‹ La cocarde clancheChapitre 6 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Mon père, vous le savez, était d^une famille d'artisans. J'ai encore un cousin dans une cave de la rue du Bois. Mais avec un esprit inculte il possédait une volonté inflexible, un esprit juste, rintelligence de ce qui est bien. Il avait Tambition de devenir bourgeois, il le fut ; il voulait que, continuant l'ascension, je devinsse le savant et le penseur qu'il regrettait de n'être pas, et je vous jure qu'il n'a rien négligé pour cela. Mais, en même temps qu'il s'efforçait de me faire donner l'instruction pour me rendre apte à toutes choses, mpn père me communiquait son désintéressement des fonctions salariée et sa fidélité à des principes cjui dçvaient

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faire de moi... ce que je suis devenu ou plutôt ce que je suis resté, un homme sans fonction précise, un homme d'opposition perpétuelle, qui n'aura peut-être pas même son plein contentement, sous le gouvernement de son goût.

Le papa Cerbonnet, que vous avez vu dans son extrême vieillesse, vous faisait rire avec ses bas chinés et sa petite queue ; mais ce bonhomme grotesque m'eut pris par la main pour me conduire sans trembler au gouffre, le jour où la patrie en danger eût réclamé le sacrifice de ma vie. Il m'aimait tendrement; il avait une façon de me regarder, en se frottant les mains, qui était le comble de son admiration. J'ai peu connu ma mère : j'étais encore enfant quand elle est morte. Elle n'eut donc aucune influence sur mon caractère. Je fus pétri tout entier par les mains du papa Cerbonnet.

Je suis né en 1789, avec la Révolution. A cinq ans, j'allais dans les clubs; mon père m'y conduisait comme à une école d'éloquence. Heureusement, je m'endormais sur ses genoux ou sur son épaule, et il pouvait veiller sur mon sommeil, tout en votant des motions. Ma mère était d'Arcis, et mon père, qui avait vu deux ou trois fois Danton dans son pays, fit le voyage de Paris tout exprès pour aller l'applaudir à la Convention. C'étaient 'là ses états de service. Influent parmi les artisans, estimé parmi les bourgeois, mon père était véritablement quelque

chose dans Troyes, parce qu'il s'appliquait à être quelqu'un, ou, pour mieux dire, parce qu'il était naïvement un caractère.

Dès que j'eus fini mes études, je l'aidai dans son commerce. Ce n'était pas précisément pour cela que j'avais étudié le latin, comme on l'étudiait alors, et le grec, comme on faisait semblant de l'étudier ; mais mon père me gardait près de lui comme un miroir où, de temps en temps, il mirait sa paternité et aussi sa conscience.

Quand, la grande boutique fermée, une chandelle allumée sur la table, nous nous trouvions seuls, l'hiver, assis l'un devant l'autre, au coin du feu, papa Cerbonnet se frottait les mains et me disait, en passant sa jambe droite sur sa jambe gauche :

— Lis-moi donc quelque chose !

Et je me lisais alors à haute voix ce que je désirais connaître. Dès la troisième ligne, mon auditeur s'endormait. Je lui rendais avec piété les soirées de doux repos et les rêves bercés par l'éloquence,, qu'il m'avait procurés au club, quand j'étais enfant.

Cette vieille maison que vous avez connue si sombre, si triste, avait cependant un éclair, un rayon de soleil, une figure souriante qui se mêlait à notre existence , comme cette petite fille habillée d'or qui étale sa clarté entre les graves bourgeois de la Ronde de nuit de Rembrandt,

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La première émotion tendre de ma vie, se détachant de rinstinct, date de Page où je commençais à aller au club , c'est-à-dire de cinq ans. Un matin, mon père m'éveilla dans mon petit berceau, et me dit, en plaçant à côté de moi un paquet que je pris pour une poupée et qui se mit à crier :

— Allons ! embrasse ta sœur.

J'obéis. Je fis sonner un gros baiser sur les joues de la petite fille qui se fâcha tout à fait, et je fus ravi d'avoir donné une caresse à un être plus faible que moi, ou bien peut-être de l'avoir fait crier. Quand je fus habillé, mon père mé dit joyeusement :

— Nous faisons un grand voyage aujourd'hui; nous allons conduire la petite sœur en nourrice.

Je fus désolé qu'on m'emportât si vite ma poupée, mais je fus enchanté d'aller en voiture. Nous partîmes dans une carriole avec la servante qui berçait la petite fille, la faisait boire à l'aide d'une fiole et qui chanta tout le long de la route. Ma mère, que je perdis seulement six mois après, ne fut pas du voyage; elle resta pour garder la boutique. Cette petite sœur, qui n'était pas sa fille, l'étonnait plus que moi ; mais mon père ne voulut donner aucune explication im-médiate : il défendît même de la manière la plus absolue de parler à qui que ce fut de cet accroissement de famille. L'enfant avait à peine quel-*

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ques mois', on l'enveloppa d'un manteau pour la cacher aux voisins, très-surpris de nous voir monter en carriole.

Nous voyageâmes une grande partie de la journée. Dans ce temps-là, les chevaux allaient moins vite qu'à présent : ils n'avaient pas l'émulation des chemins de fer. Nous arrivâmes pour dîner, dans un village. Un vieillard, habillé de noir, qui paraissait une grande connaissance de mon père, nous reçut à bras ouverts.

— C'est ici que demeure la nourrice ? demandai-je.

— La voilà ! répondit mon père en riant trèsfort.

Le lendemain, nous revînmes à Troyes. La servante rapportait des œufs, du beurre, des pommes et un poulet vivant qui me fit oublier ma sœur.

Je n'ai pas, mon ami, à tenir en éveil votre curiosité, ni à graduer mes eifets dramatiques. Ceci n'est point uii conte; vous saurez donc tout de suite ce que je n'appris que plus tard.

Un de nos compatriotes, un voisin, je puis dire un ami de mon père, bien qu'il appartînt à l'une des plus anciennes familles du pays, M. Jacques Gouault (i), avait émigré, et c'é-

(i) Ce roman ne touchera pas seulement à l'histoire da 1814 par les événements politiques et militaires qui accom* pagnèrent et précipitèrent la chute de Napoléon. U met aussi

tait lui qui, au péril de sa vie, était revenu tout à coup furtivement dans Troyes, et avait frappé une nuit à notre porte en disant :

— Cerbonnet, voici Penfant de ma sœur. La mère est morte : quant au père, il est vivant, mais je le tuerai, à moins qu'il ne me tue. Gardez Porpheline; je ne veux pas qu'elle soit exposée a rester seule sur la terre d'exil. Je vous la confie; élevez-la. Peut-être reviendrai-je un jour; vous me la rendrez : mais si je meurs sans la revoir, faites-en votre fille. Je ne vous pose qu'une condition, et comme je vous sais incapable de faiblir dans l'acconiplissement d'un serment, je me fierai à la foi jurée. Promettez-moi de lui donner des sentiments de chrétienne et de royaliste. Je sais que vous croyez un peu plus à l'Etre suprême de M. de Robespierre qu'à Notre Seigneur Jésus-Christ, et à la carmagnole qu'à la royauté. C'est donc un sacrifice d'opinion que je vous impose. Voulez-vous l'accepter ?

en scène^ sous leur nom véritable et quelquefois sous des pseudonymes, des individualités historiques.

Voici l'acte de naissance de M. Jacques Gouault, relevé à l'état civil de Troyes :

« 20 juin lySg.

« Jacques, fils de M. Eustache-Nicolas Gouault, ancien échevin de cette ville, et de madame Marie-Catherine Jeansont ses père et mère, est né et a été baptisé aujourd'huy. Le parrain, M. Jacques Gouault, ancien échevin, la marraine, madame Anne-Catherine Gouault, épouse de M. Louis Flobert, président trésorier de France, qui ont signé, etc., etc. «

— J'accepte tout, répondit gaiement mon père, qui riait quand il avait envie de pleurer. On fera de la petite citoyenne une petite aristocrate ; mais, à votre tour, écoutez-moi. Si Tcnfant me restait pour compte, je serais bien embarrassé d'une dévote et d'une royaliste. J'aurais fait là du linge trop blanc pour mes vieux jours.

— Si l'enfant vous reste, reprit M. Gouault avec mélancolie, chargez votre fils, qui sera son aîné et qui nous survivra, de lui donner dans vingt ans les principes qu'un honnête honmie pourra désirer alors dans une honnête femme. Et maintenant, adieu, je ne veux pas que vos jacobins me mettent en prison; j'ai une tâche à remplir.

La tâche dont parlait M . Gouault, c'était sa vengeance. Quand il habitait Troyes, quelques années avant la Révolution, il avait intercepté un jour un billet adressé à sa sœur, presque une enfant. Le signataire du billet était un officier. M. Gouault alla le provoquer.

— A quel régimentappartenez-vous? demanda dédaigneusement le séducteur de garnison. Je ne me bats pas avec un bourgeois.

M. Gouault sollicita immédiatement du service dans la gendarmerie du roi. Au bout de quelques mois, il revint à son adversaire. Celui-ci accepta le duel; mais, à la première passe, l'épée de M. Gouault fut brisée.

— Vous n'êtes pas assez fort, lui dit insolemment Tofficier.

— (^est vrai, répondit M. Gouault avec beaucoup de sang-froid ; je reviendrai.

Mais les circonstances, la Révolution, Témigration rendirent pendant plusieurs années toute rencontre impossible. L'officier était hors de France.

M. Gouault émigra un des premiers : la haine Pavait rendu militaire. Il servit dans la. légion de Mirabeau, dans le régiment d'Enghien. Il chercha son ennemi, Tépée à la main ; mais une ironie cruelle les séparait. Quand enfin ils se retrouvèrent face à face, quelqu'un se jeta entre eux deux : la propre sœur de M. Gouault, laissée seule à Coblentz, sous la garde de sa bellesœur, pendant que son frère était en expédition avec l'armée des princes. Mademoiselle Gouault avait fait la rencontre de l'officier en question. Elle n'était plus une enfant ; elle avait la liberté que lui permettaient son âge et la position précaire dans laquelle l'émigration l'avait mise. Elle écouta, elle crut des paroles auxquelles le ressentiment donnait une éloquence plus âpre que l'amour : madame Gouault, sa belle-sœur, jeune femme étourdie, était incapable de la surveiller, de la conseiller. Bref, elle fut séduite, et quand son firère revint, il était trop tard pour empêcher la honte. Aurait-il eu le courage de renoncer à sa vengeance pour épargner des regrets à sa

sœur? Moi, qui Pai bien connu, je crois qu'il serait plutôt mort étouffé par la colère et son or* gueil.

Il savait attendre en tout cas, et il attendit. Sa sœur mourut en devenant mère. Quand l'enfant eut quelque mois, il partit, vint la déposer entre les mains de mon père et retourna ensuite à son œuvre. Cette fois, il eut une lame solide, une main prompte, un bras ferme, et sa vengeance ne lui échappa plus. L'officier tué, M. Gouault resta soldat, et quelque temps après ce duel, il reçut des princes la croix de Saint- Louis.

Mon père n'avait pas été longtemps à délibérer avec lui-même sur la meilleure façon de remplir la promesse faite à M. Gouault. Il s'était souvenu tout à coup d'un curé de village que sa bonhomie avait fait respecter pendant la Terreur, d^un ancien minime de l'école de Brienne, établi à une lieue de cette ville, à Maizières.

— Nous trouverons bien une bonne femme pour élever l'enfant, et je parie que le père Henriot n'a pas oublié ses patenôtres depuis qu'il les dit moins*

Sur cette réflexion, mon père avait commandé la carriole. L'enfant d'un émigré pouvait être un cadeau embarrassant, même pour un citoyen aussi bien noté que M. Cerbonnet. Il tenait beaucoup à ne pas laisser divulguer tout de suite le petit service qu'il rendait à M. Gouault.

Le curé de Maizières, qui n'était plus guère curé, qui n'était plus minime, et qui avait cessé de cultiver les mathématiques enseignées autrefois par lui, était un brave homme, et cela suffisait.

— Vous voilà, Brutus ! dit-il à mon père qu'il connaissait pour lui avoir vendu du chanvre et pour lui avoir acheté de la toile. Est-ce que vous êtes en mission?

— En mission secrète.

— Alors, il ne faut pas que votre cheval entende ; il n'aurait qu'à nous dénoncer. Mettonsle à l'écurie.

L'écurie du père Henriot était naturellement chez un voisin, comme son foin était chez un autre. On trouva une femme pour se charger de la petite fille. On régla le prix, et il fut convenu que nous viendrions tous les mois visiter Valentine : c'était lé nom qu'elle avait reçu au baptême, en Allemagne. Quant au catéchisme, le père Henriot demanda en riant à ne pas commencer tout de suite les leçons.

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