CHAPITRE XI
Quand la Chauve-Souris se trouva en présence des deux seules personnes qu'elle eût aimées au monde, et contre lesquelles tout son être révolté nourrissait une colère implacable, qui n'était peut-être encore cjue de l'amour exaspéré^ elle se tint droite, frémissant intérieurement, mais ayant peur de laisser voir trop les sentiments qui l'agitaient. Pierre fut étonné encore une fois du changement que les années avaient apporté en elle. Sylvie s'était flétrie si vite dans sa jeunesse, qu'elle avait gagné quelque chose, et presque un autre printemps à vieillir dans des conditions un peu moins dures. Elle n'avait pas loin de quarante ans ; on lui en eût donné trente à peine, comme à trente ans on lui en donnait quarante. Elle avait pris, sinon de l'embonpoint, du moins un peu de relief, et sa figure énergique était de celles qui gardent
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longtemps leur aspect général, en radoucissant sous certaines colorations plus chaudes de Tâge mûr.
Pierre se sentit aux trois quarts désarmé par les remarques favorables qu'il venait de faire : quant à M. Dufour, sa contenance embarrassée trahissait son repentir absolu, mais peu généreux. C'était beaucoup que Pancien escamoteur fût devenu ce qu'il était. Je manquerais à la vraisemblance, en faisant supposer que Texcellent homme avait dépassé les limites d'une émancipation héroïque, et que, du haut de sa petite maison de Belleville, il regardait avec une pensée de rédemption ceux qu'il avait laissés tout en bas, dressant encore leurs tréteaux sut les places de Montmartre. Il s'était assez élevé pour ne plus gêner son fils ; il ne Pavait pas atteint. Aussi la présence de Sylvie ne lui rappelait-elle que des années de misère et de lutte, sans l'exhorter à tendre la main à cette compagne égarée si longtemps en cheniîn. Peut-être bien qu'une étincelle s'échappa de la cendre amoncelée sur le cœur de ce paria devenu bon bourgeois; mais cet éclair fut un souvenir de passion expiée, une provocation aux remords, et qui n'allumait aucune flamme charitable.
— Vous voulez nous parler, Sylvie? demanda
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Pierre, aVêc autant de respect que s'il se fût adressé â Camille.
— Eh bien ! nous écoutons, ajouta brusquement M. Dufour.
La Chauve-Souris regarda son ancien patron dMn air hautain.
— Qu'est-ce que cela me fait que vous m'écoutiez, vous? lui répondit-elle. Je sais bien ce que vous difez quand jVurai fini... C'est à lui que je m'adresse... c'est de lui que je veux une parole qui décidera de ma vie... parce que lui... je l'ai toujours aimé... Il m'a rudoyée autrefois, mais il en avait le droit... Vous, vous me brutalisez maintenant, quand il me parle comme à une honnête femme : c^est là la différence. Mais... laissez-moi respirer d'abord... je suis tout essoufflée... J'ai suivi cet enterrement... J'avais couru ce matin... je suis bien lasse.
Et, cherchant à se reposer, Sylvie s'assit sur la pierre d'une tombe. M. Dufour mit ses deux nîâins dans seâ poches et prit une attitude d'importance; Pierre se recueillit. Il prévoyait une explication pénible, une lutte de paroles, et il voulait mériter la confiance de Camille en demeurant de sang-fi-oid.
«— Que c'est drôle d'être obligée dç vous'at-
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tendre au coin d'un cimetière pour obtenir une audience! reprit la Chauve-Souris avec amertume, quand j'ai mangé si longtemps votre pain, et quand je me croyais presque de la famille! Mais enfin, c'est comme cela... je ne suis pas votre égale. Eh bien ! c'est pour savoir s'il n'y a pas moyen que je le devienne que j'ai voulu vous parler.
— Qu'y pouvons-nous ? demanda M. Dufour.
— De quelle égalité parlez-vous? dit Pierre d'une voix conciliante.
— Ah ! je n'en sais rien, et j'ai fait une folie de courir après vous pour vous revoir ! s'écria Sylvie en levant les bras par un geste de colère et de douleur. Mais il y a si longtemps que je me ronge en secret, de n'avoir pas un ami qui me prenne en pitié, ou pas un maître qui me donne des coups! Souffrir seule... et sentir qu'on ne mérite pas de tant souffrir, c'est un supplice!...
— Pauvre Sylvie ! murmura Pierre Dufour.
— Vous me plaignez ! merci, reprit la Chauve- Souris, en saisissant une main du jeune homme qu'elle porta rapidement à ses lèvreis... Voilà un mot dont je me souviendrai ; cela rachète le dernier coup de poing que vous m'avez donné à la foire de Louveciennes.
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— Ne parlez pas de cela, dit Pierre avec vivacité.
— Parlez-en, au contraire, repartit M. Dufour, nous reconnaîtrons mieux la Sylvie d'autrefois.
— Qu'est-ce que je vous ai donc fait, à vous, pour que vous soyez si impitoyable? reprit d'une voix presque attendrie la malheureuse femme. Vous m'avez recueillie enfant ; vous pouviez m'élever, me moraliser, me garder pure... comme vous avez fait de Camille. Si j'avais de mauvais instincts, vous pouviez les corriger. Au lieu de cela, vous m'avez laissé tous mes vices, auxquels vous avez ajouté un peu des vôtres... Et • puis quand l'ambition d'être père de famille et de devenir un bourgeois vous est venue, vous m'avez chassée, traitée comme une guenille de votre théâtre... Et c'est parce que je vous rappelle vos torts, que vous êtes si sévère !
— Non; j'ai eu de l'amitié pour toi, Sylvie, je te le jure !... dit M. Dufour d'une voix troublée. J'aurais pu faire de toi ma femme... mais j'ai eu peur de la belle-mère que j'aurais donnée à mes enfants !
— Et maintenant, demanda résolument Sylvie en se levant et en se croisant les bras sur la poitrine, est-ce que je vous fais peur encore? •
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— Oh ! iftaititenant, tout cela est Inutile, continua M. Dufour.
— Vraiment! repartit là ChaUVe-SbUrîs... Je suis pourtant devenue meilleure, et peut-être un peu moins laide. Regardez-y!
En disant cela, elle écartait son Voile. Pierre Dufour intervint avec gravité.
— Sylvie, vous avez raison, et mon père est le premier à le reconnaître. On a eu des torts envers vous. Vous étiez une orpheline ; on a niai pris soin de votre enfance. Je vous en demande pardon.
Sylvie eut un soupir d*orgueil et presque de joie.
— Voilà qui est parlé ! dit-elle, et nôUs pourrons nous entendre.
— Je vois à votre langage, à vôtre air, à votre costume même, continua Pierre Dufour, cjue vous avez réagi toute seule contre lé milieu dans lequel de fatals événements vous avaient laissée. S'il vous faut des conseils et de l'aide pouf achever Tœuvre de cette réaction, disposez de nous...
— J'ai presque peur maintenant de ce que vous allez m'offrîr, répondit Sylvie avec un faible sourire... Je n'ai besoin ni d'une aumône, ni d'un gagne-pain : je travaille et je vis. Je puis
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même devenir riche. Mais ce n'est pas cela seulement qui me tente... J'ai gardé de voustoUs comme un appétit qui me rendrait le pain meilleur, si je le mangeais près de vous. Je suis jalouse de vous voir en famille... et, après m'être un pfeu nettoyée au moral et au physique, je vous demande une petite place, celle que vous voudrez, dans un coin de votre bonheur !
Pièffe secoua la tête. Cette prétention l'embarrassait.
— J'ai attendu que je fusse nippée, équipée et sortie des troupes ambulantes pour vous chercher. J'aurais eu honte de vous tendre les mains quand je mourais de faim... Mais aujourd'hui j'en ai fini avec les vagabonds : demain, j'aurai une boutique... Je ne déshonorerais pas la maison de M. Dufour, s'il voulait m'y faire rentrer.
-— Vous ! murmura le vieux saltimbanque.
— Ouï, moi qui y serais encore, si je l'avais voulu !
— C'est impossible.
— Est-ce vrai, monsieur Pierre, que c'est impossible ?
— Impossible, non ; difficile, oui.
— Enfin, vous voulez être madame Dufour? dit le vieux père avec brutalité.
— Dame ! n'ai-je pas des droits? Oh ! ce n'est pas seulement l'ambition d'être une bourgeoise, quoique cette ambition-là me soit venue... c'est l'orgueil de reprendre une place que vous m'auriez peut-être laissée quand je n'en étais pas digne, et que je veux, maintenant que je me suis un peu élevée.... Je n'ai pas eu d'autre famille sous les yeux que la vôtre, quand j'étais jeune. Je croyais que je la haïssais, quand je me sentais méprisée..^ Cette haine-là, c'était de l'affection tracassée... je m'en suis bien aperçue depuis. Voilà longtemps que nous sommes séparés... Eh bien! j'ai toujours senti que vous me gardiez mon cœur, que je ne pourrais aimer personne au monde hors de vous deux... et même peut-être hors de vous trois, car, si je m'y mets, j'aimerai cette Camille... Vous ne vous doutiez guère, monsieur Dufour, que, sans essayer de m'instruire, vous me donniez pourtant des idées, en cajolant devant moi ce beau garçon-là ! . . . Cela me faisait rêver à la famille, à la joie de me dévouer à quelqu'un... Et, quand je me suis trouvée seule, obligée de reprendre mes courses dans le monde, j'ai, senti une douleur que je ne croyais pas possible. Les racines de ma vie étaient restées chez vous... Alors, j'ai eu de l'ambition. Ils montent, me suis-je dit, je mon-
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terai. J'ai travaillé dur, je n'ai guère amassé; mais aussi je n'ai pas mal agi. Vous me croirez, n'est-ce pas, si je jure sur toutes ces croix qui sont plantées dans une terre sainte que je n'ai pas eu une amourette, et qu'aucun homme ne peut se flatter d'avoir détourné une minute Sylvie de sa route. A l'heure où je vous parle, on me croit mariée à un M. Ephraïm, dont je suis l'associée. Cet homme-là m'adore^ il ferait des bassesses pour moi : il en a fait ! Je lui ai signifié que je serais sa femme le jour où je n'aurais plus que cette ressource ou la rivière : en attendant, il me respecte comme une duchesse, et je puis dormir tranquille sous son toit. Voilà ce que je peux faire, quand je le veux. Ephraïm a un bon commerce, sans compter qu'il est un peu dans la diplomatie de la rue de Jérusalem. Cest un homme utile; je le ménage, mais je ne l'aime pas. Croiriez-vous (je puis vous dire cela, vous ne le dénoncerez pas) que, dans ma misère de cœur, j'ai eu l'idée de prendre avec moi mon père..', qui est libre? Je l'ai fait venir à Paris, qui lui est défendu; je l'^i installé dans ma chambre; je le nourris de mon mieux, et, franchement, je ne lui devais rien, ou je ne lui devais guère!... Mademoiselle Camille pourra vous dire qu'elle m*a rencontrée, donnant le
bras au vieillard, et qu'il a Tair bien respectable.,. Je cherche à Taimer, cet homme; mais non, je ne puis que le soigner. Il y a entre lui et moi toutes ces années de misère, d'abandon \ il y a vous aussi : et puis, on me Ta rendu sec, vide, usé; c'est une machine; et, depuis qqe je Fai recueilli, je souffre encore plus de n'avoir pas d'af» fection. Je le compare aux autres pères, et j'ai la rage dans l'âme. Voilà ma vie : elle n'est pas gaie, mais elle rachète un peu ma vie de jeunesse. Voulez-vous la changer?.,, il faut que je we près de vous, ou que je meure... Vous êtes mon souvenir, mon espérance, la cause de tout ce qu'il y a encore de bon en moi. Si vous me reniez maintenant, ce sera bien fini... m^is il y aura un malheur!...
-rr Sylvie, ne menacez pas \ dit Pierre avec vivacité. Ce que vous venez de nous rsiçonter est assez douloureux déjà.
Sylvie regarda Pierre Dufour avec une émotion presque naïve qui la rendait tout à fait belle. Sa fierté s'était amollie ; elle éts^it descendue, pour ainsi dire^ à supplier, et instinctivement, à la fin de son récit, ses n^ains s'étaient jointes. Pierre avait la conscience de la responsabilité qu'un pareil entretien faisait peser sur lui. Contre l^ Chauve-Souris, brutale, vio-
lei^t^, il pouvait avoir de la Jiaine, de h colère -, mais cette malheureuse, dont, avec plus de pré- Yoyfimce patçrnçUe, son père, à lui, aurait pu lui fçiire upe soeur, une compagne au moins de. sa jeuîiçsise, et que Tégoïsme de M, Dufour avait engagée ou laissée dans la. mauvaise voie, cette malheureiys© Tattristait, le touchait, et le mettait en deimeur^ de racheter la faute du vieux saltin^banqvie. Mais comment? c'était là que con^mençait Iç péril, La vie en commun était un rêve chimérique \ Tidée de voir à la même table Camille et Sylvie, révoltait toutes les pudeurs. ObligeF le père Dufçur à épouser son ancien preq^ier sujet, c'était, en imposant un châtiment bien dur à son père, à cause de ses dispositions nouvellesi, çj^po^er Sylvie à des meurtrissures quotidienu^S quç Mt Dufour qe saurait ni adoucir, x\\ ménager,
Avec unç bpnpp volonté que les circoqsitances accessoires au milieu desquelles elle se produir jsait développaient jusqu'à l'héroïsme, Pierre se sentait impuissant à accorder quelque chose qui satisfît cette créancière de l'honneur.
Qviaod il fmX réfléchi pendant quelques minutesj il répondit gravement, et il essaya, avec mille précantions, de faire comprendre que le lien ^'autrefQJsij^ ipem^ §n s^ puri^ant, ne pou-
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vait plus se renouer. Il assura, avec une loyauté qui éclatait à chacune de ses paroles, qu'il considérerait Sylvie désormais comme une parente, et qu'elle pouvait compter sur lui pour l'aider à monter encore. Mais quand il fallut préciser la limite et la portée pratique de cette parenté morale, il fut bien obligé de restreindre ses offres à des visites, à des relations espacées : il voulait se charger du père de Sylvie, l'employer dans l'usine en cachant ses antécédents. Il parla de chercher à la campagne, dans la propriété d'un ami, une position d'intendante, de femme de charge ; il fit, avec adresse, mais avec netteté, une sorte d'enquête sur les conditions d'existence que chacun d'eux devait avoir, et il voulut insinuer que Sylvie souffrirait trop ellemême en essayant de réaliser son programme.
— Si je veux souffrir encore! s'écria-t-elle.
Pierre* était comme épouvanté de l'abîme élargi entre son père et cette femme. L'éducation, le travail, le devoir régulier, la vie hon-. nête leur avaient donné à tous une avance qu'elle ne pouvait rattraper. Il y avait dans ses désirs les meilleurs une âpreté qui donnait à réfléchir. Ce mélange de haine et de tendresse, cette mise en demeure au nom de la pitié pouvaient être un retour de l'égoïsme. Ceux qui se purifient
commencent par le sacrifice et ne posent pas d'ordinaire de conditions. Pierre eût été téméraire dans son pardon avec une femme qui se fût courbée d'abord ; il se croyait obligé d'être prudent avec cette créature qui venait , le front haut, dire à son père et à lui :
« Je suis de votre famille; ce n'est pas ma faute si je ne vous vaux pas ! »
Comme il sentit cruellement, pendant la demiheure de cet entretien, le châtiment que la loi de réversibilité faisait tomber de son père sur sa tête ! Parce que M. Dufour avait méconnu envers la vagabonde d'autrefois le respect dû à l'isolement, à la faiblesse, à l'ignorance, il devait lui, Pierre, accepter cette bohémienne comme sa sœur, l'admettre dans son foyer à côté de l'ange qui allait être sa femme ! Non, c'était là l'effet d'une justice trop rigoureuse et qui demandait une soumission trop chrétienne. Camille n'avait pas mérité d'être châtiée ; Sylvie perdait de ses droits en se montrant si exigeante.
— Ah! je dérangerais votre bonheur! dit la Chauve-Souris en reprenant son accent incisif, quand Pierre eut fini de parler. Ah ! je ferais tache sur le tableau de votre félicité ! . . . Vous voulez bien m'envoyer aux champs, me faire l'aumône de votre protection, me recevoir comme
le
me reçoivent mes pratiques de marchande à la toilette! Et c'est tout... Mais ce n'est rien.
— Sylvie , vous méconnaissez mes intentions^ répondit Pierre. Je n'obéis à aucun préjugé, et je ne crois céder à aucune pensée étroite. Je me suis demandé, en vous écoutant, ce qui était compatible avec la dignité, le caractère, la liberté de chacun de nous. Ce n'est pas ma faute, je vous le jure, si je n'ai rien trouvé de mieux.
— Alors, c'est ma faute, à moi. Vous avez peut-être raison. Je suis insensée. Je dois rester dans ma route, je ne connais plus la vôtre. Mais il faut que je m'ôte du cœur l'amitié, plus que l'amitié, que j'avais pour vous. Il faut que je vous haïsse : eh bien ! je vous haïrai... Il y avait des moments où je me demandais si ce n'était pas de la haine que je prenais déjà pour de l'affection; je ne me demanderai plus cela. Je suis fixée. Adieu, Pierre !
— Ne partez pas, Sylvie, je puis me tromper... Je puis réfléchir encore.
— Allons donc ! Vous ne trouverez rien de plus naturel que ce que vous m'avez dit. Et puis*., en vous parlant, en vous voyant de près, j'ai bien reconnu que nous n'étions pas de la même race, et que nous ne pouvions par conséquent être de la- même famille. J*ai du sang de
bohémienne, d'insurgée dans les veines : ce sang* là bouillirait au milieu de vous. Adieu!.», je ne vous ennuierai plus de mes doléances... C'est parce que j'ai suivi un enterrement et que je suis venue, croyant me mettre en frais de toilette pour le vôtre, que vous m'avez trouvée si tendre. Mais quand j 'aurai secoué la boue blanche de cet endroit-ci, je n'y penserai plus. Ah ! vous voulez être heureux sans moi!... Prenez garde à votre bonheur : j'ai le droit d'en être jalouse maintenant !
Et, faisant un geste de menace, Sylvie s'échappa à travers les arbres, accrochant, déchirant sa robe, son châle ou son voile aux grilles des tombeaux. Pierre était consterné : il la voyait fuir avec regret, avec une sorte de remords.
— Elle est folle ! dit M . Dufour en haussant les épaules.
' — Oui, mon père ; mais sommes-nous bien sensés?
— Ah ! par exemple !
— Pauvre Sylvie ! Quelle vengeance va-t-elle imaginer?
Pendant ce temps-là, Sylvie, que l'on pouvait avec plus de raison que jamais surnommer la Chauve-Souris, descendait en courant, en battant
de Taile pour ainsi dire, en se frayant un chemin à travers les sépultures, jusqu'à l'allée qui longe la chapelle et que Ton appelle l'avenue Saint- * Maurice. Elle s'arrêta essoufflée et respirant avec violence. Camille était tout près de là ; elle accourut.
— Eh bien ! dit-elle, vous leur avez parlé?
— Laissez-moi passer, répondit Sylvie d'une façon terrible... C'est à cause de vous qu'ils me repoussent, comme c'est à cause de vous qu'ils m'ont chassée jadis. Je vous tuerai !
— Tuez-moi ! répliqua Camille avec un beau sourire.
— Vous seriez trop heureuse de ne souffrir que d'un coup !... La mort, c'est le repos. Voyez donc comme ils ont l'air de bien dormir,. tous ceux qui sont ici !
Et tournant sur elle-même en agitant les bras, dans une sorte d'ivresse de sa fureur, Sylvie, devant ce temple de forme païenne, avait l'air d'une prêtresse de Némésis secouant la menace et la vengeance sur le monde. Puis elle se mit à rire, se moquant d'elle-même et de sa douleur, et elle continua à redescendre en rhythmant sa démarche par ses éclats de gaieté sinistre. Elle eut bientôt disparu.
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