DE LA PREMIÈRE ÉDITION
« La Chine est ouverte, » disait-on de toutes parts lorsque les Anglais imposèrent aux Chinois le traité de 1842. On se trompait. La Chine n’était pas ouverte. Malgré le succès si prompt, et, en apparence, si décisif de l’expédition anglo-française de 1858, elle ne l’est pas encore. La politique barbare et la civilisation corrompue de « l’empire du milieu » ménagent à l’Europe de nouvelles déceptions. Il faudra employer la force pour faire respecter les engagements que la force a imposés. Le Japon luimême sera plus d’une fois tenté de revenir sur les traités qu’il a si facilement subis. Néanmoins, un grand résultat est obtenu : la brèche est faite , elle est large, et la civilisation chrétienne y passera.
La France a un rôle distinct dans cet effort des peuples occidentaux sur l’extrême Orient. Tandis que les Anglais canonnaient les Chinois afin d’assurer les débouchés à leurs marchandises, surtout à l’opium ,
les Français vengeaient un martyr. Le contraste n’était pas accidentel ni nouveau. Dans ces contrées lointaines , rarement la France a oublié ses devoirs de fille aînée de l’Église; la Grande-Bretagne, au contraire, n’y est guère apparue que pour opprimer et trafiquer. Nous avons, sans doute, réclamé comme elle des avantages commerciaux et, dans ces derniers temps, elle a réclamé, comme nous, en faveur des chrétiens. La ressemblance ne va pas plus loin. L’Angleterre ne voit, en effet, qu’un accessoire, une affaire de convenance dans cette tardive revendication de la liberté religieuse, objet principal et constant de nos efforts. Les Chinois ne s’y sont pas trompés.
En même temps qu’elle maintient en Asie sa supériorité morale , son rôle de puissance chrétienne, la France y étend ou plutôt y reprend son action politique. L’expédition de Cochinciiine promet sous ce rapport de féconds résultats. Nous l’avons entreprise au nom des intérêts du Christianisme ; notre alliée , l’Espagne, a noblement déclaré qu’elle voulait uniquement punir les bourreaux de ses missionnaires et assurer aux chrétiens annamites la liberté de leurs autels.
Pour que le but soit pleinement atteint , il faut qu’une puissance catholique prenne pied sur cette
terre arrosée du sang des martyrs. La France le fera. Touranne, depuis le 1®" septembre 1858, est possession française, et tout indique qu’on ne s’en tiendra pas là. Les nécessités d’une action vigoureuse et permanente nous forceront d’étendre nos conquêtes. A cette condition seulement nous pourrons servir avec efficacité les missionnaires, les chrétiens indigènes, notre commerce et nos intérêts maritimes.
Ce volume montrera quels sont les droits et les devoirs de la France dans l’empire annamite. Donnons ici quelques renseignements généraux sur une situation dont, depuis Louis XVI, on s’est trop peu préoccupé.
La France n’accepte qu’avec peine et provisoirement la suprématie maritime de l’Angleterre. Cependant nous venons, dans les mers de l’Indo-Chine, au sixième rang, — • après le Portugal.
Les Russes possèdent une partie de la Mandchourie et sont maîtres de la navigation de l’Amour. Ce fleuve immense, dont le cours a plus de huit cents lieues et que de gros navires peuvent remonter trèshaut, met la Sibérie en communication avec la mer de Tartarie. C’est une conquête des plus précieuses; la Russie y songeait depuis longtemps, Pierre-le- Grand voulut s’assurer la possession de l’Amour en élevant sur ses bords le fort d’Alhazian. L’empereur
de Chine réclama et les Russes reculèrent. Mais le but était marqué, et après cent cinquante ans d’efforts, il a été atteint. La Russie ne veut point s’arrêter dans cette voie : déjà elle dispute au Japon la souveraineté de quelques îles dont la possession lui fera faire un pas de plus vers le midi. On peut affirmer que les droits qu’elle invoque lui seront reconnus.
Quel que soit le résultat de l’insurrection indienne, le pavillon anglais aura longtemps encore le premier rang dans les mers de l’Asie orientale. La Russie va vite, mais il lui reste du chemin à faire pour atteindre à ce degré de prospérité. Les Anglais sont arrivés les premiers; ils ont bien choisi. En dehors de leurs vastes possessions de l’Inde, ils ont pris Sincapour et Poulo-Pinang et commandent ainsi le détroit deMalacca. La guerre de l’opium leur a donné Hong- Kong ; ils sont fortement établis à Shang-Haï, convoitent l’île de Chusan et voudraient bien garder Canton.
Les Hollandais ont fait de Java et des îles adjacentes un établissement des plus riches. Ils étendent sans bruit, mais sûrement, leurs conquêtes. L’archipel entier de la Malaisie semble devoir appartenir un jour à la Hollande.
Les Espagnols sont solidement établis aux Philip-
pilles. C’est une colonie admirable dont les richesses croissent chaque jour et qui peut acquérir une grande importance politique. Manille compte parmi les plus belles positions maritimes du monde (1).
Cherchons encore et nous trouverons le Portugal à ïimoret à Macao; nulle part, nous ne trouverons la France. Avec quelle amertume et quelle douleur nos marins ont souvent constaté ce fait! « Quelque « bas que le Portugal soit tombé en Europe, écri- « vait l’un d’eux, nous ne venons encore qu’après « lui dans l’extrême Orient. Lorsqu’on a parcouru « ces mers, l’amour-propre national souffre cruelle- « ment. Nous ne sommes vraiment représentés que « par nos missionnaires. Leur intrépide ardeur ne se « lasse pas de lutter contre des obstacles presque in- « surmontables. Ils font seuls connaître le nom « français, et la présence de nos bâtiments de guerre « est impuissante à empêcher les persécutions dont « ils sont victimes. »
Nous ne sortirons de cette position humiliante que le jour où le pavillon français flottera dans l’Asie orientale sur une terre française. Il ne faut pas songer à l’Inde. Les trois postes insignifiants et impuis-
(1) c’est à Manille quese trouve la maison-mère des Dominicains espagnols de la mission du Tonquin, Cet établissement a été fondé sous le règne de Philippe V.
sants que nous y occupons ne pourraient être développés qu’au prix d’une guerre européenne. Mais l’empire d’Annam nous est ouvert, et c’est là que nous devons nous établir. Dès 1787 un grand et saint évêque, Mgr Pigneaux de Béhaine, évêque d’Adran, vicaire apostolique de la Cochinchine, proposait à Louis XVI de fonder une colonie chez les Annamites. On nous a communiqué une copie du mémoire que l’illustre prélat soumit à cette occasion au gouvernement français. Les vues que Mgr Pigneaux exposait n’ont rien perdu de leur profonde justesse et sont pleines d’actualité.
« La balance politique dans l’Inde paraît tellement inclinée du côté de la nation anglaise, disait le prélat, qu’on doit regarder comme une chose trèsdifficile de pouvoir la ramener à l’égalité. Peut-être qu’un établissement à la Cochinchine serait, des moyens qu’on pourrait y employer, le plus sûr et le plus efficace.
« En effet, si on jette un coup-d’œil sur les productions de la Cochinchine et sur la situation de ses ports, on concevra aisément qu’en s’y établissant on en retirerait les plus grands avantages et en paix et en guerre.
« Premier avantage, — On suppose que le moyen le plus sûr de combattre les Anglais dans l’Inde est
de ruiner ou d’affaiblir leur coininerce. En temps de paix on diminuerait de beaucoup le profit qu’ils peuvent retirer du commerce de Chine en le faisant à beaucoup moins de frais et avec plus de facilité qu’eux.
i< Deuxième avantage. — En temps de guerre, il serait aisé d’interdire ce même commerce à toute nation ennemie; car en croisant à la sortie des détroits ou plus sûrement encore à la bouche du Tigre qui est à l’entrée de la rivière de Canton, on serait assuré d’en empêcher l’entrée ou la sortie à qui on le jugerait bon.
« Troisième avantage. — On trouverait à la Cochinchine les moyens faciles et peu dispendieux de radouber les vaisseaux, de les carener et même d’en construire de nouveaux.
« Quatrième avantage. — On y trouverait tout ce dont on pourrait avoir besoin pour ravitailler les escadres et fournir les autres colonies des objets de première nécessité.
« Cinquième avantage. — On pourrait en cas de besoin y trouver des secours en hommes, troupes, matelots, etc.
« Sixième avantage. ~ On arrêterait facilement les Anglais dans les projets qu’ils paraissent avoir de s’étendre à la côte de l’Est.
« Les autres avantages, peut-être plus importants « quoique plus éloignés, qu’on pourrait retirer d’un « établissement fait dans cette partie, supposent des « vues étendues que peut-être le gouvernement n’ap- « prouverait pas dans le moment ; on a donc cru de- « voir s’en tenir à ceux qu’il présente par lui-même « et laisser à part ceux qu’on ne pourrait envisager « que dans le lointain. »
Passant ensuite'aux moyens d’application, l’évêque d’Adran indiquait Touranne comme le point où il fallait débarquer et former un premier établissement. « Les ports sont nombreux, disait-il, sur toute la côte qui est très-étendue ; mais on n’en trouve que trois où peuvent entrer les plus grands vaisseaux.
« Deux sont des embouchures de rivière. Le troisième est une grande baie sûre, profonde et à l’abri. Les Européens la nomment Touron et les Cochinchinois Her-An. Ce port, comme on peut s’en assurer par l’inspection de la carte, est non-seulement dans une position unique et très-avantageuse pour dominer dans les mers de cette contrée, mais il est encore très-commode pour le commerce de Chine, du Japon, de Bornéo, Manille, etc. Il est fermé par une grande île qui sur sa longueur de 8 lieues (à l’estime) peut avoir 3 lieues dans sa plus grande largeur. — Cette île n’est séparée de la terre-ferme que par une
rivière qui dans sa moindre largeur n’a guère que le tiers de la Seine. »
Louis XVI adopta les plans de l’évêque missionnaire, mais il ne lui fut pas permis de les réaliser.
Quel que soit l’intérêt de la France à posséder une colonie digne d’elle dans les mers de l’Indo-Chine, elle commettrait une faute si elle n’y avait en vue que les besoins de son commerce et de sa marine.
Les peuples de la haute Asie cèdent à l’ascendant matériel de l’Europe et ils le font d’autant plus vite que la force est tout à leurs yeux. Il faut que les nations chrétiennes leur enseignent, leur donnent la notion du droit ou plutôt du devoir, cette assise du droit chrétien. Ce n’est pas le télégraphe, la machine à vapeur et autres engins plus ou moins sûrs de la prospérité matérielle que nous devons porter aux populations chinoises, japonnaises, annamites, etc.; c’est la lumière et la vie. Nous trahirons notre mandat si nous ne savons pas leur apprendre à quelle source la civilisation européenne puise la force supérieure qui les a vaincus, qui doit les dompter et les sauver.
Deux mots sur la pensée qui a dicté ce livre et sur son exécution.
Voilà soixante-douze ans que la France songe à s’établir en Cochinchine et voilà plus de deux siècles que l’Évangile est prêché aux Annamites. Nous avons
voulu, tout à la fois, raconter les travaux des missionnaires et faire connaître par son sol, ses mœurs et son histoire, un pays qui va devenir français. L’auteur aura bien trahi son sujet si ce livre est lu sans émotion et sans profit.
Depuis quelque temps on a beaucoup écrit sur la Cochinchine. Je dois donc dire que j’ai puisé mes renseignements à une seule source : les lettres et mémoires des missionnaires. C’est environ cinquante volumes qu’il m’a fallu compulser. De bienveillantes communications m’ont permis de compléter mes recherches à l’aide de quelques documents inédits* Si je cite deux ou trois voyageurs ou géographes, c’est uniquement pour indiquer que je n’ignore pas l’existence de leurs livres. Je ne leur ai rien emprunté que je n’eusse déjà rencontré ailleurs. Tout autre résultat m’eût surpris. Les missionnaires seuls ont parlé de l’empire annamite après l’avoir vu, bien vü, ce qui s’appelle vu.
Même sous Gia-Laong, la Cochinchine et le Tonquin n’étaient pas faciles à explorer. Ce prince avait quelques Français à son service et néanmoins il se défiait très-fort des étrangers. Ses successeurs ont fermé leurs États, comme l’avaient fait ses prédécesseurs, et aucun Européen n’a pu y séjourner sans jouer sa tête. Quels sont donc les voyageurs ou les
géograplies que la curiosité ou le zèle de la science ont poussés à tenter l’aventure? On ne les connaît pas. Les plus entreprenants ont mis le pied sur quelques points de la côte ; les autres, armés d’un télescope et tranquilles sur le pont de leur navire, ont pu prendre des notes sans cesser de voguer à pleines voiles ou à toute vapeur.
Les missionnaires procèdent différemment. Cette terre barbare qu'ils veulent conquérir à Jésus-Christ et où ils s’estimeront heureux de trouver le martyre, devient leur patrie. Ils vivent de la vie même des indigènes ; ils étudient leur histoire et leurs moeurs. On peut juger du soin qu’ils mettent à cette étude en songeant qu’elle est nécessaire à l’accomplissement de leur noble tâche. Ce fait suffit à prouver que les renseignements fournis par de tels hommes sont toujours les plus sûrs. Mais comment en invoquer d’autres quand il s’agit d’une contrée dont l’Européen est exclu?
Les travaux publiés sur les peuples de l’Indo-Chine confirment généralement nos observations. Ils rendent hommage aux écrits des missionnaires; mais cet hommage est trop souvent tacite ou incomplet. En effet, tous les auteurs qui puisent à cette source féconde ne le disent pas, et parmi ceux qui le disent
quelques-uns s’abstiennent de signaler tous leurs emprunts.
Chose digne de remarque ! Des écrivains qui n’ont rien vu par eux-mêmes ne craignent pas d’affirmer là où les missionnaires sont indécis. Cette assurance réussit près du lecteur. On risque de le tromper, mais il croit qu’on l’instruit. Par exemple, à propos de l’empire annamite, nous avons remarqué dans les journaux, sur les noms des villes et des provinces, les divisions administratives et les délimitations territoriales, des renseignements si nets que l’almanach des postes n’en pourrait donner de plus précis pour la France. Cette précision est souvent arbitraire. D’autres ont reproduit comme positifs et universellement acceptés des détails empruntés à un géographe anglais ; ces détails ont cependant le tort capital de ne pas s’accorder avec la carte dressée, il y a une vingtaine d’années, par un évêque qui évangélisa longtemps la Cochinchine, Mgr Taherd.
Il est certain, d’ailleurs, qu’une grande confusion règne dans l’histoire annamite quant aux circonscriptions territoriales et aux noms propres, qu’il s’agisse des provinces, des villes ou des hommes. Sur ces points tous les récits offrent des divergences, et il faut opter. Le nom même de Minh-Mang est écrit dans les Annales dcsQii trois orthographes différentes.
Cela se comprend sans peine. Les renseignements officiels font défaut; les Cochinchinois et les Tonquinois, bien que parlant la même langue, n’ont pas absolument la même prononciation ni la même orthographe; la langue chinoise, qui est la langue savante et officielle, diffère de la langue annamite. Enfin, l’Européen, lorsqu’il s’agit d’un nom propre, traduit un peu à sa fantaisie; il s’applique à rendre le mieux possible en français les consonnances annamites ou chinoises. De là des différences qui sans avoir beaucoup de portée peuvent jeter un certain désordre dans le récit. Nous croyons avoir évité cet inconvénient au moyen de quelques notes très -brèves. Les erreurs où nous avons pu tomber sont certainement de peu d’importance, car nos guides étaient sûrs et rarement nous les avons quittés (1).
(1) Voici quelques exemples à l’appui de nos observations :
Nous avons trouvé le nom du même souverain écrit: Minh- Mênh, Mîn-Menh, Minti-Manh, Minh-Mang.
Le même personnage est désigné ici par sa fonction, là par son nom de famille.
La ville qu’on nomme aujourd’hui Hué-lian s’est longtemps appelée Faï-Fo ou Faiso. Une autre ville porte les noms de Cacham, Cacciam, Dinli-Cham, Dinh-Ciam. Une autre encore s’appelle alternativement Bind-Dinli, Qui-Phu, Qui-Fou.
Touranne se trouve désignée, selon les récits, sous les noms de Touron, Touran, Han, Hôi-Han, Her-An, Cua-Han.
Le nombre des provinces ou gouvernements varie dans les récits contemporains, de vingt-quatre à trente. On trouve bien d’autres variànles en remontant plus haut.ll faut reconnaître la même province sous ces noms divers? Dong-Nai, Saigon, Gia-Din-Phu, Gia- Dinli-Tran.
Ce voyage à la suite des missionnaires ne fera pas seulement connaître un pays digne d’intérêt et des scènes qui rappellent la primitive Église; il pourra montrer aux politiques comment on civilise les peu^ pies et par quels moyens nous devons asseoir notre puissance en Gochinchine. Que par nous la croix règne sur cette terre féconde en martyrs et nous n’aurons rien à redouter ! Faivt-il un exemple? Les indigènes des Philippines convertis au catholicisme fournissent à l’Espagne des soldats dévoués; les Indiens restés musulmans ou païens, se sont révoltés, au nom de leur culte, et font à l’Angleterre une guerre d’ex^ termination.
La France n’a point à craindre un malheur semblable à celui de l’Angleterre et ne veut point le mériter. Le motif déterminant de son entreprise est puisé dans les profondeurs du sentiment général ; il est généreux et chrétien ; il prévaudra contre les conseils contraires que l’esprit du temps pourrait inspirer. L’homme de guerre qui a été chargé de cette belle expédition, M. le vice-amiral Rigault de Genouilly, est digne par ses pensées comme par son caractère de la gloire durable qu’elle attache à son nom. Tout fait espérer qu’il terminera l’œuvre de la conquête et préparera l’œuvre de la colonisation avec ce bon sens vigoureux et cette largeur d’esprït
chrétien qui, dans la race française, accompagne souvent les hommes de Tépee, comme la magnanimité du courage miilitaire accompagne les hommes de la Croix.
i?aris, 31 décembre 1858.
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