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CHAPITRE II

Origine des droits de la France sur la Gochinchine. — Définition du caractère français par les mandarins annamites. — Ancienne organisation politique de la Gochinchine et du Tonquin. — Le Vua et le Ghua. — Trois rois légitimes pour un seul royaume.— Nos martyrs. — Mandarins annamites envoyés en France par Minh-Mang. — Marins et missionnaires. — Le gouverneur anglais de Synkapoure et un évêque français. — Expédition de l’amiral Lapierre. — Gomment le roi Thieu-Tri taillait en pièces les soldats français. — L’ordre de succession au trône chez les Annamites. — Les chrétiens ne conspirent pas. — La religion portugaise. — Édit contre les missionnaires. — Expédition du Gatinat. — Mission de M. de Montigny. — Gonseils du gouvernement chinois au gouvernement annamite. — Observations de deux évêques. — Devoirs de la France.

La France a le droit de s’établir en Gochinchine et d’étendre son autorité sur tout l’empire annamite. Ce droit, nous le tenons des engagements pris à la fin du dix-huitième siècle par Gia-Laong, et des sauvages exécutions qui, en faisant couler le sang de nos missionnaires , ont compromis l’honneur du nom français. On a réclamé déjà, mais les souverains annamites ont méprisé nos réclamations comme leurs propres engagements. Et chez ces peuples, où la force seule est respectée, les mandarins en sont venus à écrire dans leurs édits : « Les Français aboient comme des chiens et fuient comme des chèvres (1). » En 1827 le dey d’Al ger donnait un

(1) Édit de persécution contre les chrétiens, 1857.

coup d’éventail à notre consul, et trois ans plus tard la France détrônait ce barbare. Voilà l’origine de nos droits sur l’Algérie. Nous en avons de plus éclatants et de plus obligatoires sur l’empire annamite.

Le Tonquin et la Cochinchine ont anciennement fait partie de l’empire chinois. Ils formèrent ensuite un seul État, puis chacun d’eux eut plus tard une existence séparée. Cependant , longtemps encore après leur séparation, ils reconnaissaient en droit le même souverain. Rarement le fait fut plus contraire au droit. Cela tenait à une organisation gouvernementale dont l’extrême Orient offre d’autres exemples, et qui n’est pas sans analogie avec le gouvernement de la France sous les derniers Mérovingiens, régnant de nom lorsque tout le pouvoir appartenait aux maires du palais.

La Cochinchine et le Tonquin avaient trois souverains, et chacun de ces États reconnaissait deux maîtres. Le premier portait le titre de Vua, auquel on ajoutait celui de Hoâng-Dê, le tout signifiait roi par excellence, empereur, chef suprême, etc. Le second était appelé Chua, c’est-à-dire seigneur, chef, régent, et par extension, roi, mais roi inférieur. Ces deux royautés étaient héréditaires. Le Vua avait le premier rang, on lui rendait trois ou quatre fois par an de grands honneurs, il promulguait les lois, signait les nominations aux charges de l’État et paraissait avec pompe dans certaines solennités plus religieuses que politiques, telles que la bénédiction des terres et la procession qui ouvre les fêtes du nouvel an,

lesquelles durent trois jours. Le resle du temps il vivait au milieu de ses femmes et de ses eunuques, l’étiquette lui défendant de se montrer. Le pouvoir appartenait au Ckua ; il était le chef absolu de l’armée et de l’administration; s’il ne signait pas les brevets et les ordonnances, if donnait les places, et tout fonctionnaire civil et militaire relevait de lui. « Le premier qui fut chua fut un soldat heureux. » Il se nommait Trinh et avait relevé le trône du souverain légitime, renversé par une insurrection. Pour récompense il prit la direction des affaires ; son gendre, Trinh~Kiêm, lui succéda, et la charge de chua, dont les attributions régulières avaient fini par tout envahir, devint héréditaire dans sa famille. Ce changement s’accomplit de Î535 à 1360. Quarante ans plus tard, le vice-roi delà Gochinchine, Nguyen-hô- Ang, déclara qu’il restait fidèle au véritable souverain, le vua, descendant de ia famille Lè, mais que chua lui-même, il refusait d’obéir au chua du Tonquin. De là, pendant deux siècles, des guerres presque constantes entre la Gocliinchine et le Tonquin. Les Nguyen résistèrent avec succès; de telle sorte que par la sanction du temps et la soumission des peuples, trois dynasties légitimes se trouvèrent simultanément et quelquefois pacifiquement, à la tête de l’empire annamite. La dynastie Lè, qui était celle des vua ou premiers rois; la dynastie THoii, qui, sous le titre dechua, gouvernait tout le Tonquin, et la dynastie Nguyen, établie en Cochinchine où elle régnait sans subir aucun eonirôle , mais aussi sans oser prendre le titre de vua, conservé aux princes de la

famille Le. La Chine, suzeraine de l’empire annamite, donnait l’investiture pour la Cochinchine et le Tonquin, au vua, qu’elle considérait comme le seul souverain des deux royaumes. Telle était l’organisation politique de ces pays lorsque les missionnaires y portèrent pour la première fois l’Évangile ; mais en 1802 Vua et Chua ont disparu pour faire place à un seul maître, l’empereur de Viêt-Nam, titre qu’il porte chez lui, mais que le chef du céleste-empire ne lui reconnaît pas. Le héros de cette restauration, Giâ- Laong, nous avait pour alliés; ses successeurs nous ont voulus pour ennemis.

Le droit des gens que l’Europe chrétienne doit imposer aux peuples barbares, et le soin de notre honneur nous commandent de venger les attentats dont nos nationaux ont été victimes chez les Annamites. En dehors de ces droits généraux, qui sont ceux de la civilisation contre la barbarie, la France, il faut le redire, a des droits particuliers. Le traité de 1787, sur lequel nous reviendrons, et les engagements de Gia-Laong envers l’évêque d’Adran devaient protéger la vie de nos missionnaires et garantir leur liberté. Nous avons donc pour agir surabondance de litres et de raisons. Il ne suffit pas de punir d’anciennes insultes, il faut prévenir toute insulte nouvelle par un acte décisif et définitif. Lorsque le drapeau français flottera sur Touranne, nous serons respectés dans toutes les contrées de l’Indo - Chine.

L’histoire de nos martyrs tiendra une grande place dans ce volume ; il est bon de montrer comment on meurt aujourd’hui pour l’Église. Les détails vieil-

(Iront en leur temps, mais nous voulons donner dès à présent, comme les vrais titres de la conquête, les noms des missionnaires martyrisés dans l’empire d’Ânnamde 1833 à ! 858, c’est-à-dire sous la dynastie qui nous doit en partie son triomphe :

1833. M. Gagelin, Français, membre de la congrégation des missions étrangères, est étranglé.

1834. Le P. Odorico, dominicain espagnol, est condamné à l’exil et meurt en prison.

1833. M. Marchand, Français, membre de la congrégation des missions étrangères, est tenaillé avec des fers rouges et dépecé vivant.

1837. M. Cornay, Français, comme MM. Marchand et Gagelin, et membre de la même congrégation, est décapité.

1838. Monseigneur Ignace Delgado, dominicain, évêque de Mellipolamie, et vicaire apostolique du Tonquin oriental, meurt en prison. Deux autres membres de l’ordre de saint Dominique, Espagnols comme monseigneur Delgado, monseigneur Henarez, son coadjuteur et le P. Fernandez, sont décapités.

Après ces trois martyrs espagnols viennent encore trois martyrs français sortis du séminaire des missions étrangères.

1838. M. Jaccard, est étranglé après avoir subi cinq années d’emprisonnement.

Mgr Borie, élu évêque d’Acanthe et vicaire apostolique du Tonquin oriental, est décapité.

1839. M. Delamotte est torturé et meurt en prison.

Toutes ces exécutions eurent lieu par l’ordre de Minli-Mang, qui régna de 1820 à 1840. Ce prince eut, un instant, peur de la France. D’après des témoignages qui paraissent exacts, Gia-Laong lui avait recommandé de suivre à l’égard des chrétiens une politique ambiguë, de les intimider sans risquer une persécution violente, d’écarter les missionnaires, mais de ne pas les mettre à mort, car dans ce dernier cas les Français pourraient intervenir, ce qu’il fallait éviter à tout prix. Minii-Mang tint compte de ces avis pendant les premières années de son règne, puis il frappa et craignit d’avoir été trop loin. Voulant savoir ce que nous pensions de sa politique et de ses attentats, il donna en 1839 une mission pour la France à trois mandarins d’un ordre inférieur. Ceux-ci passèrent en Angleterre et vinrent à Paris. Louis-Philippe refusa de les recevoir. Ce refus les inquiéta médiocrement; ils regardèrent, s’informèrent et partirent avec la conviction que le gouvernement français ne ferait rien.

Ces renseignements ne furent pas perdus pour Thieu-Tri, successeur de Minh-Mang. La persécution un peu calmée à l’époque de son avènement, reprit avec violence dès la seconde année de son règne.

1841. Arrestation et emprisonnement de MM. Galy et Berneux. Ils sont mis à la torture.

1842. Arrestation de M, Charrier. Il subit la peine du rotin et est jeté en prison. MM. Miche et Duclos sont arrêtés quelques mois après M. Charrier et soumis aux plus durs traitements.

Les cinq missionnaires étaient condamnés à mort et la sentence eût été exécutée sans l’intervention d’un de ces marins qui représentent si noblement la France partout où ils portent notre pavillon. « Le « 2i5 février 1843, la corvette française « entrait dans la rade de Touranne. Nos braves ma- « rins, qui n’ont pas besoin d’ordre pour un sauve- « tage, venaient d’eux-mêines réclamer la délivrance « des missionnaires , leurs compatriotes. Il fallut « l’intelligente énergie du commandant Lévêque « pour forcer Tbieu-Tri à lâcher sa proie. Tandis « que les cinq confesseurs s’avançaient vers le ri- « vage, une foule de néophytes et de païens assis- « taient silencieux et étonnés à leur départ, qui res- « semblait à un triomphe. Pour eux ce qu’ils vou- « laient, c’était la liberté et non la' fuite. A peine « montés à bord, ils demandèrent en grâce d’ôtre « rejetés secrètement sur la côte, pour y continuer « leur périlleux ministère ; mais leur prière étant « repoussée, ils dirent adieu en gémissant à cette « patrie adoptive (1)... »

Ils ne dirent pas adieu, mais au revoir, car ils rentrèrent tous les cinq dans cette mission, qui leur promettait le martyre. M. Dudos y est mort, prisonnier pour la seconde fois, en 1852; MM. Galy et Berneux y sont encore au moment où nous écrivons; M. Miche évangélise, comme vicaire apostolique, le royaume de Siam ; M. Charrier rentré en France, sur l’ordre de ses supérieurs, est l’im des directeurs

(1) Annales de la propayalion de la foiy L XXV ü, p, '6hà,

du séminaire des missions étrangères. Ce confesseur de la foi, qui porte sur son corps l’empreinte du ro^tin, travaille à former pour les terres païennes de nouveaux apôtres, de nouveaux martyrs.

Thieu-Tri voulait se venger. La persécution continua , et en 1844 J Mgr Lefebvre, évêque d’Isauropolis , vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale, se livra, espérant que le roi, heureux de tenir un européen, un missionnaire, un évêque, épargnerait les chrétiens indigènes et ferait rechercher moins activement les autres missionnaires. Il fut condamné à mort, mais on ajourna Texécution. Un bâtiment français envoyé par l’amiral Cécille arriva assez tôt pour obtenir la délivrance de Mgr Lefebvre. Cette fois encore Thieu-Tri ne céda que devant les injonctions les plus menaçantes. Deux ans plus tard le courageux évêque était arrêté de nouveau et subissait une nouvelle condamnation à mort. Instruit par l’expérience, Thieu-Tri, dont le caractère était irrésolu et craintif, renonça de luimême â l’exécution de sa sentence. Il fit conduire Mgr Lefebvre à Synkapoure. Le gouverneur de cette possession anglaise offrit à nos missionnaires la protection du gouverneur général des Indes. Il pensait qu’une démonstration menaçante en faveur des chrétiens obtiendrait le libre exercice de la religion et la libre entrée des Européens dans l’empire Annamite. De plus, il mit un de ses navires à la disposition de Mgr Lefebvre. Voici les dernières lignes de la lettre où le vénérable prélat rapporte ces détails : « J’ai cru devoir répondre que, pour

« l’honneur de mon pays, je n’avais pas encore « voulu recevoir l’assistance d’une nation étrangère ; « mais que si dans trois mois la France n’avait rien « fait en notre faveur, je réclamerais volontiers la « protection d’une puissance qui, en tant de cir- « constances, a rendu aux missionnaires catholiques « des services généreux. M. Libois, notre procureur « à Macao, m’annonce que le commandant Lapierre « va aller à Touranne dans quelques jours avec deux « navires. Il est probable que je n’aurai pas besoin « du secours des Anglais. »

L’expédition de l’amiral Lapierre eut lieu. Une première démarche, faite par le capitaine Rigault de Genouilly, ayant échoué, l’amiral parut le 18 mars 1847, avec deux navires, devant le port de Touranne. Il réclama la liberté du culte catholique. Tiiieu-Tri pensa qu’il devait s’illustrer en frappant un grand coup. Les mandarins reçurent l’ordre de se montrer conciliants, de traîner les choses en longueur et d’en finir avec les Français par un guet-apens. Voici le plan que le roi avait conçu :

« Pendant tout le temps qui s’était écoulé depuis l’arrivée des Français, Thieu-Tri avait fait acheter quantité de peaux de buffles et de graisse, soit pour se garantir contre les balles des étrangers, soit pour brûler leurs navires. Un mandarin et deux mille hommes de troupes s’étaient rendus au port, entassant de la paille, des bambous, et faisant grande provision de comestibles, sous prétexte d’un festin et d’un feu de joie en l’honneur des Français. Ce mandarin était porteur d’une ordonnance royale conte-

nant ces deux articles : 1° inviter les Français à un banquet, entourer le lieu du festin de quelques centaines de soldats, les plus forts et les plus courageux, armés de cordes; puis pendant le repas, garrotter, assommer, égorger les Français jusqu’au dernier ; 2” si les Français ne descendent pas à terre, cerner à l’improviste les deux vaisseaux étrangers, avec les cinq navires tonquinois à l’européenne et plusieurs jonques de guerre, lancer des brûlots et des boulets, incendier et détruire le tout, sans en laisser aucune trace ('! ) . »

Tel était le plan de Ïhieu-Tri. Le mandarin pensait bien que l’exécution pourrait offrir des difficultés ; néanmoins il se mit à l’œuvre. L’amiral Lapierre trouvant que ces excès de démonstrations amicales ne disaient rien de bon, refusa le banquet. Le mandarin dut se rabattre sur la seconde partie du plan royal. Même en admettant la surprise, le succès lui paraissait très-douteux. Cette légère chance lui fit, d’ailleurs, défaut. Le complot fut dénoncé. L’amiral Lapierre, voulant éviter une inutile effusion de sang, adressa de vives réclamations au gouverneur de Touranne. Mais les ordres du roi étaient formels; il fallait, à tout prix, détruire les vaisseaux français. Les malheureux Annamites se préparèrent ouvertement au combat. Lorsque l’attaque fut imminente, l’amiral ouvrit le feu. L’ennemi perdit mille hommes et cina jonques de guerre.

Ce désastre irrita Tliieu-ïri, Nul doute qu’il n’eût

{!) Annales, etc., t. XX, p. 8/i. Lettre de M, Legrand.

acccVlé a nos légitimes exigences s’il avait pu croire que de nouvelles persécutions lui attireraient de nouveaux châtiments. Mais la France n’ayant point d’établissements dans les mers de la Chine et de rinde, n’y possède aucune influence. Les rapides apparitions de nos bâtiments ne suffisent pas à nous faire craindre, c’est-à-dire à nous faire respecter de ces peuples et de ces gouvernements voués au culte de la force. Tliieu-Tri apprit le départ de nos vaisseaux en même temps que la ruine de sa flotte. Il jura de se venger sur les missionnaires et sur les chrétiens. Son premier soin fut de faire trancher la tête à quelques-uns des mandarins militaires échappés au désastre de Touranne et de rendre un nouvel édit de persécution. Cet édit rempli d’injures contre la France, portait que tout Européen devait être tué aussitôt que reconnu. Un procès serait fait ensuite... à sa mémoire. Thieu-Tri voulut, en outre, avoir la ‘oie de tailler en pièces des soldats français. La chose était difficile. Comment s’y prit-il ? Mgr Retord, évêque d’Âcantlie, vicaire apostolique du Tonquin, va nous le dire :

« Cette affaire a grandement irrité le roi ; il exerce comme il peut sa haine contre nos compatriotes; n’en ayant pas à sa disposition, il en fait peindre, puis il fait tirer des coups de fiisil sur ces portraits, qu’il fait ensuite couper en trois, se flattant ainsi de les avoir taillés en pièces (1). »

L’artillerie des fortifications de Touranne ayant

(1) Annales^ etc., t. XX, p. 85,

mal répondu à l’attente de Thieu-Tri, il condamna quelques canons h la bastonnade et fit donner aux autres des médecines purgatives. Ces punitions lui paraissant de médiocres garanties pour l’avenir, il voulut avoir une artillerie nouvelle. On lui fabriqua des pièces colossales et impuissantes. Les mandarins militaires durent armer et approvisionner largement leurs soldats. Il s’agissait d’exterminer les Français s’ils osaient reparaître sur les côtes de la Cochincbine ou du Tonquin. Comme exemple de ce qu’il voulait et saurait faire, le roi entra en lutte contre les objets européens qui ornaient son palais: montres, horloges, glaces, meubles, étoffes, tout fut brisé, déchiré, battu enfin à platecouture... Bientôt le bruit se répandit qu’une flotte française arrivait. Sa majesté annamite, saisie de terreur, tomba malade et mourut. Or, laFrance venait de se laisser mettre en république et ne songeait guère à faire des conquêtes dans l’Indo-Chine.

Thieu-Tri eut pour successeur son fils puîné, Tu- Duc. La couronne devait appartenir au fils aîné, An-Phong. Mais si les Annamites sont assez fidèles à leurs familles royales , ils ne tiennent pas beaucoup à la régularité dans l’ordre de succession. Minh-Mang avait été accepté contre le droit, Ïu-Duc le fut également. An-Phong ne se résigna pas à sa déchéance. Il conspira et voulut gagner les chrétiens. Mgr Pellerin, évêque de Biblos et vicaire apostolique de la Cochinchine septentrionale, où se trouve la capitale de l’empire, lui fit répondre: « Les chrétiens ne détrônent pas les rois ; ils sont de

« fidèles sujets, meme lorsqu’on les persécute ; vous « verrez quelle est leur fidélité si vous régnez un « jour. »

Tu-Duc connut les tentatives de son frère et ne put ignorer l’accueil qu’elles avaient reçu; néanmoins il confirma les édits de persécution contre la religion de Jésus ou religion portugaise. Cette dernière désignation « vient, dit un missionnaire, de ce « que^ parmi les Européens, les Portugais sont les « premiers entrés en relation avec les Annamites. » Les persécuteurs l’emploient d’autant plus volontiers qu’elle représente le christianisme comme le culte national d’un peuple étranger.

Par suite de circonstances diverses aucun Européen n’avait été exécuté sous Thieu-Tri. Tu-Duc, plus hardi dans sa haine, a fait décapiter trois missionnaires : M. Schaffer, le D'" mai 1851, M. Bonnard, le 1 mai 1 855, et Mgr Diaz en 1 857. Ce prince a juré d’exterminer les chrétiens. Jamais les missionnaires n’ont été poursuivis avec plus d’acharnement. Minh-Mang et Thieu-Tri avaient mis à prix la tête des prêtres européens; Tu-Duc a fait comme eux, mais il paye plus cher. Les efforts tentés en 1856 par un envoyé français, M. de' Montigny, lui ont persuadé que l’intervention de la France était, au fond , peu redoutable. Il sait que nous sommes assez forts pour lui infliger en passant une dure leçon. Mais il ne croit pas que notre action puisse devenir permanenle.

M. de Montigny avait pour mission de conclure des traités avec les souverains d’Annam et de Siam.

Il chargea le commandant du Catinat, M. Lelieur de Ville-sur-Arc, de porter à Touranne une lettre où il indiquait les intentions de son gouvernement. Les mandarins demandèrent des instructions au roi qui leur ordonna de repousser toute ouverture, de ne pas même recevoir la lettre du ministre français. Après deux jours d’attente, le commandant Lelieur remonta jusqu’au port de la capitale, d’où on le renvoya à Touranne avec l’assurance qu’il y trouverait des négociateurs. « Ceux-ci se présentent en effet, mais ils refusent de prendre les lettres adressées au roi et s’opposent au ravitaillement du navire. » Des démonstrations insultantes accompagnèrent ce refus, et nos marins ne virent pas sans surprise les batteries de Touranne se garnir d’artilleurs qui nous défiaient. C’était trop. Il fallait donner au moins un avis à ces braves. Le commandant du Catinatîii débarquer une compagnie d’infanterie de marine ; elle pénétra dans le port principal, encloua soixante pièces et noya la poudre. Les mandarins jugèrent prudent de ne pas pousser les choses plus loin. La lettre fut reçue avec respect et portée au roi. Il fallait dissimuler ou se faire battre. Tu-Duc dissimula. On eut en France la naïveté de croire que cette petite leçon avait porté coup et suffirait. Le souvenir de l’inutile expédition de l’amiral Lapierre aurait dû nous défendre contre pareille illusion. Tout au contraire, le Moniteur de la Flotte s’empressa de dire que nos relations avec les Cochinchinois étaient des meilleures, que notre influence n'avait plus rien à désirer, « Nos pauvres missionnaires, ajoutait-il, en

profiteront, car on n’osera plus les maltraiter si facilement à l’avenir. »

Voici comment Tu-Duc présentait, de son côté, l’affaire de Touranne ; nous citons Mgr Retord : « Sa majesté annamite, pour diminuer l’impression défavorable que ce fait d’armes avait pu produire dans le royaume, se hâta d’en étouffer le retentissement en expédiant â tous les gouverneurs de province une petite note diplomatique dont voici la teneur : « Comme on l’avait prévu, des barbares « d’Europe étaient venus avec un navire à feu jus- « qu’au fort de la capitale; mais ils avaient eu la « bonne idée d’en repartir aussitôt, échappant ainsi « par une prompte fuite â un châtiment mérité. Il « n’y avait donc plus à s’inquiéter de leur pas- « sage. »

Un mois plus tard, la corvette la Capricieuse, commandée par le capitaine Collin, fit une apparition dans les eaux de Touranne. Des pourparlers eurent lieu, mais ils ne produisirent aucim résultat. M. de Montigny, que le mauvais temps et ses négociations avec le roi de Siam avaient retardé, parut enfin. « C’était trop tard : tandis que les forces françaises s’étaient affaiblies, le roi avait organisé sa défense ; il avait eu le temps de consulter le gouvernement chinois, et en avait, dit-on, reçu la réponse de résister a outrance à ces barbares étrangers, qui, loin d’être aussi terribles qu’on le croyait, avaient été battus â Canton. Néanmoins on fit semblant de vouloir traiter avec l’ambassadeur; mais le madarin envoyé â cet effet n’était qu’un officier de quatrième

OU cinquième classe; et dès la première entrevue, il fut évident qu’il avait pour mission d’éluder toute négociation sérieuse.

« En partant, M. de Montigny écrivit au roi qu’il allait prendre de nouveau les ordres de son souverain, que, si pendant son absence le gouvernement annamite vexait les chrétiens ou toute autre personne à l’occasion de l’ambassade, il aurait bientôt à rendre un compte sévère de ses actes. Précaution inutile autant que généreuse ; car en voyant l’intérêt que M. le plénipotentiaire portait aux chrétiens, le roi en conclut que c’étaient eux qui l’avaient appelé (1). »

M.de Montigny avait, dit-on, pour mission d’obtenir : 1** le libre exercice de la religion catholique ; 2“ la liberté du commerce ; 3° la résidence d’un consul à Phuxuan ou Hué, capitale de tout l’empire ; Ao la cession du port de Touranne ou d’une île voisine pour y établir une factorerie française.

« Quelles espérances nous avions conçues, dit Mgr Retord, à la seule annonce qu’une expédition allait bientôt arriver pour nous obtenir de gré ou de force une paix et une liberté entières, pour venger l’honneur de la France outragé depuis si longtemps!.. Quelle déception navrante lorsqu’on sut, à n’en pouvoir douter, que les Français n’avaient absolument rien fait! »

Loin de cesser, la persécution devint plus violente. Tu-Duc, comme Thieu-Tri, voulait se venger. La

(1) Annales^ etc., t. XXX, p. 228.

France l’avait humilié, il riuimilierait à son tour en frappant les missionnaires européens et les chrétiens indigènes qu’elle prétendait couvrir de sa protection. Que risquait-il après tout? La France pouvait couler quatre ou cinq de ses jonques ou démanteler un de ses forts; mais il restait le maître chez lui, et nos actes de vigueur se réduisaient, au fond, à des preuves d’impuissance. Nous passons comme le typhon, rien ne nous résiste, mais tout se relève après notre départ. « Ce système , nous disait l’iin des apôtres de la Cocliinchine, Mgr Pellerin, n’est pas seulement insuffisant, \\ est dangereux. On irrite le tigre sans lui rien enlever de sa force, puis, lorsqu’il est en fureur, les vaisseaux disparaissent, et les chrétiens, sans défense, subissent une nouvelle persécution. »

De tous les martyrs que nous avons nommés dans ce chapitre, quatre seulement étaient espagnols, Mgr Diaz, Mgr Delgado, Mgr Hénarez et le P. Fernandez; les autres étaient français et membres de la sainte congrégation des missions étrangères. En partant pour les contrées païennes, ces apôtres avaient formé le vœu de mourir dans les supplices afin d’étendre le royaume de Jésus-Christ. Mais parce que la mort est pour de tels hommes une suprême récompense, la France doit-elle se dispenser de protéger son honneur en protégeant leur vie? Elle ne le croit pas, aucun de ses gouvernements ne l’a jamais cru ; les nombreuses démarches faites à diverses époques dans l’intérêt de nos missionnaires le montrent assez. Le résultat n’a

pas répondu aux intentions. On sait aujourd’hui ce que valent des réclamations, des menaces et même des punitions accidentelles. Le moment est venu d’abandonner un mode de protection dont le seul résultat est d’accroître le nombre des victimes. La terre annamite a bu trop de sang français pour qu’on hésite longtemps encore à y planter le drapeau de la France. Il y fera triompher la Croix et la nation, fille aînée de l’Église, aura une fois de plus justifié son titre et rempli son rôle.

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