CHAPITRE III
Quand la carriole s^arrêta i la porte de la boutique, nous trouvâmes la cuisinière qui, ce jour^lày avait dû faire TofSce de commis, les poings sur les hanches, le tablier retroussé et nous attendant avec impatience. Il était plus de huit heures.
— Le souper sera brûlé, dit mon père; Marianne est furieuse.
Mais je devinai, à Pair effaré et aux signes d'intelligence que me faisait en secret Marianne, qu'il ne s'agissait pas du rôti, et que la servante avait autre chose que des reproches à nous adresser.
— Il y a joliment du nouveau ici, me dit-elle tout bas à Toreille, dès que je fus descendu de la voiture, et pendant que mon père tendait les bras à Valentine.
— Qu'est-il arrivé?
— Un monsieur et tme dame... des parents de notre demoiselle.
Je poussai un cri : mon père se retourna.
— On m'a volé? demanda-t-il brusquement.
— Mais non, mais non, reprit la cuisinière d'une VOIX traînante et un peu alarmée de Teffet produit par sa nouvelle, tout en redoublant ses clignements d'yeux.
— Maurice, reconduis la carriole; toi, Valentine, porte ton petit paquet dans ta chambre, et toi, Marianne, viens me rendre tes comptes.
Il n'y avait rien à répliquer à mon père quand îl donnait un ordre. Je remontai dans la voiture, bouleversé, terrifié, ne voyant rien, n'entendant rien; je donnai un grand coup de fouet au pauvre cheval, qui n'avait pas été effleuré de la journée; et la voiture partit pour la rue du Sauvage, où logeait le loueur de voitures habituel de la maison Cerbonnet. Je me répétais à chaque soubresaut des roues sur le pavé :
— Ses parents! ses parents! quels parents? Est-ce que nous ne sommes pas ses seuls parents au monde, ses seuls amis?
Quand je revins, mon père était dans la salle, derrière la boutique. Pâle, mais souriant, il expliquait à Valentine, dont il avait les deux mains dans les siennes, la grande révolution qui s'accomplissait pour elle.
— Tu ne seras plus notre enfant, disait-il au moment où j'entrais; ton oncle a des droits qu'il va réclamer. C'est le frère de ta mère, dont il a reçu le dernier soupir : il revient pour toi, et il
ràut le dédommager de ses années d^exil. Je souhaite qu'il soit content de nous, en étant content de toi. Tu habiteras avec lui, chez lui; tu ne passeras plus ici qu'en visite, mais nous t'aimerons tout autant; et toi, tu t'arrangeras pour nous ainier de même.
Valentine était grave. Ses yeux regardaient devant elle, cherchant à pénétrer cet avenir qui se modifiait si brusquement. Elle ne pleurait pas de nous quitter, parce qu'elle ne pouvait supposer une séparation possible ; elle n'était pas joyeuse de retrouver une famille, parce qu'elle ne savait pas ce qui pouvait lui manquer. El' s avait seulement une curiosité émue de voir, d embrasser son oncle. C'était le frère de sa mère. Sa • mère! ce mot retentissait pour la première fois dans son cœur avec un écho qui la troublait.
On -se mit à table pour souper, et le souper fut silenaeux. Conune nous Tachevions, un coup frappé à la porte nous donna à tous les trois une commotion électrique. Le même éclair nour passa dans les yeux. Nos lèvres murmurèrent L 1 unisson : c C'est lui ! »
C'était, en effet, M. Gouault. Il ouvrit :.i perte de la salle, se tint debout sur le seuil e: enveloppa d'un coup d'oeil le tableau qui s'o> trait à lui. Il parut satisfait de cet e.ainefi, cr, secouant la tête pour saluer mon pcre :
— Cer'ponnet, lui dit-il^ laissez-moi d'&bord embrasser ma nièce.
Valentine s'approcha de son oncle, les mains jointes, les yeux levés au cid, comme elle s'était approchée, la veille, de la communion. N'étaitce pas pour cette enfant pieuse comme un sacrement nouveau ? M. Gouault parut frappé de sa beauté, de sa décence; il l'enveloppa doucement de ses deux bras, la bénit d'un baiser profond, tendre, paternel, et resta quelques secondes les lèvres collées au front de sa nièce, fermant les yeux pour cacher ses larmes. Moi, je ne cachais pas les miennes ; mon père souriait de plus en plus avec des frémissements de la bouche qui me faisaient pitié.
— Chère enfant! murmura enfin M. Gouault, je n'osais te rêver si charmante. Va, j'ai bien pensé à toi; j'ai eu de tes nouvelles.
Mon père se redressa.
— Vous ne m'avez pourtant pas écrit !
— A vous, non. Mais je suis resté en correspondance avec quelques amis rentrés avant moi de l'émigration. Ils m'écrivaient tous que ma nièce leur paraissait jolie, et que vous l'éleviez dignement. A nous deux maintenant, mon compère.
— Pourquoi ne m'avoir pas écrit aussi à moi ? Je me serais préparé à cette séparation.
— De séparation, il n'y en aura pas. Embrassez-nioi, mon voisin. C'est là votre fils? attendez que je l'examine. Comment s'appelle-t-il?
— Maurice ! répondis-je moi-même hardi-
LA COCARDE BLANCHE * Sq
ment, mWrant à Texamen, à Tinspection, que me faisait subir M. Gouault.
Je vis que Tonde de Valentine cherchait à me connaître, à me juger. Son regard, qui était redevenu clair comme l'acier, pénétrait dans le mien. Je ressemblais à un conscrit devant son général; M. Gouault avait les allures et l'attitude militaires.
— Monsieur Maurice, vous êtes le fils de mon meilleur ami. Je veux partager la tâche de Gerbonnet.
— Oh! j'y suffis tout seul, interrompit fièrement mon père, craignant qu'on ne parlât dç Tindemniser, de lui prouver la reconnaissance par quelque offre de service.
— Et vous réussissez, reprit M. Gouault avec la courtoisie d'un homme de cour.
Il s'assit, attira Valentine toute troublée.
— Où en sommes-nous, ma nièce?... Le catéchisme?...
— Elle a fait hier sa première communion ! dit mon père.
•-- C'est l'essentiel, repartit l'émigré. Quant à ses opinions, j'avais un peu trop exigé de vous, n'est-ce pas, Cerbonnet?
— Ce n'était pas facile. . . Nous avons fait de notre mieux... Nous avons planté quelques oignons; à vous, monsieur l'émigré^ d'en taire sortir les lis.
Il y avait de Pironie dans ces paroles. Mon
père était, malgré lui, un peu inquiet et un peu I choqué de cette prompte investigation des sentiments de sa pupille. Il voyait dans les paroles de M. Gouault un germe de désaccord, et le pré- . texte de la séparation qu'il redoutait plus que tout au monde. M. Gouault sourit de la réponse | dont il sentit les épingles.
4i — Vous êtes donc toujours jacobin? dit-il. ,
— Et vous, monsieur, toujours royaliste?
— Moi, Je reviens de Russie, le pays des neiges : ce n'est pas là qu'on oublie la couleur 1 blanche. Au surplus, nous avons le temps de nous chamailler sur ce chapitre. Oui, mon voi- , sin, je reviens de Russie, je n'étais pas fatigué de I l'exil; mais le général Bonaparte...
— Dites « l'empereur, » insinua mon père | avec taquinerie.
— Le général Bonaparte ne nous force plus à vivre comme des loups affamés sur les grandes routes gelées. Je profite de la tolérance, sans en savoir gré à personne. Ma femme ne recevait plus de journaux de modes, et puis... je pensais à cette enfant... Enfin, me voilà revenu. D'autres reviendront peut-être aussi un jour... bientôt.
— Oh! qu'il n'y ait plus d'émigrés! dit naïvement mon père; cela fait trop de mal de penser aux absents, sans compter que leur brusque retour vous trouble singulièrement.
— Patience! reprit M. Gouault. Tous les
Français reviendront; quant aux Corses, on les renverra dans leur île !
. Mon père comprenait maintenant que Témigré faisait allusion au retour des princes. Il se tut : un nuage passa sur ses yeux et sembla descendre sur son cœur. Il me regarda, regarda Valentine et soupira. Il se résignait d'avance à de grandes disputes.
M. Gouault nous raconta sa vie à l'étranger. Il parlait par petites phrases brèves, rapides, saccadées, qui sortaient comme des formules de commandement. Il voulait être aimable et il nous blessait sans le savoir. Il rapportait un bagage d'illusions intrépides et tenaces que nous ne pourrions jamais vaincre. Malgré ses effusions sincères, et les étreintes de ses mains et de sa voix, il était plus éloigné de nous qu'il voulait aimer et remercier, en se trouvant devant nous, que s'il avait eu encore entre «lui et la France les steppes de la Russie.
Mon père fit, ce soir-là, des efforts inouïs pour ne pas le contredire. M. Gouault, loyal et convaincu, mais trompé, parlait des événements contemporains les plus connus avec une ignorance et un parti pris qui nous frappaient de stupeur. Il s'imaginait presque arriver comme Tavant-garde des princes qu'il avait quittés de l'autre côté du Rhin, et il semblait étonné que nous n'eussions pas encore préparé nos drapeaux pour les recevoir. C'était un homme énergique,
résolu, froid, avec une élégance de geste, de tournure, de nature, qui semblait un adoucissement indirect. Mince, de taille moyenne, mais se redressant toujours, il était d'un âge indéfini. A quarante-six ans, il pouvait tout aussi bien passer pour en avoir cinquante -cinq que trente-cinq. La poudre mêlée à ses cheveux dissimulait la neige naturelle, et la concentration de sa volonté mettait à chaque instant sur son visage des rides qui se confondaient avec les sillons tracés par Tâge.
Mon père, que des souvenirs de première jeunesse intimidaient encore un peu devant un compatriote allié aux grandes familles du pays, fut admirable de douleur contenue, de dignité conciliante. Mais je m'alarmais et je sentais que ces deux hommes étaient plutôt faits pour se haïr et se combattre, que pour s'aimer et s'entendre. Valentine,- accoudée, écoutait avec le même air étonné et curieux. Dix heures sonnèrent; M. Gouault se leva.
— Vous permettez, voisin, que j'emmène ma nièce?
— Ses paquets doivent être déjà chez vous, répondit mon père, qui avait préparé ce petit effet de renoncement et de sacrifice.
— Ah ! c'est bien ! c'est très-bien ! Valentine, tu vas embrasser ta tante. Demain, et tous les jours, tu te partageras entre tes anciens amis et les nouveaux. Cette maison restera la tienne.
Gerbonnet, je ne vous ai pas plus remercié auîourd'hui, que je ne vous avais supplié autrefois : entre nous, ces choses-là sont inutiles.
— Vous avez raison. D'ailleurs, monsieur Gouault, je vous dois dix années d'une paternité douce. J'ai le cœur plein ; n'est-ce pas, Valentine?
L'enfant courut à mon père pour lui sauter au cou. Pour la première fois, depuis qu'il l'avait adoptée, mon père se contenta de lui effleurer les cheveux d'un baiser; et comme celle que j'avais si longtemps appelée ma sœur s'approchait de moi par un mouvement involontaire, le papa Cerbonnet l'éloigna doucement et me fit un signe qui m'ordonnait de me reculer; à partir de cette heure, la nièce de M. Gouault me devenait étrangère.
Je n'eus pas la force de suivre M. Gouault et Valentine jusqu'à la porte de notre maison. Pendant que mon père les reconduisait, j'avais plongé ma tête dans mes deux mains, et les coudes sur la table, je pleurais. Je n'entendis pas revenir mon père.
— Maurice, me dit-il d'une voix caressante, dès qu'il s'aperçut de mon désespoir, ne te désole pas!
Je levai les yeux; il était pâle; le flambeau qu'il tenait à la main tremblait, en remuant mon ombre sur le mur. Cette douleur fit honte à la mienne.
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— Tu as raison, je ne pleurerai pas.
Et j'essuyai mes larmes.
Mon père reprit sa place à table, devant moi, et nous restâmes ainsi quelque temps.
— C'est fini, murmura-t-il enfin, elle est bien perdue pour nous.
— Elle viendra nous voir tous les jours.
— Est-ce que c'est de sa visite que je me préoccupe? Il ne manquerait plus que de m'empêcher de la voir! reprit-il brusquement. Non; mais son oncle nous reprendra son âme. Écoutemoi, Maurice, et sois un homme pour m'obéir* Prends bien garde d'oublier jamais que Valentine est la nièce d'un émigré, d'un chevalier de Saint-Louis, car il est fier de la croix qu'il rapporte de l'émigration. Ils distribuent des croix là -bas, ma parole d'honneur, comme s'ils en avaient le droit. Ne te laisse jamais enjôler par cet homme-là, qui n'est pas de notre famille, de notre rang. Tu es le fils de Cerbonnet le tisserand; souviens-toi de cela, mon fils, et ne va pas faire l'aristocrate ; et si, par hasard, Valentine Voulait te convertir à ses idées, c'est à elle ôurtojit, tu m'entends bien? c'est à elle qu'il faudrait i^isister... Ah! misère de nous! ne va-t-il pas falloir maintenant se défier de cette fillette !
Mon père donna un coup de poing sur la table et se leva tout à coup.
— C'est qu'elle est toute prête à se laisser prendre à cette glu. Elle a du sang d'aristo-
crate, cette petite bâtarde ! Je suis bien sûr qu'elle cajole sa tante, qu'elle trouve son oncle adorable et qu'elle nous oublie. Ah ! l'ingrate ! elle est partie sans pleurer. Je pensais qu'elle se débattrait... Mais non... j'espère bien que Marianne n'a rien laissé ici de ce qui lui appartient... et qu'elle a tout emporté... tout !...
Mon père, après cette explosion de colère, retomba sur sa chaise.
— Oui, tout, reprit-il avec ^ ?lancolie, tout, excepté nos cœurs qui sont à l..j. Toi, mon fils, il faut te guérir-, cela te sera facile. Moi, si tu veux m'aimer pour deux, cela me sera possible.
— Ah! cher père, je n'aime que vous! répondis-je en pleurant de nouveau.
— J'y compte bien.
Nous passâmes une partie de la nuit sans nous coucher, dans cette salle, répétant toujours la même chose, n'osant nous quitter, redoutant la solitude, accablés et plus effrayés encore des douleurs entrevues que de cette séparation. Quand enfin, vers l'aurore, honteux de cette veillée, mon père me renvoya dans ma chambre :
— J'ai ta promesse, Maurice, me dit-il doucement. Quoi qu'il arrive, tu me resteras fidèle, toi, tu ne me trahiras jamais?
— Pouvez-vous penc.er. . .
— Je veux dire que tu ne prendras jamais ni leurs idées, ni leurs cocardes. Qu'ils nous ar-
rachent le cœur, c'est bien ; mais la conscience, rhonneur! oh! non.
Je jurai à mon père de ne jamais le quitter, et je lui tins parole; je jurai aussi de rester fidèle à ses idées et je n'ai pas failli davantage à cette promesse. Mais, vous le devinez, il y avait des appréhensions de toutes sortes mêlées à ces défiances de mon père. Ce n'était pas seulement contre l'apostasie des sentiments démocratiques que le républicain cherchait à me prémunir : il sentait, par une révélation secrète, comme les cœurs vraiment paternels peuvent seuls en recevoir, que Valentine pouvait être aimée par moi autrement qu'une sœur, et, soit vague remords de rêves entretenus précédemment avec imprudence, soit pronostic de l'avenir, il redoutait une lutte qui pouvait rendre Valentine ingrate envers nous ou envers son oncle.
M. Gouault tint exactement la promesse qu'il avait faite. Valentine venait nous voir tous les jours; les rapports entre elle et nous restaient les mêmes pendant ces visites. Rien n'était changé en apparence; mais, ses études d'abord, ses relations nouvelles ensuite, les devoirs que la société lui imposait, rendirent insensiblement ses visites moins fréquentes.
Les mois, les années s'écoulèrent. M. Gouault s'était remis bien vite à la tête de l'aristocratie troyennç. Il fqt Jç 4erniç|: çhef^ dans ce pays
absolument roturier, d'une petite faction nobibiliaire.
Quelquefois, dans la boutique du papa Cerbonnet, on engageait des luttes d'opinion formidables. J'étais pris pour juge du camp, et je finissais par les mettre un peu d'accord, puisque, s'ils avaient des affections opposées, ils avaient une antipathie commune. Le patriote Cerbonnet et Témigré Gouault ne s'entendaient que contre le gouvernement. Mais, il fallait les séparer juste au moment où la chute de celui-ci était décidée, car la dispute recommençait plus vive sur la meilleure façon de le remplacer.
Valentine assistait quelquefois à ces querelles : elle prenait un peu parti pour son oncle, mais il suffisait d'un mot généreux, d'une sentence patriotique du papa Cerbonnet, pour que, le regard animé, la bouche entr'ouverte par un sourire de défi, elle se rangeât brusquement de notre côté. M. Gouault l'appelait par manière de raillerie : « Mademoiselle la Concorde, » et papa Cerbonnet l'avait surnommée, pour n'être pas en reste : « la déesse de la Paix. » Moi, je ne lui donnais aucun surnom. Valentine me suffisait pour la nommer tout haut. Et quand, dans ma chambre, au milieu de mes livres, ou dans mes promenades solitaires autour de la ville, je l'évoquais tout bas, je l'appelais de tous ces titres insensés, si niais à redire, que Tamour invente. Je n'avais pu me guérir de l'aimer. L'amitié
d'enfant, Taffection fraternelle, était devenue avec le temps, en dépit de toutes les précautions, une passion nécessaire. Je l'aimais par toutes les fibres de mon être, par toutes les gouttes de mon sang, par toutes les pensées de mon cerveau : je l'aimais... comme je Faime encore; car la vie me l'a rrfusée, mais la mort me l'a donnée, et elle est bien à moi maintenant, à moi seul, à moi tout à fait!