‹ La cocarde clancheChapitre 39 sur 53 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Quand ils furent tous les deux dans le salon, assis à côté, et pourtant en face l'un de Tautre, Camille dit à Pierre :

— Voyons, mon ami, dites-moi bien vite pourquoi vous êtes venu ?

— Pour vous voir, Camille, voilà tout.

La jeune fille hocha la tête.

— Vous ne me croyez pas ?

— Je cherche à vous deviner! reprit-elle. Que se passe-t-il en vous, ou autour de vous?

Pierre, qui avait en effet un motif secret, qui n'était venu que pour satisfaire une piété invincible, une superstition de son cœur, fut ébloui, mais en même temps alarmé de ce soupçon pénétrant de Camille. Il fit un effort pourtant, et laissant monter à ses lèvres toute la vérité de son amour, afin d*en composer un mensonge, il

parla de la tristesse de sa vie de travail^ des inquiétudes que lui causait Pétat de maison de Madame Villiers. Sublime sacrilège, lui qui n'avait pas une fibre de son être qui ne fût toute pénétrée de son amour dévoué, il joua presque dans cette visite la comédie d'une passion impatiente, exigeante, pour donner un prétexte plausible à sa démarche, un aliment aux soupçons de Camille.

Mais il y a dans l'amour vrai une force pudique qui lui interdit de servir à la diplomatie; et les paroles ardentes que Pierre cherchait pour persuader son amie n'avaient plus d'éloquence^ bien qu'elles fussent l'expression exacte dont il se servait toujours. Et puis, Camille le déconcertait par son faible sourire d'incrédulité, et les mots n'avaient pas ce charme suprême d'être espérés.

— Pierre, dit la jeune fille d'une voix douce, avec ce ton de reproche plus caressant que toutes les paroles de tendresse, vous me flattez trop pour n'avoir pas, au fond, peur de quelque chose. Je vous écoute et je ne vous comprends pas* Ce que vous me dites m'offenserait, si vous nie le disiez avec conviction, parce qu'entre nouS) mon ami, ces protestations sont vaines.... mais, je sens bien que c'est un masque : je ne m'en offense pas, j'ensuis un peu attristée.

Pierre fléchit le genou devant Camille; il se reconnaissait vaincu.

— Chère âme, lui dit-il en joignant les mains avec une adoration naïve cette fois, pardonnezmoi : j'ai beau vous élever haut dans le ciel, vous dépassez toujours mon horizon. Je ne mentirai plus... Je ne suis pas venu parce que je doutais d'être aimé, ou de pouvoir contenir encore mon amour qui déborde. Mais avant une journée décisive dans ma vie. . . avant une épreuve d'où dépend tout mon avenir, j'ai voulu vous voir... me pénétrer d'une force nouvelle... puiser dans vos yeux la sérénité qui fait vaincre.

Camille avait pâli. Elle se leva toute droite.

— Pierre, c'est donc demain l'expérience de cette grande invention que vous avez faite?

' — Oui, mon amie, répliqua Pierre en se levant à son tour.

, — Et vous avez peur d'échouer?

Une rougeur de fierté passa sur le visage du jeune ingénieur, qui ne répondit pas.

— Est-ce qu'il y aurait un autre danger... possible, un danger de mort?

Pierre voulut protester, rassurer Camillt; mais il retint le geste qu'il allait faire. La jeune fille trembla de tous ses membres* 2

la flamme de son cœur se concentra dans ses yeux.

— Je veux être là, dit-elle.

— Impossible, Camille!

— Oui, Je vous donnerais des distractions! Ah! je vous comprends... maintenant. C'est peut-être un adieu. que vous venez me faire... Vous vous êtes dit : t Je veux la voir une dernière fois. » Eh bien ! il fallait m'avouer cela... j'ai du courage, Pierre. Ah ! je voudrais être votre femme ! vous ne me refuseriez pas de me laisser aller avec vous!

— Ma femme ! répéta Pierre avec ivresse, ma chère femme !

— Merci, mon ami, continua Caiiiille en secouant la tête par un mouvement de révolte contre les terreurs qui l'assaillaient intérieurement ; merci d'avoir voulu me voir ! . . . Regardezmoi bien, mon ami, emportez tout mon cœur dans vos yeux... Que je sois présente, en pensée, en vision, à cette grande épreuve ! . . . Regardezmoi, Pierre, c'est aujourd'hui qu'il faut nous aimer !

Pierre lui prit les deux mains qu'il serra dans les siennes.

— Maintenant, je suis bien sûr de réussir, se dit-il.

— N'est-ce pas? répliqua avec le même sourire Camille, qui se sentit percée dans Tâme, à cette idée que Pierre avait douté du succès. Le danger était donc sérieux?

Les femmes voient plus loin que les hommes dans ces nuées confuses du pressentiment. Camille, saisie d'effroi et rendue stoïque pourtant par un sentiment de gloire à partager, sentait à •la fois la vie de Pierre en péril, mais leur amour et leur bonheur à jamais assurés. Elle n'expliquait pas cette contradiction; elle ne cherchait pas à l'expliquer. Un sanglot mêlé de rire la tourmentait ; voilà tout.

— Ainsi, c'est demain, répétait - elle à plusieurs reprises, demain' que vous devenez un grand homme!... A quelle heure?

Pierre, qui était sur ses gardes, soupçonna un piège dans cette question. Camille voulait peut-être venir le trouver malgré lui.

— Ce sera dans la journée, dit-il sans hésiter, bien qu'il commît un mensonge.

— Je ne m'en doutais pourtant pas, reprit Camille. Demain, c'est un mercredi ; nous aurons du monde. Ah ! j'aurai bien de la peine à ne pas parler de vous!... Mais, puisque je ne serai pas là... racontez-moi donc ce qui se passera.

Pierre, qui, plusieurs fois dans ses lettres,

avait entretenu Camille du problème en question et des chances de réussite, recommença, avec force détails, la description de la machine. Camille écoutait, recueillie, pesant en elle-même les raisons de sécurité que Pierre mettait en avant. Quand il eut fini, elle était si calme, que le jeune ingénieur crut Ta voir absolument rassurée.

— Ainsi, vous pouvez être tué? dit Camille en le regardant.

Pierre se récria :

— Est-ce que si vous étiez soldat, reprit la jeune fille avec simplicité, vous essayeriez de me faire croire que la guerre est inoffensive, et que les boulets sont de simples petits ballons, gonflés de gaz?... Je vous verrais partir pour la mêlée, comme je vous vois partir pour cette expérience, sûre de votre courage, et en vous assurant du mien. Ne craignez rien pour moi : je mérite d^être la femme ou la veuvô d'un brave comme vous... ne songez qu'à la victoire, mon ami.

— Ah! je ne songe qu'à mon amour! s'écria Pierre enivré de cet héroïsme paisible, de cette foi profonde.

— N'y songez pas trop au moment de TétinccUe, reprit Camille avec un fin sourire, qui

était comme la pointe aiguë d'une flamme qui s'élève.

Pierre à bout de protestations, d'éloquence, de force tendit ses bras ouverts; Camille entra doucement dans ce cercle qui se referma pour rétreindre. Un baiser qui fut moins une caçesse que rinsufflation de deux âmes, ardentes à s'échanger, joignit leurs lèvres pendant une* seconde; puis ils se séparèrent, sans même se promettre de s'écrire ou de se revoir le lendemain, tant ils sentaient inutile toute protestation entre deux cœurs si étroitement unis.

Les véritables héros n'ont point d'armure imr pénétrable. Camille redevint faible quand elle se trouva seule. Elle eut les tremblements qu'elle avait dominés; elle répandit les larmes qu'elle avait empêchées de couler. Repassant dans sa mémoire les incidents de sa conversation avec Pierre, elle remonta, en se traînant, pour ainsi dire, en défaillant à chaque épisode, comme à chaque station, ce récit qui devint une voie douloureuse. Mais, dans les natures comme celleslà la fin de toute douleur est un pacte avec ]e ciel, et, par suite, une espérance.

Camille, après avoir pris sa revanche de son courage, songea qu'elle avait une tâche quotidienne à remplir ; que ses élèves Pattendaient;

qu'elle allait sortir pour ses leçons. En conséquence, elle remit sur son beau visage, bouleversé par la douleur, le masque de sérénité qu'elle avait laissé tomber; et elle sortit de la maison, comme elle était sortie la veille, marchant de son pas régulier, paisible, avec cette attitude décente qui ne l'avait jamais exposée à s'apercevoir qu'elle sortait seule.

A l'angle de la rue de l'Arcade et de la rue Saint-NicolaS'd'Antin, elle se dérangea machinalement pour laisser passer une femme qui donnait le bras à un vieillard. Comme elle dépassait ce couple, une exclamation la fit se retourner, et elle se trouva en présence de Sylvie, qu'elle reconnut aussitôt, malgré la toilette de l'ancienne somnambule, malgré les changements qu'avait subis sa figure.

Camille reçut un choc terrible de cette apparition. Tout son sang afflua au cœur. N'était-ce pas un présage? une menace? Cette Chauve- Souris, qui avait épouvanté son enfance, pourquoi traversait-elle encore son horizon, à une des heures les plus importantes de sa vie ? Sylvie parut comprendre l'effet qu'elle avait produit; elle en sembla même affligée ou humiliée.' Après le premier cri qui lui était échappé, elle ébaucha un sourire, s'inclina pour une révérence.

Quant à Camille, faisant appel à son énergie, mais n'osant ni fuir ni parler, elle regardait le vieillard et sa compagne q«ii le. soutenait de son bras, et elle se demandait ce que ce tableau pouvait signifier.

— C'est mon père ! dit Sylvie avec une sorte de fierté.

Camille ne se souvenait pas de l'histoire de ce père, dont la fille avait toujours été orpheline ; mais les cheveux blancs du vieil hercule, son aspect vénérable lui communiquèrent une impression de clémence, presque de pitié.

— Il souffre? ne put-elle s'empêcher de dire.

— Il a souffert, repartit Sylvie.

Camille se sentit plus embarrassée pour continuer son chemin sur cette parole qui réclamait d'elle une marque de compassion. Elle se retrouvait en face d'une analogie bizarre, pareille à celle qui l'avait frappée autrefois. Est-ce que Sylvie n'accomplissait pas comme elle une tâche filiale ? D'ailleurs, si effrayée qu'elle fût de cette rencontre, à la veille d'une épreuve, elle eût voulu se montrer bonne et tenter de désarmer le sort; mais elle cherchait la formule, le prétexte d'une phrase qui ne fût pas reçue comme une provocation et, intimidée, elle ne trouvait rien. '

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Sylvie eut la perception confuse de cet embarras. Elle sourit, et demanda avec une inclinaison de tête :

— Comment va votre famille, mademoiselle ?

— Bien, je vous remercie, répondit simplement Camille.

— Et M. Pierre Dufourî ajouta la Chauve- Souris, avec une vibration qui décelait l'ironie.

Cette seconde question rendit à Camille tout son courage : il lui sembla que c'était déjà une menace contre son fiancé, et qu'il fallait Paccueillir fièrement. Elle releva la tête, et dominant Sylvie :

— Pierre vient de me faire ses adieux, répondit-elle avec gravité; demain, il risque sa vie dans une expérience.

— Et vous allez vous promençr en attendant! interrompit Sylvie avec un haussement d'épaules.

— Je vais, comme lui, remplir mon devoir.

Je n'affirmerais pas que le ton de ces réponses ne fût pas d'une solennité un peu imprudente. Mais il sied bien aux âmes de vingt ans d'accuser leur puritanisme et d'exagérer leur dignité. A quoi servirait donc la vie, si les héros étaient

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parfaits au début, et si la vaillance n'avait pas sa coquetterie, son léger parfum de fatuité, même dans les coeurs les plus chastes que la conscience enivre et excite à se poser comme modèles ?

Sylvie devint pâle ; ses yeux eurent un éclair, elle ferma ses mains avec force. Mais cette tentation de fureur la quitta bien vite : la bohémienne des champs de foire s'était acclimatée à Paris ; elle y avait appris Tart d'attiédir ses colères, pour ne pas laisser évaporer sa vengeance»

— Vous avez toujours rempli votre devoir, vous! reprit-elle avec une apparence de flatterie. Une pauvre fille comme moi a plus de mérite à trouver le sien... qu'on ne lui a pas montré.

Camille fut frappée de la justesse de l'observation contenue dans cette bravade.

— Vous avez raison, répondit-elle ingénument. Puis, faisant un petit salut de la tête, elle se retourna pour continuer son chemin.

Sylvie la vit s'éloigner avec le désappointement d'une bête fauve qui laisse échapper sa proie.

— Entrez là, dit-elle brusquement à son père en lui montrant le jardin sablé qui entoure le

monument expiatoire, je viendrai vous rejoindre.!...

Et, dégageant son bras du bras du vieillard, elle suivit Camille. Celle-ci, troublée de cette rencontre, beaucoup plus qu'elle ne l'avait laissé voir, s'avançait dans la rue de la Pépinière, vaguement inquiète, regardant au devant d'elle, un peu haut, comme pour chercher entre ciel et terre un augure qui dissipât le pressentiment funèbre dont elle était enveloppée. En passant devant la maison qui servait alors d'entrée à l'église provisoire de Saint-Augustin, elle fut accostée par un de ces mendiants officiels, qui exercent avec privilège du curé, ef dont Timportunité a ce caractère hautain que donne toujours en France le sentiment d'une fonction brevetée.

Camille, dans toute autre circonstance, n'eût rien donné; ses petites charités s'exerçaient avec choix et avec mesure : elle n'avait pas le droit de semer les oboles au hasard, en laissant au ciel le soin d'amnistier la prodigalité par l'intention. Mais, ce jour-là, elle avait besoin d'être charitable et de prêter quelque chose à Dieu. Elle chercha dans sa bourse, en tira une jolie pièce blanche, la déposa dans la main du mendiant, associant tout bas la pensée de Pierre Dufour a cette offrande expiatoire.

' — Je prierai le bon Dieu pour vous, dit avec rhumilité traditionnelle l'invalide de Téglise.

C'était tout ce que pouvait demander Camille en retour de sa charité; mais la prière de ce courtier d'indulgences l'effraya tout aussitôt. Un scrupule lui vint; elle seule pouvait et devait prier pour son fiancé.

L'activité de sa vie , la multiplicité de ses devoirs pratiques la contraignaient d'abréger et de remplacer souvent la prière par le travail : avec un fonds religieux inattaquable, comme son amour, Camille n'avait pas le loisir des contemplations, et ses élans hors du monde étaient rapides, concis, résumés d'ordinaire en une phrase, en un mot. Voilà pourquoi elle avait songé tout d'abord à ses leçons plutôt qu'à la prière.

Mais la tentation lui vint sur le seuil de cette pauvre église qui la séduisait , nous le savons, par sa pauvreté même. Elle entra, et, s'agenouillant dans l'ombre , elle pria de toute son âme, se bornant, pour toute expression, à joindre les mains et à murmurer :

€ Mon Dieu ! protégez Pierre, et bénissez notre amour! *

C'était tout ce qu'elle avait à demander en ce monde; pour le reste, son cœur s'en chargeait.

Elle ne débita aucune des oraisons prescrites : elle .les avait oubliées en ce moment; mais elle répéta longtemps cette seule phrase, pour calmer, pour endormir son angoisse.

Sylvie, étonnée de la voir entrer dans Péglise, y entra derrière elle, et se tint debout près de la porte, ne voulant pas feindre une dévotion dont elle n'avait pas même Tidée. Elle s'imagina d'abord que Camille attendait Pierre Dufour; mais l'attitude immobile, absorbée de la Jeune fille détruisit bientôt ce soupçon. Alors, la Chauve- Souris commença à devenir en quelque sorte furieuse et jalouse de cette extase qui se prolongeait, qu'elle ne comprenait pas, et dans laquelle il lui était impossible d'intervenir. Il y avait donc un monde interdit à son ambition, à sa rivalité ?

« Que peut-elle marmotter tout bas ? Qu'at-elle donc à dire que je ne puisse dire aussi, moi ? Est-ce pour sauver Pierre Dufour ? Eb bien ! je prierais volontiers aussi pour lui. »

Et, mordue par une jalousie singulière, Sylvie éprouvait à la fois une fureur et un attendrissement qui lui conseillaient toiir à tour de se jeter sur Camille pour l'injurier, ou de tomber à ses pieds, en lui demandant le secret de ses mystérieuses consolations.

« Elle a cela encore de plus que moi, pensait Sylvie, elle sait prier ! »

Et, trop intelligente pour ne pas comprendre que cette supériorité de la prière était uniquement le fait de Camille, ou pouvait être niême attribuée à Teffroi que la Chauve-Souris lui avait causé , celle-ci se sentait vaincue d'avance par cette douceur, par cette résignation, comme elle s'était sentie déjà dépassée par Taccomplissement héroïgue du devoir, et écrasée par l'amour et par la beauté de Camille.

Au bout de quelques minutes, Sylvie s'impatienta. Pour abréger le temps, de guerre lasse, elle attira machinalement à elle une chaise, fléchit les genoux et s'accouda ; puis , comme elle voyait distinctement remuer les lèvres de Camille, elle remua les siennes pour Timiter, pour la contrefaire, pour la parodier; et ce fut la même intention qui lui amena sur la bouche des mots comme celui-ci : « Mon Dieu, prenez-moi en pitié ! » qu'elle trouva de la douceur à répéter, qui mirent de la fraîcheur dans son âme.

Tout à coup, Camille se leva et se retourna. Elle, qui venait de chercher dans la prière l'oubli de sa rencontre avec Sylvie, fut stupé:aite de voir celle-ci agenouillée, priant derrière elle.^ Mais la Chauve-Souris, honteuse d'être sur^

prise ainsi , repoussa sa chaise et marcha droit au-devant de la jeune fille. Elle la rencontra devant le bénitier. Camille retirait ses doigts mouillés de la coquille emplie d'eau lustrale, elle les tendit simplement avec un sourire à son ennemie, et alors, Sylvie, machinalement, émue encore , par fierté , par soumission, par bravade ou par peur, toucha les doigts humides de Camille, et fit un geste rapide qu'il pouvait être permis à un casuiste d'interpréter comme un signe deciroix.

L'exorcisme était-il complet ? Camille sembla remercier Sylvie, et sortit la première. La Chauve-Souris la laissa passer , n'essaya pas de la suivre, et revint toute troublée vers le square de la chapelle expiatoire, où son père, assis au soleil, regardait béatement des enfants jouer avec du sable.

— Dîtes donc , papa , demanda-t-elle en s'asseyant à côté du vieillard, est-ce que vous m'avez enseigné des prières quand j'étais petite ?

L'hercule haussa les épaules par un geste de mépris et d'incrédulité.

— Pourquoi me demandes-tu cela ?

— C'est pour savoir si je ferais bien d'en chercher dans ma mémoire... Après tout, je n'ai peut-être pas été baptisée ?

Le vieillard fit le même geste d'ignorance.

— C'est cela qui m'a porté malheur, reprit Sylvie en se levant, et avec un accent sarcastique.

Elle fit deux tours sur elle-même en sifflant un air de chanson, pour ne pas siffler sans doute comme les couleuvres, puis partant d'un grand éclat de rire :

— Il est peut-être encore temps, s'écria-t-elle. Bah ! le baptême, c'est comme la vaccine -, à mon

,âge, cela ne prendrait plus...

Elle secoua le vieillard pour le décider à se remettre en route.

— Vous ne savez pas ! cette Camille... elle est dévote ! Il lie lui manquait plus que cela pour que je la déteste. Oh! je me vengerai... elle vient de m'insulter !...

Camille, pendant ce temps, allait à ses leçons, plus rassurée, et se disant tout bas :

— Il y a encore une étincelle dans cette pauvre Sylvie ! Quand j'aurai fini ma tâche, si je pouvais la sauver !... Mais quand aurai-je fini ?

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