‹ La cocarde clancheChapitre 49 sur 53 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

— Ainsi, reprit la Chauve-Souris en s'adressant à Camille, vous voulez payer trois mille francs ?

— Oui, si vous me laissez du temps.

— Eh bien ! je vais être franche. A vous toute seule, je fais crédit. Prenez un an, deux ans, à votre aise : à madame Pierre Dufour, je n'accorderais pas une heure.

— C'est à mon mariage que vous en voulez ?

— Pourquoi pas?

— Je ne croyais pas que vous eussiez des prétentions sur le fils, dit Camille avec un peu de fierté.

— J'en ai sur tout ce qui vous concerne; vous le savez bien.

— Mais si je vous ai fait involontairement du

mal, n^ai-je pas voulu, et j'étais sincère, vous faire du bien?

— Puisque je vous en veux du mal innocemment fait, il est tout simple que je vous en veuille aussi du bien que vous avez tenté,

— Que gagnerez- vous à tourmenter deux familles ?

— J'y gagnerai leurs tourments, qui me payeront les miens.

— Mais vous, monsieur, reprit Camille en s'adressant à Ephraïm, vous qui ne nous con-' naissez pas, comment vous ètes-vous associé à une œuvre pareille ?

— C'est par dévouement pour moi, dit Sylvie; il m'aime assez pour se perdre avec moi, s'il le faut.

Ephraïm secoua la tête d'un air superbe. Camille leva les yeux au plafond ; il lui semblait entendre blasphémer.

— Enfin, les raisons de ceci, de cela, ne font rien au but principal, continua Sylvie. Traitezmoi de folle... Je crois que je le suis; de méchante, oh! je •"""•' ''^*'-'* '^- "" ""'= •"" '"''■'' = la pensée que

que M. Dufou galeux, je n'a seoir à leur pi

pied. Il faut que je vous haïsse... ou bien, donnez-moi une si bonne raison de vous aimer tous, que je me prenne à vous chérir. Mais je ne puis rester tranquille devant votre bonheur : d'une façon ou d'une autre,il faut que j'y touche. Camille avait maintenant de la pitié dans les yeux ; mais son regard trahissait surtout Tétonnement. Elle ne comprenait pas encore une fois cette haine sans motif, cette fièvre bizarre.

— Je suis le chaos, l'ouragan, le tonnerre, tout ce que vous voudrez, ajouta Sylvie; mais je suis déchaînée; il faut que je passe.

— Vous vous faites plus méchante que vous n'êtes, dit Camille.

— Ah! c'est lâche, mademoiselle, vous me flattez pour me désarmer.

— Je ne vous flatte pas, je vous plains!

— Est-ce tout ? consentez- vous à ne pas vous marier?

Camille se leva tout à fait. Sa taille paraissait grandie : elle regarda Sylvie avec assurance, mais sans provocation.

— Ecoutez-moi bien, et monsieur pourra vous redire mes paroles quand vous serez de sang-froid. Vous me ferez souffrir, c'est vrai, vous me tuerez, c'est possible, mais vous ne m'empêcherez pas d'aller, malgré tout, à mon

but. Ce n'est pas Porgueil, ce n'est pas la présomption qui me fait dire cela, c'est la confiance absolue en la justice du ciel. Vous croyez que mon mariage est ce but convoité. Sous ce rapport, il y a longtemps que mon ambition est satisfaite. Quand on est aimée honnêtement, quand on aime de toute son âme un honnête homme, on peut prendre patience, et j'ai de quoi défier la vieillesse. S'il faut que j'attende les cheveux blancs pour être la femme de Pierre, j'attendrai. Je souhaite que le plaisir de me faire verser quelques larmes vous donne autant de consolation que m'en laissera la pensée de n^avoir pas mérité votre haine.. J'étais venue pour connaître tout ce qui me menaçait; il paraît que je ne sais pas tout. Qu'importe? je ne vous supplierai pas, je ne vous demanderai pas grâce ; car, ce n'est pas moi que vous condamnez, c'est vous !

— A quoi donc, s'il vous plaît ? interrompit Sylvie en ricanant.

— Vous vous condamnez à vous haïr, et à sentir l'impuissance de la haine envers les autres. Vous aviez une ambition. ...

— Je l'ai toujours, et je veux la satisfaire. N'est-ce pas, Ephraïm ?... je puis être une bourgeoise.

— ,Non, Sylvie.

— Ah ! vous m'en défiez !

— La vie régulière ne s'accommode pas de ces complots perpétuels contre la famille des autres.

— Eh bien ! J'aurai ma famille, à moi.

— Je ne vous la souhaite pas, dit Camille, emportée par l'émotion de cette scène, et frappant ainsi plus durement qu'elle ne le voulait.

La Chauve-Souris devint livide de fureur : elle se sentait plus menacée qu'elle ne menaçait elle-même.

— Allez-vous-en bien vite, dit-elle en tendant la main vers la porte ; rentrez chez vous. Veillez bien sur cette famille que vous espérez garantir : vous verrez ce que je sais faire, et si l'on peut me braver impunément.

— Je ne vous brave pas, Sylvie, je vous dis seulement que je ne puis vous craindre. Vous déchirerez ma vie, mon bonheur, mon repos. Deux choses vous échapperont toujours : ma conscience et mon amour. Avec cela, je puis lutter et je puis vous pardonner; c'est lessehttel!

Et, après avoir jeté ces mots comme une poignée d'étincelles qui éblouit la Chauve-Soariset

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redoubla le clignotement d'yeux de M. Ephraïm, Camille se dirigea vers la porte. Sylvie fit un effort.

— En attendant, votre frère ira en prison, cria-t-elle.

— Peut-être! répondit fièrement Camille en sortant de la boutique.

Quand le couple se trouva seul, M. Ephraïm secoua la tête d'un air de désappointement.

— Ah ! vous vous laissez prendre à ces grands mots, lui dit Sylvie; vous vous imaginez qu'elle n'a pas peur! Mais suivez-la donc, cette déesse, vous la verrez chanceler, et je ne serais pas étonnée qu'on la ramassât évanouie au bout du passage.

— C'est égal, nous faisons une mauvaise besogne! ajouta le négociant en tiraillant sa barbe.

— Eh bien ! il faut aller leur faire des excuses ! repartit Sylvie. Oh ! les hommes ! il ne savent pas haïr.

— Ils savent aimer ! murmura le tremblant Ephraïm.

•— C'est possible ! repartit la Chauve-Souris... et c'est ce que nous verrons si Pierre Dufour la tire d'embarras.

Pendant ce temps, Camille, épouvantée, chan-

celante, et concentrant toutes ses forces pour ne pas tomber, regagnait péniblement la rue de l'Arcade. Le sang bourdonnait dans ses tempes ^ un nuage voilait ses yeux : elle se croyait conduite par quelqu'un, et elle allait machinalement devant elle. Elle n'avait pas voulu se laisser écraser par cette folle, par cette implacable ennemie, et elle s'était redressée sous les menaces; mais elle emportait ces menaces suspendues comme autant de flèches à sa poitrine, et son cœur saignait jusqu'à l'épuisement.

Victor était perdu, déshonoré ; mais ce n'était pas tout, et Sylvie avait eu de mystérieuses paroles. Qu'est-ce qui pouvait être plus terrible encore que ce vol, que cette perspective de scandale et d'infamie? Son mariage devait-il être ajourné? Pierre devait -il payer pour Victor? D'un autre côté, comment empêcher Pierre de réclamer le droit d'intervenir, de se mêler à ces questions d'honneur et d'argent? Elle sentait son amour froissé, meurtri, taché dans cette lutte, et son amour grandissait encore, comme si chaque blessure eût été le passage d'un aiguillon.

En arrivant à la maison, le premier mot de Camille fut pour demander si Victor était rentré.

— Pas encore, répondit madame Villiers. Le pauvre enfant redoute vos reproches, sans doute.

Pourvu que cette crainte-là ne le pousse pas à quelque folie !

— Des reproches ! je ne lui en ferai guère, soupira Camille. Je voudrais surtout causer avec lui...

Elle remonta dans sa chambre, et s'y enferma. La nuit était venue, Camille resta dans Tobscurite, dans ce deuil extérieur qui lui voilait les objets, qui lui cachait son bureau profané par le crime de son frère, la petite armoire où était enfermée sa couronne de mariée. Assise, les mains jointes, ne cherchant aucune idée, attendant une inspiration qu'elle ne sollicitait pas, elle demeura ainsi toute la soirée. De temps en temps une inquiétude, qui semblait détachée d'elle-même et qui paraissait veiller à côté d'elle, la secouait un peu. Alors, elle disait à mi-voix :

€ Victor n'est pas rentré, Victor ne rentre pas! »

Et elle retombait dans son accablement. Les heures s'écoulaient sans qu'elle eût conscience de la durée. Très-tard, presque dans la nuit, elle entendit le roulement d'une voiture qui s'arrêta à la porte en faisant vibrer les vitres.

€ C'est lui ! » dit-elle.

Et elle se leva tout à coup, réveillée, fortifiée, électrisée. Le cœur lui battait bien fort à la pen-

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sée de parler en juge à ce frère, qu'elle eût voulu envelopper de ses bras, attirer sur son cœur, et auquel la pauvre fille eût tout pardonné pour une parole de sincère amitié, pour un baiser vraiment fraternel. Elle écouta, et fut surprise de ne pas entendre fi'apper, même discrètement, à la grande porte.

€ Est-ce qu'il n'ose pas entrer? pensa-t-elle avec inquiétude. Il doit pourtant savoir que je ne suis pas bien terrible... Ce n'est pas lui... c'est quelqu'un de la maison... La voiture n'est pas repartie... elle attend... qu'attend -elle? »

Camille ouvrit sa petite fenêtre qui donnait, on se le rappelle, sous la voûte, d'entrée. Elle écouta. Il lui sembla alors qu'on faisait un léger bruit à la porte même de l'appartement. Etaitce Victor? Elle se pencha extérieurement, et he vit personne. Le bruit n'était pas extérieur, mais intérieur ; on ne cherchait pas à entrer, maïs à sortir.

« C'est ma mère^ sans doute ! pensa Camille. Elle est inquiète et veut ouvrir elle-même à l'enfant prodigue pour que je n'entende ni le retour, ni le pardon... Elle ne trouve pas la serrure... Je vais l'aider et lui dire que ce n'est pas Viaor.

Camille fut en deux bonds au bas de l'escalier : elle se dirigea à tâtons et parvint à l'anti-

chambre. Tout était dans une obscurité profonde.

— C'est vous, ma mère! demanda-t-elle en tendant la main.

On ne lui répondit pas ; mais, dans le brusque mouvement que fit, en se retournant, la personne surprise ainsi à la porte, Camille entendit le bruissement d'une robe de soie^ et sa main nue rencontra une main gantée.

— Ce n'est pas ma mère !

— Eh non ! puisque c'est moi, répondit la voix de Julie avec impatience.

— Toi ! . . . Que fais- tu là ?.. .

Julie garda le silence, et Camille l'entendit qui remuait avec une sorte de fureur les verrous, la serrure de la porte, sans parvenir à trouver le secret d'ouvrir.

— Si c'est à Victor que tu espérais ouvrir... ce n'est pas lui qui rentre, dit Camille avec douceur.

Julie eut un petit ricanement qui fit frissonner sa sœur.

— Où vas-tu? lui demanda celle-ci.

— Que t'importe? Je vais, comme toi, me promener pendant la nuit.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria Camille toute tremblante et sentant ses genoux fléchir. On

t^attend; il y a là, dans la voiture, quelqu^un qui vient te chercher.

— Quand cela serait, repartit Julie avec yiolence, oserais- tu bien m 'empêcher de faire ce que tu as fait?

— Moi?

Camille, en s'avançant pour enfermer sa sœur dans ses deux bras, heurta un petit paquet que celle-ci avait posé à terre.

— Julie, tu veux partir pour toujours? Tu nous abandonnes?

— Je vous débarrasse.

— Oh! non; cela n'est pas possible... ma sœur. . . Qui donc est là ? Quel est celui qui t'adtend ?

— C'est mon monsieur Pierre Dufour, à moi!

— Julie, ne raille pas, ne parle pas ainsi. Ne t'en va pas !

— Pourquoi donc ne m'en irais- je pas? Tu as fui quand tu étais petite, cela t'a porté bonheur : c'est un bon exemple que tu m'as donné.

— Non, répliqua Camille en se mettant presque à genoux, en essayant d'éloigner Julie de la porte de sortie; c'était un mauvais exemple. J'avais tort : il faut rester dans sa famille, près de

sa mère. Ne fais pas comme moi, je t'en conjure... Ma mère en mourrait... elle t'aime... toi !

— Laisse-moi, on m'attend! j'ai promis!

— Non ! non ! non ! reprit Camille en se relevant avec énergie. Je ne veux pas que tu te perdes; c'est bien assez de Victor.

— Me perdre ! es-tu folle ? Es-tu donc perdue pour avoir un fiancé ?

— Eh bien! jure-moi que l'homme qui t'attend veut faire de toi sa femme; jure-moi que tu as confiance dans son honneur, dans sa loyauté, comme j'ai confiance dans l'afifection sainte de Pierre Dufour, et je t'ouvre cette porte, et je vais avec toi, non pour te conduire à lui, mais pour le chercher et l'amener ici. Je lui dirai : « Mon frère », et ma mère recevra sa demande.

— Laisse-moi passer! répondit Julie en essayant de se dégager de l'étreinte de Camille.

— Réponds-moi !

— Veux- tu me laisser passer ?

Et Julie, de sa main nerveuse, écartait, en les meurtrissant presque, les bras de Camille.

— Pas avant que tu m'aies répondu !

— Je n'ai rien à te répondre. Je veux être libre comme tu l'as été.

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— Moi ! toujours moi ! Vous me jetez toujours au visage ce que j'ai fait. Mon Dieu! mon Dieu! j'ai donc bien mal agi? Julie, ma sœur, je t'aime... Embrasse-moi!... tiens! sens mes larmes. Tu peux me haïr, mais tu ne peux pas haïr ta mère, et c'est elle que tu vas désespérer.

— Elle ne mourra pas plus de ma ftiite que de la tienne.

— Ah ! c'est horrible ! je ne veux pas t'entendre ! je ne veux pas t'écouter. Tue-moi , marche-moi sur le corps, mais je ne te laisserai pas passer !

Et Camille, se sentant devenir folle, se roidissait contre la porte, les bras étendus, repoussant sa sœur. Julie ne se possédait plus : dans l'extravagance de sa colère, elle frappa Camille au visage, et elle était prête à engager une lutte corps à corps; l'obscurité profonde se faisait complice de ses instincts violents.

Camille, dont les forces si cruellement éprouvées menaçaient de faiblir, eut peur d'être vaincue dans cet assaut brutal. Elle avait jusque-là supplié, conjuré à vobc basse : elle changea de ton.

— Au secours ! au secours ! cria-t-elle d'une

voix désespérée. Ma mère ! on enlève votre fflle!

— Tais-toi ! tais-toi donc ! râlait Julie en essayant de lui mettre la main sur la bouche.

— Non! il faut qu'on vienne... on viendra! répondait Camille toute haletante.

Il sembla que madame Villiers s'était éveillée. Un fauteuil roula brusquement dans sa chambre, au-dessus de la tête des deux soeurs.

— Ah! on m'a entendu! soupira Camille, qui s'élança vers le petit escalier, au devant de sa mère.

Julie profita de ce mouvement, se jeta sur la serrure qu'elle parvint enfin à ouvrir; mais, comme elle entre-bâillait la porte, Camille revint vers elle et la retint par la robe,

— Julie! Julie! lui dit-elle en tombant à genoux et en se laissant traîner, ne pars pas ainsi, je t'en conjure!

— Non, tu ne m'empêcheras pas d'être heureuse, dit Julie qui la repoussa avec une sorte de rugissement.

Camille tomba à la renverse dans l'antichambre; sa tète heur calier de l'entre-; leur, voulut se bourdonnement

la fois, ouvrir des portes, s'éloigner une voiture : elle sentit un peu de fraîcheur sur le front, une grande chaleur à la nuque; elle entrevit vaguement une lueur qui descendait vers elle, et elle

s'évanouit.

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