CHAPITRE
L’In do- Chine. — Louis XIV et le roi de Siam. — L’empire annamite. — Climat de la Cocliinchine et du Tonquin. — Les orages. — Inondations périodiques. — Conquêles sur la mer. — Canaux et chemins, — Le riz. — La livre de sueur. — Poissons contre le mal de mer. — Productions agricoles. — Les montagnes. — Les mines. — Canards employés à la recherche de l’or. — Toile et papier d’écorce d’arbre. — L’ai bre à vernis. — Le bambou.— Les fruits. — Le jaca. — Animaux domestiques et animaux sauvages. — Le tigre-dieu. — La population par lieue carrée, — La Cüchinchine est-elle un bon pays ?
L’empire annamite est formé de la Cocliinchine, du Tonquin, du Ciarnpa, de diverses provinces du Cambodge et du Laos. Comme le royaume de Siam, la vallée d’Assam, la Birmanie et lePégu, il bût partie, de la vaste péninsule nommée Indo-Chine.
Ces contrées, situées à l’extrémité méridionale de l’Asie, parallèlement à l’Inde, s’étendent du 88^ au 107" degré de longitude orientale et du tropique du Cancer a l’équateur. L’indo-Chine est bornée au
nord par la Chine, le îliihot, le Boutan et le Ben-
gale; des trois autres côtés elle touche à la mer; l’archipel d’Andaman, où les Anglais ont décrété que devait mourir le dernier Grand-Mogol, Sumatra, Bornéo, les Philippines, lui forment comme une vaste ceinture; elle s’étend surtout au midi, par la presqu’île de Malacca. Une chaîne de montagnes, qui va des frontières chinoises au détroit de Syncapoure, la divise en deux bassins principaux. Ses fleuves se perdent les uns dans la mer de Chine, les autres dans le golfe du Bengale,
Diverses races ont contribué à peupler la péninsule indo-chinoise. Des tribus encore sauvages, que l’on croit originaires de la haute Asie, habitent les montagnes et parcourent une partie des provinces du nord. Les côtes du midi ont été occupées par des colonies malaises. Les deux races dominantes , celles qui ont marqué le plus fortement sur l’Indo- Chine l’empreinte de leur organisation politique et religieuse, sont la race chinoise et la race indienne. «Du côté qui fait face à l’Inde se réfléchissent ses mœurs, ses langues, ses doctrines. Le royaume d’Assam conserve la distinction des castes. Le nom même des Birmans, altéré par une prononciation défectueuse, désigne une nation primitivement réunie sous la loi des brahmes. Les villes de Ratnapoura, Mangaloura, Amarapoura, Lokabadja, Singhapoura, Trinegano rappellent leur origine par l’étymologie sanscrite de leurs dénominations. Au contraire, l’empire annamite, limitrophe et tributaire de la Chine, lui emprunte sa hiérarchie militaire et civile, son culte officiel de Confucius, son langage monosyll^-
bique, et son écriture, qui s’attache à l’expression non de la parole mais de l’idée (1). »
Malgré son étendue et l’importance de sa situation maritime, qui lui réserve un grand rôle politique, la péninsule indo-chinoise a longtemps été regardée comme une annexe à peu près insignifiante de la Chine ou de l’Inde. Louis XIV eut cependant des projets sur Siam, mais il ne put y donner suite. Les historiens en ont généralement conclu qu’il ne vit guère dans Tarnhassade siamoise, dont ses courtisans firent tant de bruit, qu’un objet de curiosité et un amusement. On a même représenté cette ambassade comme une invention effrontée, une farce grossière destinée à consoler l’orgueil du roi. Bien des gens tiennent aujourd’hui cette version pour vraie , et croient honnêtement que l’on traitait Louis XIV en majesté de théâtre. L’illusion est forte et révèle beaucoup d’ignorance. Louis XIV, prenant en grande considération le titre de roi trèschrétien, regardait comme un devoir de protéger les missionnaires, Ce fut particulièrement dans ce but qu’il voulut entrer en relation avec le roi de Siam. Celui-ci parut très-disposé à ouvrir ses Etats aux Français; il concéda immédiatement un terrain assez étendu à l’évêque de Bérithe, chef de la mission. Louis XIV se montra reconnaissant, et pria sa majesté siamoise de protéger toujours les sujets français « qui, par un zèle ardent pour notre sainte religion, avaient résolu de répandre au
(1) Annales de la propagalion de la foJ^ t. XII, p. H7,
loin les lumières de la foi et du saint Évangile. » Le roi de Siam, fier des avances « du grand roi de l’Occident, » résolut d’envoyer un ambassadeur à la cour de Versailles. Cet ambassadeur et toute sa suite périrent en mer. Deux ans plus tard nouvelle ambassade, moins solennelle quant au nombre de ses membres, mais très-importante par sa mission. Elle venait déclarer à Louis XIV que les Français seraient bien accueillis s’ils voulaient fonder un établissement sur les côtes de Siam. L’offre fut acceptée. M. de Chaumont partit pour l’Indo-Ghine avec le titre d’ambassadeur de sa majesté très-chrétienne. Il reçut un accueil des plus bienveillants et obtint de grands privilèges pour les chrétiens. Une troisième ambassade, celle qui fit le plus de bruit, vint en France en 1686 ; le roi, obéissant à une pensée très-politique et non à un vain orgueil, voulut qu’on lui rendit de grands honneurs. L’année suivante cinq navires français et un régiment de troupes de ligne prirent possession de Bang-Kok. Les révolutions de Siam et nos propres embarras firent avorter cette très-sérieuse entreprise.
Les côtes de Siam furent d’ailleurs abandonnées sans grand regret. On ne tenta même pas de s’établir sur d’autres points de la péninsule indo-chinoise. Les écrits des PP. de Rhodes et Tissanier, missionnaires jésuites, étaient cependant propres à faire pressentir aux Iminmes d’État du xvip siècle le grand avenir commercial et politique de ces contrées ; mais nos vues de colonisation se portaient alors sur l’Inde et sur Madagascar. Louis XV livra l’Inde aux
Anglais. Il fallait songer à l’Indo-Chine. Louis XVI y songea. Il avait compté sans îa Révolütion. Celleci fit échouer un plan que l’Angleterre dénonçait comme devant être fatal à sa puissance en Asie.
Par sa position géographique, la nature de ses côtes, l’abondance de ses produits naturels, le chiffre de sa population, l’empire d’Aiinam ou de Viêt-Nam, est l’État le plus important de l’Indo-Chine (I). C’est un évêque, monseigneur Pigneaux deBéhaine, évêque d’Adran, qui a songé le premier à planter le drapeau français sur le sol annamite.
Le Tonquin et la Cochincliine;, malgré quelques traits distincts et d’anciennes divisions, forment bien un seul peuple. Mêmes religions, mêmes origines, mêmes usages, même langue. Aussi toute description générale peut-elle s’appliquer aux deux pays. Les différences ne sont que des nuances ; elles portent, quant aux coutumes, sur des détails, et quant au langage, sur la prononciation. Nous en tiendrons compte.
L’empire annamite n’est pas affligé, comme le Bengale, d’un été perpétuel, chose belle de loin et prêtant à la poésie, mais dont les Européens se trouvent très-mal quand ils en jouissent longtemps. Les saisons y sont divisées comme en Europe, bien que d’une façon moins marquée. Le printemps commence en mars, et les chaleurs deviennent excessives, surtout au Tonquin, dès le mois de mai. L’été
(1) An-Nam est l’ancien nom; il signifie repos du midi. On lui a substitué en 1802, par décret royal, celui de Fzc^-iVam, splendeur du midi. Cet État est situé entre le 8” 25’ et le 23° de latitude nord et entre le 103° 13’ et le 109° de longitude est.
est accablant; il se prolonge dans toute sa force jusqu’au mois d’août. « Mon thermomètre , dit Mgr Retord, est monté quelquefois à trente-deux degrés Réaumur. » La pluie est impuissante à rafraîchir l’air. Les missionnaires rapportent même « que la chaleur n’est jamais si insupportable qu’au moment où l’eau tombe avec le plus d’abondance. » Il pleut, d’ailleurs, pendant presque tout l’été, et une inondation générale a lieu chaque année vers le mois d’octobre, sans préjudice des inondations partielles et accidentelles. Les mois d’automne, septembre, octobre et novembre sont doux, et l’Européen respire à l’aise. Les vents du nord, qui soufilent presque constamment de décembre à mars, rendent l’hiver assez rude. Cependant, en vingt-cinq ans de séjour, Mgr Retord n’a « jamais vu son thermomètre descendre plus bas que huit degrés Réaumur au-dessoiisdezéro.»Leprélatajoute : « Je n’ai vu grêler qu’une fois ; mais les moindres grêlons avaient le volume d’un œuf, et les plus gros égalaient la groseur d’une boule à jouer. Ils étaient rares et tombaient mêlés à une forte pluie sans orage. AuTonquin, les variations atmosphériques sont trèsbrusques; souvent, après des chaleurs accablantes et un calme désolant, viennent soudain des vents impétueux et des tempêtes effroyables; à la sécheresse, qui brûle tout, succèdent des pluies torrentielles et destructives ; on est des mois entiers sans apercevoir le soleil, et d’autres sans remarquer au ciel un seul nuage. Souvent vous vous écriez en hiver : Oh ! qu’il fait chaud ! Puis tout à coup souffle le vent du nord, et vous demandez vos habits dou-
blés pour vous garantir du’ froid. Avec ces transitions subites il est facile de comprendre que ce pays soit peu favorable à la santé (1). »
Un autre missionnaire, M. Masson, dit à propos de la grande inondation annuelle :
« Cette inondation ne dure ordinairement que deux ou trois jours; c’est alors que commence la grande difficulté, car l’eau ayant détrempé toute la terre qui formait le pavé de la maison, il en résulte une boue gluante pendant huit ou dix jours, et surtout un air extrêmement malsain... Il n’y a que les lieux élevés qui soient exempts de cette inondation. Toute la campagne est alors comme une mer, on ne voit plus que les arbres et les toits des maisons* Lors de la dernière inondation on avait de l’eau jusque sous les aisselles dans la maison d’où je vous écris qui passe pour être fort élevée. Dans ce cas-là, il faut souvent faire un jeûne forcé, par la difficulté de préparer à manger, toutes les maisons n’ayant que le rez-de-chaussée (2). » Mais où donc se réfugient les habitants? Dans d’étroites cases qui touchent le toit, sur le toit même, dans des barques, sur des points élevés. Bref, on se tire d^affaire, et les seules victimes sont ordinairement un certain nombre d’animaux domestiques.
Ces inondations accroissent chaque année le ter-
(1) Annales de la propagation de la foi, t. XXVIU, p. 86. Les variations de température que signale Mgr Retord sont dangereuses et nécessitent des précautions, mais le pays n’est pas malsain, surtout en plaine et dans les contrées qui avoisinent la mer. Quant aux montagnes, il est très-difficile de s‘y acclimater.
(2) Annales^ etc., t. VI^ p. 388.
ritoire annamite. Les fleuves débordés descendent torrentueusement des montagnes, entraînent une partie du sol et le portent jusque sur les bords de TOcéan. « Le fond, rehaussé par ce remblai continuel, devient terre ferme à son tour, dit l’évêque d’ Acanthe ; chaque année un certain espace est conquis sur les flots, et il s’établit tous les jours de nouveaux villages dans les endroits que la mer occupait il y a dix ou quinze ans. On peut particulièrement citer tout l’arrondissement de Kim-Sôn, où il y a près de vingt mille chrétiens ; il s’est formé entièrement depuis 1831 , et ne cesse de s’agrandir d’une manière considérable. » Les rivières et les fleuves sont très-nombreux, on en compte environ quatre-vingts ; ils sillonnent le pays en tous sens et facilitent les communications, qui sans cela seraient à peu près impossibles, la seule grande route que possède le royaume annamite étant très-inférieure à nos plus mauvais chemins vicinaux. La plupart de ces rivières coulent lentement et on les remonte sans peine. Si leurs débordements causent des ravages, surtout quand ils sont accompagnés de tempêtes, ils laissent, en revanche, sur les terres un limon qui les féconde. Les plaines donnent jusqu’à trois récoltes par an presque sans travail , car tout Annamite est très-économe de ses sueurs. Le manque d’activité laborieuse est, d’ailleurs, l’un des traits distinctifs des Asiatiques. Quand on le leur reproche ils en rient. Des mandarins tonquinois demandaient à un marchand hollandais comment il fàllait s’y prendre pour fabriquer je ne sais quel objet. Le Hollandais donna tous les
renseignements nécessaires, puis il ajouta qu’il fallait, en outre, dépenser une livre de sueur. Les mandarins applaudirent beaucoup, mais ils reconnurent unanimement que cette recette était impraticable.
Les Annamites subissant, comme les Chinois et comme les Indiens, la loi de la nécessité, ont fait d’assez grands travaux d’irrigation afin de faciliter la culture du riz. Les canaux qui conduisent l’eau dans les rizières peuvent généralement porter les barques du pays. Ces barques tressées en bambou et enduites de résine, sont si légères que les voyageurs les prennent sur leurs épaules quand la navigation devenant impossible ou trop pénible, ils se résignent à marcher (I).
Canaux, rivières, lacs, étangs, ileuves, bords de la mer sont remplis de poisson. Le produit de chaque coup de filet semble aux Européens une pèche miraculeuse. D’après le P. Borri ce poisson est « d’un goût si exquis » qu’il n’en a jamais trouvé « dans aucune contrée » qui pût lui être comparé. Le P. de Rhodes rend le même hommage aux produits des eaux cocliincbinoises et, de plus, il constate qu’un poisson mangé pour la seconde fois préserve du mal de mer. Voici le fait :
« Je crois qu’on trouvera bon, dit l’illustre missionnaire, que je mette ici un beau secret que les
(l) Les plus grands fleuves de l’empire annamite sont le Sang- Kôï, qui prend sa source en Chine et traverse tout le Tonquin du nord-est au sud-est , et le Meï-Con , qui parcourt une partie du Cambodge. Les navires peuvent remonter le Meï-Con à une assez grande distance, soixante milles, dit-on.
chrétiens de la Cochinchine m’ont enseigné pour
n’avoir pas cette incommodité d’estomac, qui est fort ordinaire à ceux qui vont sur la mer. Il faut prendre un de ces poissons qui ont été dévorés et que l’on trouve dans le ventre des autres poissons, le bien rôtir, y mettre un peu de poivre, et le prendre en entrant dans le navire ; cela donne tant de vigueur à l’estomac qu’il va sur la mer sans être ébranlé. Je trouvai ce secret fort beau, mais je le trouvai encore plus agréable dans l’usage, parce que je m’en suis toujours servi depuis, et je n"ai jamais ressenti aucune atteinte de ce mai, qui jusque-là m’avait été très-fâcheux (1). »
Après le riz, dont on fait deux récoltes par an, les productions agricoles les plus communes de la Cochinchine et du Tonquin sont les patates, les pois et fèves, les choux, les raves, le melon, le maïs, le bétel, le tabac, la cannelle, le poivre, le vernis, l’arec, le mûrier, la canne à sucre, le coton, l’indigo, le thé. Ces derniers produits, déjà très-abondants, pourraient donner lieu à un commerce étendu. Si leur qualité paraît inférieure, c’est qu’ils sont mal cultivés et mal préparés (2).
Malte-Brun constate que la production du riz est plus abondante en Cochinchine que partout ailleurs; il ajoute : « On y trouve encore du maïs, du millet, plusieurs espèces de fèves et de citrouilles, tous les
(1) Voyages et missions du P. Alexandre de Rhodes. Édition de mti, p. 150.
(1) Le caféier vient très-bien en Cochinchine et au Tonquin, mais il n’est pas cultivé par ses habitants.
fruits (le l’Inde et de la Chine. Le laurier-myrrhe
donne une cannelle dont l’odeur de camphre et le goût sucré la font préférer par les Chinois à celle de Ceylan. Le thé de la Cocliinchine serait excellent si la récolte en était mieux soignée, et la plante nommée dinaxang ou Vindigo vert ferait à elle seule la fortune d’une colonie (1). »
« La soie est en très-grande abondance dans le pays, dit le P. Christophe Borri, et les gens de métier et les pauvres s’en habillent même les jours ordinaires. : . , . Ceci ne paraîtra pas étrange à quiconque saura que les mûriers dont les feuilles nourrissent les vers à soie, se sèment dans les champs comme le chanvre en Italie, et ne mettent pas plus de temps à croître. Les vers forment leurs cocons en si grand nombre que les Cocliinchinois en récoltent abondamment pour leur propre usage, mais de plus en envoient au Japon, au royaume de Laos, et jusqu’au ïhibet (2). » Les vers naissent, croissent et font leur soie dans l’espace d’un mois. On les tient sur des claies serrées et très-propres.
La configuration des deux principaux Etats de l’empire annamite est très-différente. « Les habitants du pays comparent le Tonquin à une tunique et la Cocliinchine à une ceinture. En effet, la première de ces deux parties du royaume d’Annam se déploie assez exactement sous la forme d’un carré; tandis que la seconde n’est qu’une longue bande de terrain
(1) Malte-Brun, t. V, p. 380.
(2) Mission de la Cocliinchine et duTonqidn, p. 37/i.
qui glisse entre la mer et une chaîne de montagnes sur une largeur qui ne dépasse jamais vingt-cinq lieues françaises (1). »
Le nord et l’ouest du Tonquin et l’ouest de la Cochinchine sont très-montagneux. D’après quelques géographes, ces montagnes, qui s’étendent depuis la mer au midi jusqu’en Chine, sont partout couvertes d’arbres magnifiques et pourraient être fiicilement cultivées ; mais les missionnaires, qui les ont vues, y signalent certaines parties d’une extrême aridité. L’ensemble offre cependant d’admirables ressources, et si les montagnes de l’empire annamite ne sont pas toujours fertiles, elles renferment au moins de grandes richesses minérales et beaucoup de bois précieux. C’est là que croît le calambac, bois très-dur et odoriférant que les Chinois et les Japonais payent au poids de l’or et dont ils font des oreillers. On y trouve aussi en abondance les bois de rose, de fer et d’ébène ; le sapan, le santal et l’aquila. C’est l’aquila qui, en vieillissant et lorsque ses branches se détachent du tronc, devient le calambac. Outre ces essences, rares partout ailleurs et recherchées pour les ouvrages de luxe, les forêts contiennent quantité d’arbrespropres auxconstructions navales. Louis XVI avait stipulé, dans son traité avec Gia-Laong, qu’il ferait construire à Touranne quatorze vaisseaux de ligne et un nombre indéterminé de frégates et autres batiments. Rien n’eût été plus facile, car on aurait eu les matériaux sous la main et si les Cochinchi-
(1) Lo P. de aiiodeSé
nois travaillent lentement, ils sont souples, habiles et se contentent d’un très-médiocre salaire.
« Les trois provinces qui constituent ta haute Cochinchine possèdent, au pied des montagnes, d’abondantes mines de zinc et de cuivre en exploitation. C’est de là qu’on tire la quantité considérable de zinc versé dans la circulation sous forme de monnaie. Les mines d’or, d’argent et de cuivre du Phu- Yen méritent une mention particulière ; mais les produits qu’on en retire vont grossir les trésors amassés par Tempereur dans les caves de son palais (1). »
Les richesses minérales sont d’ailleurs, comme toutes les autres, fort peu et fort mal exploitées. Nous lisons à ce sujet dans un mémoire inédit de Mgr Pellerin :
« Pour ce qui regarde les mines, il nous est impossible de donner des détails précis parce qu’on ne les a pas exploitées jusqu’ici, au moins sur une grande échelle; mais il est certain qu’il y a dans beaucoup d’endroits de l’or, de l’argent, du fer, du cuivre, du zinc, du soufre et du charbon de terre. »
Ces détails s’appliquent à la Cochinchine. Écoutons Mgr Retord sur le îonquin :
« Il existe dans ces montagnes beaucoup de minets de fer, de cuivre, de zinc et d’étain; mais peu sont en rapport. Il y en a aussi d’or et d’argent, que les Chinois exploitent au prix d’un certain tribut qu’ils payent au roi annamite. En 1830 on y a découvert beaucoup de placers aurifères, et, un an après, on
(1) VoijajQ m Qlme, pur Hier, t. lil, p. 113,
— dé-
comptait plus de dix mille individus, presque tous Chinois, occupés à rechercher les parcelles d’or qui roulent parmi le sable des ruisseaux. Les hommes de science trouveraient là des richesses immenses. En parcourant cette contrée, j’ai souvent vu des sources minérales, et j’ai traversé un ruisseau d’eau chaude en hiver. »
Les Tonquinois ont découvert un moyen très-ingénieux mais peu fécond de récolter l’or sans travail. « Il y a des cantons, dit l’abbé Richard, où l’or doit être fort abondant, puisque l’on y nourrit des canards, pour le seul profit de l’or que l’on retire de leurs excréments. »
Toutes les industries annamites ne se distinguent pas par ce caractère essentiellement primitif Certains produits naturels sont même assez habilement exploités. Si les indigènes ne savent ni faire des étoffes façonnées, ni raffiner le sucre, ils s’entendent très-bien à tirer de l’écorce de différents arbres du papier et de la toile. Voici quelques détails donnés par M. Marette, missionnaire au Tooqiiin :
« On fabrique une immense quantité de papier avec l’écorce d'im certain arbre ; les cordes sont aussi faites avec des écorces d’arbres ; d’autres écorces servent à tisser des toiles fort recherchées à cause de leur fraiclieur. Elles sont solides et l’usage en est plus sain que celui des toiles de lin. Le coton, qui atteint au Tonqiiin et en Cocliiiichiiie ses plus grandes proportions, y sert aussi à faire des tissus. »
Parmi les richesses de ces contrées si fécondes,
nous devons nommer l’arbre à vernis. Cet arbre précieux est cultivé avec assez de soin. Le suc qui découle naturellement de son tronc et celui qu’on obtient à l’aide d’incisions dans l’écorce, donnent, mêlés à l’huile de l’arbre nommé tong-chu, un vernis égal à celui du Japon. Aussi les ouvrages de laque que fabriquent les Annamites sont-ils recherchés, même en Chine, où cette industrie est très-perfectionnée.
Mais aux yeux des indigènes, les arbres qui produisent la toile et le vernis ne sont rien comparés au bambou. C’est que le bambou forme, avec le riz, la base de l’existence des Annamites. Il sert de bois de charpente et d’amadou, il est léger et dur; on en fait des colonnes et des toits; des cloisons pour les maisons et des haies pour les champs ; il résiste aux plus lourds fardeaux et s’assouplit au point de se plier comme l’osier et d’êlre transformé sans peine en corbeille, boite ou natte; il devient papier et tissu; il résiste à l’eau comme au soleil ; enfin il contient « une moelle délicieuse à manger » et une eau « trèsagréable à boire et très-saine. » Le bambou est une espèce de roseau dont les racines poussent diverses tiges qui prennent différentes grosseurs « depuis un pouce de diamètre jusqu’à huit et même plus. Il atteint une hauteur de quinze et vingt pieds. De la tige sortent ça et là des rejetons garnis de longues feuilles armées de fortes épines. Le bambou prend presque toute sa hauteur et presque toute sa grosseur en moins d’un an. » Ensuite il durcit et épaissit.
Comme la Chine et Tlncle, la terre annamite produit un grand nombre de fruits excellents et variés. Parmi les meilleurs on cite les mangues, les bananes, les oranges, les papayas, les dattes, les cocos, les ananas, l’arec, l’atier, les gouaviers, le béjay ou léchéa, et enfin le jaca. Celui-ci mérite une description : « C’est le plus gros fruit du monde, puisqu’il y en a qui pèsent au delà de cent livres ; il sort du tronc même de l’arbre ou de ses plus grosses branches ; sa couleur en dehors est d’un vert obscur; il a une grosse écorce dure, entourée de toutes parts d’espèces de pointes de diamant, terminées par une épine courte et verte dont l’aiguillon est noir. Etant mûr, il rend une bonne odeur; il est blanc en dedans; sa chair est ferme, divisée en petites cellules pleines de châtaignes oblongues et plus grosses que des dattes, couvertes d’une pelure grise dont la pâte est blanche comme les châtaignes communes; elles ne sont bonnes que rôties ; si on les mange vertes leur goût est âpre et terreux (1). »
Les Annamites possèdent la plupart de nos animaux domestiques, sauf le mouton et l’âne. Cependant le mouton ne leur est pas tout à fait inconnu, car il a été introduit sous Minh-Mang dans les parcs royaux. Les montagnes renferment d’immenses troupeaux de bœufs et de buffles; on y trouve aussi quantité de chèvres; les porcs abondent partout et vivent dans l’intimité de leurs maîtres. Les chiens et les chats sont pour les Annamites objets de luxe et
(1) Uisloire naliirelU\ civile et politique du Tonquin, Ouvrage publié en 1778 d’après les noies d’un missionnaire.
de consommation. Poules, canards, oies et pigeons fourmillent dans tous les villages.
L’éléphant vit chez les Annamites à l’état sauvage et à l’état domestique. On l’utilise pour la guerre, pour les fêtes, et comme bourreau. C’est toujours sur un éléphant que dans les circonstances solennelles le roi et les grands mandarins se montrent au peuple. Le cheval est abandonné aux officiers subalternes. Les éléphants sont très-nombreux dans les forêts du Tonquin et ils y trouvent une compagnie variée. « Les montagnes intérieures sont peuplées, dit Mgr Retord, de tigres, de léopards, de loups, de sangliers énormes, d’ours, de rhinocéros, de buffles, d’éléphants , de cerfs, de daims, d’isards, de chevreuils, de chamois, de singes de toute espèce, et d’une infinité de serpents et reptiles, dont les plus gros sont les boas, qui peuvent terrasser et digérer des buffles. » On y trouve aussi des renards, des gazelles musquées et des chats sauvages. Il y aurait là de belles chasses à organiser. Les touristes et chasseurs peu disposés à parcourir les contrées difficiles, asile du gros gibier, pourraient s’exercer contre les grues, les perdrix, les cailles, les perroquets, les paons, les tourterelles, et une multitude d’autres oiseaux, depuis le moineau que l’on trouve partout, jusqu’à l’aigle royal.
De tous les animaux sauvages qui peuplent leurs forêts, le plus redouté des Annamites est le tigre. On poursuit l’éléphant pour son ivoire, mais on ne cherche pas à atteindre le tigre bien que sa fourrure soit estimée. Il est le héros redouté d’une foule d’bis-
toires et de légendes. Que de fois on l’a élevé au rang des dieux dans l’espoir de l’adoucir! Peu sensible aux honneurs, il a toujours préféré la chair humaine à l’encenSo Les habitants de Ké-Toï crurent un jour cependant que leurs vœux étaient enfin exaucés. Un tigre, trouvant le temple à son goût, y avait pris place parmi les idoles. « Aussitôt tout le village s’assemble au son du tambour et des instruments pour l’adorer et lui offrir des sacrifices. Sans armes ni bâtons, les chefs païens entrent en habits de cérémonie; on étend le tapis, on allume l’encens devant le tigre, qui regarde le tout d’un air fort grave. Un homme de la compagnie voulant se placer sur l’autel et répondre pour l’esprit, comme il est d’usage, le tigre lui applique deux coups de griffe, l’im sur le front, l’autre sur l’épaule et le jette à plus de dix pas de Faute! ; il s’élance ensuite sur un mauvais chrétien que la nouveauté du spectacle avait attiré, puis, poussant un cri terrible, il se retire à petits pas (1). »
Nous compléterons ce rapide exposé par quelques mots de Mgr Retord sur la densité de la population» Le prélat parle seulement du territoire qui forme son vicariat apostolique; mais cette partie de l’empire n’ayant rien d’exceptionnel , les chiffres qu’il donne indiquent l’état général du pays :
« D’après des estimations qui, à mon avis, sont loin d’être exagérées, il y aurait sur le terrain de ma juridiction environ sept millions huit cent
(1) Lettre de l’abbé La Mothe.
mille habitants; et comme le territoire de nette mission n’excède pas deux mille lieues carrées, il s’en suit qu’il y a ici trois mille neuf cents personnes par lieue carrée. En France, sur vingt-huit mille lieues carrées, vous comptez trente-six millions d’individus, ce qui fait seulement douze cent quatre-vingt-cinq âmes par lieue carrée, d’où il faut conclure que le Tonquin est trois fois plus peuplé que la France (F). »
T/un des évêques delà Coehineliine, Mgr Pellerin, porte à trente millions la population de l’empire annamite. Ee sol bien cultivé nourrirait une population plus considérable encore.
lies Annamites sont d’une taille moyenne et bien proportionnée. Ils ont les yeux et le nez petiLs, les cheveux noirs et portent tout entière une barbe peu fournie. Eeur teint est très-brun, presque cuivré; cependant les gens riches, qui s’exposent rarement aux rayons du soleil, pourraient passer, quant â la couleur, pour des Européens du Midi. En somme, ils ressemblent aux Chinois, mais leur visage est moins plat. On voit parmi eux peu de personnes contrefaites. Hommes et femmes laissent croître leurs cheveux et les portent en rouleaux ou en nattes sur le sommet de la tête; ils les dénouent lorsqu’ils paraissent devant des personnages; les uns et les autres teignent en noir leurs dents, qu’ils ont naturellement fort blanches, aussi blanches que des dents de chiens, disent-ils avec horreur. Les élégants ne coupent jamais leurs ongles;
(1) Lettre écrite en 1§51. Annales de la propagation de la foi» t. xxvrrr.
plus ils sont longs et effilés plus ils sont beaux ; quelques-uns les teignent en rouge ; cependant ce dernier usage n’est guère suivi que par les femmes.
Les habitants des montagnes sont généralement plus grands et plus blancs que ceux des plaines; ils offrent, d’ailleurs, le meme type de physionomie, et portent à peu près le même costume. On trouve dans les montagnes de l’ouest quelques tribus qui diffèrent, par les traits, de la race annamite et dont le teint est presque noir.
Le P. de Rhodes terminait une énumération des richesses de la Cochinchine en s’écriant : « Et puis dites que ce pays-là ne vaut pas le nôtre! » Nous ajouterons : Dites que ce pays ne ferait pas une colonie dont la position maritime et la richesse territoriale garantiraient à la France un rôle digne d’elle dans ces contrées où flotte si orgueilleusement le drapeau anglais !