‹ La Cochinchine et le TonquinChapitre 14 sur 60 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Organisation du gouvernement annamite. — Mandarins militaires et mandarins lettrés. — Comment on devient mandarin. — L’étudiant de trentième année. — Division administrative du pays.

— Libertés commerciales. — Les impôts. — Le service militaire.

— Preuves de courage. — Chevaux et éléphants. — Ruses de guerre. — Canons ensorcelés. — La marine annamite. — Organisation judiciaire. — Le gouvernement des capacités.

L’organisation gouvernementale et administrative de l’empire annamite est bien ordonnée. Des rouages, à la fois nombreux et simples, semblent garantir tous le intérêts et protéger tous les droits. Il faut voir la pratique.

Le souverain exerce un pouvoir absolu et même arbitraire ; mais en théorie son autorité est réglée par les lois et il doit consulter, pour toute mesure grave, un conseil de grands mandarins. Ce conseil a le droit d’initiative comme le droit de remontrance. Il peut proposer des lois nouvelles. Dans l’origine il avait, sans doute, quelques garanties d’indépendance et de force ; aujourd’hui c’est un instrument soumis à toutes les volontés du maître. Lorsque Mmli-Mang,ThieU“ Tri et Tu-Duc voulurent rendre des édits contre les chrétiens, ils trouvèrent bon de ne pas prendre seuls la responsabilité de ces mesures odieuses. En conséquence, quelques-uns des grands mandarins reçu-

rent l’ordre de proposer, dans t intérêt du royaume^ l’extermination des sectateurs du cuite portugais^ appelé religion de Jésus. Minh-Mang fit même semblant de ne pas se rendre sans hésiter à cette prétendue sommation.

Deux classes de mandarins se partagent l’administration : les mandarins militaires et les mandarins lettrés. Chaque classe compte neuf degrés. Les mandarins lettrés remplissent toutes les fonctions civiles, administratives et judiciaires. Ils doivent connaître les lois du pays et être instruits dans les lettres chinoises, car le chinois est la jangue savante et officielle de l’empire annamite, il est seul admis pour toutes les affaires administratives qui se traitent par écrit. Son usage ne s’étend pas à la conversation même entre lettrés. Le roi et les mandarins parient la langue nationale, qui, du reste, vient évidemment du chinois, dont elle diffère beaucoup plus par la prononciation que par le fond.

Les mandarins militaires ne sont guère tenus qu’à la connaissance des choses de leur métier. Cependant ils possèdent assez généralement quelques notions sur la littérature classique des Chinois : ils peuvent citer Confucius.

On parvient au mandarinat par le concours. « Les « grades littéraires sont au nombre de trois : le « tû-tài ou baccalauréat ; lehuong-coù ou la licence « et le tièn-si ou doctorat. On arrive aux deux pre- « miers par un concours général qui s’ouvre tous « les trois ans, dans les différentes jrrovinces ; mais « pour obtenir le troisième, il faut (jue tous les li-

« cenciés aillent, à certaines époques, subir ensemble « une dernière épreuve à la capitale. Pour conquérir « ces grades et se frayer un accès aux dignités, les « Annamites doivent apprendre par cœur les cinq « livres réputés classiques, les quatre livres moraux « chinois et toute Thistoire de Chine, et s’exercer, en « outre, à des compositions en prose ou en vers, sur « des sujets tirés de ces livres. Or, sur cinq ou six « mille concurrents qui se présentent aux examens « généraux des provinces, c’est à peine si une cen- « taine de candidats a les honneurs du succès. Et « pourtant ces gradués ne sont pas des prodiges. « Ils ont la mémoire toute hérissée de textes, ils sa- « vent lire et tracer beaucoup de caractères chinois, « et divaguer en prose ou en vers sur le premier su- « jet venu; mais en fait de science proprement dite, « ils ne connaissent presque rien (1). »

On raille en France l’étudiant de dixième année, et c’est, en effet, un type disgracieux. Mais en Cochinchine et au Tonquin l’étudiant qui depuis vingt ou trente ans poursuit son diplôme n’est pas une exception. 11 faut ce passeport pour devenir mandarin et si tard qu’on l’obtienne il est valable. Ce n’est là, d’ailleurs, qu’un titre et non un droit aux fonctions publiques. Une fois ce premier résultat conquis on arrive aux différents degrés du mandarinat par l’éclat du mérite, les services rendus, l’ancienneté, la faveur et l’intrigue.

En même temps que son diplôme le gradué reçoit (1) Annales, etc., î. XXVIII, p. 96. Lettre de Mgr Retord,

au nom du roi, comme signe de sa nouvelle dignité, un habit et un bonnet de cérémonie. L’enseignement est, d’ailleurs, parfaitement libre. On n’a pas encore compris dans ces pays barbares, que le droit d’enseigner pût constituer un privilège, avoué ou déguisé, au profit de certains agents de l’État; on comprendrait moins encore que tout le monde fît les frais d’un enseignement dont quelques-uns seulement pourraient ou voudraient profiter. Quiconque sait ou prétend savoir peut ouvrir école, et quiconque veut apprendre choisit son maître. Les examinateurs officiels interrogent le candidat sans lui demander d’où il vient, et s’il échoue il ne peut s’en prendre qu’à son ignorance.

Les mandarins militaires ont le pas sur les mandarins lettrés du même degré. Ils occupent les premières charges de la cour ; le souverain choisit parmi eux les ambassadeurs et gouverneurs généraux ou vice-rois. « Les six premiers mandarins de « lettres sont comme les ministres du roi. Chacun « d’eux esta la tête d’un tribunal particulier. Réunis « aux cinq premiers mandarins militaires iis forment « une cour suprême que préside le roi. Cette cour « tient publiquement ses séances quatre fois par « mois. Le roi doit y recevoir toutes les plaintes « qu’on lui adresse (1). »

L’administration générale relève de six ministères: la guerre, l’intérieur, la justice et les supplices, les cultes, les finances, les travaux publics. Chaque mi-

(1) Annales, etc., t. VI. Lettre de M, Marelte.

nistre a directement sous ses ordres dans la capitale un grand nombre de mandarins. Tous ceux des employés des ministères qui appartiennent aux trois premiers degrés du mandarinat peuvent être appelés h faire partie du grand conseil royal.

Le royaume est divisé en provinces ou viceroyautés, la province en départements, le département en arrondissements, l’arrondissement en cantons, le canton en municipalités, la municipalité en villages et le village en sections ou hameaux (1). Cette dernière division n’est pas de règle absolue. Quelques municipalités ne sont même formées que d’un seul village.

D’après la carte de Mgr Taberd, évêque d’Isauropolis, l’empire annamite compte vingt-neuf départements : treize pour le Tonquin, dix pour la Cochinchine et le Ciampa, six pour le Cambodge. Cette division n’est pas généralement acceptée. Selon les uns il faut porter le nombre des départements à trente-deux, selon d’autres il faut s’arrêter à vingtsi^. On ne s’accorde pas davantage sur les noms qu’il convient de donner à chaque division territoriale. Nous croyons fort inutile de nous appesantir sur ces détails fastidieux hérissés de mots barbares que chacun écrit comme il lui plaît. Plus nous multiplierions ces renseignements, moins le lecteur s’y reconnaîtrait.

(1) Nous pourrions emprunter aux lettres des missionnaires les noms annamites; mais il nous semble plus simple et plus clair d’employer les mots français qui rendent exactement le fait et l’idée.

Au chef-lieu de la province résident : 1*" un gouverneur militaire ou vice-roi ; 2^" un intendant de la justice; 3^" un sous-intendant de la justice et des supplices, l.es affaires générales sont portées devant un tribunal composé de trois membres. La préfecture a comme la province, son chef militaire à côté du préfet et du mandarin chargé plus spécialement des affaires judiciaires. Ces trois dignitaires examinent en commim les questions qui intéressent tout le département. Chaque sous-préfecture a pour juges et administrateurs deux mandarins lettrés. Le roi nomme ces divers fonctionnaires. Les chefs et adjoints des cantons, municipalités et villages sont élus par les populations qu’ils doivent administrer. Le suffrage universel et le suffrage restreint concourent à ces élections, qui pour être valides doivent recevoir la sanction des représentants de l’autorité royale. L’électeur est soumis à certaines conditions de domicile.

Les fonctions cantonales et municipales ont, du reste, dans l’empire annamite une véritable importance. Les délégués cantonaux et les maires ne sont pas seulement, d’une part les agents de l’État, de l’autre les représentants et les mandataires des populations pour toutes les affaires locales; ils font rentrer l’impôt et savent se montrer les gardiens jaloux de libertés communales assez étendues. Sous ce rapport les Cochinchinois sont mieux partagés que les Français. Ils ont cependant subi autant de révolutions que nous, mais elles n’ont pas été faites au nom du progrès.

« Outre les lois générales qui sont les mêmes pour tout le royaume, outre le système administratif, chaque commune, chaque hameau a encore ses règlements et ses usages particuliers, une sorte de gouvernement intérieur dans lequel les mandarins n’ont rien à voir. Toute la population est réunie dans des villages plus ou moins considérables. On ne voit point de maisons isolées, de fermes éparses çà et là dans la campagne comme en Europe. Ces diverses agglomérations sont entourées de hautes et fortes liaies de bambous ; presque toutes ont des portes que l’on ferme pendant la nuit, etprès desquelles est placé un petit poste de quatre ou cinq hommes, qui veillent et vont faire la ronde dans les champs. Cette précaution est nécessaire et ne suffit pas toujours contre les voleurs.

« Chaque localité est donc comme une petite république, qui a ses chefs, ses usages, ses mœurs, ses franchises et son gouvernement particulier. La plus ' grande partie des communes est composée d’agriculteurs ; il y a aussi de grands villages flottants sur les fleuves et sur les rivages de la mer ; ceux-là vivent de la pêche. Il en est d’autres dont tous les habitants sont marchands, charpentiers ou menuisiers, forgerons, scieurs de long, tisserands, etc. Le bourg ne forme qu’un atelier de la même industrie (1). »

Cette organisation est poussée si loin que tel village du Tonquin est uniquement peuplé de voleurs, qui, pratiquant un proverbe dont la sagesse est par-

(1) Annales^ etc., t. XXVUr, p, 98. Lettre de Mgr Retord.

tout comprise, ne se mangent pas entre eux. Les habitants de telle autre localité font profession de mendier. Naturellement les mendiants comme leurs voisins, les voleurs, vont exercer au loin. Ces genslà ne sont pas plus pauvres que les autres, dit Mgr Retord, mais la mendicité est leur industrie. L’un des résultats de cette coutume, ajoute le saint évêque, « est d’établir une grande différence de ca- « ractères entre les diverses localités. Certaines po- « pulations sont très-honnêtes, très-simples ; d’au- « très sont corrompues en masse. La classe la meil- « leure est celle des agriculteurs ; la pire est celle des « mandarins. Le vin, le jeu, l’opium, le spectacle, « la musique et la débauche sont leur principal « passe-temps ; tromper le prince pour en obtenir « des faveurs ; opprimer le peuple pour en tirer de « l’argent; vendre la justice pour s’enrichir aux dé- « pens des malheureux, c’est presque là leur unique « souci. Je m’empresse d’ajouter qu’à ces vices géné- « raux du corps il est d’heureuses et illustres excep- « tiens ; malheureusement elles sont rares, et l’exem- « pie que donnent le roi et sa cour n’est pas fait pour « inspirer aux fonctionnaires l’amour de la vertu. » Les Annamites, ne songeant guère au progrès indéfini, acceptent les inconvénients de leur système communal , les bizarreries et les abus qui ont pu s’y introduire, comme faisant partie de l’institufion ; on garde tout, crainte, si l’on voulait réformer quelque chose, de tout perdre. Les catholiques sont particulièrement attachés à des libertés où ils trouvent des garanties souvent efficaces pour leur

culte, lorsque leVillage est chrétien en totalité ou en majorité.

Les impôts sont personnels et fonciers, directs et indirects. On les paye en argent et en nature. Chaque homme inscrit sur les registres de l’état civil doit par an , au fisc , une ligature, — environ un franc (1). — - L’arpent de terre paye un boisseau de riz. Les barques, qui, dans ce pays, font, en quelque sorte, partie des objets de première nécessité, sont taxées d’après leur largeur, mesurées au milieu. Il y a, de plus, des impôts sur la navigation. Certaines denrées agricoles et certains produits industriels sont soumis à des droits qui varient selon les provinces. La corvée ou prestation en nature est partout en vigueur; mais comme elle est imposée selon les besoins ou les caprices du roi et des mandarins supérieurs, elle pèse particulièrement sur les villages voisins de la capitale ou des chefs-lieux de province.

De tous les impôts le plus lourd est la conscription. L’armée compte environ deux cent mille hommes. Quarante mille tiennent garnison dans la capitale et sa banlieue. Les autres sont distribués dans les provinces. Les chefs de village sont chargés du recrutement. D’après la loi, sur trois hommes il faut un soldat, mais, sauf les circonstances extraordinaires, 011 n’en exige qu’un sur sept ou huit. C’est beaucoup encore. Aussi les maires n’inscrivent-ils que le tiers ou le quart des habitants, de telle sorte

(1) La Ligature est composée d’un certain nombre de petites pièces de cuivre ou de zinc percées au milieu et réunies par un lien. Cette monnaie esllrcs-pesante et par conséquent, très-incommode.

qu’il est impossible de connaître le chiffre de la population. On est soldat plus ou moins longtemps, selon le bon plaisir des autorités municipales. L’Etat n’entre pas dans ce détail. Il n’a rien à dire du moment où le village entretient sous les drapeaux le nombre d’hommes que lui impose le dénombrement officiel de la population mâle. Comme le métier des armes n’est pas recherché, — il s’en faut, — et qu’on peut être soldat depuis vingt ans jusqu’à soixante, ceux qui ont été pris pour le service y passent généralement leur vie, chacun évitant de les remplacer. On envoie d’ordinaire à l’armée les plus mauvais sujets du village; raison de plus pour les y laisser toujours. Les mandarins préfets, sous-préfets et juges pourraient bien opposer des entraves à toutes ces combinaisons ; ils aiment mieux fersner les yeux et tendre la main. Chaque soldat reçoit quotidiennement une mesure de riz pour sa nourritiire; il a, en outre, une solde en numéraire avec laquelle il doit se pourvoir d’habits. Riz et solde suffiraient à la rigueur, s’ils arrivaient intacts à leur destination; mais les prélèvements des mandarins sont si larges que les soldats n’ont pas le strict nécessaire. Les villages sont obligés de secourir les malheureux qui les représentent à l’armée. Ce secours est pris sur le produit des biens communaux.

L’armée annamite compte quelques régiments où l’on conserve à peu près les règles imposées par les officiers français qui relevèrent le trône de Gia- Laong. Ces troupes d’élite, qui forment un corps de dix à douze mille hommes, ont, comparativement,

une certaine valeur militaire. Le reste ne vaut pas rhonneur d’être compté. C’est une masse sans discipline et mal armée. Le roi et les mandarins tirent cependant assez bon parti de ces pauvres soldats : ils les appliquent aux travaux publics.

Diverses épreuves, destinées à faire apprécier la valeur du patient, sont en usage dans l’armée annamite. L’une d’elles consiste à recevoir sur tout le corps, particulièrement sur la tête, quantité de coups de sabre. Ce sabre est en bois, mais comme celui qui le tient frappe de bon cœur, l’épreuve est assez rude. Le soldat qui subit l’opération sans frémir, sans faire un seul mouvement pour éviter les coups, est réputé brave entre les braves ; celui qui succombe à la peine, mais sans se plaindre, est bien noté. Quant au pauvre diable dont le courage a faibli, il est puni pour sa faiblesse et soumis à une nouvelle expérience. Cet usage est très-ancien et l’on y tient d’autant plus. Le roi et les mandarins ajoutent, parfois, des épreuves de fantaisie aux épreuves régulières. Un chef du Tonquin voulant savoir « jusqu’où pouvait aller la « valeur la plus déterminée de ses soldats, et le mé- « pris de la mort, fit creuser une fosse profonde, « hérissée d’épées et de piques, et proposa pour ré- « compense une chargeconsidérable à celui qui serait « assez hardi pour s’y jeter : un seul soldat fut assez lé- « méraire pour se jeter dans la fosse : les épées, qui n’é- « taient soutenues (jue par un gazon très-léger, s’af- « faissèrent sous le poids de son corps, et ne lui firent « aucun mai : il convint, après l’épreuve, que ce qui « l’avait déterminé, c’est qu’il avait réfléchi que la pro-

« messe de la récompense eûtété inutile, s’il eût dû être « percé par les armes qui paraissaient le menacer. »

Les Annamites n’ont pas de cavalerie, les chevaux sont rares chez eux et peu estimés : on les emploie particulièrement au service de la poste. Leroi possède un assez grand nombre d’éléphants de guerre. Ces animaux, lancés sur les troupes ennemies, peuvent y porter le désordre et la terreur. Excités par le bruit, ils écrasent sous leurs pieds ou lancent en l’air avec leur trompe, tout ce qui leur fait obstacle. Mais ce sont de redoutables auxiliaires ; les blessures les rendent furieux et ils se jettent, alors, sur ceux qui les conduisent.

Les Coclîinchinois paraissent plus braves et surtout plus rusés que les Tonquinois. Ils recourent volontiers aux stratagèmes. Voici à ce sujet un fait assez curieux. Les Siamois, profitant des embarras intérieurs de la Cochinchine, l’avaient envahie. Leur armée, forte de soixante mille hommes, avait facilement culbuté les premières troupes de l’ennemi. Bientôt elle se trouva en face d’un camp fortifié où les Coclîinchinois s’étaient retranchés au nombre de huit à dix mille. Avant d’ordonner l’attaque, les généraux siamois consultèrent les devins. Ceux-ci répondirent que le succès était certain, que les canons placés sur les remparts du camp ennemi seraient eux-mêmes frappés d’impuissance. Les Cochinchinois connurent cet oracle et ne le tinrent pas pour très-sûr ; tout au contraire ils essayèrent de le mettre à profit. De petits tas de poudre furent placés sur les canons et on y mit le feu. On renouvela plusieurs fois l’opération.

Les Siamois, apercevant des jets dé flamme qu’aucune détonation ne suivait, prirent à la lettre les promesses de leurs devins, et certains de la victoire, ils s’avancèrent en masse confuse contre ces canons ensorcelés qui ne partaient pas. Mais quand ils furent à une trèspetite distance les canons partirent. Cette décharge de boulets et de mitraille mit en pleine déroute l’armée siamoise. Les Cochinchinois la poursuivirent jusqu’à la frontière et lui tuèrent dix mille hommes.

Les Annamites pourraient fournir d’habiles marins. Ils ont à la mer de l’adresse, du courage et du sangfroid. Leur marine de guerre a longtemps été supérieure à celle des autres peuples de l’Indo-Chine, mais aux yeux des Européens, elle n’a jamais eu une valeur sérieuse. L’expédition de l’amiral Lapierre lui a d’ailleurs porté un coup dont elle ne se relèvera point. Depuis cette époque les rois d’Annam, qui prétendaient disputer aux rois de Siam le titre de dominateur des mers, ont négligé la construction des jonques militaires. Cependant, le gouvernement possède encore beaucoup de grandes barques affectées au transport du riz; elles pourraient rendre des services en cas de guerre. Les barques d’agrément sont très nombreuses et très-élégantes; celles du roi sont ornées avec magnificence.

Dans tout l’empire annamite, deux positions seulement, Touranne et Hué sont régulièrement fortifiées (1). Les coups de main de l’amiral Lapierre et

(1) Une forteresse construite vers 1701 dans la province de Nha- Trang par nn officier français, est aujourd’hui en ruine, ainsi que les fortifications de Sai-gon, ville principale delà basse Cochinchine. On trouvera à la fin du volume une description complète de Hué.

du commandant Lelieur de Ville-sur-Ârc , ont montré que les forts de Touranne, défendus par de l’artillerie et des artilleurs cochincbinois, ne pourraient opposer aucune résistance à des troupes européennes. Hué, avec ses doubles remparts, œuvre d’ingénieurs français, n’aurait probablement rien à redouter d’une armée asiatique, mais quelques centaines de nos soldats y entreraient sans grands efforts.

Les fonctions administratives et les fonctions judiciaires ne sont pas nettement séparées chez les Annamites. Le même mandarin représente tout à la fois, dans certains cas, le sous-préfet et le juge. Voici, du reste , sur l’organisation judiciaire de ce pays, une note de Mgr Pellerin, évêque de Biblos et vicaire apostolique de la Cocbincbine septentrionale :

« Lajusticese rend, pour les affaires civiles, soit par le cbef du village, soit par le chef de canton, soit par le sous-préfet, soit enfin par les deux grands mandarins de la province. Lorsque les affaires sont de peu d’importance, les premiers juges prononcent irrévocablement, mais en règle générale, on peut appeler d’un tribunal inférieur à un tribunal supérieur. Il y a même droit d’appel au roi, quia, auprès de lui, un tribunal faisantàpeu près Toffice de notre coor de cassation, car il juge en dernier ressort ou renvoie la cause devant une autre juridiction. En principe, cette organisation semble bonne, mais en pratique, celui qui donne le plus d’argent gagne généralement son procès. Pour les affaires correctionnelles, il y a deux degrés, et selon que l’accusation est plus ou moins

grave, elle est examinée par des mandarins d’im ordre plus ou moins élevé. Ordinairement la sentence n’est exécutée qu’après la sanction du roi, mais les condamnés n’ont aucun droit d’appel. Souvent on condamne à mort sur de simples conjectures, surtout lorsqu’il s’agit d’affaires politiques, La torture est en pleine vigueur. »

Telle est, dans son ensemble, l’organisation des services publics et des forces gouvernementales. De telles institutions bien pratiquées pourraient assurément offrir des garanties suffisantes à tous les intérêts légitimes. Mais la corruption, l’oubli des droits les mieux établis, la violation des règles les plus précises, le mépris de riiomnie atteignent dans les contrées oii règne le paganisme, des proportions que les plus grands scandales de nos plus mauvaises époques ne peuvent faire concevoir. 11 y a des dégradations où ne tomberont jamais les peuples chrétiens et des abus qu’on ne leur fera pas supporter. Mais ces dégradations, ces abus sont en Asie la pratique de tous les jours, le droit commun, bien que la loi ait pour but de les prévenir, ou tout au moins de les réprimer. Les Annamites sont de ceux qui portent le joug le plus lourd et le plus abrutissant. Ils sont uniquement gouvernés par des lettrés. Comme le concours est à l’entrée de toutes les carrières, et que tout privilège de naissance est inconnu, chaque personnage a vraiment le droit de se proclamer le fils de ses œuvres. Le premier venu peut s’élever au grand mandarinat, mais il lui est impossible de constituer une famille. H n’avait rien reçu de son père,

il ne laissera rien à ses fils; ceux-ci n’auront pas même le privilège de la fortune, car dans ces pays sans industrie, sans commerce, soumis à toutes les exactions d’une armée de fonctionnaires omnipotents et rapaces, les emplois publics donnent seuls les ressources nécessaires à une grande existence. Pour sortir de la foule, il faut absolument être pourvu d’un diplôme. Les habitants du Tonquin et de la Cocbincbine jouissent donc du régime rêvé par bon nombre de penseurs Européens : le gouvernement des capacités. C’est affreux! L’unique préoccupation de ces mandarins, qui n’étaient rien hier, qui ne laisseront rien derrière eux, est d’exploiter leur position. Le peuple demeure sans recours contre leurs brigandages. A qui s’adresserait-il? Selon l’expression annamite, tout mandarin est mangeur cC argent; avant de demander justice il faut payer, et payer d’autant plus que le fonctionnaire devant lequel on porte plainte est d’un ordre plus élevé. En somme, ce régime égalitaire a pour résultat de placer trente millions d’esclaves sous la verge de cinquante mille fonctionnaires qui tremblent devant un despote.

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