CHAPITRE XVII
Quand elle revint à elle, Camille était couchée. Le jour, le faible jour qu'elle recevait par la voûte de la grande entrée éclairait sa chambre : elle se demanda comment elle était là ; elle voulut se souvenir. Tout était en ordre autour d'elle; une veilleuse, préparée pour la nuit à côté de quelques potions, était placée sur sa petite commode.
Elle porta la main à son front, et sentit un bandeau ; elle se rappela alors la blessure qu'elle s'était faite en tombant, la chaleur du sang répandu qui avait été sa dernière impression. Quelqu'un l'avait relevée, transportée là, pansée, veillée peut-être. Mais, en poussant un peu plus loin l'enquête, il lui sembla que sa blessure encore sensible, était moins douloureuse qu'elle
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ne devait Têtre ; son doigt, en touchant la plaie, acquit la preuve d'une cicatrice encore fraîche. Une grande faiblesse, la maigreur de ses mains, l'avertirent qu'elle avait souffert. Mais depuis combien de temps était-elle là ? Était-ce par jours ou par semaines qu'elle devait compter? Et, pendant cette absence de sa volonté, de sa sollicitude filiale, qu'était devenue sa mère, abandonnée par Julie, torturée par .Victor?
Sa première émotion était un remords d'avoir été retenue par la maladie si longtemps éloignée de sa tâche. Qui donc avait pu la suppléer? Elle voulut se lever; mais elle était trop faible; il lui fallait se résigner à attendre une explication de la première personne qui entrerait dans sa chambre. Quelle serait celle-là? Le cœur de Camille disait Pierre Dufour ; mais la raison, la convenance, lui défendaient de se laisser aller à cette supposition trop douce pour son amour. Il était invraisemblable que Pierre se fût installé dans l'appartement de madame Villiers, et eût imposé ses soins.
Camille, étonnée, regardait autour d'elle. L'harmonie extérieure a un conseil , une promesse, un augure. On prenait si bien soin de ranger tout, qu'on était sans doute en train de se ranger soi-même. Le malheur a son stig-
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mate; le désordre entraîne le désordre, et il semblait à Camille que tout devait être régulier, décent au moral, dans cette maison si régulièremem tenue, si décente d'aspect. L'espérance, douce et tiède comme une potion préparée par une main discrète, s'offrait à elle à mesure qu^elle regardait et qu'elle réfléchissait; et l'incertitude qui se montrait dans ses yeux n'avait plus d'alarmes. Elle attendait avec curiosité, mais avec le pressentiment d'une bonne nouvelle. Quand on ouvrit la porte doucement, en prenant garde de faire trop de bruit, Camille, qui avait reposé la tête sur son oreiller, ne se hâta pas de regarder, se demandant quel ami ancien ou nouveau allait lui sourire ?
On s'approcha du lit. C'était un pas de femme : une main chercha sa main sous les couvertures pour lui tâter le pouls. Camille n'y put tenir davantage : elle s'empara, aussi vivement qu'elle le pût, dans son état de faiblesse, de cette main caressante, la porta à ses lèvres et se retourna. La visiteuse, c'était Julie. Un flot de joie envahit et gonfla tout à coup la poitrine de la malade ; elle voulut rire, et deux larmes s'échappèrent de ses yeux.
— Ma sœur ! balbutia-t-elle charmée, enivrée de cette vision.
— Chut ! lui dit Julie; ne parle pas! 4ie te fatigue pas!
— C'est toi ! articula des lèvres, plutôt qu'elle ne le murmura réellement, la malade extasiée.
— Oui, c'est moi. Cela t 'étonne! Oh! il est arrivé bien d'autres choses qui t'étonneront davantage encore, et qu'on te racontera.
— Tout de suite! dit Camille en remuant^sa tête sur l'oreiller avec le mouvement de câlinerie et l'air de gourmandise d'un enfant.
— Non, répéta Julie avec un peu plus de fermeté, et en fronçant légèrement le sourcil.
Camille comprit que ce récit devait coûter quelques aveux humiliants à sa sœur ; elle n'insista pas. Ce léger nuage qui voila un instant le front de Julie ne lui déplut pas. Elle retrouvait sa compagne d'autrefois; c'était une preuve de réalité qui donnait de la consistance à tout ce qu'elle voyait.
— Comment te trouves-tu? demanda Julie après un petit silence.
— Assez bien , répondit Camille d'une voix qui suppliait, comme si elle eût voulu faire comprendre par là que sa guérison complète tenait au récit attendu.
-*— Tu nous as fait bien peur ! continua sa sœur d'un air de reproche assez aimable.
— J'^ai eu le délire, n'est-ce pas?
— Mais te voilà en convalescence^ reprit Julie, qui semblait n'avoir pas entendu la question.
Au même instant, on frappait légèrement à la porte.
— Peut-on entrer? demandait une voix que Camille reconnut aussitôt.
— Victor ! dit-elle avec un soubresaut de joie. Si elle eût osé, elle eût ajouté :
— Il n'est donc pas en prison!
Victor ouvrit et entra.
— J'ai entendu causer, et j'ai pensé que Camille allait mieux. Bonjour, grande sœur, dit-il en s'approchant du lit et en se penchant sur le front de la malade pour lui donner un baiser.
Camille le retint par un bras et le regarda dans les yeux avec un reste d'anxiété : Victor rougit légèrement et se mit à rire.
— Tout est sauvé, rien n'est perdu, pas même l'honneur ! Tu peux regarder dans ton pupitre... ton compte y est.
— Bien ; mais... là-bas?
— Puisque je te dis que tout est payé. . . Ah ! on ne m'y reprendra plus !
— Comment as-tu trouvé la somme nécessaire?
— Tu le sauras.
— Mai», je yeux le savoir à Tinstant !
Et Camille souriait à son frère, comme elle avait déjà souri à sa sœur pour obtenir une confidence.
— Il est défendu de parler, répliqua Victor.
— Qui vous a fait cette condition-là?... demanda la malade avec des yeux étincelants, et tremblant de s'évanouir, si on lui répondait par le nom qu'elle attendait.
— Parbleu!... celui qui t'a remplacée.
— Oh ! non, il ne m'a pas remplacée, dit Camille avec admiration : il a fait mieux que moi. Je m'y prenais mal... Que j'ai donc bien fait d'avoir la fièvre !
— Oui ; mais tu aurais tort de la reprendre maintenant. C'est inutile; tu retarderais les noces.
— Les noces! répéta Camille en regardant Julie... Je ne suis donc plus la seule?
— Tout le monde ^e marie, interrompit Victor en tournant sur ses talons. C'est un branle-bas général. L'église ne sera pas assez grande, et il faudra M. le maire et ses deux adjoints pour la besogne.
— Victor! Victor! si maman t'entendait!
Julie, tout en grondant, riait d'un rire qui
n'était pas dépourvu de méchanceté, mais que
Camille accepta comme la belle humeur d'une jeune fille mal élevée. D'ailleurs, la pauvre Camille, étourdie de ce qu'elle apprenait, ne comprenait pas le miracle qui, pendant sa maladie, avait si bien arrangé les choses. Pénétrée jusqu'au fond de l'âme d'une joie profonde à la pensée que son ami Pierre Dufour était le bon génie qui Tavait suppléée, Camille voulait croire aux apparences, et buvait comme un miel toutes ces paroles. Elle fut bientôt accablée de tant d'espérances, et réclama un peu de repos.
— Tu veux dormir? lui demanda Julie.
— Non.
Et Camille, que sa sœur ne devinait pas, n'osa répondre qu'elle voulait prier. On la laissa seule pour un quart d'heure, mais on lui promit de revenir avec d'autres surprises.
Victor et Julie oublièrent-ils leur promesse, Tavaient-ils faite avec la résolution de ne pas la tenir, ou bien furent-ils retenus? Toujours est-il qu'après un quart d'heure de recueillement, de béatitude, d'aspiration vers la santé, d'élan vers la force, Camille, à moitié guérie, commençait à trouver le temps long, quand madame Villiers entra dans la chambre. Elle aussi paraissait transformée. Une onction qui ne lui était pas ha bituelle assouplissait les plis de sa jolie bouche;
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ses mains aux ongles savamment aiguisés, qu^elle tenait ordinairement posées Tune sur l'autre devant sa taille, dans une attitude qui lui semblait la majesté même, ses mains étaient tendues par un geste maternel, comme si elles eussent eu quelque chose à donner. . . une caresse, un appui, une étreinte. Le visage, glacé depuis quelques années par le vernis d'un ennui décent, d'une préoccupation de bien-être, d'une ambition mesquine et piquante, le visage était épanoui. Une dilatation de tous les sens donnait l'espoir de voir sortir l'âme emprisonnée par eux. Toujours irréprochable dans sa mise, possédant cet art parisien, qui ne se transmet pas, d'utiliser les brimborions, et de faire de la misère un aspect de la mode, madame Villiers, sans avoir rien ajouté à sa toilette ordinaire que des manchettes neuves et qu'un col nouveau, paraissait ce jourlà d'une élégance raffinée. Camille, à qui rien de féminin n'était étranger, fit, en dehors de ses remarques morales, l'observation judicieuse qu'un bout de dentelle mis à propos opérait des prodiges. C'était à cela que se bornait, en sonune, le travestissement; la joie faisait le reste.
— Comment vas-tu, mon enfant? demanda madame Villiers en répétant, mais avec un bémol doucereux à la clef, la petite scène; de solli-
citude que Victor et Julie avaient déjà jouée.
— Je vais mieux^ je vais bien, ma mère! répondit Camille qui se sentait touchée comme par une main divine, à chacune de ces, bonnes paroles.
Madame Villiers voulut baiser délicatement la malade du bout de ses jolies lèvres, et sans friper son beau col neuf. Mais Camille, emportée par Tivresse, enlaça le cou de sa mère de ses deux bras, et l'attirant à elle, lui donna le baiser brûlant que son affection refoulée, méconnue, lui gardait depuis vingt ans.
— Prends garde ! prends donc garde ! lui disait avec un trémolo d'une justesse irréprochable la belle madame Villiers, tout en essayant de préserver son col, tu vas te faire mal ! On a défendu les émotions!
— Il faut donc me défendre de vivre et de guérir ! Je suis si heureuse, ma mère, heureuse sans comprendre !
— Tu seras heureuse maintenant comme tu le mérites, mon enfant ; tu n'auras plus besoin de travailler pour nous, et tu seras la femme de celui que j'aurai tant de joie à appeler mon fils.
Camille n'osait plus interroger; elle avait deviné précédemment, à l'embarras visible de son
frère et de sa sœur, que les explications lui viendraient plus tard par la bouche d'un autre, et elle aimait mieux attendre, pour avoir la joie de devoir davantage à Pierre Dufour, qui lui ferait ce récit. Madame Villiers ne paraissait pas plus disposée d'ailleurs que Victor et Julie à la mettre au courant : l'excellente mère avait assez à faire déjà de s'assurer si Camille ne s'exagérait pas la crise salutaire, si tout était bien rangé, si les prescriptions du médecin étaient suivies à la lettre.
— Le vrai docteur, murmura Camille dans une éclaircie des discours maternels, le vrai docteur, celui que j'attends, ne viendra donc pas !
— Il devrait être ici, ma chère enfant ! S'il tarde un peu, va, c'est qu'il s'occupe de toi.
— De nous, ma mère !
— De nous, je le veux bien; je ne lui marchande pas la reconnaissance.
Presque aussitôt le tintement de la sonnette de l'appartement fit tressaillir Camille.
— C'est lui, n'est-ce pas? demanda-t-elle en pâlissant.
— Ce doit être lui.
C'était, en effet, Pierre Dufour. A son entrée dans la chambre de la malade, il s'arrêta sur le seuil, muet, avide de voir, d'apprendre, et n!o-
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sant s'approcher. Camille, non par coquetterie, mais par prudence, pour ménager ses forces, avait la tête sur Toreiller : madame Villiers se tourna à demi vers le nouvel arrivant,
— Entrez ! entrez ! lui dit-elle , répondant à son interrogation muette; elle va mieux. Elle vous reconnaîtra comme elle nous a reconnus; le danger est passé,
— C'est bien vrai ? demanda Pierre à demivoix, en joignant les mains,
— Oui, c'est vrai ! ajouta Camille elle-même en tournant vers lui son visage illuminé comme par une aurore.
Pierre était le seul qui n'eût pas subi de métamorphose : il regardait Camille avec les mêmes regards doux et fins d'autrefois, et pourtant la malade trouva je ne sais quelle grâce nouvelle à la flamme sereine de ses yeux, dans lesquels son avenir se lisait maintenant sans nuage. Il n'était pas changé; mais l'atmosphère qui l'enveloppait s'était modifiée, et la mélancolie vague qui restait encore étendue sur son visage n'était plus que la conscience, et peut-être la science de la vie, sans llnquiétude de l'inconnu. Il s'approcha doucement du lit et s'agenouilla. Camille lui tendit une main qu'il couvrit de baisers, tandis que, par un geste familier qui empruntait à la
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sainteté de leur amour, à la gravité du moment une majesté maternelle, elle lui mit doucement Tautre main sur la tête, comme si elle le bénissait dans une caresse.
Ils furent quelques minutes sans échanger une parole, lui, les lèvres collées à cette main ; elle, savourant avec une volupté chaste le plaisir de s'appuyer sur cette tête adorée, dont la chevelure communiquait à ses doigts une électricité qui lui agitait le coeur par secousses délicates, en tempérant et en réglant la chaleur de ses veines.
Madame Villiers sortit sans que les deux amants l'entendissent se retirer. Ce ne fut que quand Pierre Dufour^ interrogé enfin par Camille et tendrement prié d'expliquer l'inexplicable, regardai autour de lui avant de commencer son récit, qu'il s'aperçut de la sortie de la mère de famille.
— J'aime mieux cela ! ne put-il s'empêcher de dire en souriant.
— Oh ! personne ne veut vous disputer la gloire de tout me raconter, repartit Camille. Victor, Julie, ma mère, quand je les ai interrogés sur ce qui se passe, m'ont toujours dit : < Plus tard! » et m'ont paru vous désigner comme l'Œdipe de cette énigme. Allons! ne me ^aites plus attendre. J'ai hâte de savoir que ce
rêve ne se dissipera pas... et de connaître les merveilles que vous avez faites.
— Je n'ai pas fait de merveilles, ma Camille bien-aimée; je vous ai obéi, voilà tout. Et même, pendant le sommeil de votre esprit, pendant cet abominable délire, qui a duré quinze grands Jours, j'ai pris conseil de vous, de vous seule.
— Menteur! dit doucement avec un sourire sublime de confusion et d'amour la malade toute ravie.
— Je ne mens pas. Votre petit mot, ce billet écrit à la hâte, et qui réclamait du pain pour la famille, me donnait charge d'âmes. J'ai accepté la tâche que vous m'imposiez, et vous allez voir si je l'ai remplie selon vos intentions.
— Vous l'avez dépassée. Je vous demandais le possible, vous avez fait l'impossible.
— Oh ! prenez garde ; ne me louez pas trop : vous verrez que nous avons eu un collaborateur.
— Mais d'abord, Pierre, dites-moi donc, car vous devez le savoir, ce qui s'est passé dans cette nuit fatale. Je ne me souviens que d'une chose, moi. . . de ma chute et de ce qui l'a précédée v mais après?
— Chère Camille, dans toutes les rédemptions humaines, il y a du sang innocent répandu. Une
goutte de ce précieux sang rachète toutes les fautes, et le seuil de cette maison est béni depuis que votre tête s'y est meurtrie.
— Oh ! ne raillez pas, et ne vous moquez pas de ma faiblesse !
— Je ne raille pas.
— Le dernier son que j'ai perçu, continua Camille impatiente d'être rassurée, c'était le bruit de la porte violemment repoussée. Julie prenait la fuite.
— Eh bien, non; Julie rentrait et vous secourait.
— Vraiment ! elle eut pitié de moi ! Elle m'aime donc?
— Oui, continua Pierre avec un mouvement des yeux qui décelait un peu d'ironie ; elle a eu pitié... et puis...
Et puis ?
' — Le temps dépensé dans votre altercation et par la difiSculté d'ouvrir la serrure avait fini par donner de l'impatience et de l'inquiétude au ravisseur, qui attendait à la porte dans une voiture. Il s'est lassé, à la fin, le bon jeune homme : on est si peu habitué, de nos jours, à ce métierlà! Et quand Julie, avec son paquet, s'est présentée à la porte cochère, elle a vu disparaître à l'angle de la rue le char qui emportait son ro*
man. . . La honte, la colère (elle m'a raconté tout cela) Tont saisie. Le dépit est une sorte de pudeur imparfaite, mais c'en est une. Elle a rougi d'elle-même, du don Juan qui trouvait le temps long, et, superbe, indignée, elle est rentrée bravement, et elle a aidé votre mère à vous transporter sur votre lit et à vous faire le premier pansement.
— El le ravisseur ?
— Julie va l'épouser.
— Comment ! elle l'aime ? elle lui pardonne ?
— Ah ! tout le monde, ma Camille, n'a pas nos préjugés, nos façons de comprendre la vie. Il faut savoir gré à chacun de son bon mouvement. C'en était un pour Julie de maudire le séducteur qui fuyait devant sa proie, et de se repentir par orgueil; c'en était un pour- ce jeune homme d'avoir peur de réussir, et de renoncer à l'enlèvement, dès que l'enlèvement offrait des difficultés. Quand je suis arrivé, au reçu de votre billet, et quand, vous voyant étendue, dans une sorte de léthargie sanglante, j'ai pris le droit d'interroger, de faire une enquête; j'ai vu que Julie ressentait autant de repentir et autant de douleur qu'un cœur comme le sien peut en contenir. J'ai été trouver son séducteur, c'est un artiste.
— Ah ! dit Camille, un de ceux qui venaient chez ma mère.
— Précisément. Un peintre d'avenir, assez habile à peindre, très-adroit à vendre ses tableaux. Il aime Julie, et puisque Julie a une dot...
— C'est nous qui la lui donnons? demanda Camille, avec un petit rire d'étonnement.
— C'est nous qui la lui faisons donner.
— Par qui ?
— Par celui qui a le droit de la donner.
— Qui donc ?
— C'est ce que vous allez savoir, mon amie, en m' écoutant un peu.
— Ils s'aiment? répéta Camille. Ils s'aimaient donc réellement, sérieusement, quand ils voulaient fuir ensemble? L'amour donne-t-il des conseils de trahison ?
— Tous les amours, ma chère Camille, ne ressemblent pas au nôtre. Mais ne calomniez pas celui de M. Humbert et de Julie : il est ce qu'il peut être, et il a eu un mérite, puisqu'il les a fajt hésiter et les a retenus au bord de l'abîme.
— Oui, mais il les avait entraînés d'abord. •— Oh! quant à l'entraînement, il a été un
conseil... une machination de quelqu'un.
— De Sylvie, n'est-ce pas? demanda Camille ayec un peu d'effroi.
Pierre inclina la tête.
— Je savais bien qu'elle était au fond de tout ce qui nous menace. Vous ne la désarmerez pas, celle-là.
— Peut-être est-ce déjà fait! répliqua Pierre Dufour.
— Vous ne me rassurez pas trop en me disant cela, mon ami. Dans la haine singulière de cette femme, il y a comme un désespoir de la tendresse. Pendant que vous êtes en train de sauver tout le monde, Pierre, ah ! si vous pouviez la sauver aussi !
Camille joignit les mains;. ses yeux rayonnaient d'une foi naïve, et ses lèvres entr'ouvertes laissaient passer un souffle d'amour qui remplissait de charité et de pardon l'atmosphère de cette petite chambre.
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