‹ La Cochinchine et le TonquinChapitre 15 sur 60 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La famille chez les Annamites. — Les mariages. — Polygamie et divorce. — Le droit de succession. — Exposition et vente des enfants. — Taux de l’argent. — Droits des créanciers. — Le costume. — Les arts. — Médecins cochincliinois. — Anecdotes. — Les sorciers. — Les tombeaux- — Les maisons de chant. — Spectacles. — Absence de vie sociale. — ■ Les visites.

L’élément chinois domine chez les Annamites. Ceux-ci ont reçu de la Chine la plupart de leurs institutions politiques, civiles et religieuses. Cependant on peut noter entre les deux peuples de profondes différences. L’Annamite vaut mieux que le Chinois; il est moins civilisé et moins corrompu. En Chine le sentiment de la famille est éteint dans une partie de la population, la femme ne possède aucun droit et l’infanticide est publiquement pratiqué, surtout contre les filles. Ce crime est inconnu en Coehinchine ef au Tonquin. On y préfère les garçons aux filles, mais celles-ci sont bien reçues. « Les femmes ne « comptent pas dans les affaires civiles et politiques; « en revanche, dans le ménage, dans la famille elles « sont souvent plus que les hommes. Elles sortent « librement et vont partout, se livrant à toute espèce « de commerce et d’état. Elles sont très-affection- « nées à leurs enfants, et c’est pour elles un grand « honneur d’en avoir beaucoup (1).

(1) Annales^ etc., U XXVIII, p. 92.

Les lois civiles règlent les mariages comme en France. « Il y a même des empêchements dirimants, savoir : la parenté qui provient par les hommes, et qui s’étend jusqu’au dixième degré; celle qui provient des femmes s’arrête au second degré. L’affinité, à quelque degré que ce soit, ne forme pas d’empêchement au mariage. Outre cela , personne ne peut se marier étant en deuil de quelqu’un de ses parents, et le deuil est plus ou moins long, à proportion que la personne défunte était plus ou moins proche. Ainsi une femme porte vingt-sept mois le deuil de son mari ; les enfants portent le deuil de leurs parents pendant le même espace de temps; un homme porte celui de sa femme pendant un an, etc. (1), »

Cette loi sévère fléchit, mais sur un seul point : le fils aîné peut se marier dans les trois jours qui suivent la mort de son père; s’il laisse passer ce délai il rentre sous l’empire de la règle générale. On donne pour raison de cette dispense que l’aîné des garçons étant occupé des affaires publiques et des intérêts généraux de ses frères et sœurs, a besoin d’une femme pour les soins du ménage.

Les Annamites ne peuvent se marier sans le consentement du chef de la famille. « Les parents du « jeune homme vont faire la demande aux parents « de la fille sur laquelle ils ont jeté les yeux. Cette « demande est toujours accompagnée d’un présent « de bétel ; c’est ce que nous appelons les fiançailles.

(1) Annules f etc., t. V, p. 355. Lettre de M. Masson.

« Les parents de la fille payent ensuite une certaine « somme entre les mains du chef de leur village, qui « l’inscrit sur un catalogue, et le mariage est ratifié « aux yeux de la loi civile (1). »

La polygamie est de droitauTonquin et en Cochinclîine. C’est un droit dont la plèbe n'use pas plus dans ce pays que partout où il existe. Le roi tient enfermées dans son palais deux ou trois cents femmes ; les mandarins en ont plus ou moins selon qu’ils sont plus ou moins riches; les simples particuliers qui possèdent un peu de fortune prennent une seconde femme lorsque la première commence à vieillir. La masse pratique forcément la monogamie et ne s’en plaint pas. La première femme a seule le titre d’épouse, seule aussi elle a des droits dans la maison. Les autres n’habitent pas avec elle. « Après la mort « du mari les femmes du second ordre n’ont aucune « part à ses biens ; et si elles n’ont pas eu d’enfants, « on les chasse de la maison. Cette coutume s’étend « jusqu’aux femmes du roi (2). »

Le divorce est permis et s’effectue avec une grande simplicité. « Le mari rompt en deux une pièce de monnaie, dont il donne une des moitiés à sa femme, qui va en avertir les chefs du bourg : dès lors elle est libre ; ou bien le mari lui donne un billet signé de sa main et muni de son sceau, par lequel il recon-

(1) Annales, etc., t. V, p. 336.

(2) Histoire naturelle , civile et politique du Tonquin , par l’abbé Richard , t. T,p. 105. Ce livre est déjà très-ancien, mais prescpie tous les usages qu’il rapporte sont restés en vigueur. Nous ne lui empruntons d’ailleurs aucun détail sans le contrôler par les récits plus récents des missionnaires.

naît qu’il abandonne tous ses droits sur elle et lui rend la liberté de disposer d’elle-même. Sans ce certificat elle ne trouverait jamais l’occasion de se remarier : mais lorsqu’elle y est autorisée par l’acte de séparation, ce n’est pas une tache pour elle d’avoir été au pouvoir d’un autre, et d’en être abandonnée. Le mari est obligé de lui rendre tout ce qu’elle lui a apporté en mariage, même les présents qu’il lui a faits en l’épousant ; de partager avec elle les meubles et la maison où elle habitait, de même que les enfants qu’elle a eus, si elle le juge à propos; car elle peut les laisser tous au mari. Ainsi sa disgrâce n’ayant fait qu’augmenter ses biens, lui fournit les moyens de se remarier plus aisément. Cette compensation d’avantages fait que les divorces, quoique libres, sont très-rares (1). »

La femme n’a pas le droit de réclamer le divorce ; quand elle veut l’obtenir il faut qu’elle sache se le faire imposer. Elle y réussit.

Les fils d’un même père héritent également, que leur mère ait été la première femme, l’épouse en titre, ou une simple concubine. L’aîné a cependant un privilège : il reçoit, en dehors du partage commun, le dixième de l’héritage. Son droit d’aînesse lui garantit généralement plus de charges que de profits : il a mission de défendre les intérêts de toute la famille; ses sœurs ne peuvent se marier sans son consentement, mais si elles n’ont pas de ressources suffisantes il doit leur venir en aide et les traiter comme

(1) Histoire, etc.

ses propres enfants. Les filles ne sont pas admises au partage de la fortune paternelle : le chef de la famille est tenu de leur assurer un établissement convenable. Rien de plus. Lorsque le père meurt sans laisser un seul enfant mâle, les filles héritent par portions égales, sans privilège d’aucune sorte pour rainée. En Chine, les femmes ne peuvent jamais succéder aux immeubles et fonds de terre.

Des peines diverses frappent l’adultère. Le plus souvent les coupables sont condamnés à l’exil, mais ils peuvent être et sont quelquefois punis de mort. La femme est écrasée sous les pieds des éléphants, son complice est décapité ou étranglé. Les lois les plus anciennes ou, plutôt, d’anciens usages, permettent aux mandarins des premiers degrés de tuer, en cas de flagrant délit, les deux coupables ; mais il faut que les coups soient portés par le mari lui-même. Les filles convaincues d’inconduite sont punies d’une amende qui varie selon les lieux. Un missionnaire ajoute, ap rès avoir rapporté ce fait : « J’ignore ce qui « se passe chez les païens, mais je sais que, depuis « que je suis ici, j’ai déjà bien couru le pays sans « rencontrer un seul enfant naturel à baptiser. Je « suis loin d’en accorder tout le mérite à la sévérité « des lois civiles, la religion y entre pour beaucoup. » Cela prouve que, même en Asie, on peut purifier les moîurs. Les philosophes naturalistes sont disposés à le nier, mais les missionnaires l’affirment et le font.

Bien que les Annamites tiennent tous, pauvres et riches, à l’honneur de posséder une nombreuse famille, la misère force assez souvent le père et la mère

à exposer ou à vendre quelques-uns de leurs enfants. Cette exposition et cette vente n’ont rien, d’ailleurs, de repoussant. Elles suppléent à l’absence d’établissements charitables, chose inconnue dans ces contrées païennes, qui doivent toutes leurs institutions à des penseurs et à des sages. Les pauvres honteux rougissant de dévoiler leur misère, recourent seuls à l’exposition. L’enfant, déposé avec soin dans un lieu fréquenté, est bientôt recueilli; il devient membre de la famille qui s’est chargée de lui. On l’inscrit à ce titre sur les registres de l’état civil de la commune et tout est réglé. « Les pauvres reconnus tels « vendent leurs enfants un prix très-médiocre et « pour une espèce d’aumône qu’on leur fait. Cet acte « d’humanité de la part des riches et des personnes « aisées, tient au désir naturel de la nation d’avoir « une famille nombreuse. De là vient la coutume de « se procurer des enfents étrangers et même d’en « adopter, avec une sorte de solennité, indifférem- « ment des deux sexes. »

Les lois et les usages n’ont pas tous, il s’en faut, ce caractère de générosité. Les créanciers sont, par exemple, investis des droits les plus exorbitants. Lorsqu’ils ont pris les meubles et les maisons du débiteur, ils peuvent encore prendre ses femmes et ses enfants, en abuser, les mettre à la torture, les vendre. Cela est d’autant plus excessif que l’esclavage n’existe ni au Tonquin ni en Cocbincliine ; lois, décrets et édits défendent même de vendre des enfants aux Chinois, parce que ceux-ci pourraient en faire des esclaves. Mais ces règles disparaissent quand

il s’agit des privilèges du créancier, et l’enfant du débiteur ne recouvre la liberté qu’après le remboursement complet du capital et des intérêts. Or, les intérêts sont toujours très-élevés, l’usure étant florissante chez les Annamites. Le taux légal est de trente pour cent; mais le prêteur exige généralement davantage.

Ce ne sont pas les frais de toilette qui livrent les Annamites aux usuriers. « L’habillement consiste en « une espèce de chemise qui croise par devant, sous « laquelle on porte un large caleçon ou pantalon. « Quand on s’habille en cérémonie, on ajoute un ha- « bit long qui croise aussi et qui a des manches fort « amples ; la couleur varie ; en général le noir est « préféré. Les habits communs sont ordinairement « de couleur marron. Souvent, dans le travail, les « ouvriers se contentent d’une ceinture. On ne con- « naît point les bas ni les souliers. Seulement quand « on sort on porte (pas toujours et pas tout le monde) « une espèce de sandales. La coiffure consiste en « une pièce de toile, plus ou moins précieuse, dont « on s’entoure la tête (à peu près comme d’un tur- « ban) ; le chapeau qui est de feuilles de palmiers et « d’une dimension extraordinaire, n’est guère porté « qu’en voyage; il sert de parasol et de parapluie.

« La clievelure est nouée derrière la tête. On voyage « nu-pieds. C’est presque nécessaire dans un pays « fangeux, où les chemins ne sont que des sentiers.

« On laisse les enfants aller nus assez longtemps (1);^ jusqu’à onze ou douze ans.

(1) Annales, elc., t. VI. Lettre de M. Marotte.

Le costume des femmes diffère peu de celui des hommes, surtout en Cochinchine, où les deux sexes portent le large pantalon oriental. Au Tonquin, les femmes avaient autrefois des jupes étroites, mais le roi Minh-Mang n’aimant pas ce vêtement, a décrété que les Tonquinoises auraient des pantalons. De là de nombreuses et sanglantes émeutes. Le jupon, bien que proscrit vers 1830, n’avait pas complètement disparu en 1857. Il résistera longtemps encore, car il représente la tradition nationale et proteste contre la réunion du Tonquin à la Cochinchine. Ce jupon est un drapeau.

Les arts sont à peu près nuis chez les Annamites. On y trouve cependant des peintres, des musiciens, des sculpteurs et des hommes de lettres, mais ils font, les uns et les autres, triste figure. Leurs connaissances sont très- bornées; ils ne rencontrent à la cour ou dans le public aucun encouragement permanent et efficace. Les métiers qui demandent de l’adresse, des études, qui rapprochent l’artisan de l’artiste, sont aussi très-négligés. Cela tient surtout à l’absence de garantie pour l’ouvrier. Dès que ses travaux attirent sur lui l’attention, il est exposé à perdre du même coup liberté et profits, car le roi peut le prendre à son service. Dans ce cas il ne s’appartient plus; il travaille constamment dans les palais du maître, qui lui donne à peine assez de riz pour sa nourriture et assez d’argent pour se vêtir. Aussi tout ouvrier qui dépasse le niveau, cache-t-il avec soin son habileté.

11 existe cependant un art, une proréssion que

tout le monde, chez les Annamites, entoure de respect : c’est « l’art de guérir. » Aucun obstacle ne défend l’entrée de cette carrière. Chacun est libre de se proclamer médecin. Toute la question est de trouver des malades et de montrer son mérite par quelque guérison éclatante. On voit, du reste, en comparant les récits du P. de Rhodes à ceux des missionnaires contemporains, que sous ce rapport, comme sous tant d’autres, les choses n’ont pas varié depuis deux siècles. Ces peuples sont pétrifiés, et le christianisme seul pourra leur donner le sentiment du progrès même dans l’ordre matériel.

Montrons à l’œuvre un médecin cochinchinois :

« Aussitôt que le médecin vient voir le malade, il lui prend le pouls, et demeure plus d’un quart d’heure à le considérer; puis il est obligé de dire au malade dans quel endroit il a mal et tous les accidents qu’il a eus depuis qu’il est malade. C’est ainsi que l’on juge de ta capacité du médecin. S’il ne rencontre pas bien on le renvoie comme ignorant; s’il dit ce que le malade a expérimenté, on a confiance en lui. lis divisent le pouls en trois parties, et disent que la première répond à la tête, l’autre à l’estomac, le troisième au ventre; aussi le touchent-ils avec trois doigts, et à dire vrai ils le connaissent fort bien.

«Tous les médecins en ce pays-là sont apothicaires ; ils ne vont jamais voir un malade qu’ils ne soient accompagnés d’un valet, qui porte un sac tout plein de tous les simples dont ils se servent pour leurs médecines. Ils les ordonnent et les font finre aux

malades mêmes. Je ne sais pas comme ils font, mais leurs médecines ne sont aucunement mauvaises à prendre comme les nôtres; et de plus elles ne sont pas clières, car la plus précieuse ne coûte pas plus de cinq sous.

« Quand un médecin commence à voir un malade, on fait prix avec lui du salaire qu’on lui donnera; mais il ne touche rien que quand le malade est guéri ; s’il meurt le pauvre médecin n’a point de payement ; ils se figurent, et peut-être assez à propos, que cette crainte de perdre ses peines rend les médecins plus soigneux à travailler pour le malade (I). »

Je laisse toute la responsabilité de cette dernière observation au P. de Rhodes. Mais pour compléter son portrait du médecin annamite, je veux lui emprunter une anecdote où brille la couleur locale.

« Un de nos compagnons tomba dans une maladie fort fâcheuse; j’appelai le médecin, et à la mode du pays, je fis marché avec lui de ce que je lui donnerais s’il le guérissait. Il me dit que si ce malade était plus jeune, il ne le guérirait pas à moins de cent écus ; mais qu’il se contenterait de vingt parce qu’il était déjà vieux, et que la vie qu’il lui donnerait ne pouvait plus être guère longue ; je lui promis de bon cœur les vingt écus, et en peu de temps il guérit très-bien mon malade. »

Mais comment devient-on médecin ? On étudie l’histoire et les règles de la science dans les livres chinois, on se met à la suite d’un praticien célèbre,

(1) Voyages et missions du P. Alex, de Rhodes, de la compagnie de Jésus. Édition de 185^4, p. 231.

puis ensuite on pratique à son tour. Les sorciers font concurrence aux médecins, mais il faut croire qu’on a de grands doutes sur leur pouvoir surnaturel, car on ne les appelle guère que dans les cas désespérés. Ne rions pas de ce recours in extremis, car bien des gens agissent en France de la même façon. N’est-ce pas, en effet, à peu près à titre de sorciers que nous consultons les somnambules extra-lucides, les magnétiseurs, électriseurs et autres inventeurs qui, à l’aide d’un unique et simple procédé, guérissent toutes les maladies, surtout si elles sont incurables? Voyez plutôt les prospectus! Deux ou trois cents individus, à Paris seulement, vivent de pareilles industries. Voilà qui doit nous rendre indulgents pour les païens annamites, demandant à leurs devins de les guérir par un sortilège.

Les idées et les pratiques des Annamites sur la médecine n’ont rien de particulier; ils les doivent aux Chinois. Ils ont également emprunté à leurs voisins, — sans oublier d’y joindre quelques absurdités nouvelles, — le culte des tombeaux. L’un des premiers obstacles que rencontrèrent les missionnaires au dix-septième siècle , vint de cette superstition. « Les princes croient avec assurance, dit le a P. de KbodeSj que toute la bonne fortune de leur « famille dépend du lieu qu’ils choisissent pour la a sépulture de leurs parents, et principalement de « leurs mères, se persuadant que s’ils peuvent ren- « contrer une place bien commode pour les enterrer,

« toute leur race demeurera dans la royauté ; que si « la sépulture est incommode, la fortune les quittera

« bientôt, et qu’assurément ils perdront la couronne.» Les mathématiciens du pays sont chargés du soin de trouver les bons emplacements. Or, le roi de Cochinchine convaincu, non sans quelque raison, de la supériorité des missionnaires sur ses devins en matière de mathématiques, crut que l’une de ses tantes s’était convertie au catholicisme, afin de décider le P, de Rhodes à découvrir pour son tombeau un lieu privilégié entre tous. De là des inquiétudes que les païens surent aggraver et exploiter.

Le cercueil est, comme le tombeau, préparé longtemps à l’avance, avec la plus scrupuleuse attention. Toutes les personnes un peu à l’aise ont soin, dit l’abbé Masson, de se procurer un cercueil lorsque leur santé est encore florissante. « Il y a plus : très- « souvent les enfants se cotisent pour offrir ce meu- « ble à leurs parents, et le jour qu’ils font ce sin- « gulier don est un jour de fête pour toute la fa- « mille. Rien n’est plus commun que de voir des « cercueils en entrant dans les maisons ; il m’est « arrivé quelquefois de m’en servir comme d’une « table à écrire. » Et cependant, par une contradiction des plus singulières, les Annamites évitent dans leurs conversations, tout ce qui pourrait donner l’idée de la mort. « C’est par la même raison qu’ils « visitent rarement les malades, et que même à l’ex- « trémité de la vie, ils n’avertissent point les parents « de mettre ordre à leurs affaires : cet avis passerait « pour une offense. Leurs compliments, lorsqu’ils « se rencontrent, ne consistent pas à se demander « comment ils se portent ; mais où ils ont été, et ce

« qu’ils ont fait. S’ils remarquent, à l’air du visage, « que quelqu’un est indisposé, ils ne s’informent pas « s’il est malade, mais combien de tasses de riz il « mange à chaque repas. »

Comme tous les Orientaux, les Annamites aiment les spectacles, le chant et la danse; mais ils se gardent bien de prendre à ces divertissements une part active. L’idée de chanter et de sauter jusqu’à l’épuisement de la voix et des jambes à titre de plaisir, n’a jamais pu leur entrer dans l’esprit. Quand on leur dit que cela se fait en Europe, que les grands mandarins et les souverains eux-mêmes dansent devant de nombreux spectateurs, ils croient qu’on veut s’amuser à leurs dépens. Chez eux, quiconque n’est pas acteur de profession ne se livre jamais à aucun de ces exercices. « Dans les aidées ou villages, « il y a des Maisons de chant \ les habitants s’y ras- « semblent aux jours de fête : ils y jouissent d’un « spectacle donné sans grand appareil. Les acteurs, « ordinairement gagés pour une nuit, sont aunom- « bre de quatre ou cinq : leurs habits ont une forme « bizarre, leurs chansons ou récits, presque tou- « jours en l’honneur de leurs rois ou des grands liom- « mes de la nation, sont entremêlés de quelques « couplets d’histoires amoureuses ou relatifs à des « aventures qui intéressent le canton. Il y a des in- « termèdes de danses, toujours exécutées par les « femmes : elles chantent aussi, et dans l’action, elles « sont souvent interrompues par un bouffon, regardé « comme le ()laisant de la troupe, qui s’efforce de « faire rire la compagnie par ses postures comiques

« et ses bons mots. Les femmes ont beaucoup d’a- « dresse et de légèreté à danser sur la corde. Une « autre sorte de danse attire l’attention du peuple.

« Une femme l’exécute portant sur sa tête un bassin « rempli de petites lampes allumées : elle doit s’a- « giter avec grande vivacité sans répandre l’huile des « lampes (1). »

On retrouve dans ces contrées, particulièrement au Tonquin, undivertissementtrès-cher aux Anglais : les combats de coqs. Les choses s’y passent comme en Angleterre : les coqs de combat reçoivent une éducation particulière, et leurs luttes, qui sont rigoureusement réglementées, donnent lieu à de nombreux paris.

Les relations cordiales et suivies entre plusieurs |)ersonnes, les conversations sur tout et sur rien, les promenades, les réunions intimes sont, pour les Annamites, choses inconnues. La vie de société n’existe pas dans ces contrées. Les rapports de supérieur à inférieur et d’égal à égal y sont réglés jusque dans les détails les plus minutieux. Le convenu règne partout. Cette absence absolue de naturel et d’initiative est pour nos missionnaires une source de fatigues et d’ennuis. Même au milieu des Annamites les plus dévoués et les plus instruits, ils restent seuls. Lorsque la leçon est faite tout est dit; pas une idée à échanger, pas une impression à recevoir, pas une sensation intellectuelle à communiquer. Cette solitude de l’esprit, cet isolement du cœur sont certainement la

(1) Histoire^ etc., l. I.

source de bien des souffrances ; cependant aucun des missionnaires n’y voit un sujet de plainte. Ils acceptent avec une parfaite résignation ce constant supplice; je dis constant, car, sauf de rares exceptions, les missionnaires, dispersés dans tout le paysetgouvernant chacun un certain nombre de prêtres indigènes, n’ont presque pas de rapports entre eux. Quelle fête! quelle joie! quel épanouissement lorsqu’ils se trouvent réunis ; surtout si leur réunion a lieu dans les cloaques affreux qui servent de prison.

Bien que les Annamites n’aient pas le sentiment de la cordialité, ils échangent très-volontiers des visites, mais sans se départir jamais, même dans le petitpeuple, des formes du cérémonial. C’est le matin que l’on traite les affaires et que l’on se fait des politesses. La chaleur, souvent accablante ^ du milieu de la journée, donne la raison de cet usage. Les ministres et autres grands mandarins, se rendent chez le roi dès six heures du matin. A la cour comme chez les particuliers, on ne voit, en temps ordinaire, aucun meuble dans les salles de réception. « Après « les cérémonies ordinaires, les saluts et les révéren- « ces toujours réglés par les rangs des personnes, « on va s’asseoir sur des estrades couvertes de nattes « qui sont autour de la chambre, on s’y place les « jambes croisées. La distinction des rangs est mar- « quée par la hauteur des places. Aussitôt que l’on «est assis, on apporte le bétel et quelques rafraî- « chissements, ce qui ne se pratique qu’avec ses «égaux; car si celui qui rend la visite est d’un « rang supérieur, on doit se garder de lui offrir le

« moindre rafraîchissement, sans même en excepter « le bétel, à moins qu’il ne fasse au maître de la « maison l’honneur de lui en demander. L’usage des « seigneurs est de faire porter partout avec eux leur « eau et leur bétel (1). » C’est ainsi que les choses se passaient, d’après l’abbé de Saint-Phalle, il y a un siècle; c’est encore ainsi qu’elles se passent aujourd’hui, d’après les témoignages recueillis dans les Annales de la propagation de la Foi.

(1) On mêle volontiers Tarée et le tabac au bétel. Le bétel est une feuille, Tarée est une espèce de noix ; Tun et Tautre sont odoriférants. Le tabac se fume ou se mâche; les Annamites ne connaissent pas le tabac à priser.

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