‹ La Cochinchine et le TonquinChapitre 18 sur 60 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Manifestation des chrétiens cochinchinois. — Arrestation du P. de Rhodes. — Le pilori. — Religieuses espagnoles et capucins reçus à la cour. — Fêtes cochinchinoises. — Condamnation à mort du P. de Rhodes. — Le catéchiste Ignace et le chua de Cochinchine. — Exécution de deux chrétiens indigènes.

On^hebo et le gouverneur de la province de Quinliin (1) avaient prescrit à leurs agents de rechercher partout les saintes images, de ne tolérer aucun signe de christianisme, de punir par les coups, l’amende et la prison quiconque méconnaîtrait, en matière religieuse, la volonté du roi. Aucun chrétien n’était plus en sécurité chez lui, et beaucoup de néophytes eurent à subir les plus durs traitements. Sous prétexte de découvrir les images proscrites on fouillait les maisons suspectes et on les dévastait, sauf à mettre les habitants à la torture, afin de justifier le pillage. Personne ne faiblit.

Un juge, ennuyé des difficultés de l’enquête, et séduit sans doute par l’espoir d’établir qu’on ne connaissait pas d’adeptes du christianisme dans la ville soumise à ses investigations, eut l’idée d’ordonner à

(j) On écrit aussi Qui-AIhon. C’est une des provinces méridionales. Depuis le xvii® siècle son nom et sa circonscription territo^ riale ont changé.

tous les chrétiens de se déclarer^ sous peine d'être punis sévèrement quand ils seraient découverts. Il pensait que personnelle répondrait à cet appel ; mais les chrétiens vinrent en foule donner leurs noms, et dès le premier jour on en compta sept cents. Le j uge retira sa sommation. Les coupables étaient trop nombreux pour qu’il fût possible de les punir tous. On en prit trente-six un peu au hasard. Onghebo luimême trouva que ce nombre était trop grand encore. Cependant il fallait agir. Les trente-six chrétiens furent interrogés et surtout menacés. — Voulez-vous vivre ou mourir? leur dit-on. — Nous voulons vivre, répondirent-ils, mais de la vie éternelle que Jésus- Christ a promise à tous ceux qui croiraient en lui, et pour avoir cette vie nous serons heureux de mourir en confessant notre foi.

L’un des trente-six ne garda pas cette fermeté jusqu’au bout. C’était un vieillard fort riche; il eut peur de perdre ses biens et revint au culte des idoles. Ses compagnons, plutôt affermis qu’ébranlés par cette apostasie, avaient bâte de montrer leur constance. Onghebo, craignant d’être blâmé s’il frappait tant de monde, déclara que six seulement des chrétiens arrêtés, porteraient la peine de leur désobéissance aux édits royaux. Le P. de Rhodes réussit à gagner les gardiens de la prison et put passer la nuit près de CCS trente-cinq confesseurs de la foi, qui tous s’attendaient à mourir, car le gouverneur n’avait pas encore marqué ses victimes. Ils se confessèrent, entendirent la messe et reçurent le pain des forts. Ceux qui furent choisis pour marcher au supplice quitté-

rent la prison d’un pas allègre, bien qu’ils eussent les épaules chargées de lourdes cangues ; leurs yeu3^ levés vers le ciel rayonnaient de la joie des élus. « Ils furent bien étonnés quand on les condamna « seulement à être bâtonnés et fustigés sur la grande « place de Cachan. »

L’œuvre se poursuivait avec succès au milieu des épreuves. Malgré la surveillance des mandarins et des satellites, le P. de Rhodes parcourait tout le pays, et réunissait parfois jusqu’à huit cents chrétiens. Le chef des catéchistes, Ignace, fut pris dans une de ces courses, mais il parla si bien de Dieu à ses gardiens, qu’ils se retirèrent pour ne pas être entraînés par leur captif. Le lendemain, 26 décembre 1644, jour de saint Étienne, premier martyr, Ignace tombait de nouveau au pouvoir des satellites, et le P. de Rhodes était pris avec lui. Juger un missionnaire européen parut aux mandarins inférieurs une grosse affaire. Le P. de Rhodes fut renvoyé successivement devant deux juridictions différentes, puis enfin on consulta le roi, qui ordonna de lui rendre la liberté. Déjà Ignace avait été mis hors de cause.

Néanmoins, la persécution continua. Chaque jour les chrétiens avaient à subir de nouvelles avanies. Les femmes n’étaient pas épargnées , quelle que fût la position de leur famille; elles subissaient la peine du pilori, portant au cou une barre fort pesante, tête nue en plein soleil de midi sous la zone torride. Les hommes recevaient des coups de rotin. Les condamnations à l’amende et à la prison se renouvelaient fréquemment. Et chose bizarre, en même temps

qu’il ratifiait ces violences, le roi autorisait le P. de Rhodes à circuler partout librement.

Sur ces entrefaites, un vaisseau de ligne espagnol dut faire relâche à Cham. Les fonctionnaires cochinchinois surent bientôt que deux franciscains et quatre religieuses de l’ordre des Clarisses étaient à bord de ce bâtiment. Leur surprise fut extrême lorqu’ils eurent appris le genre de vie que menaient les religieuses. « Toutes les dames du voisinage » voulaient voir ces saintes filles, admettant, à la rigueur, qu’elles demeurassent toujours enfermées et voilées, mais ne pouvant croire qu’elles coupaient leurs cheveux. L’étrange nouvelle parvint au roi et à ses femmes. On fit dire aux Clarisses de se présenter â la cour : elles refusèrent, on insista et elles cédèrent, dans l’espoir que leur complaisance serait utile aux chrétiens.

Cette visite fut pour tout le monde une grosse affaire. Les religieuses partirent escortées des deux pères franciscains et de cinquante soldats espagnols en grande tenue. « Le roi les attendait appuyé sur une fenêtre; la reine était sur une autre proche du roi. L’on avait préparé dans cette belle salle un réduit environné de tapisseries et fort bien orné, où les religieuses pouvaient demeurer à couvert, sans être exposées aux yeux de toute cette cour.

« Le roi et la reine étaient magnifiquement vêtus; les principaux du royaume s’y trouvèrent pour faire leur cour. La garde était alors de quatre mille hommes divisés en quatre compagnies.... Les deux compagnies qui étaient plus proches du roi étaient

vêtues de grandes robes de damas violet, avec des lames d’or sur l’estomac ; les deux autres portaient de longues casaques tirant sur le noir, et chaque soldat avait un grand cimeterre tout garni d’argent ; ils étaient tous en leur rang et pas un d’eux ne bougeait et ne disait mot.

« Quand les religieuses entrèrent en la salle, on les conduisit en un lieu couvert, à la main gauche du roi ; le capitaine espagnol, les deux principaux seigneurs de sa suite et les deux religieux s’approchèrent du roi et lui firent toutes les révérences à l’espagnole, la tête découverte et n^oubliant rien de leurs graves cérémonies. Le roi ne manqua pas de leur rendre libéralement pour le moins autant, puis les fit tous asseoir sur des sièges élevés, et commanda à tous les soldats de s’asseoir à terre, les pieds croisés , ce qu’ils firent en un instant et sans bruit.

« La cérémonie commença par une belle collation, que l’on apporta sur plusieurs tables rondes, vernissées et dorées; chacun avait la sienne; elles étaient pleines de fort bonnes viandes , avec une magnificence royale ; le roi les invitait à manger et priait de loin les dames religieuses de faire bonne chère; pendant la collation les demoiselles de la cour dansèrent un beau ballet, et messieurs les Espagnols avouaient qu’en leur pays on ne faisait pas mieux, ni même peut-être si bien.

« La collation finie, les religieuses, toujours bien voilées, passèrent devant le roi et le saluèrent; puis elles allèrent auprès de la reine où elles s’assirent.

La première chose que cette princesse leur demanda, fut qu’elles posassent leur voile, parce qu’elle voulait voir s’il était bien vrai qu’elles rasassent leurs cheveux, ce que personne ne voulait croire en cette cour. Les religieuses dirent qu’elles ne pouvaient pas mettre bas leur voile, particulièrement à la vue de tant d’hommes; mais elles le levèrent devant la reine, et lui firent voir leur visage. Le roi en fut un peu offensé, il dit que puisqu’il leur montrait son visage, il ne savait pas pourquoi elles refusaient de se découvrir.

«.... La reine commanda à l’une de ses dames de mettre la main sur la tête des religieuses, et de voir si elles étaient rasées comme l’on disait ; cette dame toucha la tête de la plus âgée, et n’y ayant pas trouvé de cheveux, s’écria tout haut qu’il était bien vrai : cela fut tenu pour une très-grande merveille.

« Cet entretien dura plusieurs heures, pendant lesquelles on fit plusieurs pas à la mode du pays , avec une magnificence vraiment royale. Quand la nuit commença, le roi fit allumer par tout le palais grande quantité de flambeaux; et après que tout fut achevé, il donna bonne escorte de ses gens aux religieuses et aux Espagnols qui, après avoir remercié le roi de ses faveurs, allèrent passer la nuit dans leurs galères , où ils croyaient d’être plus en repos (\). »

Sa majesté cochinchinoise tenait à faire très-bien les choses. Dès le lendemain elle envoya des pré-

(1) Voyages et missions, etc,, p. 295.

sents « à toute cette compagnie, particulièrement « toutes sortes de confitures fort délicates ; puis elle « permit aux Espagnols de choisir un logis dans la «ville comme il leur plairait. » Les religieuses et les deux fils de saint François furent reçus par un magistrat chrétien, dont la maison devint le centre d’actives prédications. Cinquante-quatre païens y reçurent le baptême. Les chrétiens de vieille date étaient ravis de voir des femmes consacrées à Dieu et fondaient en larmes lorsqu’ils entendaient les Clarisses chanter l’office.

Quant au roi il cherchait à éblouir les Espagnols. Des fêtes nombreuses et variées suivirent les solennités de la présentation. La flotte cochinchinoise fit ses plus beaux exercices; vingt galères ou jonques toutes dorées simulèrent un combat naval ; quinze autres bâtiments, les uns ornés de dorures, les autres, couleur de feu, manœuvrèrent à la rame; l’armée de terre donna le spectacle d’un carrousel. Enfin, pour montrer aux étrangers combien il tenait à les divertir, le roi voulut qu’ils fussent témoins d’une cérémonie en l’honneur de ses ancêtres. « Elle se faisait dans une grande cour devant le palais. Tous les soldats entrèrent en bel ordre, au nombre d’environ six mille : ils étaient tous vêtus de rouge cramoisi, avec des casques dorés et des mousquets fort reluisants. Les capitaines étaient à la tête de leur compagnie ; chacun gardait son rang, comme s’il eût fallu aller contre l’ennemi. Quand tout fut rangé, et le roi présent, vint un des prêtres du pays, qui fit certaines cérémonies auprès de quelques tables pré-

parées à cet effet; et après qu’il eut dit des paroles que personne ne pouvait entendre, il mit le feu à quelques chevaux de papier, puis à quelques pièces de canon ; en même temps tous les soldats tirèrent leur mousquet. y> On passa ensuite à d’autres exercices et à d’autres plaisirs (1).

Cet épisode n’exerça aucune influence sur la situation des chrétiens. Le P. de Rhodes fut arrêté de nouveau , dans le courant de cette même année (1 645) , et jeté en prison avec neuf de ses catéchistes. Le roi prononça lui-même l’arrêt qui condamnait à mort le saint missionnaire. Cet arrêt ne fut pas exécuté. Je cite le P. de Rhodes :

« Un certain magistrat, fort estimé du roi et de grand crédit dans son conseil, comme ayant autrefois enseigné au roi les lettres chinoises et les plus belles sciences du pays, se leva debout et parla si bien en ma faveur, qu’il adoucit le roi, lui disant que ce lui serait un opprobre d’avoir souillé son glaive dans le sang d’un innocent; que ce n’était point un crime digne de mort d’avoir prêché la foi chrétienne, laquelle n’enseigne rien de mauvais; que si j’étais condamné pour quelque autre crime, il ne demandait pas que l’arrêt de ma mort fût révoqué, mais s’il n’y avait rien autre chose qui me

(1) L’armée cochinchinoise n’a plus cet éclat, et il s’en faut que la cour de Phu-Xuan ait conservé ces grands airs et cette galanterie, qui rappellent, à certains égards, la Cour de Versailles. Au XVII® siècle on tenait peu, d’ailleurs, à la couleur locale, que l’on cherche trop aujourd’hui.

rendît coupable, ce n’était pas un acte de justice mais une cruauté de m’ôter la vie. »

Le roi modifia sa sentence. Le P. de Rhodes fut chassé du royaume en vertu d’un édit qui le condamnait à mort s’il y rentrait. Quelques jours plus tard on le prit pour le conduire à Faïso, où se trouvait un navire portugais. Les chrétiens lui avaient dit qu’il devait être exécuté en route, et il se préparait à mourir. « Au moindre bruit qu’on faisait sur la bar- « que, je croyais qu’on me venait jeter dans l’eau ; « je regardais toujours quand viendrait cette heure « bienheureuse — Je voyais dormir tous mes soldats « en grand repos, cela me fit douter de l’avis qui « m’avait été donné; mais quand le jour fut venu, « je connus entièrement qu’il avait été faux , pour « mon très-grand malheur, qui, hélas! avait été trop « téméraire en croyant que j’aurais cette belle cou- « ronne après l’avoir si peu méritée. » Le roi avait ordonné que même à Faïso le P. de Rhodes ne pût communiquer avec les indigènes. On logea donc le prisonnier chez un Japonais, et on fit garder, jour et nuit, l’entrée de la maison par des soldats. Mais le Japonais était chrétien, et dès qu’il faisait nuit, une échelle , placée sous une fenêtre permettait au missionnaire de sortir pour se rendre dans l’assemblée des fidèles. Ce n’était pas la première fois que le P. de Rhodes usait avec succès de ce stratagèm e. Les choses allèrent ainsi durant vingt-deux jours. Les chrétiens furent fortifiés, et quatre-vingtdouze païens reçurent le baptême. Il fallut enfin partir. Ce fut le 3 juillet 1456 que le P. de Rhodes

quitta sa chère Église de Cochinchiiie. Quel que fût le danger, les chrétiens voulurent s’assembler sur le port pour lui dire un dernier adieu. En le voyant ils ne purent retenir ni leurs larmes, ni leurs cris. Les mandarins étaient là également, car ils avaient une dernière formalité à remplir. Au moment où le P. de Rhodes s’embarquait, ils tirent lire à haute voix l’édit de bannissement, qui portait la peine de mort, non-seulement contre le missionnaire s’il rentrait, mais aussi contre le capitaine du bâtiment qui l’aurait amené. Cette dernière partie de l’arrêt eût été, le cas échéant, d’une exécution difficile.

L’ère des grandes persécutions était définitivement ouverte pour les chrétiens de Cochinchine. Les neuf catéchistes du P. de Rhodes étaient restés en prison après l’expulsion de leur père. Le roi voyant que les juges n’avaient rien pu obtenir de ces fervents chrétiens, crut qu’il serait plus heureux et les fit comparaître devant lui. Il les interrogea, convaincu que son regard et sa parole les terrasseraient. Ignace, leur chef, parlant pour tous, répondit : — Nous sommes chrétiens et moyennant la grâce de Dieu, nous le serons jusqu’à la mort.

« Cette parole mit le roi en colère ; il repartit que s’ils étaient si mal conseillés que de s’opposer à sa volonté, on verrait s’ils auraient plus de force à souffrir que lui à les tourmenter. Ignace répondit qu’ils étaient bien faibles, mais que la grâce de Jésus- Christ serait plus forte que tous les rois de la terre : (lue ce n’était j)as la première fois qu’elle avait triom-

phé, par des instruments infimes, de toutes les plus grandes puissances du monde. »

Un autre catéchiste, Vincent, intervint dans le débat pour repousser les instances de quelques mandarins qui voulant faire preuve de zèle disaient : Il faut toujours obéir aux édits royaux.

Furieux d’une résistance qu’il avait jugée impossisible, le roi ordonna séance tenante que Vincent et Ignace « eussent le même jour la tête tranchée, et « que les autres sept eussent chacun un doigt « coupé. » Cet arrêt n’ébranla personne ; tout au contraire, les deux condamnés à mort s'embrassèrent immédiatement avec effusion. Leurs visages étaient radieux.

A cette époque comme aujourd’hui, les exécutions avaient lieu dans la campagne à une certaine distance de la ville. Les chrétiens voulurent accompagner leurs frères au supplice afin d’apprendre comment on meurt pour la foi. Ils suivaient en grand nombre, priant et pleurant. La mère d’Ignace était parmi eux. « Elle s’avança généreusement vers son fils, l’em- « brassa, et ne lui dit point de paroles de tendresse, « mais elle lui parlait comme une mère des Macha- « bées. Ignace lui demanda ses prières, et ne put ja- « mais tenir ses larmes en lui disant adieu ; mais « après il lui parla si bien, qu’il faisait bien voir que « ces larmes étaient sorties par un devoir de la na- « tore, non pas par un effet de la crainte. Ils se di- « rent adieu plusieurs fois, en présence de tout ce <( peuple qui ne savaient tous que dire ; mais il y en

« avait fort peu qui ne pleurassent bien chaude - « ment. »

Les deux martyrs n’eurent pas un instant de faiblesse. Lorsque le moment de l’exécution fut venu, ils dirent adieu à la foule, s’agenouillèrent et reçurent le coup mortel, les mains et les yeux levés vers le ciel. « Ceux qui étaient proches ont témoigné avec « jurement que la tête d’Ignace tombant à terre pro- « nonça trois fois le sacré nom de Jésus (1). »

Ici se termine la première phase de la prédication de l’Evangile en Cocliincbine. Je lui ai consacré de nombreuses pages afin de montrer avec quels sentiments de foi ce peuple accueillit la bonne nouvelle et combien il fut prompt à donner, sans faiblir, le témoignage du sang.

(1) Voyages et missions, etc. , p. 33Zj.

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