CHAPITRE IX
Introduction du christianisme au Tonquin. — Heureux effets d’une horloge à roue et d’un sablier. — Succès de la mission. — Raisons des femmes tonquinoises contre le christianisme. —Bataille gagnée par des uniformes. — Édit contre les missionnaires. — Nouvelles conversions.
Le P. Baldinotti de la conipagnie de Jésus passa, vers la fin de l’année 1626, de Macao au Tonquin. Tandis que les marchands portugais, qui l’avaient transporté sur leurs navires, trafiquaient avec les indigènes, il se fit présenter au roi et lui offrit des présents, qui furent bien reçus. Il trouva le pays beau, la population lui parut intelligente et douce; mais il ignorait le Tonquinois et ne put annoncer immédiatement l’Évangile. Cependant il réussit à baptiser quatre enfants en danger de mort. Telles furent les prémices de cette chrétienté.
Les bons renseignements et les instances du P. Baldinotti décidèrent ses supérieurs à fonder une mission au Tonquin ; ils y envoyèrent les P. P. de de Rhodes et Marquès. Ces deux jésuites débarquèrent à Cbaouban , province de Sinoa (ou Thinhoa), le 19 mars 1627. Le navire qui les avait amenés étant chargé de marchandises européennes attira une foule de curieux. Le P. de Rhodes se mit immédia-
teiiieiit à l’œuvre : « .le comiueiiçais aussitôt, dit-il, « à leur débiter que j’avais uoe marchandise plus « précieuse et à meilleur marché que toutes les au- « très, que je la donnais pour rien à qui la voudrait, « que c’était la vraie loi et le vrai chemin du bon- « heur; je leur fis sur cela un petit sermon, parce que « le mot danc signifie en leur langue et loi et clie- « min. Dieu voulut qu’en ce premier coup de filet, « avant que nous eussions mis pied à terre, deux « personnes fort sages furent prises, et résolurent « de recevoir le baptême, que je leur donnai après et « à toute leur famille. »
Le P. de Rhodes fut conduit à la cour. Le roi fit bonne mine au missionnaire, qui lui présenta une horloge à roue, un sablier et un livre d’astronomie imprimé en langue chinoise, l e P, de Rhodes prit texte du livre pour parler de l’Etre suprême, le Seigneur du ciel qui dirige le cours des astres. L’explication plut à tout le monde, et un des personnages de la cour vint peu de temps après demander le baptême.
Le roi désira de nouveaux entretiens. Ldiorloge et le sablier lui paraissaient de jolis instruments ; mais il ne savait qu’en faire et pria le P. de Rhodes de lui apprendre leur usage. Celui-ci monta l’horloge et fit sonner les heures ; en même temps il tourna le sablier et dit au roi que l’horloge recommencerait à sonner, aussitôt que tout le sable aurait coulé. Cette promesse parut hardie ; elle se réalisa et toute l’assemblée fut transportée d’admiration. Dans son ravissement le roi demanda au missionnaire de rester
deux ans avec lui. — Non pas deux ans, répondit le P. de Rhodes, mais toute ma vie. Sire, je me tiendrai heureux de servir un si grand prince.
De prompts et grands résultats couronnèrent ces heureux débuts. Le roi après avoir donné diverses marques solennelles d’estime et d’affection au P. de Rhodes, ordonna qu’on lui bâtît dans la capitale une maison et une belle église (1). La foule accou” rait aux instructions du savant étranger, et il dut monter jusqu’à six fois en chaire dans la même journée. « Une sœur du roi et dix-sept de ses proches « parents furent baptisés, des capitaines de ré- « putation firent de même et beaucoup plus de « soldats. La première année, le nombre des bapti- « sés fut de douze cents, l’année d’après il y en « eut deux mille, et la troisième trois mille cinq « cents (2). » Plusieurs prêtres des idoles embrassèrent la vérité.
Le roi laissait faire, mais il ne paraissait pas songer à se convertir. On a dit, avec quelque apparence de raison , que la politique entrait pour beaucoup dans sa tolérance ou son indifférence. Il espérait obtenir par le crédit des missionnaires le’secours des Portugais contre les Cochinchinois (3). Ce calcul fut trompé et l’hostilité fit bientôt place à la protection.
(1) Ce roi, chuaou vuong, se nommait Trinli-Trang ; il prit aussi le nom de Thanh-Do. Les changements de nom sont assez fréquents dans riiistoire des souverains annamites.
(2) Voyages et missions, etc., p. 115.
(3) Histoire naturelle, civile et potilique du Tonquin, par l’abbé Richard, 1. 11, p. 125. Paris, 1778.
Le zèle des nouveaux chrétiens était, d’ailleurs, admirable. Le P. de Rhodes déclare que des miracles nombreux marquèrent la naissance de cette Eglise. « Je puis dire avec vérité, s’écrie-t-iL que rien ne m’a touché le cœur si sensiblement que de voir qu’il y a dans ce royaume quasi autant d’anges qu’il y a de chrétiens, et que la grâce du baptême leur inspire à tous ce même esprit qui a paru dans les apôtres et dans les martyrs de la primitive Eglise. »
Ces vertus allaient être mises à l’épreuve. Les mœurs des chrétiens faisaient la censure et excitaient la colère des idolâtres. Les femmes furent les premières â protester. Et pourquoi ? Parce que les chrétiens condamnaient la polygamie. Cette plainte trouva facilement des avocats dans l’entourage du roi. On lui représenta que la religion nouvelle défendant la pluralité des femmes, était nuisible à l’Etat et au souverain en ce qu’elle empêchait la multiplication des sujets et tendait à la diminution des impôts. D’autres arguments furent employés. On calomnia les néophytes et les missionnaires ; on rendit leur fidélité suspecte. Quelques personnes de grandes familles étant mortes peu de temps après leur baptême, on attribua ces morts inopinées à la vengeance des dieux du pays. Le roi hésitait encore â frapper, mais déjà il ne voulait plus voir le P. de Rhodes. On lui avait persuadé que le souffle du sorcier européen contenait un sortilège si puissant qu’il renversait, dans certaines circonstances, la tête de ceux qui s’y exposaient. Malgré cela il eut le courage d’accorder une audience au P. de Rhodes, mais il se
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tint toujours loin de lui et le congédia très-vite.
Les choses alièreiit ainsi pendant quelques mois et Ton pouvait espérer une amélioration lorsqu’un incident fort imprévu vint précipiter la crise. Le Tonquin était, selon l’usage, en guerre avec la Cochinchine. La campagne tournait à l’avantage des Tonquinois, lorsque leurs ennemis s’avisèrent de donner des uniformes portugais à la première ligne de leurs troupes. Ce stratagème eut un plein succès, car les Tonquinois croyant voir des soldats européens tournèrent le dos au plus vite. Les Cocliinchinois, au contraire, furent très-braves, preuve que l’habit fait parfois le soldat Le roi du Tonquin, persuadé que son armée avait fui devant de vraies troupes portugaises, montra contre les missionnaires une irritation que les mandarins fidèles au paganisme exploitèrent promptement. Un édit daté des premiers jours de 1630 ordonna au P. de Rhodes et à son compagnon de quitter le pays. Comme aucun navire européen ne se trouvait alors dans les ports du Tonquin, les missionnaires furent, en quelque sorte, mis aux arrêts. Des soldats gardaient la porte de leur maison ; mais les fenêtres étaient libres, et le P. de Rhodes en profitait pour sortir la nuit. L’œuvre de la mission ne fut donc pas complètement interrompue. Deux mois se passèrent ainsi. Le roi, pressé d’en finir, ne voulut pas attendre plus longtemps la venue des Portugais. îl donna l’ordre de transporteries missionnaires sur les côtes de Cochinciiine. L’équipage comptait trente-sept hommes. Aucun d’eux n’était chrétien au départ, mais après
quelques jours de navigation l’Église avait vingt-six enfants de plus. Le capitaine était au nombre des convertis, de telle façon que les Pères jésuites commandaient sur ce bâtiment où on les avait embarqués comme prisonniers. Au lieu d’aller en Cochinchine, ils se firent conduire dans la province tonquinoise de Bochinh et s’y cachèrent (1). Mais l’asile n’était pas sûr, et ils durent prendre pour demeure un bateau, afin de déjouer plus facilement les poursuites par de contiuuels déplacements. Après quatre mois de cette vie si rude, ils apprirent qu’un navire portugais était arrivé à Cua-Choua. Ils purent le rejoindre et eurent l’extrême joie de trouver à bord deux Pères de leur Compagnie. Les quatre jésuites, le capitaine du vaisseau et les marchands portugais se rendirent hardiment à la cour. Le roi leur fit assez bon accueil, et même ne parut pas trop redouter le souffle ensorcelé du P. de Rhodes. On prêcha dans sa capitale, sous ses yeux, sans qu’il dît rien ; mais lorsque les Portugais eurent terminé leurs trafics, les missionnaires reçurent l’ordre de s’embarquer, et on les surveilla de telle sorte qu’il fallut obéir. Ce fut d’autant plus dur que les dispositions du peuple et le nombre des ouvriers promettaient une abondante moisson. Le roi montra d’ailleurs, même pour l’exécution de cet ordre, une certaine tolérance. « Pendant plusieurs jours, dit le P. de Rhodes, il y eut foule extrême pour les confessions. Le dernier jour étant venu, depuis le minuit toute
(1) La province de Bochinh était, comme celle de Thin-hou, frontière de la Cocliinchine.
notre maison fut pleine ; quand nous sortîmes pour aller au port toutes les rues étaient remplies de nos bons chrétiens ; ils nous suivaient tous en nous embrassant et en nous mouillant de tant de larmes, que nous ne savions que faire, sinon pleurer comme eux. Quand je fus entré dans le navire, je les vins saluer et leur fis un petit discours où je mettais bien plus de larmes que je ne disais de paroles, pour les exhorter à la constance dans l’amour de Jésus- Christ. Ils étaient sur le bord, à genoux, demandant ma bénédiction ; plusieurs étaient dans l’eau jusqu’à la ceinture : il n’y en avait pas un qui ne pleurât (1). »
Cette première mission, depuis l’arrivée du P. Baldinotti jusqu’à l’expulsion du P. de Rhodes et de ses compagnons , avait duré trois ans et demi. L’œuvre était établie, mais elle reposait encore sur de bien faibles assises. Quelques catéchistes, convertis de la veille, restaient les seuls guides de cette chrétienté. Leur isolement ne fut pas, d’ailleurs, très-prolongé. Dès l’année suivante (1631), le P. Gaspar Amaral et deux autres religieux de la Compagnie de Jésus pénétraient au Tonquin et s’y établissaient. Ils poursuivirent leur œuvre au milieu de fréquents orages, mais ils n’eurent pas à subir, comme en Cochinchine, de persévérantes et violentes persécutions. Ce fut beaucoup plus tard que les Églises du Tonquin donnèrent des martyrs.
(1) Voyayes et missions, etc. , p. 13/i.