CHAPITRE V
Voici ce que Pierre avait répondu à cette lettre de Camille :
€ Vous avez peur, ma bien-aimée ! A travers ce sourire héroïque dont votre lettre est comme illuminée, je vois vos inquiétudes, et je voudrais les faire cesser. Ils sont trois contre vous, trois à abuser de votre courage, de votre travail, de votre résignation. Ils vous ont amenée à Paris pour vous y torturer plus à Taise, pour vous faire servir à leurs calculs, à leurs passions. Eh bien ! déjouez-les en les abandonnant, ou bien prenez-moi pour allié. En un mot, Camille, retournez à cette maison honnête et vraiment maternelle de madame Nicolas, ou bien consentez à avancer le terme que nous avons fixé nousmêmes, et soyez ma femme. J^aurai le droit alors
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d'interyenir, de vous défendre, de les mettre i la raison, ces égoïstes et ces fous.
ff Je ne méconnais pas la grandeur du devoir que vous vous êtes imposé, mon amie. Moi qui ai tant souffert dans mon respect filial, je comprends rémulation généreuse qui vous a saisie : vous voulez , vous aussi, remplir votre tâche et relever ceux que vous voulez aimer. Mais si votre innocence, ma chère petite sœur d'autrefois, a porté bonheur à mon ambition de ^s, pourquoi me refuserie;&-vous de vous venir en aide à mon tqur ?
« Je ne puis penser i cette petite maison de Belleville où mon père, heureux et reposé, m'attend tous les dimanches, sans rêver pour votre mère un abri pareil ; et je me dis que mon rêve n'est que la moitié de ma reconnaissance; car c'est vous, ma bien- aimée, qui avez lui sur le chemin du pauvre saltimbanque ; c^est vous qui avez purifié sa vie : c'est vous qui l'avez sauvé. Je veux sauver votre mère, moi aussi : laissez* moi Tadopter. Julie sera ma sœur, Victor sera mon frère dès maintenant : ils se moqueront de notre mariage, de l'idylle de notre amour; mais quand ils nous devront l'estime d'eux-mêmes et des autres, ils comprendront que notre amour est l'égoïsme de notre foi , et que nous nous ai*
mons d^abord de toute notre âme , pour mieux servir et pour mieux aimer les autres !
€ Ne dites pas que nous associerions nos misères. Je me sens riche de tout l'avenir qui s'ouvre à moi, et une compagne au cœur sublime comme vous est une richesse et un génie. Dites, le voulez-vous, Camille? Nous nous aimons tant, que nous n'avons plus besoin de nous dire combien nous nous aimons ; et la froideur même de vos lettres , ma chérie , me séduit comme la sérénité, comme la confiance d'une âme qui n'a plus à se défendra ni à se promettre. Il me semble, quand je veux vous écrire, que les paroles d'amour seraient des ironies, des fleurs artificielles, et que nous devinons plus de choses tendres et profondes que nous ne pouvons en inventer. Ce n'est donc pas notre amour que j'invoque; il est hors de cause, il est audessus de tout; il rayonne sur nos devoirs, comme il échauffe nos cœurs. Mais c'est à ce devoir même que j'en appelle. Donnez-leur une leçon à ces ingrats ; qu'ils sentent leur faiblesse, quand vous vous éloignez d'eux , ou bien qu'ils subissent la tutelle de notre ménage.
« Pauvre amie, vous devez étouffer dans cette horrible chambre. Vous ne verrez pas de là les étoiles que nous avons si souvent regardées en-
semble ; et ce salon si propre, si luisant, si bien tenu, dont vous m'envoyez le dessin, me fait horreur. On y recevra ! Pourvu qu'on n'y reçoive que des hommes ! Ceux-là , ma Camille bien-aimée, je ne les redoute pas tout à fait; les niais ne vous comprendront pas , et les impurs se détourneront de vous. Mais les femmes ! il vous sera plus difficile de les éviter; et ces femmes-là sont des complices, au lieu d'être des amies. Ah ! votre malade , douce sœur de cha* rite, est encore bien malade. Nous pouvons parler franchement de ces misères de la famille. J'ai si souvent rougi de mon père devant vous, que vous ne craignez pas, en retour, de me laisser voir tout ce que vous avez encore à faire pour racheter celle que vous voulez racheter. * ff Continuez donc , mon amie, à me raconter tout sans réserve ; à me peindre cet intérieur où je voudrais être, si vous ne pouvez en sortir; où j'irai, croyez-le bien, Camille, pour vous chercher, pour vous défendre, pour aflSrmer devant ceux qui les méconnaîtraient indéfini* ment les droits de notre jeunesse, de notre ave* nir, de notre amour. »
Lettre de Camille à Pierre.
c Eh bien, si ! monsieur Tingénieur, je les vois dans ma pauvre petite chambre> sous la voûte de la porte cochère, en face du logement de mon concierge, ces belles étoiles que nous avons regardées ensemble : je les vois toujours, surtout 9i je ferme les yeux, si je descends en moi-même* Mon cœur est un ciel éblouissant... Elles me consolent, elles me conseillent, ces chères étoiles du souvenir : voilà pourquoi, mon ami, je ne veux ni fuir un devoir que je me sens assez forte pour accomplir, ni aspirer à une récompense que je n'ai pas méritée encore.
€ Oui , laissez-moi me répéter, Pierre , que notre union serçi ma récompense; mais je n'ai pas d'orgueil, et je me soumettrai humblement à la joie du triomphe, dès que les chances de victoire me paraîtront solides : elles ne le sont pas encore.
. « Moi aussi , je pensç à cette petite maison de Belleville où notre père se repose ; mais c'^st pour l'envier . Que me parlez-vous d'aide, de tâche partagée? N'êtes-vous pas déjà mon soutien fidèle? Que ferais- je sans vous? Et c'est pour la gloire de vous raconter tout, le soir,
quand je suis rentrée dans nia chambre , que j'ai du courage. Votre secours ne m'a pas manqué une seule minute ; et, en même temps que vous êtes mon appui , vous êtes mon modèle. Quand ma mère, guérie de ses préventions, acceptera complètement Thospitalité que je rêve pour elle,, quand je vous aurai imité, quand Victor et Julie seront casés, établis, sauvés, je n'y mettrai pas de coquetterie, Pierce, nou3 songerons à nous.
€ Vous savez bien que ce n'est pas notre pauvreté qui m'arrête. Je n'ai jamais eu tant de joie dans l'âme que par cette belle soirée d'hiver^ pendant laquelle nous marchions le long du boulevard, mon bras sous le vôtre, Les passants grelottaient peut-être; osez dire que vous aviez froid ! Eh bien ! cet hiver auquel je souriais, c'est pour tout le nionde la misère de la nature : pour nous , c'était la richesse. La pauvreté est un hiver aussi, que doivent défier la jeunesse et le courage. Soyez un savant comme votre cher maître M. Blampignon; méprisez ces succès rapides du monde; appliquez -vous à une grande découverte, à quelque œuvre de science et d'humanité. Je n'en veux pas davantage pour vous, pour nous. Si. ardue que soit la route, je serai votre cpmpagne ; vous verrez comme je marebc sans
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fatigue, et comme je sais me passer de ces petites délicatesses énervantes de la vie parisienne. Ah ! méchant ! ne me dites pas que vous serez longtemps pauvre , cela me donnerait une tentation terrible d'être bientôt votre femme,
€ En un mot, mon ami, ne craignez rien pour moi dans le présent et dans Tavenir. Je dissimule une tristesse, dites- vous? Rappelez-vous donc mon enfance : ce qui était du chagrin alors est devenu de la mélancolie , peut-être un peu de doute, ou plutôt de la résignation. Oui, je Tavoue , je suis alarmée de cette lutte que ma mère veut entreprendre contre la gêne et la médiocrité. Je la comprenais autrement, et s'il fallait aujourd'hui renoncer à mes leçons, installer un atelier de couturière, de modiste, je me piquerais volontiers les doigts, au lieu de nettoyer mes gants, ainsi que je le vois faire à Julie pour honorer ses réceptions.
« Ne craignez rien quant au personnel, puisque les hommes vous rassurent, monsieur le jaloux ; sachez donc qu'il y aura surtout des hommes, et non pas seulement des jeunes gens, des étourdis, des fops ; mais on parle de personnages tout à fait respectables, et, entre autres, d'un vieux magistrat qui est très-riche, qui ne dédaigne pas les dames pauvres. Il est venu
nous voir une fois à Saint-Germain : il trouve que Julie a beaucoup d'esprit, et que je suis une belle personne. Ce monsieur n'y voit guère et ne s'y connaît pas : on le nomme M. de Palombierre. Il y a du tourtereau dans son nom, et aussi dans son langage. Il avait été question de le marier, car il est célibataire , avec une veuve, madame de Saint-Gratien ; mais un mystère, dont la révélation a fait rire ma mère aux éclats, et qui a même intéressé Julie , un mystère concernant ce veuvage, a empêché le projet de se réaliser. Je n'en ai jamais su, et je n'ai pas voulu en savoir plus long à cet égard. M. de Palombierre est un bon homme, poli, <f excellente tenue, devant lequel on n'osera sans doute ni fumer ni parler à tort et à travers; il fait son whist, et nous apprenons le whist entre nous pour lui servir de partenaires.
c L'armée sera aussi représentée : la magistrature s'ennuierait. Nous avons rencontré dans une maison de santé de Saint-Germain un ma* jor (quel est ce grade -là ?) qui a autant de croix que de blessures et de campagnes. Il trouve aussi que Julie est pétillante; que je ne fais pas peur : le major ne joue pas le whist, mais le trictrac, et Julie a appris le maniement des cornets.
€ Il nous manque un peu de clergé; mais j'y
songe. Le soir de notre arrivée, maman demanda quelle était sa paroisse. Julie se mit à rire, Victor à chanter. Heureusement, je me .souvins d^une vilaine petite église du voisinage, dans laquelle je suis entrée , pourquoi ne vou8 Tavouerai-je pas, monsieur le philosophe ? avant d'aller me présenter pour ma première leçon. J^avais été frappée de la misère de cette maison croulante, bâtie de plâtras , et appuyée à une ca« serne ; je m^étais dit en priant : c Dieu m^entendra bien ici, voici Tabri des pauvres. »
« Je pus donc répondre à maman que nous 4^tions Içs paroissiennes de Téglise Saint-*Augus- :tin. Il a été convenu que nous irions à la messe, régulièrement, tous les dimanches.
c Ne riez pas, mon ami ; cette politique est nussi un engagement. Le crédit moral que nous trouverons par ces démarches nous obligera ; et je ce serais pas du tout fâchée qu'un vicaire voulut bien nous faire Thonneur de venir quelquefois. Je sens bien que je triompherai surtout par la force de la vie pratique, et non par le sentiment ou Iç raisonnement. Or, si je parviens à installer le ménage dans une atmosphère pai* ' sible, décente, dans un milieu d'éléments respectables, même par la seule apparence, j'aurai beaucoup gagné. Qu'importe que je me fasse la
compKce d'une hypocrisie, si je parviens à prendre les hypocrites à leurs pièges !
« Nous aurons aussi les camarades de Victor, des jeunes gens (il en faut^, des artistes pour nos * albums. Dans tout ce monde, où sera l'ennemi, l'éternel ennemi que je rencontre toujours ? Je ne le smspas. Mais, rassurez-vous, mon vaillant champion, si je me sentais menacée, frappée, nul autre que vous ne viendrait à mon aide. Soyons donc patients, et que notre courage garde sa fierté. On me répète continuellement que je suis une nature positive; vous-même, Pierre, vous parlez de ma froideur ! Eh bien ? que ce reproche ou ce compliment à mon adresse vous rassure... Oui, je défends à mon cœur de tressaillir; je ne veux faire aucun poëme; je veux voir clair, bien clair, dans la prose de mon ménage actuel : j'ai peur de la i-êveric; j'ajourne toutes les fleurs. Et, savez-Vûtia où elle est, ingrat, ma poésie? Savez-vousce que j'ai fait de ces douces larmes, de ces ébldûisse-^ ments qui troubleraient ma vue? J^àr éiifèrteè tout dans le coffre qui contient roè Ifcttréè; 'c*eî^t à peine si je permets à une petite bouffée de fë-grets de s'échapper de teoip^ en temps. Maïs vous verrez tout ce qui sortira de cecoffbequâî^dnoufi le fouilk»*on9 ensemble à totèif ; ^u$ ifër^'
rez, Pierre, mon ami, mon premier maître, quel trésor il y a dans cette tire-lire de nos cœurs!. Quand je pense au bonheur infaillible qui nous attend , je me sens bien forte et bien clémente envers ma destinée actuelle.
€ Je dis le bonheut infaillible. Oui, Pierre, quoi que le ciel nous garde, n^en doutez pas,, nous serons heureux; heureux de nous comprendre si bien , de nous trouver d'accord pour le^ devoir. Et cette séparation volontaire, que nous prolongerons tant qu^elle sera nécessaire au bonheur des autres, sera pour nous comme une de ces avenues couvertes et un peu froides des grands bois, qui semblent délicieuses, dans lesquelles on prend Ténergie de supporter les clairières et de jouir ensuite du beau soleil, sans en être accablé.
f Répondez-moi que vous êtes redevenu brave. Quand nous nous sonunes rencontrés la première fois, vous en souvenez- vous ? je m'imagi* mus que le tonnerre roulait dans le ciel pour wx>x toute seule : vous avez souri d'un air supérjleur,. et. vous avez étendu votre main protectrice sur. la. petite fille prosternée. Jamais géant ne.. parut plus majestueux. Est-ce que les rôles sont changés lFaut-:il que je vous rassure ? Mais, il n'y ^a.pas même. un éclair, dans ce ciel ufl p^'^
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gris ! Vous savez bien , ingrat , que si Je tremblais jamais, j'irais vers vous. A quoi bon me défier ? Je vous défends cette coquetterie, Pierre* Je ne veux pas que vous doutiez de votre amie aujourd'hui, parce que je ne veux pas que vous doutiez un jour de votre femme ! »
Il nous est inutile de savoir au juste ce que Pierre répliqua à cette lettre, dans laquelle Tamour et Pesprit de Camille se montraient par étincelles , transperçant le voile de raison calme et légèrement ironique dont elle s'enveloppait. Ce qu'il répliqua doit se deviner. Heureux ceux qui n'ont qu'à se souvenir pour refaire la lettre que nous omettons !
Huit jours après avoir raconté son installation, Camille écrivait à Pierre Dufour :
« Nous avons inauguré nos mercredis ! C'était, somptueux. Deux livres d'huile, une livre de bougies, une brioche, de petits gâteaux secs qui resserviront, des tartines de beurre, du thé, du sucre et deux jeux de cartes : voilà le bilan de la soirée. Parce que Victor, auquel j'avais remis cinq francs, a doublé cette somme en pariant cinquante centimes, parce qu'il est resté un peu
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de gâteaux pour le déjeuner du lendemain, tout le moiide a proclamé que , loin d'être une dépense, ces réunions étaient une véritable économie.
c Je crois qu^on exagère; mais, ce qu'il faut avouer, c'est que maman nous avait avertis que, pour épargner toute mauvaise odeur à l'appartement, dans un soir si solennel, et pour établir d'avance l'équilibre, on ne dînerait pas. Non, mon ami, nous n'avons pas dîné. Moi qui suis, pafaît-il, l'être le plus grossier de la famille, je n^ai pu supporter absolument ce jeûne. J'ai dévoré un gros morceau de pain sec. Mais Julie a profité de l'occasion pour se faire la taille encore plus mince. Victor a fumé deux cigarettes de plus dans sa chambre, et tout a été dit.
« JMtais tentée de rire pendant toute la soirée, quand je remarquais les petits bâillements de nos affamés. Victor m'a demandé au moins vingt fois :
« j^ Est-ce que tu ne vas pas nous donneç du thé?
' € Mais ma mère avait fixé la rupture de ce Rh^madan à onze heures et quart, et j'ai observé la consigne. H fallait voir de quels yeux sournois I pleins de convoitise, chacun dé nous, et même moi, regardait la brioche qui cmbaur
mait. Nos invités ont-ils compris Teffort que nous coûtait ce luxe? ou bien se défiaient-ils, les ingrats, du thé de notre épicier qui leur était offert pour du thé de la Porte-Chinoise ? C'est ce que j'ignore. Mais on a peu touché à notre souper; et, à minuit passé, quand les bougies ont été soigneusement éteintes, et quand il n'est plus resté qu'une lampe, nous avons pu dîner enfin, prendre notre revanche !
«M. de Palombierre était le plus bel ornement de la soirée. Il m'a fait l'honneur de causer longuement avec moi. Dans sa conversation fleurie, courtoise, qui n'a plus que des mots, et qui ressemble à ces vieux meubles de Chine, dont l'intérieur a été rongé, mais qui gardent leur vernis intact ; dans ces échantillons de beau langage, j'ai cru démêler son opinion avouée. J'ai moins d'esprit que ma sœur, mais plus de bon sens, et c'est peut-être moi qui veillerais avec une sollicitude plus réfléchie dans la maison d'un homme posé, tranquille, jeune encore par les qualités affectives... En un mot, Pierre, si je le voulais, vous auriez un terrible rival dans M. de Palombierre. Julie n'est pas jalouse : elle a ri, causé avec tout le monde. Nous avions avec le major un peintre d'histoire qui veut faire nos portraits, et qui est Tami de Victor, un jeune
homme employé dans un consulat, et que Ton présente comme un attaché d'ambassade; puis d'autres encore, dont l'état social m'est aussi inconnu que l'état civil.
« Pas de femmes étrangères ! — Plus tard, a dit maman, nous verrons! — Voulez-vous le programme des divertissements ? Un jeune piaa niste de beaucoup d'avenir, comme tous les pianistes, a joué une marche hongroise, que l'on a prise pour un boléro; puis le peintre d'histoire, qui fait peut-être des tableaux à musique, a chanté ; puis on a causé, et enfin , le major a ouvert le feu de l'écarté. Je sens bien que si ma mère n'y mettait bon ordre, le jeu deviendrait vite le charme et le danger de nos réunions; mais il n'y a rien à craindre, et c'est ici que je vous parle sérieusement, mon ami.
« Dans la position difficile, équivoque même, de toute la famille, ma mère a, par instants, des prévisions, des fermetés, ^es prudences que j'admire, mais qui me font peur ensuite. Elle a le génie de ce spectacle de la vie, que nous jouons à peu de frais. Est-ce elle seulement qui possède cet art ? Celui-ci n'est-il pas le mérite commun à toutes les Parisiennes ? Je n'en sais rien, mais je m'étonne de cette hardiesse à recevoir, quand je pense à notre misère ! et j'admire le résultat*
Il est vrai que nous n'avons pas dîné. Ce qui m'alarme (puis^-je me servir de ce mot sans vous effrayer) , c'est le but de cette représentation ! Nous ne faisons ainsi des avances à la fortune que pour la séduire. Sous quel aspect se présentera-t-elle ? Sera-ce M. de Palombierre , ou le peintre , ou l'élève diplomate qui tombera aux genoux de Julie ?
€ Quand je songe à cela, Pierre , j'ai des révoltes terribles, mais secrètes; je voudrais fuir. Ah ! mon ami ! le travail , l'honneur, la pauvreté , l'espérance qui souffre et qui se résigne, n'ont donc de mystérieux attraits que pour nous ? Cette spéculation maternelle aurait- elle raison ? peut-elle réussir ? Si je pars, si je n'en deviens pas la complice apparente. Dieu sait ce qui peut arriver ! Je suis leur budget : sans moi, et malgré toute l'industrie de la maison, où trouveraient-ils de quoi acheter le petit morceau de brioche que l'on met au bout de l'hameçon ? Et comme il leur faut un hameçon à tout prix, que mettraient-ils au bout ?
€ Voilà donc le luxe de tant de petits ménages bourgeois expliqué ! On s'étonne parfois qu'il y ait tant de bals et de soirées dans Paris : c'est tout simple, n'est-ce pas ? il y a tant de misère ! Pierre, j'aimerais mieux fuir encore, ou plutôt
les emmener avec moi : je préférerais la vie nomade des saltimbanques, que j^ai entrevue quand j'étais petite et qui vous faisait horreur. Mais je ne suis pas libre : mon devoir est là; comme le vôtre, mon ami, était de veiller, de prier, de travailler, d'espérer derrière le rideau du théâtre de M. Dufour. Nous aurons eu, mon frère, Tun et l'autre, nos tréteaux et nos coulisses. Vous voyez bien que la sympathie est fatale entre
nous! »
LA CHAUVE-SOfÙRiS 79
CHAPITRÇ VI
Pierre respectait le courage de Camille, et n'osait éveiller dans le cœur de son amie des répugnances plus fortes que les révoltes instinctives de cette conscience virginale pour la vie aventureuse à laquelle son devoir l'associait. Il ne se faisait pas d'illusion sur la diplomatie dé madame Villiers. Julie semblait d'humeur â risquer beaucoup dans le jeu de sa mère. Victor n'avait pas de préjugés. Quant à Camille, on comptait évidemment lui faire jouer à son insu un rôle plus actif que celui de dame de compagnie dans cette parade, dans ces réunions d'actionnaires du ménage parisien.
Pierre connaissait bien Théroïsme et la pureté de sa fiancée ; mais il souffrait à l'idée que cet héroïsme aurait à s'affirmer un jour par un éclat et que cette pureté se révolterait à la fin des in-
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trigues dont elle souriait d'abord. Lui, qui travaillait jour et nuit , avec une flamme dans le cœur et dans la tête, impatient de fortune et de gloire, pour racheter son amie après avoir racheté son père ; lui , qui n'interrompait ses calculs et ses rêves que pour sourire de loin par les lèvres de l'âme à cette sœur de sa jeunesse, à cette muse de son adolescenee, à cette compagne de sa vie , dont il restait volontairement exilé, il éprouvait des soulèvements de fureur jalouse, en pensant que la beauté de Camille était une amorce à côté de l'esprit de Julie ; il se disait que, malgré toute la simplicité de sa mise, précisément même à cause de cette simplicité, Camille devait rayonner et resplendir dans ce salon mesquin; et cette joie de l'admirer était pour d'autres que lui ! Des débauchés décents, des artistes sans idéal tournaient, le lorgnon dans l'œil et avec le sourire vague d'une convoitise en éveil ou d'une spéculation en travail, autour de cette jeune fille, sans qu'il pût intervenir et souffleter ces profanateurs !
Quelquefois, quand, brisé de fatigue, après une journée de labeur, il se trouvait seul dans sa chambre, dans cette pauvre petite chambre, qui n'était ni plus belle ni plus commode que celle de Camille, mais qui était installée, du moins,
LA CHAUVE-SOURIS 8l
tout au haut d^une maison que le travail faisait vibrer ; quand il allait éteindre sa lampe , la dernière étoile veillant sur l'usine , Pierre poussait un soupir et se demandait :
— Comment Ta-t-on fait souffrir aujourd'hui, ma chère Camille ? Que lui a-t-on dit ? Que vat-elle m'écrire ? Peut-être qu'elle pleure en m'écrivant !
Il lui prenait alors des tentations folles de s'habiller en toute hâte, de descendre ses cinq étages, de traverser Paris, de courir jusqu'à la rue de l'Arcade. L'amour, qui se réservait tout entière cette minute de jeunesse et de recueillement, transfigurait en Roméo l'ingénieur de la journée : une immense suffocation de tendresse lui faisait ouvrir les bras, comme pour y enfermer Camille, et il lui arrivait de pleurer des larmes de foi, de rage qui le reposaient des travaux du jour, des rêves de cette minute.
Il regardait ses mains noircies; car, vingt fois dans la journée , il lui avait fallu toucher à, un outil, ouvrir un fourneau, et il se disait :
— Comme on se moquerait de moi, si je tendais cette main à ma Camille bien-aimée, parmi toutes ces mains finement gantées qui s'agitent au-devant d'elle ! Ma place n'est pas là-bas; elle a raison, je dois rester ici.
82 la' chauve-souris
Ces douleurs du désir, ces élancements de la jeunesse le purifiaient le* matin, avant le travail. Le souvenir de Camille se présentait alors comme un baiser virginal deTaurore, comme une prière, çt le jeune savant descendait dans l'usine avec une sérénité stoïque, avec un. sourire fier, bien certain de préparer son avenir, son bonheur, en travaillant ainsi.
Pierre avait été nourri de solides études. Les leçons et l'exemple de son vieux répétiteur, M. Blampignon, avaient dirigé promptement dans la voie pratique son intelligence exaltée par les théories. La matière était pour lui, comme l'ancienne profession paternelle, un ennemi à vaincre, un préjugea dompter. On a beaucoup chanté les douleurs des poètes incompris : peutêtre serait-il à propos, et tout à fait dans le génie du mouvement actuel, de décrire les tour- ' ments d'un ingénieur qui aspire à se faire comprendre. La Tristesse d'OlymptOy c'est aujourd'hui la mélancolie de Prométhée sorti des écoles, et admis par brevet à faire descendre le feu du ciel dans ses oeuvres. Je ne prétends pas tenir le lecteur au courant des moindres rêveries de Pierre Dufour; mais le tableau que j'entreprends serait incomplet si, rencontrant au bout de mon crayon un des initiateurs du temps
présent, un de ceux auxquels le royaume de ce monde a été donné, je négligeais d'indiquer ce qui fait sa physionomie spéciale, sa grandeur dans le dix-neuvième siècle.
Les mathématiques, longtemps calomniées^ ont pris leur revanche aujourd'hui. Accusées par l'inconsistance humaine de donner de la rectitude aux idées, elles ont mis le monde religieux, le monde philosophique, le monde social à l'envers, pour prouver qu'elles sont suscep-» tibles aussi d'enthousiasme et de folie. L^utopie moderne doit ses principaux représentants aux sciences exactes. Pierre n'était pas un utopiste; mais les sommets de la science l'attiraienti et la générosité que lui mettait dans l'âme son grand amour attendrissait l'égoïsme du calcul. Une idée humaine se mêlait toujours à ses idées spé-. culatives.
Dans ses lettres à Camille, il entrait dans de grands détails sur tous ses projets. Quelquesuns étaient chimériques à première vue; d*autres avaient le tort de germer dans la tête d*un inconnu. Son vieux maître, M. Blampignon, dissertait avec lui, lui donnait presque toujours* raison en principe, et le dédommageait par son approbation des mécomptes immédiats auxquels*
le poète des chiffres se trouvait à chaque heure exposé.
En sortant de l'École centrale, Pierre Dufour avait voulu révolutionner la mécanique, et, pour diminuer, par exemple, les frottements et les communications du mouvement, il avait imaginé une machine rotative donnant immédiatement un mouvement circulaire, et supprimant l'intermédiaire, le va^^t-vient du mouvement actuel. L'invention de Pierre ne fut appliquée que dans la salle Dufour, dans le petit théâtre de son père, abandonné, par parenthèse, après deux années d'exploitation heureuse, et le jour où le fils du saltimbanque eut son brevet.
Il avait publié dans un journal spécial un article fort remarquable sur les perfectionnements dont le télégraphe électrique était immédiatement susceptible, et il s'était fait même du tort auprès des académiciens, en prétendant que le télégraphe devait reproduire l'écriture et la physionomie des effets de commerce, ce qui n'est plus discuté. Il avait humblement présenté à l'administration municipale de Paris l'exposition d'un système absolument analogue à celui qui fonctionne si admirablement à Gand pour la réglementation des horloges de la ville : une pile électrique, placée à l'Hôtel de Ville, eût distri-
bué la même heure dans tous les quartiers de Paris, comme on distribue le gaz et Teau ; mais il s^agit bien de mettre les montres et les gens d'accord !
Pierre avait fait un poëme, un rêve gigantesque, dont tout le. monde avait ri, dont il riait lui-même parfois, et qui le charmait pourtant par l'appât' d'une lutte à soutenir contre l'indomptable Océan.. Dans une promenade au bord de la mer, assis au haut d'une falaise, cet amoureux, auquel l'infini se révélait, s'était demandé s'il n'y avait pas un autre parti à tirer des vagues que des phrases de rhétorique et de vains coquillages de poésie.
Pénétré de cette foi, que rien dans l'harmonie du monde n'est inutile, il se disait que le flux et le reflux pouvaient être utilisés ; qu'il y avait là une force considérable à la disposition de toutes les côtes ; que ce mouvement infaillible et uniforme pouvait servir à l'emmagasinement d'une puissance motrice considérable, et il faisait de l'Océan la machine par excellence. Ce sont là les ivresses de la science : ne se trouvera-t-il pas un poëte pour les chanter ? Pierre Dufour avait été contraint d'ajourner les études de ce plan; mais combien de fois, en causant avec M. Blampi-
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gnon, ç'avait-il pas remué ce problème, son Amérique à découvrir !
— Quand vous serez marié, père de famille, décoré, vous n'y penserez plus autant, lui disait en riant son vieux maître; C'est un rêve d'amoureux! il n'y a que l'Océan qui soit assez vaste pour contenir votre enthousiasme, pour servir de miroir à votre cœur !
— Est-ce que je ne serai pas toujours amoureux? répondait Pierre avec confiance.
Chargé de diriger les travaux d'une grande usine en construction dans la rue Saint-Maur, le jeune ingénieur n'avait pas tardé à trouver dans ces travaux mêmes une occasion de recherches, de méditations, supérieures à la simple responsabilité dont on l'avait investi.
Ses études, depuis sa sortie de l'Ecole centrale, s'étaient particulièrement portées sur la théorie de la chaleur. Il avait été frappé de la lecture du livre publié en i8i3, par Sady Carnet, le fils aîné du conventionnel, sous ce titre modeste : Réflexions sur la puissance motrice de la chaleur et sur les machines propres à développer cette puissance. Il s'était dit qu'il y avait là le germe d'une grande révolution. En attendant qu'il pût enfermer l'Océan, et faire servir sa respiration régulière au jeu d'une machine, Pierre
voulait emprisonner la chaleur et craignait d'en rien perdre.
Toutes les tentatives des grands théoriciens, des grands inventeurs lui étaient connues : il avait, avec M. Blampignon devenu maintenant son élève, selon cette loi sublime du progrès qui veut que Tinitié dépasse Tinitiateur, il avait disséqué, analysé toutes les découvertes. Brunel, Ericson, Perkins fortifiaient par leurs preuves cette confiance née de la compréhension du livre de Sady Carnot. Bien avant qu'il fût question du moteur Lenoir ( je dis cela, non pour faire tort à ce dernier inventeur, ni avec la pensée de ruiner ses brevets, mais parce que c'est la vérité), Pierre Dufour avait imaginé une superbe machine à air chaud ou à air dilaté. Partant de ce principe, que la chaleur représente un travail, et qu'il s'agit seulement de la transformer, il ne voulait rien négliger de ce qui devait produire une force.
Dans les moteurs Lenoir, par exemple, le gaz, après. avoir été mis en feu par l'étincelle électrique, échauffe, dilate l'air dans le cylindre et s'échappe ensuite en pure perte à une trèshaute température. Cette chute de chaleur^ comme l'appelait Sady Carnot, est toujours trop considérable pour l'effet produit. Pierre voulait
qu'on Tutilisât en totalité ou en partie. Cétait là sa préoccupation opiniâtre : les cœurs épris sont tous enclins à l'adoration du feu. Pierre se disait . qu'il y a dans le monde des analogies, des symboles, et le foyer d'amour qu'il portait en lui était comme l'idéal, comme la loi surhumaine de ce moteur pratique qu'il voulait donner à l'industrie. Ses lettres à Camille pariaient souvent du fameux procédé, et toujours avec une espérance fortifiée par des calculs et par des essais heureux.
Ah ! si Camille avait pu savoir quel danger courait son ami dans ses expériences qui se renouvelaient chaque jour! Pierre avait imaginé un générateur de force, ou plutôt un réservoir destiné à conserver la chaleur et à la restituer alternativement. Le principe avait été jugé bon par M. Blampignon; mais l'application était difficile. Vingt fois, dans des essais entrepris sur une petite échelle, des explosions sérieuses avaient fait pâlir^ sans le décourager, l'intrépide ingénieur.
— Prenez garde ! lui disait M. Blampignon.
— Bah ! répondait-il, c'est la mitraille de la science; et puis, Camille me portera bonheur.
— C'est vrai, répliquait le vieux professeur avec un sourire que, plus tard, par réikxion.
Pierre Dufour, ainsi que nous le verrons, trouva sublime.
Un dimanche, dont la date fut célèbre dans sa vie, Pierre eut Porgueil de voir fonctionner la machine complète qu'il avait inventée. Cette solennelle expérience, faite dans un atelier spécialement construit, et devant des spectateurs qui se tenaient à une fort grande distance, comme s'il se fût agi d'un tir d'artillerie, cette expérience avait la gravité d'un duel. Quatre ouvriers insoucieux de la mort, ou inconscients du péril, aidaient le jeune ingénieur. Quant à lui, comme l'artilleur à son poste, résolu, intrépide, il s'était réservé la tâche de fournir l'étincelle et d'enflammer le gaz.
Chacun gardait le silence, et Pierre pensait tout bas :
— Si l'explosion a lieu dans le cylindre, j'aurai les jambes coupées ; si c'est le robinet qui éclate, j^aurai la main emportée ; si c'est la cheminée, je suis sauvé; car, alors, j'aurai la tête enlevée des épaules, et, du moins, je n'aurai ni à souffrir ni à rester estropié.
Ce sont là les martyres de la science; ils ne font canoniser personne ; la foule les ignore ; et, quand celle-ci voit un petit ruban rouge à la boutonnière d'un ingénieur, elle s'étonne qu'un
homme qui n^est pas militaire ait déjà conquis à cet âge rétoile des braves.
L'expérience se fit sans accident. Pierre, félicité, reçut de Tindustriel qui l'employait Tautorisation d'appliquer ses idées sur une plus grande échelle, et d'installer son moteur perfectionné dans l'usine. Il semblait que la moitié la plus pénible de la tâche fût remplie; mais le jeune inventeur comprenait bien que les dimensions énormes de la machine qu'il allait construire multipliaient le danger, et ne laissaient pas la force d'expansion du gaz dans un rapport égal avec la résistance du métal. La grande bataille, c'était l'épreuve dans l'usine; aussi, Pierre se préparait-il de toutes ses forces, et redoublait-il d'activité, pour laisser moins de chance au hasard.
Il avait fallu ce travail au jeune ingénieur pour qu'il se résignât aux délais imposés par Camille. Quand son amour parlait trop haut et lui soufflait des bouffées de printemps, dont tout son être ne pouvait s'empêcher de tressaillir, Pierre se penchait sur ses épures, se remettait en face du problème dont il avait accepté la responsabilité, et se disait :
— Voici ce qui doit me tuer ou me rendre digne d'elle !
Ils avaient ainsi chacun leur poste à garder, et le plus périlleux n'était peut-être pas celui de F^ierre.
Madame Villiers, qui était bonne à ses heures, et qui, d'ailleurs, voulant se créer un salon, croyait, avec l'abnégation d'une véritable Pari-» sienne, que toute rancune doit s'effacer devant un grand intérêt , madame Villiers avait insisté plusieurs fois près de sa fille aînée pour avoir Pierre Dufour à leurs fameux mercredis. Camille avait chaque fois répondu que Pierre était trop absorbé dans ses travaux pour faire des visites, ou poifr aller dans le mondes et, si elle transmettait cette invitation, c'était sans la recomniander. Elle trouvait une sorte de joie délicate et pénible à se tenir éloignée de sa réconipense, à se dire que cet homme sérieux ne figurerait jamais au milieu de ces marionnettes du salon maternel^ qu'elle se réservait de mépriser toutes ensemble, et qu'elle considérait comme des ennemis indirects de son bonheur. Aussi fut -elle grandement surprise quand, un jour, comme elle allait sortir, elle entendit sonner, et quand, ouvrant elle-même la porte, elle se trouva en présence de Pierre Dufour.
— Vous ici ! dit-elle avec un sourire en regar dant la tenue correcte de son ami.
— Oui, moi, qui fais mes visites, répliqua ringénieur sur le même ton, et sans être étonné de la remarque.
— Et-ce que vous allez vous marier? demanda Camille, les yeux étincelants d'innocente malice.
— Peut-être! répondit Pierre en lui prenant la main, qu'il porta à ses lèvres.
— Voilà un peut-être qui me rend bien curieuse, murmura la jeune fille tout émue, non de ce que lui disait son ami, mais de ce qu'elle sentait de caché, de dissimulé, dans la gaieté it cet accueil.