CHAPITRE IX
Au moment où elle avançait la main pour tourner la clef, la porte s'ouvrit, et Camille vaincue, dans Textase même de son héroïsme, poussa un cri terrible et faillit tomber à la renverse, voyant apparaître le spectre de celui qu'elle venait pleurer. Pierre Dufour s'élança et
la reçut dans ses bras.
— Toi ! toi ! murmura Camille qui, dans le délire, se servait pour la première fois tout haut du tutoiement dont elle se servait tout bas depuis deux heures, en pleurant un ami mort.
— Mais oui, c'est moi !
Et Pierre, pour ajouter une preuve à cette assurance, mit un baiser sur la bouche de Camille.
Celle-ci était au dépourvu contre la joie formidable de cette surprise. Elle s'évanouit.
Pierre, qui la tenait contre sa poitrine, la porta
dans sa chambre, rétendit dans un grand fauteuil placé au pied de son lit, lui imbiba les tempes d'eau fraîche, et, s'agenouillant devant elle, ébloui plus encore qu'effrayé de cette faiblesse, sentant bien qu'elle ne pouvait ni mourir ni souffrir quand il était là assis près d'elle, il attendit, en lui réchauffant les mains sous ses lèvres, qu'elle revînt à elle, qu'elle le reconnût. En effet, peu à peu, Camille reprit ses sens. Une lampe placée sur une grande table qu'encombraient des plans, des lavis de toute nature, laissait, en dehors du cercle tracé par l'abat-jour, dans une ombre chaude, le grand fauteuil, le lit et les angles de la chambre. La belle figure de Camille, en retrouvant ses couleurs, se parait dans cette obscurité transparente d'une clarté d'aurore. Le sang recommençait à circuler avec de la lumière dans ses veines ; ses yeux s'habituaient avec étonnement à cette vision, à cette apparition. Elle dégagea ses mains, et les joignant dans un mouvement de reconnaissance et de prière :
— C'est vous, mon ami ! reprit-elle.
— Méchante! vous me disiez toi^ tout à l'heure !
— Quand je croyais que vous ne m'entendiez plus...
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Et elle sourit en rougissant,
— Mais, reprit-elle, le journal a donc menti ? Il n'y a pas eu d'accidenti
— Hélas ! soupira Pierre Dufour.
— Qui donc a été la victime?
Pierre prit les deux mains de Camille, Taida à se lever du fauteuil, et, la regardant avec une tristesse qui voulait être partagée :
— Nous le pleurerons ensemble, mon amie !
— Qui donc ?
Pierre, pour toute réponse, tourna les yeux vers Palcôve. Camille suivit ce mouvement, et s'aperçut alors qu'une forme humaine était étendue sur le lit. Le visage était découvert. Elle se pencha sous les rideaux et le reconnut.
— M. Blampignon! murmura-t-elle.
— Oui, Camille, lui qui s'est offert pour nous. Car il pensait à vous, mon amie, autant qu'à moi, en conmiettant l'imprudence héroïque qui Ta tiié.
— Oh ! c'est horrible !
Et la jeune fille se couvrit les yeux de ses deux mains. Pierre prit un coin du drap pour en voiler les traits de son vieux maître ; mais Camille, qui s'aperçut du geste, l'arrêta :
— Non, mon ami. Laissez-moi le regarder encore. J'ai du courage : si j'ai tressailli d'abord,
c'est en songeant que, dans mon émotion égoïste, je m^étais assise là, à côté de lui, sans me douter ' de rien. Mais^ puisque j'aurais eu la force de vous voir mort, j'aurai la force de l'embrasser.
— Cher maître, dit Pierre, en s'adressant au cadavre, vous entendez cela, n'est-ce pas? et vous ne regrettez pas de vous être dévoué?
Camille releva la tête avec une lueur sur le front.
— Bien! dit-elle avec une sorte d'enthousiasme, vous croyez toujours aux âmes immortelles?
— Comment ne pas y croire, Camille, avec tant d'amour dans le cœur, et en présence de ce mort?
— Mon Dieu ! que vous êtes bon ! reprit la jeune fille dans un transport de foi : je suis venue ici désespérée; nous prenons tous les deux un deuil qui ne nous quittera plus, et pourtant, au fond de nos douleurs sincères, vous mettez une espérance et une joie infinies. Mon Dieu ! que vous êtes bon!
Etait-ce vraiment la piété, était-ce Tamour qui parlait ainsi ? C'étaient l'un et l'autre, indissolubles dans leur élan comme dans leur origine. Pierre alla prendre la lampe et la tint levée au-dessus de l'oreiller du lit, enveloppant dans
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un orbe de lumière, qui lui mettait presque une auréole, le visage de son vieux maître. M. Blampignon avait cet air de jeunesse que la mort imprime souvent au masque des vieillards. Tué dans un sourire, il gardait sur les lèvres ce défi hautain à la matière brutale, cet appel à Tidée que l'explosion de la machine avait interrompu. Ses longs cheveux blancs, répandus sur Toreiller, donnaient du relief à sa physionomie fatiguée par la science, et qui se reposait pour la première fois.
Pierre et Camille le regardèrent quelques minutes en silence, répandant leur cœur sans laisser échapper une parole^ pleurant sans essuyer leurs larmes. Ils se sentaient impuissants à payer autrement que parleur amour égoïste Théroïsme du vieux maître, et ils semblaient, dans leur soumission religieuse, lui demander pardon de lui obéir, et s'excuser d'être heureux par lui.
Enfin, Camille se pencha et déposa sur le grand front du vieillard un baiser qui la fit tressaillir , tant ses lèvres étaient brûlantes, et tant le marbre du front était glacé. Puis, elle alla s'asseoir près de la table, et j parlant à voix basse, comme on parle devarit un mort :
— Il vous a trompé, n'est-ce pas, mon ami, pour mourir à votre place? demanda-t-elle à Pierre.
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-^ Oui, répondit celui-ci, il a devancé l'heure fixée, pour Texpérience. Depuis deux jours, il n'était pas venu à T usine ; il ignorait un perfectionnement, une soupape de sûreté que j'avais imaginée avant-hier dans la nuit, et pour laquelle on avait travaillé hier toute la journée. Comme j'étais occupé au dehors, il est entré dans l'atelier. « Mes enfants, a-t-il dit aux ouvriers, faisons-lui la surprise de goûter à soft invention avant lui ! » Les ouvriers le croyaient au fait des précautions qu'ils m'avaient vu prendre la veille. Le danger, c'est l'introduction de l'étincelle. Quand la machine fonctionne, le mouvement diminue sa résistance... M. Blampignon n'avait pas osé me communiquer «es doutes, de peur de me décourager; mais il est bien certain qu'il doutait du succès, puisqu'il a voulu me voler le péril... Je parlais au contremaître, je lui donnais à l'écart les renseignements essentiels, je lui faisais les recommandations dernières, quand eut lieu l'explosion. . . Ce fut épou* van table : les vitres volèrent en éclats, la porte de l'atelier fut percée par un écrou lancé comme un boulet. Je ne doutai pas une seconde de ce qui s'était passé. La véritéj par un phénomène inconcevable, m'apparut instantanément avec tous ses détails. « M. Blampignon est tué! »
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m'écriai-je en m'élançant. Deux ouvriers ont été blessés assez grièvement ; mais lui, Camille, lui souriant, et la main ouverte comme pour saisir encore le robinet qu'il venait de lâcher, lui, était renversé sur le dos avec une espèce de sérénité. Il n'a eu ni agonie, ni blessure horrible. Cette mitraille, dont je lui parlais parfois en riant, Ta frappé, Ta terrassé. Ta foudroyé. Il est tombé, le vieux soldat, sur le champ de bataille, mais il n'aura pas vu la victoire.
Pierre secouait la tête d'orgueil.
— La victoire? lui demanda doucement Camille avec une caresse compatissante dans la voix.
— Sans doute! reprit fermement le jeune ingénieur. L'expérience a été recommencée ce soir par moi : elle a réussi. La machine fonctionne régulièrement; j'ai prouvé que j'avais raison.
Camille regarda son ami, étonnée et presque inquiète. Pierre Dufour était-il déjà un de ces savants implacables que rien^ ne fait trembler ? et, plus frappé de son échec que du malheur dont il était l'occasion, n'avait-il pas trahi l'amitié qui . se dévouait pour lui, en recommençant si tôt l'épreuve? Mais non. L'enthousiasme qui rayonnait dans les yeux de Pierre Dufour était mêlée de pitié. S'il avait recommencé, c'é-
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tait pour défier Tobstacle, pour prendre sa revanche de la mort, pour afiFronter à son tour le même péril, en honorant la mémoire de son maître, comme les soldats honorent leurs chefs par des lauriers apportés au cadavre.
— Ah ! Camille , reprit avec une émotion d'enfant cet homme que l'on pouvait croire si fier de sa virilité, c'est après la seconde expérience que je Tai surtout pleuré, mon cher maître, et que je suis venu m'agenouiller devant lui ! Comme il eût été heureux ! Il faut me par-: donner de ne vous avoir pas prévenue, Camille : mais je pensais tant à vous en le veillant tout seul, que je vous ai attirée ici par le désir de mon cœur ! Quand on a frappé.., je me suis dit : « C'est elle.,. » comme je m'étais dit ce matin, au bruit de l'explosion : « C'est lui ! »
— Et votre père ?
— Je l'ai envoyé chercher... Il a porté la triste nouvelle à la sœur, à mademoiselle Pulchérie. La pauvre femme n'avait pas besoin de grandes précautions : elle est malade, et ne songe qu'à vivre. «Que vais-je devenir?» at-elle demandé. Mon père l'a rassurée. Désormais, elle vivra avec lui, et ce changement sera une consolation efficace. Personne ne nous disputera donc, ma Camille bien-aimée, ce deuil,
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cette religion de nos cœurs : c'est pour nous qu'il est mort, c'est nous qui le pleurerons, qui ferons de sa mémoire le souvenir d'une communion de nos deux âmes dans la tristesse.
Camille ne répliqua pas. Après tant de secousses diverses, tout son être se trouvait, pour ainsi dire, répandu dans une effusion sainte. Un silence doux et solennel régna pendant une demi-heure dans cette chambre, sanctifiée par les deux grands mystères de ce monde, Tamour et la mort : puis, revenant tous les deux à ce lit funéraire, Camille s'agenouilla, tandis que Pierre restait debout. Prière ou méditation, ce qui s'exhalait de ces deux âmes était un élancement d'amour, de reconnaissance, un serment de courage pour la vie, un serment de foi pour la mort.
Ce pauvre savant, en attendant le cortège que devaient lui faire le lendemain ses élèves, était veillé par deux gardiens qui valaient toutes les pompes de la gloire : la Jeunesse et le génie, ces deux reflets de ce qui est vraiment immortel.
Camille oubliait le monde entier dans le recueillement de cette nuit triste et délicieuse. Quand le jour fit pâlir la lampe, elle s'étonna que le temps se fût écoulé si vite. Elle songea alors que sa voiture ^attendait depuis plusieurs heures;
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— Pour une ménagère, voilà une folie? ditelle avec un faible sourire, qui n'avait rien d'offensant envers Téniotion grave de la nuit.
Pierre offrit de la reconduire : elle refusa.
— J'étais venue pour repartir seule, réponditelle.
En descendant, elle s'aperçut de sa fatigue ; elle se jeta toute brisée, et, si je ne craignais de paraître sacrilège, j'ajouterais, tout heureuse, dans sa voiture. Oui, elle emportait du bonheur de cette nuit funèbre. N'était-ce pas une joie superbe d'avoir vu vivant celui qu'elle croyait trouver mort, d'avoir appris de lui comment il avait répare le désastre de l'expérience, comment il était sorti vainqueur de la lutte ? Et si la mort de M. Blampignon semblait racheter la douceur étrange de cette surprise, ne trouvaitelle pas encore une satisfaction d'un ordre plus idéal dans cette pensée qu'on les avait aimés tous les deux jusqu'au sacrifice, jusqu'au martyre? Ce n'était pas l'égoïsme qui la berçait ainsi, c'était cette illusion de la jeunesse pour qui la mort n'est qu'un détail, un échec relatif, au delà duquel la victoire sourit aux âmes.
La sérénité et l'ardeur contenue de l'entretien qu'elle venait d'avoir avec son fiancé dans un lieu devenu si austère, si respectable, lui sem-
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blaîent un renouvellement de fiançailles, une sorte de sacrement. Elle était bien décidée à ne plus faire attendre longtemps Pierre Dufour : elle voulait être sa femme. Elle avait peur de devenir coquette avec le devoir, et, sous prétexte d'une tâche factice qui s'allégerait par son mariage, de refuser trop longtemps la tâche naturelle et prédestinée qu'elle n'avait ni inventée ni supposée. Aussi, quand la voiture s'arrêta rue de l'Arcade, eut-elle un soupir de regret et igi froncement de sourcil. Elle leva les yeux vers Tentre-aol : les persiennes de la chambre de sa mère étaient parfaitement closes; personne ne veillait là, personne n'était inquiet de son absence. Pendant qu'elle réglait son compte avec le cocher, elle entendit un pas sur le trottoir, et une voix connue qui fredonnait en se dirigeant de son côté.
C'était Victor qui revenait de faire la conduite à ses amis de la soirée. Il paraît qu'on avait eu de la peine à se séparer, et que les étreintes de l'adieu avaient duré six heures.
— Tiens ! tu sors déjà ? dit-il à sa sœur.
Camille pouvait mentir ou dissimuler; mais le désordre même de la toilette et de l'attitude de son frère la confirma dans sa franchise instinctive. Elle pensa qu'il avait, lui, intérêt à dis-
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simuler la vérité, et elle ne voulut pas faire comme lui, ayant la conscience si ferme.
— Non, dit-elle en donnant son argent au cocher, je rentre.
— Toi ! à pareille heure ! Est-ce que tu aurais été me chercher, par hasard ?
— En aucune façon.
— Ah ! tu cours la nuit comme cela!... Victor n'était pas très-alerte à trouver une
épigramme. Ce jeune Parisien, émondé trop tôt par les habitudes vicieuses, faisait comme la plupart des petits énervés de sa [génération ; il vivait sur les malices banales, et se servait de toutes les pointes affilées dans les estaminets, dans les petits théâtres : mais son répertoire ne lui fournissait dans ce moment aucune formule qu il pût appliquer à la situation. Aussi, se sentait-il embarrassé et cherchait-il péniblement, ce qui donnait au moins à ses paroles un mérite de simplicité qu'elles n'auraient pas eu s'il avait rencontré quelque gouaillerie en argot parisien.
— Ah ! tu passes la nuit dehors ! répéta-t-il. C'est drôle... c'est très-drôle... Est-ce que tu as reconduit M. de Palombierre ?
— Victor, tais- toi !
— Ce n'est pas lui ? alors !... Il ne faut donc pas qu'il le sache... Ah ! bien !... Si tu veux être
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gentille, et me donner un louis que je dois... je n'en dirai rien à personne... ni à Julie qui te ferait enrager. . . ni à maman.
— Vraiment f tu me vendrais ton silence ? — • Est-ce que tu le trouves cher?
Camille haussa les épaules et frappa à la porte de la maison.
— Ainsi, tu ne veux-pas? demanda Victor.
— Pourquoi t'empêcherais-je de parler ?
— Oh ! tu fais la fière ; mais, au fond, tu as peur, tu es toute pâle.
— Oui, je dois être pâle, en effet, car tu me fais bien pitié; et si j'ai peur, c'est pour toi, mon pauvre Victor, dit Camille, qui franchit le seuil de la grande porte et se dirigea vers l'entrée de l'appartement.
Victor^ un peu interdit de cette contenance, dont la dignité lui imposait, eut comme un mouvement de repentir.
— Si tu me disais seulement d'où tu viens, reprit-il d'un ton insinuant. Oh ! je ne te trahirais pas.
Camille, qui le précédait, se retourna avec un regard de douce ironie.
— Ah ! c'est déjà mieux : tu veux, non plus de l'argent, mais une confidence ! Eh bien ! nous verron.s. Quant à moi, je nç te trahirai pas.
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Victor ; Je te serai fidèle gratis , et sans vouloir tes secrets.
— Oh ! moi, c'est bien différent, repartit Victor, que cette indulgence mettait à Taise et qui voulait prendre sa revanche : moi, je suis un homme, je vais où je veux, et si j'ai des rendezvous... personne ne peut s'en offenser.
Camille alla droit à lui^ le regarda fixement... et, dans l'ombre produite par la voûte, ses yeux étincelèrent.
— Tu me tortureras donc toujours, méchant cœur ? lui dit-elle. Mais, quand j'étais petite, je souffrais de t'aimer inutilement; prends garde que je ne souffre maintenant de te mépriser à propos.
Victor ne sut que répondre d'abord à ces paroles dites avec vivacité; puis, comme sa sœur rentrait et montait l'escalier de sa chambre, il monta derrière elle ^en trébuchant un peu et en balbutiant :
— Tu n'as pas le droit de me mépriser... puisque tu reviens à la même heure que moi... puisque tu fais ce que je fais ! . . .
Et, persuadé qu'il était un foudre de logique, le pauvre garçon rentra chez lui , enchanté d'avoir réduit au silence sa grande sœur, ce mentor qui s'était trahi ? Etait-ce la chaleur de la satis-
faction ou le souvenir du souper dont il sortait qui Taltérait à ce point, mais il vida la moitié d'une carafe avant de se jeter sur son lit. Il est juste de reconnaître que c'était la première eau qu'il buvait de la soirée.