‹ La cocarde clancheChapitre 7 sur 53 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Voilà, mon ami, le rayon, la lumière dont je vous parlais. Je me souvins toujours de ce gros baiser donné à cette petite sœur venue du ciel. Aller à Maizières, c'était la grande récompense. Oh ! les beaux voyages ! On montait les côtes à pied ; on s'arrêtait à moitié chemin pour déjeuner, pour dîner, quelquefois pour coucher; huit heures pour faire les huit lieues ! Je me rappelle les grands lits de l'auberge de Piney où mon père faisait halte, quand on avait quitté Troyes un peu tard. C'était toujours la même carriole, le même cheval. Il aimait aussi le voyage, le pauvre animal, car il se mettait à trotter plus vite, dès qu'il humait les senteurs des bois environnant Maizières. Je m'imaginais qu'il comprenait mes impatiences et qu'il se disait :

— Voilà un petit garçon bien gentil qui va voir sa petite sœur; hâtons-nous de les réunir. C'était ordinairement le samedi que nous partions, après le marché, quand celui-ci avait beau-

coup occupé mon père. Nous passions le dimanche à la campagne et nous revenions le lundi matin.

Valentine s'épanouissait comme une fleur d'églantier. Quand elle eut trois ans, mon père la ramena à Troyes. L'abbé Henriot jeta les hauts cris.

— Et son catéchisme ! s'écria-t-il.

— On a rouvert les églises, répondit mon père.

— Cerbonnet, vous êtes un égoïste.

— Et vous, curé, un ingrat ; je vous l'ai laissée trois ans.

La vérité, c'est que tous les deux tenaient à l'orpheline. Je crois volontiers à des charmes naturels. Il y a des êtres qui ont toujours été aimés de tout le monde depuis leur naissance; il y en a d'autres qu'une fatalité déshérite de sympathie. Valentine avait été douée du bon génie. Elle ouvrait les cœurs et y pénétrait comme une grâce d'en haut. La brave femme qui s'en était chargée voulut l'accompagner jusqu'à Troyes; l'abbé Henriot prétexta je ne sais quelle affaire sur la route pour monter dans la carriole. Moi, j'avais huit ans, et le cœur me battait bien fort. Si l'on m'eût laissé faire, j'eusse donné toutes les minutes à ma petite sœur, sur la même joue, le même baiser que celui qu'elle avait reçu le matin de sa première apparition.

Ce fut un événement dans le quartier que l'ar-

rivée de la carriole, avec la petite fille placée sur le devant, battant des mains, La servante de mon père avait d'ailleurs annoncé ce retour. Les indiscrétions n'étaient plus si redoutables. Les lois contre les émigrés étaient fort adoucies. M. Gouault appartenait à une famille aimée. Quand le bruit se répandit que le citoyen Cerbonnet avait pris soin d'une nièce de Témigré, on vint de toutes parts à la boutique pour la voir, pour Tadmirer. L'histoire de sa mère n'était pas exactement connue. Mon père racontait que les parents éts^ient morts et que l'oncle, craignant les hasards de l'exil, lui avait confié l'orpheline. La chère petite créature devint une sorte d'enseigne vivante. On allait acheter de la toile à La mie de Vémîgréy et je puis même vous avouer une finesse de mon père; les jours de grand marché, il commandait à la servante de promener l'enfant sur le seuil de la porte, de la laisser voir, de la montrer.

— Cela fait venir la pratique, disait l'excellent homme.

Tout le monde voulait que Talentine fut une bénédiction ; moi, j'étais fier comme si l'on m'eût confié la garde de la Belle au bois dormant. Je crois bien que je grandis plus vite dans ces années-là, par l'impatience que j'avais de grandir. Ce n'était pas assez pour mes besoins de protection qu'une différence de cinq ans; j'aurais voulu être un homme pendant que Valentine était toute

petite, sauf à redescendre plus tard à son âge.

Ne vous moquez pas de moi, mon ami. Plus je vieillis, plus ces souvenirs de mon enfance deviennent nets et. distincts. Je les vois, comme ces paysages en miniature qui se découpent sur un fond d'azur éblouissant, au fond d'une boîte d'optique. N'avez-vous jamais souhaité d'être tout à coup un de ces petits êtres presque imperceptibles qui se promènent dans cette nature de pygmées? Ce souhait vous viendra en vieillissant. Vous êtes trop jeune pour aimer votre jeunesse.

Valentine installée dans la maison fut la gerbe de fleurs et la gerbe de feu de notre existence. Mon père, fidèle à la promesse qu'il avait donnée, s'appliqua à ne jamais laisser prononcer devant elle, même quand elle était tout enfant, un mot qui fût une injure ou un démenti, ou simplement un correctif des idées imposées par l'oncle Gouault.

Il ne remettait à aucun autre le soin de la conduire à l'église, quand les églises furent rouvertes. C'était un grand sujet d'étonnement que devoir l'ancien admirateur de Danton assidu

aux offices.

— Eh bien ! compère, quand ferez-vous vos pâques? lui demandaient quelquefois des marchands de la rue Notre-Dame, lorsqu'il se rendait à l'église Saint-Jean.

— Je n'ai pas promis cela, répondait gravement mon père.

Mais il avait promis de donner à Valentine des sentiments religieux et royalistes. Pour la religion, il se tirait d'affaire; Tarticle royauté Tembarrassait davantage.

Un jour que j'étudiais dans la boutique, mon père s'approcha de moi.

— Est-ce que tu ne pourrais pas me trouver dans tes bouquins, me dit-il, quelque chose sur les tyrans?

— Voilà l'histoire romaine, répondis-je.

— On y parle des rois ?

— Certainement.

— En dit-on un peu de bien?

— De quelques-uns, assurément.

— Eh bien ! tu lui liras, à elle, ce qu'on dît de ceux-là, et à moi, tu liras ce qu'on dit des autres.

Numa Pompilius fut le premier souverain qui reçut l'hommage de la foi royaliste de Valentine.

J'abrège ces souvenirs; je passe sur ces années qui m'arrêteraient des journées entières. Valentine prenait peu à peu toute notre existence. Elle savait qu'elle était orpheline; qu'elle n'avait plus au monde qu'un oncle, parti, errant, dont nous étions sans nouvelles et qui pouvait revenir ; mais, à mesure que son esprit s'ouvrait et que son cœur s'emplissait, elle se fortifiait

dans la pensée que cet oncle n^avait plus aucun droit, que nous étions sa seule famille, et elle s'attachait à nous de toute Tardeur de sa tendresse ingénue.

Quel trio nous faisions! Nous allions de temps en temps passer un jour ou deux à Maîzières. L'abbé Henriot devenait un personnage dans son canton. Il avait été le professeur de Bonaparte à récole de Brienne, et ce souvenir grandissant, s'exaltant, avec la fortune de Pécolier, transformait peu à peu l'ancien minime.

Valentine fit sa première communion dans l'église de Maizières, le jour même où M. le curé entonna pour la première fois le Domine, sal^ vum fac imper atorem. Quelle fête pour tout le monde, pour mon père surtout qui ne comprenait pas le latin et qui, d'ailleurs, eût laissé chanter des hymnes à tous les rois de la terre, pourvu qu'on ne le dérangeât pas de l'extase dans laquelle il contemplait sa fille ! Ce jour-là, pendant la messe, dans cette église de village, en face de l'autel paré de fleurs, sous un rayon de soleil traversant les précieux vitraux dont les ogives de Maizières sont ornées, troublé par les chants, enivré par l'encens, exalté par la voix de son cœur qui le récompensait d'avoir si bien rempli sa tâche, mon père joignit les mains et je l'entendis qui murmurait avçç fçryeur ;

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Descends, ô liberté^ fille de la nature! Le peuple a reconquis son pouvoir immortel ; Sur les pompeux débris de Tantique imposture Ses mains relèvent ton autel.

il priait, dans son ignorance d^une autre prière, avec les vers composés par Chénier pour rinauguration du culte de la déesse Raison.

Cette journée fut la dernière de ma vie qui ait eu de réclat sans nuage, de la joie sans sacrifice, de Tamour pur sans pressentiment. Le ciel était en fête comme la terre ; le bois de Maizières embaumait. Nous y fûmes nous promener, courir. Le lendemain, avant de reprendre la route de Troyes, nous nous arrêtâmes à Brienne. Le curé Henriot avait absolument voulu nous montrer ce qui restait de Pécole où Pempereur avait étudié, et où lui-même avait professé. Puis, ce pèlerinage accompli, par condescendance pour l'orgueil du minime, nous allâmes nous ébattre tous dans le parc du château.

Les maîtres étaient revenus, les désastres de la Révolution étaient réparés, et la piété des souvenirs s'attestait dans certains endroits par des monuments neufs d'un goût équivoque qui éveillèrent dans Tesprit de Valentine son premier jugement. Ce jour-là, la chère enfant avait Pâme trop agrandie pour n'être pas infaillible et pour n'avoir pas la divination du beau, après la joie si complète de sa reconnaissance^ de son affçç'^ pon, de toutes $çs piétés.

La comtesse de Loménie de Brienne, veuve du ministre de Louis XVI, avait fait construire, dans un des bosquets voisins du château, une grotte, une sorte de chapelle païenne, à la mémoire de son époux. La statue du lieutenant gérai des armées du roi était assise devant une table chargée de papiers; elle tenait une plume à la main, et, pour que l'évocation fût plus saisissante, la tête et les mains de l'illustre personnage étaient en cire. Il ne manquait vraiment que la parole à ce spectre naïf; mais Fauteur de cet ingénieux mausolée avouait sincèrement qu'elle lui manquait, car on lisait sur le mur, au-dessus de la perruque de M. de Loménie : « Il ne me répond pas, mais j'espère qu'il m^entend. »

Valentine s'arrêta interdite, curieuse, provoquée, devant ce monument. L'abbé Henriot, qui en voulait à la Révolution et qui avait connu M. de Brienne, raconta avec indignation la catastrophe que cette grotte voulait perpétuer.

— C'est un tombeau ! dit Valentine avec étonnement.

Elle allait s^agenouiller et réciter une prière ; mais quelque chose de plus fort que l'obligation d'honorer les morts se révolta tout à coup en elle, et la fit se redresser, se reculer. Ses yeux, ses beaux yeux bleus, noyés depuis la veille dans l'extase, prirent une expression d'ironie ou de

révolte fort extraordinaire dans le regard d'un enfent.

— Non, non, dit-elle, le mort n'est pas là; il est avec Dieu, n'est-ce pas, monsieur le curé F C'est pour faire peur qu'on a mis cela dans le parc; mais je n'ai pas peur.

Elle releva la tête, regarda le ciel que. des oiseaux traversaient avec de petits Cris, et il me sembla qu'un rayon montait de ses lèvres vers la lumière pour s'y confondre. Cette petite fille traversait la mort et la vie par la pensée. L'idéal la soulevait de terre.

Elle passa dédaigneuse devant la grotte que le père Henriot admira encore pendant une mi* nute.

Je n'étais qu'un adolescent, la veille encore un enfant; mais je me sentis presque un homme à l'admiration qui m'envahit .

Depuis ce jour, mon ami, j'aimai réellement, si le désir des effusions de l'esprit n'est pas supérieur à l'amour. Je savais que l'horizon de ce monde ne suffisait plus à Valentine, et je trouvais une joie profonde, secrète, à imaginer des espaces dans lesquels je pourrais m'élancer avec elle. J'aurais voulu voyager; je rêvais de grandes lectures. Mon cœur, dans un élan chaste, s'emparait de tout ce qui n'était pas l'enveloppe fragile de cette âme. Je ne voulais pas savoir si cette enfant était belle. Admirer ses cheveux blonds, ses yeux bleus, tout le charme de sa pe-

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tite personne, c'eût été de l'inceste; maïs Tavais le droit de m'associer aux délicatesses de pensée de la petite amie que j'appelais ma sœur*

J'avais le droit! Pauvre enfant que j'étais moi-même! et combien ce bonheur, quoiqu'il cherchât sa force au delà de la terre, était incertain, fugitif, exposé !

Pardonnez-moi ces détails sur lesquels je ne reviendrai plus. Cette heure de vision sur la montagne de Brienne fut à peu près tout le poëme de ma jeunesse, tout le printemps de ma vie.

Je n'eus pas de pressentiments pendant 'cette promenade; j'en reviiîs avec une ivresse recueillie. Je repris le chemin de Troyes entre Valentine et mon père avec un secret gonflement du cœur qui faisait de moi un héros.

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