CHAPITRE XII
Le lendemain, Camille reprit sa vie habituelle avec un pressentiment. L'apparition de Sylvie était une menace : non pas qu'elle eût peur des colères, des attentats directs de la Chauve-Souris contre son bonheur futur ; mais elle s'alarmait de cet échec subi par la bonne volonté de son ami Pierre et par la sienne. Leur impuissance à faire le bien la contristait. En serait-il donc ainsi de sa tâche particulière? Victor, Julie, madame Villiers ne lui échapperaient-ils pas à un moment donné, comme cette bohémienne indomptable avait échappé? La différence que mettaient entre Sylvie et sa famille de la rue de l'Arcade, l'éducation, la fréquentation d'une bohème plus policée, était-elle de nature à garantir le succès de Camille?
Et pourtant il lui fallait ce succès. Quel obs-
tacle maintenant, sinon celui-là même qu'elle s'était imposé, pouvait la séparer de son ami? Cette visite pendant la nuit, cette veillée dans la chambre de Pierre, qui, malgré la sainteté de la mort, n'en avait pas moins son influence magnétique, son charme attendrissant ; ce convoi qui les avait unis aux yeux de la foule, tout Tinvitait à ne plus différer. L'amour se sert de tout; il embrase jusqu'aux larmes et en fait un feu grégeois. Camille se sentait ardemment aimée, et elle aimait avec une ardeur égale. Cette amitié pacifique des jeunes années s'était transformée. On ne devient pas vainement une grande et belle personne, multipliarit par l'exercice de toutes les facultés les forces de la vie. Le miroir préserve les coquettes, en leur persuadant qu'on ne les aimera jamais autant qu'elles méritent d'être aimées ; mais il livre les âmes sincères, en leur montrant toute leur beauté, qui est comme le rayonnement du désir d'être comprises.
Quand Camille, si peu attentive qu'elle fût à la rectitude des lignes de son visage, à l'éclat de ses yeux, de ses cheveux, à cette harmonie de tout son être, acquérait pourtant par un seul regard la preuve qu'elle était digne de Pierre, elle avait une impatience superbe de lui appartenir, comme si elle eût craint que l'offrande ne
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perdît quelque chose de sa richesse à être différée, et comme si le dieu magnifique auquel on la destinait eût compromis des joies légitimes dans ces retards incessants.
N^était-ce pas là la vocation à la fois idéale et pratique du mariage ? Camille se savait aimée et aimait absolument ; mais le sacrifice, Timmolation, le dévouement de toutes les heures,* à travers des souffrances ou des caresses, voilà ce qui lui manquait.
Son rêve avait depuis lohgtemps dépassé le paradis plein de vertiges de la poésie pure, et les sirènes des sens n'osaient murmurer leurs soupirs profanes à ses oreilles. Ce qu'elle voyait distinctement, c'était un devoir qui la prenait toute vive, tout entière, âme et corps, qui anéantissait sa personnalité égoïste, qui détruisait à jamais l'orpheline, la Camille pauvre, malheureuse, protestant contre les ingratitudes de la famille, pour créer une Camille nouvelle, indissolublement appareillée, utile ; compagne, soutien, conseil d'un savant, d'un homme pratique, glorieux, et devenant mère en réalité, après avoir exercé au milieu des siens, et des pauvres cette maternité fictive qui affamait son cœur au lieu de l'apai-» ser.
Camille ne pouvait faire attendre indéfiniment
Pierre Dufour, et elle ne pouvait non plus lui apporter en dot le souci de ce ménage parasite, si lent à se transformer et à vivre par lui-même. Ce fut alors que commença pour la pauvre fille un supplice qu'elle n'avait pas prévu. Dans le premier élan, quand elle était revenue chez sa mère, elle s'était dit :
« Voilà mon devoir; périsse mon bonheur s'il le faut! »
Mais son bonheur lui apparaissait maintenant avec la séduction austère du devoir, et il fallait choisir entre une tâche stérile et tout un avenir de travail fécond, d'amour béni.
Comme ces écoliers qui comptent les jours jusqu'aux vacances, Camille, dans l'intervalle de ses leçons, supputait ses chances de liberté. Mais elle sortait toujours de ce calcul un peu découragée. Il y avait si peu de raisons pour que les habitudes de sa famille se modifiassent! On se reposait si bien sur elle du soin d'ajouter au revenu, et en dehors de ses leçons, il y avait si peu de perspective ouverte à l'ambition financière de madame Villiers et de ses enfants!
Camille essaya d'abord de mettre sa mère dans les intérêts de son amour. Aux premiers mots, madame Villiers gémit. Elle comprenait que sa fille l'abandonnât pour la seconde fois, puisque
la première lui avait si bien réussi. D'un autre côté, elle sentait parfaitement que Camille ne pouvait pas toujours la nourrir, elle et ses deux autres enfants; mais alors il fallait seconder cette excellente mère dans ses calculs et déterminer M. de Palombierre, par exçmple, qui avait pris goût à la maison, à épouser Julie en lui reconnaissant un apport honorable.
Camille, dont le premier mouvement fut une révolte, promit cependant d'intervenir. Elle se disait qu'après tout, M. de Palombierre était un homme entouré d'estime; que Julie, incapable d'un attachement sérieux, mais suffisamment accoutumée à respecter les convenances, serait une épouse jolie, brillante et honnête dans la forme pour ce vieillard. Il y avait un bonheur de convention très-possible, et, ne rêvant pas de mariage idéal pour sa sœur, elle- devait, au point de vue de ce monde, que M. de Palombierre quitterait dans peu de temps, lui souhaiter d'être la femme d'un magistrat considéré, qui l'introduirait dans la meilleure société et l'assujettirait à ces lois d'étiquette, à ces bonnes façons hypocrites, très-suffisantes pour garder la vertu des femmes sans passion.
Triste de remplir cette ambassade, Camille accueillit avec une certaine coquetterie M. de
Palombierre ; mais elle fut si charmante que le vénérable gahntin répondit à ses ouvertures désintéressées par un madrigal direct, et que la pauvre Camille eut à se défendre contre les offres les plus séduisantes; elle devint, sans le vouloir, la rivale victorieuse de sa sœur, au moment où elle voulait ne plaider que pour elle. M. de Palombierre, qui était un peu sourd naturellement, le devint comme un Terme quand on lui parla de Julie; mais il prouva qu'il avait parfaitement entendu en cessant ses visites» Tel fut le résultat de cette démarche. Julie en garda rancune à sa sœur, et madame Villiers dit sèchement à Camille :
— Vous vous y êtes mal prise !
Comme Tépreuve n'était pas à recommencer, Camille essaya d'un autre moyen pour diminuer les charges de la communauté; elle parla de placer Victor dans une maison de banque. Ce vœu fit soupirer madame Villiers, en lui rappelant que tous ses malheurs lui venaient de la banque : son mariage d'abord et l'abandon de M. Bazin ensuite. Mais le moyen de caser Victor dans le commerce ! Une administration publique exige un surnumérariat : la Bourse accepte d'emblée toutes les vocations. Victor, après quelques jours de prétendu examen sur lui-même,
se déclara propre à suivre, tout comme un autre, la carrière de la finance. Il s'imaginait que ce chemin-là était parsemé de pièces d'or, et il avait remarqué la tenue élégante des commis d'agents de change ou de banquiers, ainsi que la faveur dont ces petits courtiers de la fortune jouissent auprès des dames. Toutefois, Victor réclama contre la vie sédentaire dans un bureau, et ce fut chez un agent de change, avec Tespoir d'aller à la Bourse porter ou recevoir des ordres, qu'il consentit à entrer.
Camille crut avoir remporté une grande victoire. Pour le surplus, elle ne vit une ressource que dans un travail sans relâche; elle trouva à doubler le nombre de ses leçons. Comme elle redoutait les nuits sans sommeil et comme elle ne voulait point dormir toutes les nuits, elle se chargea de traductions de romans anglais et veilla jusqu'à deux heures du matin. Avare pour elle-même, elle cachait, comptait le peu d'argent obtenu ainsi à grand'peine, se faisant une joie par avance d'apporter une somme assez ronde à sa mère, dont elle appréciait Téconomie, en lui disant :
— Voilà ma rançon; voilà qui m'affranchît; c'est la dot de Julie. Prenez, vivez de moi, sans moi, et laissez-moi libre d'aimer celui qui m'at-
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tend, d'aller le trouver, pauvre, sans une obole, moi qui serai aussi fière de tout recevoir* de lui que je suis heureuse de vous voir accepter quelque chose de moi !
Le jour où elle pourrait ainsi sortir de la maison paternelle, ayant rempli de sa tâche tout ce qu'elle pouvait humainement remplir, n'ayant pas fait de Julie une femme de devoir, de Victor un homme de cœur, de sa mère un chef de famille digne de ce nom, mais du moins avec de la sécurité pour leur bien-être et avec cette confiance en leurs vertus négatives qui la garantirait contre la crainte des entraînements, ce jour-là, Camille n'aurait plus peur que de sa joie et se purifierait encore par le dévouement, pour mériter d'être la femme de Pierre Dufour.
Mais comme ce jour devait être lent à venir! combien Camille se trouvait pauvre à chaque pièce qu'elle ajoutait à son épargne ! Elle calculait l'argent, mais elle n'osait calculer les jours, les mois, peut-être, hélas ! les années. Ses lettres à Pierre , aussi fréquentes, étaient moins longues : on n'avait plus le temps de tout lui raconter: on avait peur qu'il ne s'impatientât au récit des petits tourments, des fatigues, des déceptions quotidiennes. On lui disait : « Courage ! ^ en lui parlant de lui surtout, de lui uniquement,
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de sa renommée qui grandissait; et quand ce pauvre ami, qui travaillait aussi de son côté, mais bien secrètement, à affranchir cette éternelle et sublime Cendrillon, perdait patience et menaçait d'aller enlever Camille, il fallait lire les pages touchantes que celle-ci lui répondait, en Taccusant .d'être moins brave qu'elle-même, en défiant son stoïcisme et en lui persuadant qu'il avait encore des grades à conquérir ; que c'était trop tôt s'embarrasser d'un ménage. Cette correspondance plus que chaste évitait, avec un puritanisme qui n'était pas de la coquetterie, toute parole d'amour un peu vive. Camille, ardente et troublée avant d'écrire, se refroidissait en écrivant, pour que sa lettre fût un fortifiant rigide, et Pierre l'honorait, à son tour, en n'essayant aucun redoublement de séduction banale sur cette âme toute séduite.
Il n'y a pas de drame humain qui n'ait sa comédie. Ce couple si beau, si pur, si harmonieux, si transporté au-dessus des vulgaires faiblesses, avait des raffinements de prosaïsme dans réchange des lettres qui eût fait sourire un observateur : ils s'écrivaient comme si tout leur avenir eût dû se borner à constituer plus tard une raison sociale. Ils bâtissaient des budgets en Espagne ; ils se jetaient des chiffres à la tête,
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comme on se jette des fleurs dans une idylle, et ils avaient les larmes aux yeux en recevant, en lisant ces paraphrases, où Tarithmétique cachait
et dénonçait Tamour.
Camille n'apparaissait plus guère aux fameuses réceptions de madame Vîilîers. Quand elle sMtait assuré que tout était en ordre pour le thé, que les petites provisions étaient complètes , elle remontait en toute hâte dans sa chambre ; mais elle ne se couchait pas avant d^avoir fait un tour dans Tappartement, une fois les visiteurs partis, pour recueillir les débris utiles au déjeuner du lendemain. Cette vie de ménage, de travail, de préoccupation, Pembellissait, malgré la fièvre de son activité. Une pensée envoyée à Pierre suffisait pour faire descendre tout à coup comme une abondante rosée sur le déëert de son existence, et cette minute, en la récompensant, renouvelait la sève de son cœur. Parfois elle s'abattait vaincue sur une chaise et se disait :
— Je n'en sortirai pas, et mon rêve est stérile! A quoi aboutira cette chimère de les sauver? Il faut ou que je les abandonne ou que je me résigne à ne les quitter jamais!
Un matin, sa sœur entra dans sa chambre» ce qui arrivait bien rarement, à moins d'un service
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à demander, et lui dît avec un air de compassion qui contenait une menace :
— Eh bien, ma pauvre Camille, il paraît que tu as une rivale.
Camille ne comprit pas. Etait-ce une rivale en dévouement, en charité? Les intérêts de son amour, placé si bien en dehors des calculs humains, ne lui inspiraient aucune inquiétude.
— Tant mieux ! répondit-elle,
— Gomment, tant mieux? Tu ne veux donc plus te marier ?
— Ah! il s'agit de mon mariage!... Et ma rivale, quelle est-elle?
— Mais... la fille du propriétaire dePusine... où travaille M. Dufour... une belle personne, très- riche, et que Ton veut donner à M. l'ingénieur.
— Pour le récompenser sans doute de son invention!... continua Camille en riant.
— Sais-tu que tu es bien coquette de n'avoir pas peur! reprit Julie.
— Si j'étais coquette, j'aurais peur, au cou* traire.
— Ainsi, tu ne crois pas à ma nouvelle ?
— Pas beaucoup.
— Après tout, cela m'est bien égal. Mais je t'avertis que je suis bien informée*
— Peut-on savoir qui fa donné ces détails?
— Puisque tu n'y crois pas.
— J'y croirai peut-être... davantage^ quand fe connaîtrai la source.
— C'est une marchande qui est venue hier nous offrir des dentelles à acheter.
— Ah!
Camille, sans s^alarmer pour elle-même, ne put s'empêcher de tressaillir. Elle devinait bien le nom de cette marchande à la toilette, et les rapports entre Sylvie et sa famille lui semblaient dangereux.
— Est-<:e que tu connais cette marchande? demanda-t-elle en regardant Julie bien en face.
— C'était la première fois que je la voyais, ré" pliqua Julie... mais elle reviendra.
— Tu lui as acheté des dentelles ?
— Avec quoi donc? repartit en ricanant la jeune fille. . . Non, nous avons causé.
— Ainsi, tu causes de tes affaires et des affaires des autres avec une femme que tu ne connais pas?
— Je ne la connais pas, mais il paraît qu'elle te connaît.
— T'a-t-elle dit son nom?
— Elle m'a remis sa carte... La voici.
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Camille reçut des mains de sa sœur une carte
imprimée sur laquelle elle lut :
M- ÉPHRAIM