‹ La Cochinchine et le TonquinChapitre 13 sur 60 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les religions de Teiiipire annamite. — Histoire et philosophie des trois cultes reconnus par l’État. — Superstitions rationalistes. — Les dieux et les fidèles. — Résultats des religions rationnelles. — Les cadavres séjour du diable. — Les Ciampois et la loi de Moïse.

On retrouve dans l’empire annamite tous les dieux de la Chine. Les mêmes religions ont produit dans les deux pays les mêmes développements de doctrines et de pratiques. C’est un bel exemple des fruits que peut porter, en matière religieuse, la raison humaine livrée à elle-même ! Les dieux chinois et annamites étant nés des besoins et des passions, sont naturellement très-nombreux. Il y en a de généraux et de particuliers. Ceux-ci sont des propriétés de famille; ceux-là font partie du domaine public. Parmi ces derniers, les uns sont entièrement fabuleux; d’autres, en assez grand nombre, ont réellement existé à des époques plus ou moins reculées. Célèbres de leur vivant, ils ont, après leur mort, pris place sur les autels. Tous ces dieux, ou, si l’on veut, tous leurs üdèles, vivent en parfait accord, l’accord de l’indifférence. Il n’en a pas toujours été ainsi. Des luttes religieuses ont eu lieu autrefois en rhonneur de ces différentes divinités, admises aujourd’hui à partager le même encens jusque dans les mêmes pagodes.

Nous ne voulons pas, par un vain étalage d’érudition facile, entreprendre l’Iiistoire des religions caduques qui se partagent nominalement l’empire annamite. Les nécessités de notre sujet nous amèneront à donner sur les pratiques de ces peuples quelques détails qui, prenant place dans le récit des événements, compléteront la peinture des mœurs. Nous devons seulement, pour éclairer l’ensemble des faits, indiquer, dès à présent, le caractère générai ou la philosophie des trois cultes reconnus par l’État.

Deux de ces cultes sont originaires de la Chine : le culte des Tao-sse et celui des lettrés] le troisième vient de l’Inde et n’est qu’une des formes du bouddhisme; le dieu Fœ des Chinois ou Pliût des Annamites est Bouddha modifié selon les goûts de ses adorateurs.

Les disciples de Lao-tseu, fondateur de la religion des Tao-sse, ont mêlé le merveilleux à la vie de leur maître. Certaines légendes le représentent comme une pure essence appartenant à la nature des intelligences divines. Antérieur au ciel et à la terre, il revêtit la forme humaine, et se transforma plusieurs fois, accomplissant divers destins dans ce monde de poussière et de fange. « J’étais né, lui fait-on dire, avant qu’aucune forme humaine se manifestât ; j’apparus avant le commencement suprême. J’étais présent quand se développa la grande masse primitive, et je me tenais debout sur la superficie de l’Océan primordial, me balançant au milieu du vaste espace vide et ténébreux : j’entrai et je sortis par les mêmes

portes de la mystérieuse obscurité de l’espace. » Les légendes des Tao-sse ajoutent que, pour passer de cette vie de balancement au milieu de l'espace à la vie humaine, Lao-tseu s’enferma quatre-vingt-un ans dans le sein de sa mère et en sortit avec des cheveux blancs ; ce qui lui valut le nom de Lao-tseu ou Lao-tsée, vieil enfant.

A côté de cette version merveilleuse on trouve l’histoire. Dès cette époque, en effet (550 ans avant Jésus-Christ) , la Chine était assez avancée en civilisation pour que l’on puisse, en beaucoup de points, se fier â ses annales. Lao-tseu naquit de parents pauvres et ne songea nullement à se donner comme dieu. Il étudia et put s’élever au grade de mandarin. Le désordre des mœurs et les guerres intestines qui ruinaient son pays lui causèrent une telle affliction qu’il s’éloigna pour se livrer à la vie solitaire et contemplative. Plus tard il voyagea chez les peuples occidentaux. On ne saurait dire positivement où il alla; mais il est probable qu’il visita la Baclriane et l’Inde ; qu’il y connut les doctrines brahminiques et la grande réforme de Bouddha (1). Ce voyage de Lao-tseu correspond à l’époque où Daniel était chef des Chaldéens et des mages. Un très-savant orientaliste, M. Abel Rémusat, a pensé que le philosophe chinois avait pu venir jusque dans la Grèce et dans Athènes, comme y vint vers ce temps le Scythe Anacharsis.

Lao-tseu déposa « le trésor de sa sagesse » dans le livre intitulé Tao-té-King . King indique que c’est

(1) Histoire universelle de César Cantu, t. lit, p. 346.

un ouvrage classique ; Tao et té sont les deux mots par lesquels commencent les deux parties du livre. Les deux titres réunis signifient livre de la Raison et de la Vertu (1).

Le Tao-té-Kiiig a été conservé intact. Le Tao ou le Verbe y est donné comme la condition fondamentale de l’existence, le principe et la vérité de toutes choses. « Avant le chaos, qui a précédé la naissance du ciel et de la terre, dit Lao-tseu, un seul être existait, immense et silencieux, immuable et toujours agissant, sans jamais s’altérer. On peut le regarder comme la mère de l’univers. J’ignore son nom, mais je le désigne par le mot de Tao (Verbe, Raison).

« Les sages du premier ordre entendent le Tao, et s’y conforment dans leurs actions. Ceux du second ordre l’écoutent, mais tantôt ils y pensent, tantôt ils s’en éloignent. Ceux du dernier rang en entendent parler, mais ils en rient, ou, s’ils n’en rient pas, ils ne pensent pas assez que c’est le Tao.

« Le Tao a produit un, l’ün a produit le deuæî les deux ont produit le trois, les trois ont produit toutes choses. Celui que vous regardez et que vous ne voyez pas se nomme J ; celui que vous écoutez et que vous n’entendez pas se nomme Ili; celui que votre main cherche et qu’elle ne peut saisir se nomme TVei, Ces trois sont incompréhensibles, unis et ne font qu’un (2). »

Le savant qui le premier a traduit ce passage, constate que les trois caractères employés pour for-

(1) Histoire universelle de César Caulu.

(2) Abel Rémusat, Mémoire sur Lao-tseu.

merles mots J, Hi, Wei, n’ont aucun sens; qu’ils sont simplement les signes de sons étrangers à la langue chinoise, soit qu’on les articule tout entiers, soit qu’on prenne séparément les initiales J, H, V, que les Chinois ne savent pas isoler en écrivant, et il arrive à démontrer que le nom J-Hi-Wei, Jhv, est identiquement le nom de Jehova que Dieu se donne dans l’Écriture. L’idée de la Trinité est exposée ici plus clairement, dit un historien célèbre, que dans quelque passage que ce soit des platoniciens.

Comme pratique la doctrine de Lao-tseu est à peu près insaisissable. Il exhorte riiomme à chercher le bonheur dans la solitude ascétique, et à rester calme ; il prêche la raison suprême comme règle dernière, rabaisse la force matérielle et veut qu’on attende la mort avec indifférence. Des moralités générales et des recommandations en faveur du prochain, sont mêlées à cette phraséologie que je veux bien tenir pour élevée, mais qui ne conclut pas ; défaut grave en matière de culte.

Confucius ou Kong-fou-tse, si l’on veut respecter l’étymologie, naquit cinquante ans environ après Lao-tseu. Son histoire n’est mêlée d’aucune légende ayant pour but de lui donner une origine divine ; cependant ses disciples ont eu soin de raconter que des prodiges avaient accompagné et signalé sa naissance.

Comme Lao-tseu, Confucius fut profondément affecté de la décadence morale où son pays était tombé. Mais au lieu de chercher le remède, à l’exemple du chef des Tao-sse, dans de vagues rêveries ahoutissant

au culte de la raison, il voulut une religion pratique et entreprit de renouer le fil des traditions chinoises. La mort de sa mère fut pour lui l’occasion d’un retour public et solennel aux vieilles coutumes. Il lui fit des obsèques conformes aux anciens rites, et prit soin qu’elle fût inhumée à côté de son père, tous deux renfermés dans des coffres épais, le mari à l’orient, la femme à l’occident, les pieds au midi, la tête au nord. Cet exemple toucha médiocrement. Mais quand on vit Confucius se soumettre à une vieille loi presque oubliée, qui commandait un deuil de trois ans et interdisait l’exercice de tout emploi public pendant la durée du deuil, on commença à le considérer comme un réformateur. 11 employa ce temps de retraite à fortifier son âme par l’étude, et à s’orner l’esprit de toutes les connaissances réputées nécessaires à un bon magistrat et qu’il jugeait plus nécessaires encore à un restaurateur des idées religieuses.

Confucius ne se borna pas à la restauration des rites funéraires, qui, pris dans leur ensemble, constituent une véritable idolâtrie; il entreprit défaire revivre les usages antiques, véritable source, disaitil, des vertus qui font le bonheur de l’individu et la gloire des États. Il mit en ordre les six Kings, livres sacrés, qui renfermaient les plus anciens monuments écrits de la Chine.

La réputation de sagesse et de savoir que s’était acquise Confucius devint si grande, que de tous côtes on accourait vers lui pour le consulter. Le roi de len le pria même de donner des lois à son peuple.

Confucius, qui n était pas comme Lao-tseii un philosophe morose, ennemi de la vaine gloire, voulut jouir de son succès. Il parcourut les petits Etats entre lesquels la Chine était alors partagée. A trente ans il revint dans sa patrie et refusa tout emploi afin de se consacrer à la réforme de ses concitoyens. Il ouvrit un cours où tout le monde fut admis. Ses disciples, c’est-à-dire ceux qui suivaient ses enseignements, avec la résolution de les prendre pour guides de leur vie, étaient fort nombreux ; mais il ne voulut jamais avoir plus de soixante-douze disciples officiels et, parmi eux, il en choisit douze pour l’accompagner partout.

Comme tous les préceptes des sages, les préceptes enseignés par Confucius étaient, sauf quelques lacunes, excellents. Le chef des recommandait

d’ohéir au seigneur du ciel, de l’honorer et de le craindre; il conseillait d’aimer le prochain et de dompter ses passions en prenant la raison pour guide suprême ; il signalait la piété filiale comme la racine de toutes les vertus et la source de toute doctrine. C’est là, du reste, le caractère particulier de son enseignement; il fait dériver les devoirs de l’homme envers Dieu et sa patrie des devoirs de la famille. Tout part de ce centre et tout y doit revenir. Aussi le culte qu’il a institué ou rétabli s’appelle-t-il le culte des ancêtres.

Quand il avait à se prononcer sur les pratiques religieuses, Confucius se bornait à renvoyer aux usages anciens; c’était facile. Mais quand il était interrogé sur l’Éternité, la précision lui faisait défaut. Pour se

délivrer à cet égard de l’importunité de ses disciples, il leur répondit un jour : « On doit discuter sur les choses visibles; mais pour celles qui sont invisibles, il faut les laisser comme elles sont, sans les approfondir, » Ce qui signifiait, au fond, qu’il ne fallait pas songer à son âme.

Confucius ne prétendait pas apporter aux hommes une solution ; son rôle était de leur donner quelques conseils de sagesse en attendant l’arrivée du Saint. Interrogé sur ce que devait être le Saint, il répondait ; « C’est à l’occident que doit naître le Saint que les justes attendent depuis plus de trois mille ans, ce sera le saint par excellence ; vaste et étendu comme le ciel, profond comme l’abîme, il sera respecté de tout le peuple ; tout le monde croira à sa parole, tous applaudiront à ses actions. Son nom et sa gloire pénétreront dans tous les lieux que le ciel couvre et que la terre supporte. Tous les êtres qui ont du sang et qui respirent l’honoreront et l’aimeront. Il est l’égal du Ciel. » M. l’abbé Sionnet a conclu de ces paroles, où l’on retrouve un écho du langage des prophètes, que Confucius ayant eu des Juifs parmi ses maîtres avait connu les prophéties sur le lieu et l’époque de la naissance du Sauveur. Il démontre d’ailleurs que dès ces temps reculés il y avait des Juifs en Chine. « Ils annoncèrent la venue du Messie et parlèrent si haut que l’an 65 de notre ère, l’empereur Ming-Ti envoya dans l’occident une ambassade ayant pour mission d’y chercher le Saint qui devait y être apparu. Ces ambassadeurs rencontrèrent sur leur route deux bouddhistes ou religieux de Foe ; et

croyant que le Dieu que ceux-ci vénéraient était le Saint, objet de leur voyage, ils les amenèrent avee eux, A rexamen de la doctrine de ces bouddhistes^ l’empereur et ses courtisans reconnurent que ce n’é'» tait pas celle du Saint qui leur avait été annoncé; ils laissèrent là ces imposteurs, et le seul prince de Tcbou se déclara leur partisan ; mais il ne fut plus envoyé d’ambassade à la recherche du Dieu nouveau né, et Ming-Ti se contenta de recommander à ses sujets l’étude des livres sacrés (1). »

Le bouddhisme prit en Chine de rapides développements, grâce surtout à certaines déviations de doctrine.

Lao-tseu n’avait exigé de ses disciples aucune pratique religieuse. Ceux-ci ne tardèrent pas à reconnaître qu’une religion sans culte n’est pas réellement une religion. Il faut un lien matériel et des devoirs communs pour entretenir la communauté de doctrine chez les hommes. Lao-tseu avait dit : conduisonsnous d’après les règles de la raison ; ayons des principes conformes aux données de l’intelligence humaine, etc. Ses sectateurs partirent de ce point pour arriver promptement au culte du diable, sans cesser de s’appeler docteurs de la raison. Les Tao-sse se divisèrent en deux sectes : les Yang et les Mé, Les premiers érigèrent en règle absolue un égoïsme destructeur de toute vertu et même de toute bienveillance : chacun pour soi ; tel est le résumé de leur doctrine. Les Mé adoptèrent un principe opposé et

(1) Essai sur renlrce des Juifs en Chim, Aiinates de vtiiJosophiç chré tienne.

le poussèrent également a l’extrême ; ils enseignèrent que les hommes devaient s’aimer sans distinction de parenté, et sans tenir compte des conformités d’humeur et d’opinion. Il fallait aimer tout le monde, mais il était défendu d’avoir des amis. Cet amour universel devait aboutir et aboutit en effet à supprimer chez les Mé comme chez les Yang tout sentiment de famille et de véritable confraternité.

Les Yang et les Mé tombèrent également dans la pratique des sortilèges et donnèrent , également aussi, l’exemple de tous les désordres. « Les disciples de Lao-tseu, dit M. l’abbé Rohrbacher, se livrent à des extravagances sans nombre. Ce n’est plus qu’une secte de jongleurs, de magiciens et d’astrologues, cherchant le breuvage d’immortalité et les moyens de s’élever au ciel en traversant les airs. » M. Stanislas Julien, le savant traducteur de plusieurs livres chinois, constate que le désir d’échapper au tombeau attira bien vite aux Tao-sse de nombreux disciples. Les grands, les hommes opulents, les femmes surtout, embrassèrent cette religion. La pratique des sortilèges , l’invocation des esprits, l’art de prédire l’avenir, firent des progrès rapides dans toutes les provinces; les empereurs eux-mêmes provoquèrent cet empressement par leur exemple, et leur cour fut remplie de devins.

Confucius, sans laisser à ses disciples des règles bien précises, bien absolues, avait, au moins, enseigné ou remis en honneur des pratiques qui devaient empêcher la religion des lettrés de se perdre dans toutes les rêveries, dans tous les désordres de l’ima-

gination. Il avait recommandé le culte des ancêtres et sa recommandation fut suivie; elle fut même considérablement développée. On distingue dans les honneurs rendus aux ancêtres un culte solennel et un culte simple. Les cérémonies du culte solennel ont lieu à trois époques différentes : 1° avant la sépulture, quand le corps est encore exposé ; 2° tous les six mois, dans la salle particulière de la maison appelée salle des ancêtres; 3“ tous les ans, au commencement du mois de mai, sur les tombeaux placés hors des villes- Quand le jour du sacrifice est arrivé, on réunit la famille, et le chef, assisté de plusieurs servants, choisit et prépare la victime. Il s’approche avec respect des tablettes où l’esprit de chaque défunt est censé venir se reposer plus tard, et, prosterné ainsi que les assistants, il les encense. Ces parfums brûlés en l’honneur des ancêtres ont surtout pour but de témoigner à ceux-ci qu’on attend d’eux des faveurs et des prospérités temporelles. Le maître des cérémonies prie à haute voix les esprits de se rendre au milieu de la famille et d’en accepter les dons; après cette prière, l’assemblée se prosterne et se relève trois fois de suite. Le sacrificateur est alors invité à offrir aux ancêtres les vins et les viandes du sacrifice. Un des servants présente du vin que le sacrificateur verse sur une statue grossièrement ébauchée, et l’assistance fléchit les genoux à quatre reprises. Quand les viandes ont été offertes, comme le vin, les tablettes sont couvertes d’un voile de soie et reportées à leur place. Une distribution est faite aux assistants, et le maître des cérémo-

nies affirme que le sacrifice rendra les ancêtres ffivorables. Le sacrificateur donne la même assurance, et l’on passe au dernier acte de la cérémonie. Il consiste à brûler un tas de morceaux de papier découpés en forme de monnaie. C’est de l’argent que les descendants envoient ainsi aux ancêtres. Les Annamites, vraiment pieux, sont convaincus, en effet : 1^" que l’argent est aussi nécessaire dans le monde des esprits qu’ici-bas ; 2“ que la fumée de leur papier se change en monnaie véritable. Le culte simple consiste à placer avec honneur dans les maisons des tablettes, portant le nom du défunt, dont l’esprit est tenu pour reposer en cet endroit. Des sacrifices ont lieu devant ces tablettes aux époques marquées par les rituels.

Ces cérémonies constituent, on le voit, une véritable idolâtrie ; elles sont modifiées dans un sens qui les rend plus idolâtriques encore par beaucoup d’ Annamites qui, comme les Chinois, mêlent le bouddhisme à la religion des lettrés. Les bonzes (c’est le nom qu’on donne aux prêtres de Foe, Phût ou Bouddha, que Fou appelle lamas au Thibet et en Tartarie) ont pour mission spéciale de faire « par la « force de leurs prières mie brèche à l’enfer, afin que « Famé des défunts en puisse sortir : c’est toujours « là qu’elle va en quittant son corps, et les bonzes « savent dans quel appartement du Tartare elle est « détenue, et ce qu’elle y souffre. Cette âme une fois « hors de l’enfer, doit passer sur un pont bâti au- <i dessus d’un fleuve de sang, rempli de serpents et ^ d’autres bêtes venimeuses; ce passage est dange-

« reux, parce que sur le pont il y a des diables qui « atteiiflentrânie pour la jeter dans ce maudit fleuve; « mais enfin elle passe, et les bonzes lui donnent une «lettre de recommandation (qu’on envoie par la « même poste que la monnaie) pour un des ministres « de Foe , qui la fera recevoir dans le ciel placé à « l’ouest. D’après la doctrine des bonzes, chaque « homme a trois âmes : l’une va animer un corps, « l’autre va en enfer, enfin la troisième réside dans « la tablette qui lui a été préparée (1). » Les bonzes ne se chargent pas seulement de faire des brèches à l’enfer ; ils ont aussi pour mission de désigner le jour et le lieu de la sépulture, car il y a des lieux et des jours néfastes.

Les honneurs à rendre aux ancêtres constituant tout un culte, nous avons dû en indiquer le caractère essentiel; mais ce chapitre serait interminable s’il fallait décrire ou seulement enregistrer les diverses cérémonies funéraires qui ont cours chez les Annamites, comme chez tous les peuples où les doctrines de Confucius et le bouddhisme se sont amalgamés.

Cependant le bouddhisme proscrit l’idolâtrie. C’est moins une religion, a-t-on dit souvent, qu’une conception métaphysique remarquable par la pureté morale de ses enseignements. Les livres sacrés des bouddhistes sont, en effet, des recueils de sentences et de préceptes assez sages pour que tout bourgeois philosophe puisse les admirer. Qif importe! ce n’est

(1) Annales de la propagation de (a fol^ t. ü, p. 002.

jamais par le caractère de ses maximes que pèche une religion, et rien n’est plus facile ni plus ordinaire que d’entasser, à l’appui de Terreur, des axiomes moraux, généreux, élevés. Il faut voir la pratique et juger les résultats. Du reste, avant de proclamer sage et grande la philosophie de Foe ou de Bouddha, on devraitse demander, quand on est chrétien et qu’on s’adresse à des chrétiens, si une doctrine aboutissant à l’athéisme, peut jamais avoir le caractère de la sagesse et de la grandeur. Or, c’est là le dernier mot du bouddhisme. Écoutons M. Burnouf, résumant l’opinion qui a prévalu chez les docteurs de ce culte :

« Cette opinion, c’est que le monde visible est dans un perpétuel changement; que la mort succède à la vie et la vie à la mort; que l’homme, comme tout ce qui l’entoure, roule dans le cercle éternel de la transmigration ; qu’il passe successivement par toutes les formes de la vie depuis les plus élémentaires jusqu’aux plus parfaites; que la place qu’il occupe dans la vaste échelle des êtres vivants dépend du mérite des actions qu’il accomplit en ce monde, et qu’ainsi Thomme vertueux doit, après cette vie, renaître avec un corps divin, et le coupable avec un corps de damné ; que les récompenses du ciel et les punitions de Tenfer n’ont qu’une durée limitée, comme tout ce qui est dans le monde ; que le temps épuise le mérite des actions vertueuses tout de même qu’il efface la faute des mauvaises, et que la loi fatale du changement ramène sur la terre et le divin et le damné, pour les mettre de nouveau l’un et l’autre à l’épreuve,

et leur faire parcourir une suite nouvelle de transformations. » Cependant l’aine peut échapper à ces continuelles évolutions en obtenant, pour suprême récompense, d'entrer dans le nirvàna, c’est-à-dire de s'anéantir dans le grand tout (1).

Comme on le pense bien, le côté philosophique du culte de Foe ou Phût, est ce qui touche le moins l’immense majorité des fidèles. Laissant là le dieu indifférent qui doit un jour tout absorber, ils ont créé des dieux secondaires, accessibles aux besoins de l’homme. « La nomenclature de ces dieux, avec « un précis de leurs plus curieuses aventures, rem- « plirait, dit un missionnaire, de gros volumes ; car « cette merveilleuse chronique n’a d’autre fondement « et d’autres règles que l’imagination en délire d’une « foule de bonzes, de charlatans et de devins, qui « se jouent de l’ignorance du peuple en exploitant « sa crédulité. » On se permet, d’ailleurs, envers ces dieux d’assez grandes libertés. Par exemple, lorsque le dieu des eaux, dédaignant les invocations, les prières, l’encens^ permet à la sécheresse de se prolonger, on passe de l’adoration à certaines vivacités de langage et même d’action : « Voleur que « tu es, lui dit-on, donne-nous ce que nous te de- « mandons, ou rends-nous ce que nous t’avons offert. « Ta vanité se complaît dans nos hommages; c’est « pour cela que tu te fais prier. Mais, vois-tu, les « suppliants ont maintenant le bâton à la main : fais « pleuvoir ou sinon L... » Et cela dit, on le fustige d’importance.

(1) Introduction à l’Histoire du bouddhisme, t. I, p. 152.

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oliant aux dieux domestiques, lorsque les affaires de la famille vont mal, on les dépose en les déclarant déchus de leurs honneurs; puis on se met en quête de divinités plus reconnaissantes et plus généreuses. Grâce à cette largeur de croyance , il n’y a pas de vice qu’on n’ait mis sous la protection d’une idole. Au fond, les dieux sont regardés comme essentiellement malfaisants; si on les honore, c’est surtout dans l’espoir de les adoucir.

Et c’est ainsi partout où ne règne pas la vérité ! Le sentiment religieux est si puissant que rien ne peut le frapper de stérilité incurable, il résiste aux misères et à l’abrutissement de l’état sauvage comme aux excès de la civilisation, mais livré à lui-même il produit les plus navrants résultats. Le fétichismedes sauvages du centre de l’Afrique n’est pas, en fait, plus avilissant pour la raison humaine que les religions savantes dues aux travaux des sages de l’Asie. Cependant, parmi ces sages, quelques-uns ont raisonné fort sagement. De l’idée qu’il y avait un Dieu, ils ont conclu à la nécessité d’une rè^le dans les actions de l’homme, c’est-à-dire d’une religion. Voulant que cette religion fût conforme à la nature de l’homme, et digne de Dieu, ils en ont fait une loi de respect et d’amour où abondent les préceptes de la spiritualité et de la morale. Mais comment transformer ces idées en actes? comment les rendre durables, éternelles? comment en faire la base des lois et la règle des mœurs ? Ici une lacune effroyable se déclare, la matière, un instant subjuguée, se révolte bientôt contre rinlelligence, tous ses mauvais ins-

tincts reparaissent, et les continuateurs mômes de l’œuvre du Sage, n’étant soumis à aucune autorité, modifient, transforment, pervertissent, en un mot, détruisent et oublient ce qu’ils devaient conserver. C’est ainsi que les conceptions les plus rationnelles ne tardent pas à devenir, dans la pratique, quelque chose de honteux et d’efÎToyable ; le disciple du penseur tombe au niveau du sauvage idiot, qui proclame Dieu le caillou où il s’est heurté, la bête féroce ou immonde dont il a peur.

Les peuplades qui habitent certaines contrées montagneuses de la Cochincliine et du Tonquin, où elles vivent à peu près à l’état sauvage, n’ont aucune religion définie. Les unes suivent un culte issu du bouddhisme, mais qui consiste uniquement dans quelques pratiques grossières; les autres ne jugent nullement nécessaire d’adorer la divinité, et ne paraissent pas avoir l’idée de l’immortalité de l’âme. « Seulement ces pauvres gens ont horreur des cada- « vres, dans lesquels ils croient que réside le diable « ou un génie malfaisant; c’est pourquoi ils les met- « tent en terre comme on y mettrait un animal mort. » Lorsque les missionnaires leur parlèrent pour la première fois « de l’existence d’un être suprême, qui a « créé le ciel et la terre, ils étaient comme hors d’eux» « mêmes ; nous ne savions pas cela , disaient-ils. « Comment aurions-nous pu l’apprendre, nous qui « ne sortons pas de nos montagnes, et qui avons à « peine communication avec les autres hommes (1 ) ? »

(1) Annales de la propurjaion de la foi, t. ÏV, p. 366. Letlrc de M. Gagelin.

Comme mœurs et droiture d’esprit, ces sauvages valent mieux, du reste, que les sectateurs plus ou moins civilisés de Lao-tseu, de Confucius et de Phût.

Les habitants du Ciampa se distinguent, par leur religion, des autres peuples qui forment l’empire annamite. « Ce sont des Mahométants, ou plutôt des « Juifs. Ils observent la circoncision à l’âge de « quinze ans. Elle consiste, pour les filles, à couper <( un peu de cheveux sur le front. Ils ont horreur « de la chair de porc : ils avaient autrefois, disent- « ils, eertains jours chômés, où ils ne pouvaient tra- « vailler ni même sortir de chez eux qu’après le so- « leil couché. Ils ne s’allient jamais à aucune autre « nation ; à la fin de leurs prières, ils disent toujours iîamin, ce qui n’est autre chose que l’amen des « Hébreux. C’est une tradition chez eux que le fon- « dateur de leur religion, qui leur a laissé un livre «qu’ils conservent très-précieusement, était un « grand homme et un fameux guerrier : avee un « bâton d’or il arrêtait les tempêtes, divisait les eaux « et commandait aux éléments. Ils gardent dans « leur temple un bâton précieusement garni, qui, « selon eux, peut encore opérer les mêmes merveilles. « Ils n’ont, du reste, aucune idole, ils adorent le « ciel et paraissent avoir oublié le créateur du « ciel (1 ) . . . . »

Les provinces du Cambodge et du Laos, conquises par les souverains annamites, suivent, sauf quelques

(1) Annales f etc., t. V, p. 368. Lettre de M. Gagelin.

variantes^ ou des superstitions locales, les mêmes cultes que les Cochinchinois. Le peuple paraît sincère, mais la plupart des mandarins et des lettrés en sont arrivés à ne rien croire. Ils se guident d’après les seules lumières de la raison, et y gagnent de pratiquer en pleine sécurité de conscience toutes les infamies.

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