui sortait toujours, soit pour une leçon à donner, soit pour une emplette de ménage. Pierre, moins libre dans sa liberté, ne répondait pas quotidiennement : il avait d'ailleurs moins de confidences à faire, moins de consolations à chercher. Sa, seute plainte était celle-ci ;
c Pourquoi Camille n'était«eUe pas déjà 9a femme? pourquoi était-il obligé de vivre }oin d'elle? »
Une lettre tous les huit jours suffisait, comme écho, à ce soupir profond qui fût devenu monotone,* et dont l'expression se fût abaissée en se répétant tous les jours. Et puis, tr^^vailler à devenir un honune utile, à se créer une position honorable et absolument indépendante, c'était encore penser à Camille; et Camille le sentait trop bien pour exiger que son ami perdît quelque chose de son activité virile dans une correspon*' dance qu'elle se chargeait d'entretenir à elle toute sçule. Voilà pourquoi elle ne manquait jamais, chaque soir, de résumer, et, parfois, de raconter tout au long les événements de sa journée. Il nous a été possible, de cette façon, de Retrouver une sorte de journal que nous allons
feuilleter avec le lecteur, en commençant Texa^ men par les lettres qui datent de rinstallation, rue de TArcade.
Lettre de Camille à Pierre Dufour.
c Mon ami, ce grand déménagement est terminé. Nous étions pourtant bien, à Saint-Germain, dans ce pavillon que nous cédait madame Nicolas ! Je croyais avoir remporté une si complète victoire le jour où j'ai amené de Paris toute ma famille, et ma mère semblait avoir si bien compris alors que l'hospitalité de mon excellente maîtresse augmentait nos ressources, diminuait considérablement nos dépenses, et me permettait d'aspirer à la légitime ambition de devenir à mon tour la directrice de cette maison, qui m'a recueillie toute petite, et qui me paraissait ma véritable maison maternelle !
« J'ai été vaincue. Victor et Julie causaient un peu de scandale dans cette pacifique demeure; ma mère, que j'étais obligée de quitter souvent à l'heure des classes, se trouvait seule et s'ennuyait ; et puis, Paris les attirait tous. Victor prétendait ne devoir jamais trouver d'emploi si je le contraignais à habiter Saint-Germain ; il me reprochait d'abuser de la position que j avais prise, et,
dans ses beaux mouvements d^indépendance et de fierté, il parlait de gagner de son côté une partie du revenu nécessaire. Julie ne me reprochait rien,^ ne me demandait rien; mais elle avait des regards de si hautaine pitié pour mon petit tablier de soie noire, quand je me disposais à aller vers la salle d^étude, et elle avait une façon si significative d^admirer Phorizon quand elle se promenait sur la terrasse, qu'il me fallut bien comprendre.
c Quant à ma mère, sa résignation était la plus éloquente des plaidoiries. Son humilité me serrait le cœur.
c — Vous avez raison, ma fille, me disait-elle toujours; vous nous nourrissez! vous avez le droit de disposer de nous.
€ Se peut-il que mon dévouement et mon amitié les blessent toujours ? Je suis donc bien maladroite ? Il y a donc toujours en moi un signe fatal qui m'empêche d'être comprise, d'être aimée !... S'ils le voulaient, pourtant, comme nous serions heureux ! . . .
€ J'ai deviné qu'un beau jour ils m'échapperaient tous , Victor le premier. Julie trouverait bien un prétexte : ma mère suivrait ses enfants. Alors, j'ai été au-devant du péril, je l'ai provoqué. C'est moi qui, la première^ ai parlé de re-
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tpurner à Paris. Dieu sait pourtant avec quelle épouvante Yfà prononcé ce nom ! Ici, je 01e sens plus menacée 1 plus faible \ mais , du moin$, je suis encore avec eux y près d'eux ; ma tâche se continue et mon espérance a été du déménagement : je l'ai retrouvée ici, elle me soutient en* €ûre«
« Oui, j'espère toujours, mon ami \ mais vous f^QZ voir qu'il faut une foi bien entêtée pour espérer encore.
« J'aurais voulu trouver un appartement modeste, pauvre même, pourvu qu'il eût de Tair et de l'espace, dans le quartier du Marais, J'avais dressé mon plan; il était simple. Il me fallait surtQut une belle chambre pour ma mère, une salle qui nous eût servi de salon , tous les soirs, et qui m'eût servi pour des cours dans la journée. Mais on s'est mis à rire : on a prétendu que j'étais une provinciale; que je cherchais encore Saint'^ermain à Paris. Julie m'a bel et bien demandé si c'était pour me rapprocher du . quartier Popincourt que J'avais l'ambition d'habiter dans la rue des Filles-du-Calvaire ou de la rue Saint' Louis.
f Le quartier Popincourt, c'était vous, Pierre ! Depuis qufe vous êtes entré dans cette belle usine qui sera votre oeuvre, votre chef-d'œuvre, votre
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gloire, mon ami} on me crible d^épigrammes; on voudrait que vous fussiez plus loin de moi ; comme si nous n'étions pas séparés par cette yolonté de nos deux âmes de ne nous unir quç quand nous serons libres ! Quelle distance peuvent-ils mettre , que nous n'abrégions par nos confidences, que nous n'augmentions par notre volonté !
c II a donc été décidé que nous habiterions un quartier plus élégant , le voisinage de la Made« leine, par exemple, et ma mère a bien voulu nous confier qu'ayant deux filles à établir, il lui fallait prendre un appartement respectable dans lequel elle pût recevoir.
« J'ai souri, non pas à cette pensée de réception qui m'alarme pour notre budget , pour la vie de travail et d'économie que j'avais rêvée, mais à ce mot d'établissement. Julie a vu mon sourire et l'a commenté.
« — Tout le monde, ma chère, n'a pas comme toi un petit camarade en réserve! m'a-t-elle dit de son air Iç plus méchant.
. f Ah! comme je l'ai regardée! comme j'ai eu pitié d'elle! comme j'ai senti mon cœur s'attendrir et lui pardonner ! Elle me raille des joies qu'elle ne connaîtra jamais.
€ Nous avons trouvé, rue de V Arcade (je vous envoie le numéro), dans une maison élégante, bien habitée, un petit appartement au rez-dechaussée avec entre-sol, qui fait vraiment illusion. Tout a été prévu dans Paris. Imaginez qu'on entre sous la porte cochère. L'antichambre est obscure , mais cela dispense de la meubler, et le soir, le soir des fameuses réceptions, on allumera une petite veilleuse qui sera suspendue au plafond.
c Ma mère, vous le savez, a un joli mobilier. Il triomphe dans le salon, qui est la pièce essentielle : c'est pour le salon que nous avons loué l'appartement, c'est pour le salon que l'on travaille, que l'on nettoie. La salle à manger est toute petite : elle est éclairée par la cour, les jours de grand soleil; mais il a été convenu que personne d'étranger n'entrerait jamais dans la salle à manger. Quant à la cuisine, c'est une armoire, et la petite bonne que nous venons de prendre, et qui remplace la pauvre vieille Marguerite, retournée dans son pays, la femme de chambre, qui fait l'office de cuisinière, a reçu l'ordre d'allumer rarement les fourneaux, de peur de l'odeur. Le déjeuner sera toujours froid : le dîner se fera en grande partie chez la fruitière en face qui vend du bouillon ; et, comme on n'a que la
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rue à traverser, le bouillon n'aura pas le temps de refroidir.
« Entre la salle à manger et cette petite cuisine, un escalier microscopique conduit à Tentre-sol. Là sont nos quatre chambres. La plus belle, celle dont les fenêtres donnent sur la rue et qui est placée au-dessus du salon, est naturellement la chambre de ma mère. Julie a vue sur la cour; Victor se contente héroïquement d'une pièce qui n'a été, sans doute, dans l'origine, que l'alcôve de la chambre de Julie^ et moi, j'ai choisi un cabinet obscur, qui me permet, du moins, d'entendre entrer, sortir et de faire bonne garde. Je suis la voisine du concierge, dont le ménage est tout vis-à-vis, à l'entre-sol opposé, et dont là fenêtre, comme la mienne, laisse entrer l'air de la cour qui passe sous la voûte, ou l'air de la rue... quand la porte cochère est ouverte.
« Voilà, monsieur l'ingénieur, la singulière maisonnette, dans un coin de palais, que nous habitons. Les créatures ont pu se caser, mais le mobilier a souffert : il manque d'espace. Il est vrai que maman s'entend si bien à ranger ! Je suis vraiment émerveillée de son goût. On s'imaginerait que la fatigue et l'ennui du rangement doivent la prendre bientôt, à la voir
si belle et û nerveuse : ce serait une erreur^ mon ami; elle a rénergie de Tordre. Le lendemain de notre arrivée, le matin, elle était la première à placer, à essuyer les jolies choses de sa cheminée et de son étagère. Pourvu qu'elle ait de vieux gants pour préserver ses belles mains, elle est heureuse de ce travail ; et si vous saviez comme elle nous révèle le prix de chaque objet ! Il a été convenu, c'est un des premiers articles de notre règlement intérieur, que la petite bonne ne mettrait jamais ses vilains pieds dans le salon. Ma mère, avec Julie qu^elle initie à la grande coquetterie du mobilier, s'est réservé ce domaine. On me trouve brutale et distraite; je pourrais casser, blesser les porcelaines et les cristaux. Je fais les achats, j'administre la coulisse, je n'ai point de rôle, je n'en aurai pas sans doute sur le beau théâtre, c'est-à-dire au salon.
« J*ai trois élèves riches. Je voudrais bien me dcmner la spécialité de préparer aux examens de' l'Hôtel de Ville : je sens que je me livrerais avec ardeur à cette tâche^ Les pauvres filles qui at** tendent le brevet pour avoir le droit de gagner leur vie, pour se sauver elles-mêmes ou pour en sauver d'autres, seraient d^avante des aitiies, des sœurs pour moi. Mats il faut bien vous
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avouer que je deviens horriblement intéressée. J'ai si peur des dîners qu'on ne cuira pas, et qu-on achètera tout cuits, et des fameuses réceptions^ pour lesquelles on brosse déjà les fauteuils, que je sens le besoin de gagner de l'argent : voilà pourquoi je cherche une clientèle dans left maisons riches, et pourquoi je n'ose pas trop penser à la joie de ces pauvres filles que j'appel» leraîs mes sœurs, et que j'instruirais de toute mon âme, en leur donnant le peu que je saîs^ en leur communiquant ma volonté, par ma tendresse.
€ Je ris, je parle, du moins, stoïquement de ces projets; mais, au fond, je ne suis^pas sans un secret effroi de la vie parisienne. Mon métier d'institutrice et mes fonctions dMconome vont faire disparate avec ces espérances mondaines de ma sœur et de ma mère. Je crois, que si l'on voulait me laisser agir, j^établîrais ma sœur, ^nsi que je m'établirais, moi, non pas en lui trouvant un oœur comme le vôtre, Pierre, mais en lui trouvant au moitïs un honnête homme de bon conseil. Est-il donc besoin de recevoir? Et qui donc allons-nous recevoir?
« Victor parle d'amener ses amis : il a des amià! Que leur a-t-il donné de lui^même^ et
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qu^en a-t-il reçu ? Comme ce mot-là est profané ! A propos de Victor, songez à lui : il n'est pas méchant, il a même, tout au fond, une bonté inerte, une marmotte en vie qui dort et qu'on pourrait réveiller ; mais Toisiveté lui donne cette malice des épigrammes qui est la revanche des inutiles, le remords des paresseux. Tâchez, mon ami, de lui trouver un emploi. Parlez-en à votre cher maître, M. Blampignon. Je déciderai bien mon frère à accepter une occupation qui ne l'occuperait pas beaucoup d'abord. Il doit y en avoir comme cela..
« Et vous, Pierre, que faites-vous? Où en êtes-vous de ces grands projets, de ces belles découvertes qui sont votre ambition, j^allais dire notre ambition? Ne vous hâtez pas de devenir un grand homme, car il me faut encore du temps avant que ma tâche soit en bon chemin^ et je ne veux pas que vous m'attendiez! Nous nous rencontrerons quand nos routes se rejoindront; mais la mienne est la plus longue, mon ami, et la plus difficile dans sa simplicité même.
« Puisque ma mère veut recevoir, n^est-il pas juste que vous soyez reçu? D'ailleurs, vous avez des amis à marier, amenez-les. Je vous en préviens, on sourira à votre entrée, on me taqui-
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nera ; mais, donnez-moi ce plaisir infini de souffrir un peu pour vous, et de vous serrer la main. C'est dit, n'est-ce pas? au premier signal, vous viendrez !