CHAPITRE VII
Introdaclion du christianisme en Cochinchine.— Le P. de Rhodes.
— Parlicularilés de la langue annamite. — Succès des missionnaires.—Premières épreuves.— Les Jésuites à la cour. —Expulsion et rentrée des missionnaires. — Persécutions. — Missionnaires indigènes. — Le respect humain. — L’Esculape cocliinchinois.
— Premiers martyrs.
Un des plus saints missionnaires de la compagnie de Jésus, le R. P. Alexandre de Rhodes, né à Avignon en 1591, est généralement désigné comme ayant «ouvert au christianisme les portes de la Cochinchine, après avoir brisé celles du Tonquin.»Ce sont les termes employés par M. Crétineau-Joly dans son intéressante histoire des Jésuites (1). Le P. de Pihodes a certainement travaillé avec la plus touchante ferveur et le plus admirable succès à répandre la vérité en Cochinchine; le premier, par ses pieux et charmants récits, il a fait connaître ce pays à l’Europe; mais l’œuvre de la mission, essayée dès 1596, avait été commencée en 1615, et il n’y fut associé que neuf ans plus tard, iœ P. de Rhodes resta dix-huit mois chez les Cochinchinois, puis il fut envoyé au Tonquin où il pénétra en 1 6â7 et qu’il quitta sprès treize ans de fructueux travaux. lia laissé des
(1) ï. III, p. 185, 2* édition.
renseignements très-précîssurrintrocluctîon duchristianisme dans l’empire annamite (1).
« Celui qui donna occasion de commencer la mission de Cocbinchine fut Ferdinand de Costa, seigneur portugais qui, étant retourné à Macao d’un voyage qu’il avait fait à la Cocbinchine, vint trouver nos Pères et leur raconta ce qu’il avait vu, de la belle espérance qu’on pouvait avoir de convertir ce royaume; le P. Buzorni, aussitôt après ce discours, s’en va jeter aux pieds du supérieur, lui demande permission d’aller en ce beau pays où Dieu l’appelait. Sa demande lui fut bientôt accordée ; il partit sur le commencement de l’an 1615, y arriva le jour de la chaire de Saint-Pierre, à Rome, le dix-huitième de janvier ; il pensa incontinent à bâtir une chapelle sur la porte de Kean, où son navire l’avait porté au jour de Pâques ; il y dit solennellement la première messe et y baptisa dix nouveaux chrétiens (2). »
Une lacune doit être signalée dans ce récit. Ferdinand de Costa et le P. Buzomi avaient eu un prédécesseur. Diego Advarte, missionnaire dominicain, aborda en Cocbinchine vers 1596. Le premier objet qui frappa ses yeux fut une grande croix de bois.
(1) Nous avons donné la signification du mot Annam. On n’est pas d’accord sur l’étymologie du mot Cocliinchine. Les uns croient qu’il vient de l’ancienne capitale d’Annam, Cfiecio, qui par altération fut prononcé Cocin, auquel on ajoula Chine à cause du voisinage de cet empire. Les autres disent qu’il vient de Cao-ci, doigts du pied tordus, surnom donné aux Cochincliinois. Tonquin signifie Cour du midi.
(2j Voyages et missions du P. Alexandre de Pdmdes, de la compagnie de Jésus. Nouvelle édition publiée en 185Zi par un Père de la compagnie, p. 83.
Elle était là avant l’arrivée d’aucun missionnaire connu, et on n’a jamais su qui l’avait plantée. « Debout en face de l’idolâtrie régnante, elle semblait attendre les apôtres européens pour leur dire : c’est par ce signe, par ce symbole de la souffrance et cet emblème du sacrifice que vous vaincrez (1)1 » L’apostolat de Diego Advarte donnait les plus belles espérances lorsque l’arrivée de soldats espagnols vint tout compromettre. Le missionnaire dut se rembarquer etreçutmême en se retirant deux coups deflèche.
Le succès du P. Buzomi fut prompt, et, dès cette époque, les Annamites parurent aux missionnaires le peuple prédestiné à servir de point d’appui à l’établissement définitif de l’Église dans l’Indo- Chine. Les PP. François Barret et François de Pina, « tous deux grands et infatigables ouvriers, » avaient été adjoints à la mission et « firent un fruit admirable (2) »
L’œuvre de Dieu s’accomplit bien rarement dans la paix. La féconde propagande des missionnaires effrayait et irritait les adversaires du culte nouveau. Ils profitèrent des craintes de disette nées d’une longue sécheresse pour ameuter le peuple contre les sorciers étrangers qui, sous prétexte d’enseigner le chemin du ciel, ruinaient les terres. Le P. Buzomi et ses compagnons furent chassés et trouvèrent un asile provisoire dans un lieu désert. Cette première per-
(1) Annales de la propagation de la foi, t. XXVII, p. 86.
(2) Le P. de Rhodes, Voyages, etc. Le chua qui régnait alors sur la Cochinchine se nouimait Sai-Vuong. C’était le second souverain de la dynastie des Nguyen.
sécution dura peu et iveut aucune suite grave. Le gouverneur de la province de Quinchin, personnage en crédit près du roi, avait pris les Jésuites en affection ; il leur resta fidèle et reçut le P. Buzoïni dans son palais. D’autres orages ou plutôt d’autres bourrasques assaillirent encore les missionnaires, mais, en somme, les choses allaient bien, le roi ayant ordonné qu’on laissât vivre en paix les Pères et les chrétiens. De nouveaux ouvriers avaient renforcé la mission à mesure que croissaient le succès et les besoins. Cependant, malgré l’activité de leur zèle, les missionnaires ne pouvaient suffisamment répondre à l’ardeur des populations. « Ces apôtres prêchant continuellement le saint Evangile, dit le P. de Rhodes, remplissaient leurs filets de tant de poissons, qu’ils ne les pouvaient pas tirer, et criaient par toutes leurs lettres à nos supérieurs de Macao, de leur envover au secours des Pères de ce beau collége ; que s’ils leur en envoyaient une vingtaine, encore auraient-ils bien de l’occupation en cette grande et heureuse pêche (1). »
Les supérieurs répondirent à cet appel en chargeant le R. P. Gabriel de Mattos, visiteur de la province de Cochinchine, de conduire cinq nouveaux missionnaires au P. Buzomi. Ce renfort fut envoyé en 1624 et le P. de Rhodes en faisait partie. A cette époque il n’y avait encore dans toute la mission que le P. de Pina qui sût le Cochinchinois ; ses compagnons prêchaient par interprètes. Le P. de Rhodes,
(1) Voyages et missions ^ elc., p. Bô.
convaincu que la parole de Dieu avait ainsi moins d’efficacité, voulut apprendre, au plus vite, la langue du pays ; quatre mois après son arrivée il put entendre les confessions, deux mois plus tard il prêchait. On se tromprait fort si on concluait que cette étude était facile. « Tous les mots cocliincliinois sont monosyllabes et on ne distingue leur signification que par les divers tons qu’on leur donne en les prononçant. Une même syllabe, par exemple, celle-là, Daï, signifie vingt-trois choses entièrement différentes, par la diverse façon de la prononcer, ce qui fait qu’on ne parle qu’en chantant. » Voici à ce sujet un exemple donné par l’abbé Marette : « Le mot ma, écrit ma simplement signifie chanvre, fantôme nocturne; écrit ni^a, il signifie les moissons avant leur transport, souhaiter du mal, dorer et argenter ; écrit rnà, il signifie les jours; écrit mà, il signifie mais et afin que ; écrit m'a, il signifie sépulcre ; écrit met, il signifie cheval, etc., encore ne donné-je que les significations radicales ; ce même mot en a plusieurs autres; et plusieurs naissent de la réunion du mot avec d’autres. » Quand on parle, il faut que le ton indique la signification que l’on veut donner au mot (1).
La mission de Cochinchine comptait, en 1625, dix
(1) Lorsque les persécutions des païens et les ordres de ses supérieurs reurent forcé de rentrer en Europe, le P. de Hhodes, toujours plein d’amour pour les pays qu’il avait évangélisés, et voulant faciliter les travaux de ses successeurs, fit imprimer à Rome, avec l’approbation et aux frais de la Propagande, un dictionnaire cochincliinois, latin et portugais, une grammaire et un catéchisme contenant la méthode qu’il avait suivie dans ses prédications.
religieux de la compagnie de Jésus. L’Évangile fut prêché dans toutes les provinces « Nos travaux, dit <i le P. de Rhodes, ne nous étaient aucunement fâ- « cheux, parce que le Maître à qui nous servions « nous faisait voir à l’œil que la grâce travail- « lait avec nous, avec des succès qui dépassaient « et nos forces et nos espérances. »Des conversions signalées eurent lieu, notamment celle d’une proche parente du roi; elle reçut au baptême le nom de Marie-Madeleine et devint l’appui de la nouvelle Église. Dès qu’elle fut chrétienne elle se fit apôtre, et son zèle ne se démentit jamais. A toutes les époques les missionnaires trouvèrent un refuge dans son palais, où elle avait une très-belle chapelle.
Les développements rapides du christianisme devaient exciter la colère des païens. Le roi, jusqu’alors indifférent ou même bienveillant, se laissa gagner enfin par les sectateurs des vieux cultes. Les disciples de Confucius réussirent surtout à l’irriter en lui di sant que la loi chrétienne proscrivait tout acte de respect pour la mémoire des ancêtres. Un premier édit fut rendu contre les missionnaires; on leur ordonna d’abandonner leurs églises et de se retirer à Faiso, ville de commerce ouverte aux Portugais (1). Un second édit vint ordonner à tous les chrétiens du royaume de renoncer à leur foi. Mais le roi et les mandarins les plus influents n’étaient encore ni vé-
(1) Faïso appartenait à la province du centre nommée Cljam. C’est dans celte province que se trouve Touraune, que les Européens appelaient alor§ Touron et que les indigènes nomment Cua-han,
ritablement irrités, ni véritablement inquiets. Les missionnaires obtinrent un long délai et les chrétiens en furent quittes pour cacher sous leurs vêtements les images, croix et chapelets qu’ils portaient ordinairement au cou. On eut quelque peine à leur faire prendre ces précautions, car dans la vivacité de leur foi ils désiraient le martyre.
Les édits ne furent pas régulièrement rapportés, mais les autorités d’une part, de l’autre les missionnaires et les chrétiens affectèrent de les oublier. C’était une trêve plutôt que la paix, et la sécurité des premiers temps n’existait plus. Le P. Buzomi, qui dirigea cette chrétienté naissante de 1615à1639, dut plusieurs fois redouter de violentes tempêtes; il eut même à lutter contre de nouveaux édits de bannissement. Néanmoins lorsqu’il mourut la Cochinchine comptait douze mille chrétiens. Une persécution nouvelle et plus redoutable que les précédentes vint attrister ses derniers jours. Il était à Macao, où il remplissait une mission que lui avait donnée le roi, lorsqu’il apprit que ce prince, cédant de nouveau et complètement aux ennemis du nom chrétien, avait fait embarquer tous les missionnaires en leur déclarant qu’ils seraient punis de mort s’ils rentraient dans ses États. Le P. Buzomi, accablé par cette nouvelle, tomba malade et mourut, victime de son amour pour cette Eglise à laquelle il avait consacré toute une vie de sainteté et de continuels labeurs.
Le P. de Rhodes, qui depuis treize ans évangélisait le Tonquin, reçut l’ordre de rentrer en Cochinchine. Il obéit avec joie et, en 1640, il reprenait seul
l’œuvre si fatalement interrompue. Il s’établit d’abord à Faïso où il fut rejoint par le P. Pierre-Albert. Le gouverneur de Faïso prit le P. de Rhodes en af= fection et osa le mener à la cour. Le missionnaire trouvait la démarche hardie, mais il comptait sur la Providence. Dieu toucha, en effet, le cœur du roi et il reçut « fort civilement »le Jésuite qui se présentait à lui au mépris de ses ordres. Cependant l’édit de bannissement ne fut pas levé. Le P. de Rhodes mit à profit la liberté toute personnelle et provisoire qui lui était laissée. Marie-Madeleine, cette parente du roi, convertie l’une des premières au christianisme, réunit chez elle ses frères dans la foi. « Le concours était si grand, a écrit le P. de Rhodes, que j’étais contraint de dire plusieurs messes toutes les fêtes; j’y passai la semaine sainte, et j’avoue franchement que c’est là, non pas en Europe, qu’on apprend à ressentir la passion de notre Seigneur. Je demeurai trente-cinq jours en cette province, où npnante-quatre païens reçurent le baptême, et entre autres trois dames fort proches parentes du roi, que je baptisai solennellement le jour de Pâques ; et un fameux prêtre des idoles que madame Marie fit résoudre à quitter l’erreur, ce qu’il fit de si bon cœur, qu’il nous servit depuis merveilleusement pour faire embrasser la vérité à plusieurs autres (I). »
Les autorités cochinchinoises croyaient que les deux missionnaires partiraient avec les Portugais qui les avaient amenés à Faïso. Les intentions du P. de
(l) Voyaries et missions^ etc. , p. lZi8,
Rliodes et du P. Albert étaient autres. Ils se cachèrent chez un chrétien et laissèrent les marchands portugais retourner seuls à Macao. Mais le gouverneur de la province, « un certain Onghebo, » connut bientôt leur présence et déclara, de la façon la plus nette, qu’il ne tolérerait pas cette infraction aux édits. Il somma les missionnaires de partir au plus vite^ de quelque façon que ce fût, dussent-ils marcher sur les eaux. »I1 fallut obéir. Le P. de Rhodes fréta un petit bâtiment et s’embarqua avec le P. Albert et trois jeunes chrétiens cocbinchinois. Aucun d’eux ne connaissait la manœuvre et, cependant, ils traversèrent heureusement cette mer semée d’écueils et arrivèrent à Macao.
Les missionnaires peuvent quitter momentanément les contrées païennes qu’ils ont entrepris de gagner à l’Evangile; mais, lorsqu’ils consentent à s’éloigner, c’est pour éviter un plus grand mal, et avec îa résolution formelle de revenir. A la fin de cette même année 1640, le P. de Rhodes rentrait en Cochinchine par la baie de Toiiranne; il était accompagné du P. Benoît de Mattos; trois autres Jésuites, destinés à la mission du Japon, s’arrêtaient en même temps sur un autre point de la côte cocbinchinoise et y restaient près de cinq mois, prêchant, instruisant, baptisant, faisant avec grand succès l’œuvre de Dieu. Mais le port où ces Pères avaient trouvé asile relevait du gouvernement d’Ongliebo, et celuici ne pouvait ignorer longtemps ni tolérer leurs prédications. Il fit fouiller les maisons suspectes, plusieurs chrétiens furent arrêtés; ils reçurent la bas-
tonnade et Ton brûla sur la place publique, un grand nombre d’images de piété et un crucifix. Néanmoins Onghebo retenu, sans doute, par la présence d’un navire portugais, à l’ancre dans le port, n’osa pas sévir contre les missionnaires.
Le P. de Rhodes et le P. de Mattos se partagèrent la Cochinchine. Malgré les fatigues et les périls de l’isolement ils n’bésitaient pas à se séparer, convaincus qu’il en résulterait de précieux avantages pour la chrétienté confiée à leurs soins. Le P. de Rhodes s’occupa bientôt de former des catéchistes. Cette œuvre si importante lui fut facile. Il a constaté dans vingt endroits de ses écrits, et quantité d’autres missionnaires ont constaté depuis, que les Cochinchinois possèdent une vigueur de foi, une fermeté de caractère et une vivacité d’intelligence qui les rendent très-aptes à répandre les lumières de l’Évangile. On ne pouvait songer dès lors à constituer un clergé indigène; il faut pour une telle œuvre plusieurs missionnaires et des évêques ; mais l’établissement d’une congrégation de catéchistes était possible et le P. de Rhodes prit l’initiative de cette fondation. Le premier missionnaire indigène fut« un ancien chrétien nommé Jérôme;» il était plein de zèle, de courage et d’adresse. « Il m’aida si bien, a dit le P. de Rhodes, qu’en six mois je baptisai de ma main treize cents païens. » Ne peut-on donner également le titre de missionnaire au fervent chrétien dont voici le portrait :
« Rien ne me réjouit tant, au bourg de Chaimi,
que de voir un vénérable vieillard nommé Paul , qui, depuis qu’il eut reçu le baptême, ne s’occupait avec sa femme Monique qu’à toutes les bonnes œuvres. Mais Dieu, de qui la sagesse est pleine d’abimes, voulut qu’il devint aveugle dans ces saintes occupations ; en le voyant il me semblait que c’était un autre Tobie. Ce bon vieillard, nonobstant l’incommodité de ses yeux, demeura inébranlable au service de Jésus-Glirist. Il était l’âme et l’esprit de toute cette Eglise ; tous les dimanches et les fêtes il assemblait les chrétiens en une belle chapelle qu’il avait en l’enceinte de sa maison ; là, il les instruisait, prêchait, et avait soin de les assister de tout ce qui était nécessaire pour les maintenir en la foi qu’ils avaient reçue. Il étendait son zèle sur les païens et en disposait plusieurs au baptême. Dieu lui avait donné un empire si absolu sur les démons, qu’il n’y avait point de possédé qu’il ne délivrât ; je vis moi-même et baptisai une femme qu% était tourmentée par un de ces mauvais hôtes, et faisait compassion à ceux qui la voyaient courir les forêts et faire mille extravagances. Paul la remit dans le repos et me la présenta pour la baptiser (1). »
Voici un des traits que cite le P- de Rhodes pour montrer la vivacité d’esprit des Cochinchinois et leur application à se rendre compte des enseignements qu’il leur donnait :
« J’avais expliqué l’origine de notre âme un jour précédent, et j’avais dit que c’était Dieu seul qui en
(1) Voyages et missions, etc., p. 163.
était l’auteur, sans que nos parents eussent aucune part à sa création. Le lendemain, je m’étendis à représenter le premier père et le tort qu’il avait fait à tous ses enfants, leur communiquant l’infection dont il s’était sali lui-même.
« Quand j’eus achevé mon sermon, un païen fort sensé, qui avait assisté aux deux prédications, se leva et dit : « Comment accordez-vous, mon père, ce que vous venez de dire avec ce que vous me disiez hier? Notre âme, ainsi que vous assurez, n’a point d’autre principe que la main de Dieu, et nos parents ne contribuent en rien à la faire vivre. Comment donc peut-elle être infectée par le péché de celui à qui elle n’est pas redevable de son être? »
Le P. de Rhodes fut ravi d’entendre de la bouche d’un Cochinchinois ce doute qui avait autrefois préoccupé saint Augustin. Au lieu de se jeter dans les subtilités d’école, il répondit par une « petite comparaison : »
« Si vous avez en vos mains, dis-je, une belle perle fort blanche et fort nette, laquelle tombe de hasard dans la boue, elle devient toute sale, encore que vos mains n’aient rien contribué à cette ordure. Mais si vous la lavez elle reprendra toute sa première beauté. Notre âme est comme une perle fort précieuse : elle sort fort nette des mains de Dieu, mais elle tombe dans un corps où elle est salie, parce que ce n’est plus une âme seule, mais un corps qui vient d’Adam. C’est là qu’elle se salit ; mais quand elle est lavée des eaux du baptême, toutes ces ordures la
quittent ; elle devient nette et belle comme le soleil. »
Des philosophes eussent peut-être ergoté; mais le P. de Rhodes s’adressait à des esprits simples et droits. Il ajoute donc : « Cette comparaison contenta toute cette compagnie qui m’écoutait. »
La sécurité manquait toujours aux missionnaires et aux chrétiens. Le roi, sans être persécuteur, était défavorable ; il consentait à fermer les yeux ; mais il suffisait du mauvais vouloir d’un mandarin supérieur pour porter le trouble dans toute une province. Le gouverneur Onghebo, longtemps le plus hostile, finit cependant par devenir moins farouche, grâce à de nombreux et riches présents. Le roi lui-même consentait parfois à recevoir les missionnaires, mais dans ce cas il affectait de ne voir en eux que les aumôniers des marchands portugais admis à négocier sur certains points de la côte. Le P. de Rhodes put, à l’abri de cette fiction, faire, en 1642, un assez long séjour dans la capitale. Il offrit au roi deux ou trois horloges marquées en lettres chinoises, et lui donna quelques leçons de mathématiques. C’était l’emploi de ses journées ; la nuit il réunissait les chrétiens.
Le P. de Rhodes avait formé dix catéchistes. Leur connaissance du pays et leur zèle procuraient de nombreuses conversions. Ils appartenaient tous à diverses provinces. L’un d’eux, Ignace, avait été magistrat d’un ordre élevé et était parfaitement instruit dans les lettres chinoises, mérite très-recherché en Cochinchine. Il fut le premier supérieur de
cette congrégation dont un autre devait être le premier martyr. Le P. de Rhodes avait lié ces fervents et très-utiles auxiliaires par un serment prêté dans l’assemblée des chrétiens, et portant qu’ils serviraient toute leur vie l’Église sans se marier jamais, qu’ils obéiraient aux Pères de la compagnie qui viendraient prêcher en leur pays, ou à ceux qu'ils députeraient en leur place. Les catéchistes, divisés en deux escouades, parcouraient les provinces, formaient les néophytes, les préparaient au baptême ou même les baptisaient lorsqu’il y avait urgence. Le missionnaire venait ensuite et affermissait dans la foi tous ces nouveaux chrétiens.
Le mouvement de conversion s’étendait à toutes les classes de la société. On comptait des chrétiens dans la famille royale et parmi les mandarins civils ou militaires comme dans le peuple. Si de loin en loin un acte de faiblesse venait contrister les fidèles, il était racheté par des exemples admirables de dévouement et de courage. Cependant le respect humain était là, comme partout, un obstacle souvent invincible. «Nous croyonsau christianisme, et votre Dieu est vraiment le seigneur du ciel, disaient des olficiers du roi, des magistrats haut placés, de grands mandarins, des docteurs ; mais nous n’osons avouer notre foi. » L’intérêt s’accordait d’ordinaire avec le respect humain pour arrêter au seuil de l’Église des malheureux dont la conviction était entière et que leur conscience tourmentait. Ceux-là promef-* taient de se faire chrétiens plus tard, espérant que Dieu voudrait changer le cœur du roi, ou qu’ils
tiendraient moins eux-mêmes aux choses de la terre^
Parmi les personnages notables qui reculaient ainsi, le P. de Rhodes cite, avec un accent particulier de regret, le mari de cette parente du roi, qui avait reçu au baptême le nom de Marie-Madeleine. Il était gouverneur de la province de Ranran et avait de belles charges à la cour. Le bon exemple et les discours de sa femme avaient fait tomber toutes ses objections. Le P. de Rhodes le pressait de ne plus résister à Dieu ; il se soumit, et le jour de son baptême fut fixé. Tout était prêt, lorsqu’il déclara que malgré son aversion pour les superstitions païennes, il ne pourrait se dispenser de rendre quelque culte extérieur à une idole très-honorée des soldats ; que son cœur iTy serait pour rien, mais qu’il voulait garder les apparences dans l’intérêt de sa fortune et de son avenir. Il avait quatre-vingts ans. Les supplications de sa femme et les arguments du prêtre ne purent le faire passer outre ; il ne fut pas baptisé.
Le P. de Rhodes échoua également près de son médecin. Pendant que le docteur cochinchinois soignait le missionnaire, atteint d’une fièvre violente, celui-ci prêchait. On lui promettait le salut du corps et il voulait donner le salut de l’âme. Les choses allèrent bien et vite. Le médecin promit de se convertir. — Vous renoncez aux idoles? — De grand cœur, mais je conserverai chez moi l’autel et la statue d’un ancien docteur particulièrement honoré des médecins ; je ne rendrai aucun honneur à ces vai-
nés images, ce ne sera qu’une affaire de forme; si j’y manquais, mes remèdes seraient discrédités, et je pourrais être puni comme ayant (iéserté une des plus belles coutumes du royaume. — Toutes les prières furent inutiles. Ce malheureux, dont la raison et le cœur étaient gagnés à l’Evangile, mourut païen.
On est tenté peut-être de trouver le P. de Rhodes trop exigeant. Beaucoup de médecins chrétiens ont chez eux, bien en vue, le buste d’Hippocrate, de Galien ou même d’Esculape. Pourquoi le docteur cochinchinois devait-il absolument exclure la statue de l’Hippocrate national? Du moment où il ne lui rendait aucun culte n’était-il pas en règle? Non, car cette statue avait été longtemps pour son possesseur, et restait aux yeux de tous la négation du christianisme. On ne pouvait donc tolérer dans une maison chrétienne ce monument de l’erreur et du mensonge. L’Eglise ne commande pas à ses enfants de chercher le martyre, mais elle leur défend tout acte qui peut être pris pour une protestation contre la vérité.
Le moment des grandes épreuves était venu. La persécution éclata au mois de juillet 1644. Les présents du P. de Rhodes avaient momentanément calmé l’hostilité du gouverneur Onghebo, mais, au fond, cet homme était resté l’ennemi des chrétiens. Aussi céda-t-il facilement aux instances de la reine qui, plus attachée que le roi au culte des idoles, et particulièrement irritée contre Ignace, le chef des catéchistes, demandait qu’on se pressât de frapper les missionnaires et leurs disciples. Le P. de Rho-
(ies, averti du danger par un seigneur portugais, dispersa immédiatement tout son monde ; les soldats ne purent arrêter que le catéchiste André, le plus jeune membre de cette milice choisie. Justifiant la confiance de son père dans la foi, il montra une parfaite sérénité d’âme et prêcha TÉvangile aux satellites chargés de le conduire en prison. Il fut enfermé avec un autre chrétien, un saint vieillard, magistrat de la ville de Cachan, qui se nommait également André (1).
Onghebo, voulant garderies formes de la justice, fit comparaître les deux chrétiens devant un semblant de tribunal, qui les condamna à mort séance tenante, avec ordre d’exécuter l’arrêt le même jour. Le P. de Rhodes réunit immédiatement tous les Portugais qui se trouvaient dans le port da Cham, chef-lieu de la province et théâtre de la persécution ; il se rendit avec eux chez le gouverneur. On pria, on menaça, mais on ne put sauver le jeune catéchiste. — Je fais grâce au vieillard, répondit Onghebo, mais pour ce jeune suffisant qui s’est déclaré chrétien, en ajoutant que la mort même ne lui ferait pas quitter ce nom, il mourra.
Tout espoir était perdu, et le P. de Rhodes ne songea plus qu’à bien préparer à la mort son cher André. Laissons à l’apôtre le soin de raconter la fin du martyr :
(1) La ville de Cachan ou Cacciam appartenait à la province de Cham. On ne connaît plus de ville de ce nom. Il est également impossible de déterminer le territoire qu’occupait la province de Ranran dont le nom a disparu. On sait seulement que c’était une des provinces méridiqnales.
« Je ne dirai rien de ce que je fis avec André dans la prison, cela serait trop long à dire. Quand il me vit après qu’on lui eut prononcé son arrêt de mort, il entra dans de merveilleux transports de joie ; il disait à tous les chrétiens qui le vinrent visiter à foule, tout ce que leur eût pu dire un saint Laurent quand il était prêt à être grillé. Il se confessa, se mit en prières, dit adieu à tous, suivit allègrement une compagnie de quarante soldats, qui le conduisirent en un champ à une demi-lieue de la ville.
« Je fus toujours à ses côtés, et à peine le pouvais-je suivre tant il allait vite, encore qu’il fût chargé d’une échelle (la cangue) fort pesante. Quand il fut arrivé au lieu destiné à son triomphe, il se mit incontinent à genoux pour combattre avec plus de courage. Les soldats l’environnèrent; ils m’avaient mis hors de leur cercle, mais le capitaine me permit d’entrer et de me tenir auprès de lui. Il était ainsi à genoux en terre, les yeux élevés au ciel, la bouche toujours ouverte et prononçant le nom de Jésus.
« Un soldat venant par derrière le perça de sa lance, laquelle sortait par devant au moins de deux palmes; lors le bon André me regarda fort amiablement, comme me disant adieu ; je lui dis de regarder le ciel où il allait entrer^, et où Notre Seigneur Jésus-Christ l’attendait. Il leva les yeux en haut, et ne les détourna plus. Le même soldat ayant retiré sa lance l’enfonça une seconde fois et donna un coup redoublé, comme cherchant le cœur.
« Cela ne fit seulement pas branler ce pauvre innocent, ce qui me sembla du tout admirable. Enfin un
autre soldat voyant que trois coups de lance ne l’avaient point abattu en terre, lui donna de son cimeterre contre le cou : mais n’ayant rien fait, il asséna un autre coup qui lui coupa tellement le gosier que la tête tomba sur le côté droit, ne tenant plus qu à un peu de peau. Mais j’entendis fort distinctement qu’en même temps que la tête fut séparée du cou, le sacré nom de Jésus qui ne pouvait plus sortir par sa bouche, sortit par sa plaie, et à même temps que l’âme vola au ciel, le corps tomba en terre.
« Les soldats se retirant nous laissèrent cette précieuse relique; nous la reçûmes entre nos bras, la fermâmes dans une belle caisse, ramassâmes tout son sang, fimes des funérailles, non pas magnifiques, mais certes dévotes à ce saint martyr. Je portai ce précieux dépôt dans ma barque où tous mes compagnons m’attendaient. Quand ils me virent avec les restes de leur cher compagnon, qui était allé au ciel, vous eussiez dit qu’ils étaient hors d’euxmêmes, tant ils avaient de joie et de douleur en même temps (1). »
Divers faits qui suivirent la mort d’André frappèrent vivement les esprits parmi les païens comme parmi les chrétiens. Des incendies successifs et inexplicables consumèrent la prison où le martyr avait été enfermé, la rue où il avait passé en marchant au supplice et plusieurs temples d’idoles. « La mer donna, comme le feu, témoignage â ce fidèle ami de Dieu. »
(1) Voyages cl miséions^ etc., p. 2/il.
Une tempête fut subitement apaisée par son intercession.
Le compagnon du martyr, le vieil André, qui souffrait la prison pour la quatrième fois, fut mis en liberté. Mais la résolution de sévir contre les chrétiens était maintenue. Le P. de Rhodes reçut l’ordre très-formel de partir avec les marchands portugais. La situation était trop grave pour qu’il consentît à se séparer de son troupeau. Il resta, se cachant dans une barque qu’il quittait la nuit pour visiter les chrétiens.