CHAPITRE XIX
La séparation de Sylvie et d'Ephraïm avait eu lieu dans la semaine qui précéda la convalescence, la guérison de Camille. En quittant le passage de rOpéra, Tancienne marchande à la toilette avait fait monter son père dans un fiacre.
— Où allons-nous î demanda le vieillard, dont rhébétement n'avait pas été dissipé par le séjour de Paris.
— N'ayez pas peur ! on ne vous reconduit pas chez vous , répliqua Sylvie en prenant place à côté de lui et après avoir donné une adresse au cocher.
— Chez nous ? mais nous en sortons.
— Pauvre vieux ! vous vous y faisiez à cette vie-là, n'est-ce pas ? Mais on ne veut pas que nous puissions la continuer -, on nous chasse.
— Qui donc nous chasse ? reprit le vieil hercule en levant le poing.
— Qui *donc nous garderait ? répondit sa fille. Ne sommes-nous pas des rebuts, vous, de la justice sociale, et moi de l'impunité ? Voilà ce qu'on fait des hommes quand on les corrige; voilà ce qu'on fait des femmes quand on ne les corrige pas. Si vous en aviez le courage, papa, nous irions nous jeter à la Seine.
— Nous tuer ! dit le vieillard avec une peur enfantine.
— Vous croyez qu'il vaut mieux tuer les autres. Cela dépend des goûts. Ah! je suis bien lasse de la vie !
— Où allons-nous ? répéta le vieil hercule un peu inquiet.
— Nous irons où Ton voudra de nous : en attendant, nous allons demander un cabinet au père Crochard. ,
— Crochard ? redit le vieillard comme un écho, sans comprendre ce que ce nom signifiait.
— Comment ! vous ne vous rappelez pas le cabaret où vous avez retrouvé votre fille ? Ah ! ce n'est pas bien.
— Oui, oui, le brûlot, je me souviens.
— Sans l'estomac pourtant, vous n'auriez pas la mémoire du cœur. Eh bier\! oui, c'est dans
ce cabaret, où l'on fait des brûlots si excellents, que je vous conduis. Vous y serez bien, n'est-ce pas ?
— J'y serai bien, dit le vieillard avec satisfaction.
Sylvie se rejeta dans le fond du fiacre, ne voulant pas continuer ce dialogue, qui s'ajoutait, comme une amertume suprême, à tout le fiel qu'elle avait déjà dans la poitrine. Quand la voiture s'arrêta rue de la Bienfaisance, devant le beau laurier-cerise, le vieil hercule dormait. La Chauve-Souris eut quelque peine à le faÎTe revenir à lui.
— Comme il sait dormir! se dit-elle. Est-ce que c'est au bagne qu'on apprend ce sommeillà ? Voilà qui ferait honte à bien des innocents !
Le père Crochard ne dissimula pas assez la contrariété que lui causait l'arrivée de Sylvie et de son père. Il voulait bien dopner à boire, mais il n'avait pas le droit de donner à coucher. Il est vrai qu'un bon bourgeois de Paris est toujours libre de. recevoir, pour un séjour plus ou moins long, les amis de province ou de la lune qui lui demandent l'hospitalité; et les époux Crochard, sans dépasser les termes de leur patente, avaient la faculté de traiter en amis mademoiselle Sylvie et son père.
Mais cette considération n'eût probablement pas déterminé M. Crochard, sans la pensée que M. Ephraïm pouvait lui savoir gré de cette faveur. Le petit homme était considéré comme Tagent d'une puissance souveraine par les cabaretiers et les logeurs. ^
Sylvie n'eut pas de peine à deviner l'embarras de ses hôtes,
— C'est de bonne amitié, n'est-ce pas, que vous nous recevez? leur dit-elle avec un rire strident. Mais c'est aussi pour du bon argent. Tenez, père Crochard, voilà de quoi arroser nos relations.
Et elle fit sonner quelques pièces d'argent dans sa poche. Cette musique, si faible qu'elle soit, est toujours de la musique, et les oreilles d'un cabaretier sont toujours musiciennes.
M. Crochard conduisit le vieillard et sa fille dans un cabinet que l'on divisa par moitié à l'aide d'un rideau, et qui fut pour quelques jours l'asile du nouvel Œdipe et de la nouvelle Antigone, soit dit sans offenser l'hercule, qui n'avait pas du moins commis tous les crimes de Laïus, s'il avait eu, comme celui-ci, les pieds gonflés.
Sylvie n'avait pas de projets. L'idée vague qui tournoyait dans sa tête de Chauve-Souris, qui battait de ses ailes les parois de son cerveau.
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c^était un désir de s'enfuir, de recommencer la vie errante , de satisfaire sans merci à sa nature de bohémienne , d'oublier dans l'agitation extérieure, dans la lutte contre la misère, Tâpre inquiétude qu'elle portait en elle. D'un autre côté, il n'était pas possible qu'elle se soumît à sa défaite et qu'elle se retirât vaincue; il lui fallait trouver une vengeance qui réussît, cette fois, et puis, après l'avoir accomplie, disparaître, fût-ce dans un abîme, dans im trou sanglant.
Quand elle apprit la maladie de Camille, elle se réjouit, ou elle crut se réjouir ; mais, au bout de deux ou trois jours, elle fut agitée; elle s'irrita de l'anéantissement dans lequel restait plongée sa victime, comme si le sort lui dérobait, à elle, des voluptés ; elle alla régulièrement aux nouvelles, et, en revenant de la rue de l'Arcade, elle se dit plus d'une fois :
— Ah ! je prierais bien pour qu'elle fût sauvée!
Le jour oii Camille, triomphant, à force de jeunesse, d'une fièvre qui devait la tuer, se reconnut et reconnut les autres, Sylvie, après un premier soupir d'allégement, revint à ses fureurs. Alors M. Crochard l'entendait aller, venir et rugir comme une lionne en cage. Son père l'interrogeait, et, pour se débarrasser des ques-
tions du vieillard , elle faisait monter de Teaude-vie, des liqueurs ; elle buvait sans s'enivrer, mais avec une rage de suicide, comme si le breuvage eût été du poison.
Un matin, elle rencontra M. Ephraïm qui était pâle, et qui devint blême en la regardant.
— Qu'est-ce que vous avez donc ? lui dit-elle. Il ne sut que répondre : il était épouvanté de
la physionomie sinistre de son ancienne associée.
— Est-ce que vous m'espionnez ? lui demanda Sylvie.
— Si vous vouliez revenir ! balbutia le pauvre homme. Vous paraissez souffrante.
— Ah ! je vous fais pitié !
— Sylvie, j'ai eu des torts... je n'en aurai plus... Revenez chez moi, je ne vous pose pas
de conditions.
— Est-ce que j'en accepterais ? Vous m'avez repoussée; c'est bien! Demain, ce sera le tour de M. Crochard, quand je n'aurai plus de quoi payer la consommation... Bah ! pourvu que je reste jusqu'à la noce !
— Sylvie! répéta M. Ephraïm qui mettait toute sa tendresse dans les supplications du geste et de la voix.
Mais Sylvie, impitoyable , s'éloigna avec une
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sorte de crânerie, le laissant tremblant, décontcnancé. Quand elle fut à quelque distance, Ephraïm passa sa main sur son front, et s'aperçut qu'il était tout en sueur.
— Il faut en finir, murmura-t-il à demi-voix, il faut en finir. Quel dommage ! si elle avait voulu ! . . .
Et croyant exhaler dans un soupir le dernier souffle d'une passion qui avait lutté assez longtemps contre son égoïsme, il se dirigea vers les
quais, absolument comme s'il eût voulu s'approcher de la préfecture de police. Mais, en route, il modifia brusquement son itinéraire, et, une demi-heure après ce changement de direction, il frappait à la porte de l'appartement que Pierre faisait meubler pour y recevoir bientôt sa femme. Ce qui passa dans cette visite resta un secret entre ces deux hommes , un secret pour tout le monde, mais non pour nous, qui le pénétrerons à travers les derniers incidents de cette véridiquc histoire.
La veille du jour fixé pour le mariage de Camille, les époux Crochard se consultèrent en se demandant si mademoiselle Sylvie n'était pas folle ou sur le point de le devenir. On l'avait entendue, pendant toute la nuit, sangloter, crier, frapper sur les minces cloisons du cabinet. Dès
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le matin, elle fît monter de Peau-de-vie, et, quand son père fut éveillé, elle le força à boire. Le vieil hercule se laissait faire ; il était habitué à obéir, et il se trouvait si bien de sa docilité ! .
Il avait repris des forces depuis la soirée où nous Tavons vu pour la première fois en tête àtête avec sa fille dans ce même cabaret. Le repos,, la bonne nourriture, les soins relatifs dont il était entouré , avaient réveillé l'énergie prête à s'éteindre et remis dans toutes les articulations du colosse une synovie qui rajeunissait les ressorts. Le cerveau lui-même fonctionnait moins imparfaitement, bien qu'il fût au service d'une seule idée, le désir de continuer toujours, indéfiniment, cette vie béate.
D'affection pour sa fille , de haine pour quelqu'un au monde, l'ancien forçat n'en ressentait point \ il jouissait de l'existence comme un enfant , et il eût défendu celle-ci comme une bête fauve.
Sylvie le regardait boire et souriait amèrement à cette volupté de l'ivresse, qui tenait lieu de tout sentiment dans la pensée de son père.
— J'ai été bien avisée de vouloir le prendre avec moi ! se disait-elle. Qu'est-ce que j'en ai fait? Qu'est-ce qu'il a retranché de mes douleurs ? Elle a raison , cette Camille ; aucun de-
voir ne m'est possible, à moi : ni femme, ni mère, ni fille; j'empoisonne tout, et tout m'empoisonne. Eh bien! puisque je suis vouée au mal, je veux au moins que le mal accompli montre tout le bien que j'aurais pu faire. Je leur donnerai peutêtre des regrets, des remords , par l'énormité de mon crime. ^
Sylvie se leva tout« droite, grandie par. une colère qui tendait tous ses muscles, et, appuyant sur son père ses yeux fixes, ardents, aiguisés comme des pointes de poignard, elle resta une minute immobile , faisant craquer les os de ses mains qu'elle crispait en les frottant, comme si déjà, dans le somnambulisme de sa rêverie, elle eût eu à essuyer la tache de lady Macbeth. Tout à coup, elle sortit de cette méditation, de cette lutte silencieuse.
— Dites donc, papa ! dit-^Ue d'une voix rauque, rapide, qu'est-ce que vous feriez à un homme qui voudrait vous renvoyer aux galères ?
L'hercule se dressa debout avec un effort si violent, qu'il ébranla le plancher et qu'il renversa presque la table sur laquelle il était appuyé.
— Je le tuerais !
— Vous n'oseriez pas !
— Je te dis que Je le tuerais, répéta Tancien forçat en agitant le poing et avec une conviction profonde.
— Eh bien ! il y a des gens qui vous cherchent, qui veulent vous dénoncer, qui pensent me causer de la peine en vous renvoyant là-ba». Est-ce que vous les laisserez faire ?
— Non.
— Si je vous montrais un de ces hommes ?
— Où est-il?
Le vieil hercule était effrayant en parlant ainsi. Sylvie s'arrêta, examina son père avec une attention plus profonde.
— Bah! continua-t-elle , toute cette colère s'évaporerait en route. Vous tremblez? allons , buvez donc encore; moi, je vais faire une petite emplette.
Sylvie quitta le cabinet , descendit en toute bâte et courut vers la rue du Rocher. Une demi-heure après, elle revenait lentement, le visage sombre , les yeux baissés , les bras croisés sur sa poitrine, comme si elle eût voulu empêcher le secret qu'elle portait en elle de s'échapper, de se répandre.
Pour la première fois, en s'arrêtant devant le cabaret de M . Crochard, elle s'aperçut que les murs étaient peints en rouge.
— Du sang ! murmura-t-elle, déjà !
Quand elle eut gravi les marches, elle se trouva en présence de M. Ephraïm, quiPattendait près du comptoir, le sourire sur les lèvres, avec une sorte de défi doucereux dans la physionomie.
— Vous... encore! dit-elle en se reculant et en resserrant ses bras; je n'ai pas le temps de causer. Nous n'avons plus rien à nous dire,.. Laissez-moi passer !
— Je n'ai qu'un mot d'explication à vous donner, répondit le mystérieux personnage.
— Oh ! je n'ai pas besoin qu'on m'explique les choses... je comprends tout. Laissez-moi passer!
— Où allez- vous?
— Je vais rejoindre le vieux.
— C'est inutile; il n'est plus en haut. Sylvie poussa un cri et bondit vers l'escalier.
En trois enjambées, elle fut au premier étage : le cabinet était vide. Elle redescendit comme un ouragan, et s'approchant d' Ephraïm :
— Pourquoi Pavez-vous fait pincer? Qu'est-ce qu'il vous faisait, cet homme ?
Ephraïm sourit du même sourire qui avait accueilli Camille dans sa boutique.
— Ah ! dit Svlvie en secouant la tête... Ah !
je comprends : vous m'avez devinée... vous êtes habile !
— Il n'y avait pas grand mérite à supposer que vous vous feriez de lui une arme!
— Et vous m'avez désarmée, croyez-vous ?
— Un peu , mais pas assez peut-être.
— Pas assez! vous avez raison, car, avec cela, je puis toujours trouver le cœur d'un lâche !
En même temps, Sylvie, dégageant ses mains du châle qui le recouvrait, montrait un couteau qu'elle venait d'acheter. Ephraïm sourit encore, ce qui effraya presque Sylvie.
— Vous avez trop d'orgueil pour vous venger ainsi du bien que l'on vous fait.
— Ah ! vous croyez que c'est un bienfait de me reprendre ce pauvre vieux que j'essayais d'aimer, et de le renvoyer dans vos prisons, dans vos galères !
— Votre père ne retournera pas au bagne ; il est en route pour une maison où, désormais, nul besoin de vengeance ne viendra troubler son bien-être. M. Pierre Dufour lui a trouvé à la campagne un asile à l'abri de toute tentation mauvaise. Votre père s'est laissé faire; vous l'aviez préparé à la docilité. Il ne veut que le repos : vous le lui faisiez trop vaguement entre-
voir; nous le lui avons si distinctement montré, qu'il nous a écoutés et suivis.
— Je veux qu'on me le rende ! dit Sylvie d'un ton farouche.
— Pour quoi faire? Pour Taimer? C'est un singulier amour que le vôtre ! Vous l'envoyiez à l'échafaud. Pour être aimée? Que vous importe la reconnaissance de ce vieillard égoïste qui n'est pas un père , mais un enfant ? Ah ! si vous le vouliez ! . . . Toute terrible , toute menaçante que vous êtes, eh bien! Sylvie... je vous aimerais, je ferais de vous ma femme !
Il semblait que la malheureuse, dont nous connaissons le caractère violent et les dispositions, dût repousser avec éclat cette proposition dernière, faite par un homme qu'elle haïssait presque et qui avait tendu un piège à sa vengeance. Mais, dans ce moment suprême, sur le bord de l'abîme , l'âme de Sylvie, tout effarée, s'arrêta, se retourna et écouta avec une sorte d'attention sérieuse. On eût dit qu'elle se demandait s'il n'y avait pas pour elle, en dehors de ses chimères, de ses absurdes colères, un bonheur, un repos possible.
— C'est donc cela l'amour? répondit^elle. Vous m'aimeriez encore ? .
— Toujours; j'ai voulu me venger de vous,
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et je n'ai pas pu , dit Ephraïm dont les yeux s'humectèrent d'une larme.
— Alors, vous n'aimez pas, si vous ne savez pas haïr. Puisque mon père est garanti, c'est bien ; je n'ai que moi à perdre, et, à moins que vous ne me garrottiez, que vous ne m'emportiez de force, je ferai seule ce que je n'ai pas pu faire faire. Adieu, Ephraïm ! je ne veux pas être votre femme; c'est la seule preuve de reconnaissance que je puisse vous donner. D'ailleurs, je vous compromettrais. Adieu !
— Vous me faites trembler, Sylvie. Vous ne sortirez pas !
Ephraïm tremblait, en effet; le mot était dit dans toute sa rigoureuse exactitude. Mais Sylvie brandit son couteau.
— Je vous dis que je sortirai ! dit-elle d'une voix qui s'imposait : je veux sortir !
Et, à mesure qu'elle s'avançait, Ephraïm reculait devant elle. Elle fut bientôt à Ja porte du cabaret. Avant d'en descendre, du haut des marches, elle jeta au loin sur Paris en plein jour un, regard analogue à celui que nous lui avons vu jeter sur Paris endormi. Mais, cette fois, s'il y avait encore du dépit, il n'y avait plus d'espérance dans l'éclair plein de fièvre et de haine qui jaillit de la profondeur de ses yeux. Elle descen-
dit, s'arrêta étourdie, cherchant sa route, puis elle se mit à marcher. Ephraïm là suivait.
— Où va-t-elle ? où va-t-elle ? se demandait-il avec terreur.
Il était tenté de faire signe aux sergents de ville qu'il rencontrait, de leur ordonner, en vertu de cet oeil mystérieux que la police imprime sur les cartes de ses agents, d'arrêter cette femme qui marchait comme une folle, et qui semblait aller vers un crime. Ephraïm subissait une torture affreuse qui s'augmenta quand il s'aperçut que Sylvie prenait le chemin de la rue de l'Arcade.