‹ La Cochinchine et le TonquinChapitre 20 sur 60 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Nécessité d’un clergé indigène. — Travaux du P. de Rhodes. — Le pape Innocent X. — La congrégalion des missions étrangères. — Les dames de la Pîeuse-Réunion, — Décision de Rome. — Les premiers vicaires apostoliques. — De Paris à Siam. — Les Amantes de la Croix, religieuses annamites. — Mgr de Bérithe. — Voyage de Mgr d’Iléliopolis. — Lettre de Louis XIV au chua du Tonquin. — Intérêts commerciaux.' — Situation des missionnaires au Tonquin et en Cochinchine.

L’expédition du P. de Rhodes avait laissé sans prêtre l’Église naissante de Cochinchine. C’était pour le zélé missionnaire un grand sujet de crainte et de douleur. Il savait que le même danger avait atteint nne première fois et menaçait toujours ses chers néophytes du Tonquin. Les catéchistes pouvaient entretenir quelque temps l’esprit de foi et administrer le baptême, mais la ruine des nouvelles chrétientés n’en était pas moins inévitable et prochaine. Que fallaitil pour traverser sans trop de dommage ces inévitables crises ? Il fallait un clergé indigène. Cette pensée, qui avait déjà frappé de bons esprits à Rome, en France et dans les missions, devint l’objet des constantes préoccupations du P. de Rhodes. II prit l’avis de ses supérieurs et rentra en Europe avec la résolution de prêcher partout que pour rendre les missions stables et florissantes, il était nécessaire de

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placer à leur tête des évêques qui s’appliquassent a former des prêtres indigènes, afin que tout ne fût pas détruit par le martyre ou l’expulsion des missionnaires européens. Les désastres alors si récents de la mission japonaise donnaient à ce projet un appui qui devait en faire comprendre l’urgence et en assurer le triomphe.

Le premier soin du P. de Rhodes fut de’consulter le pape Innocent X. Le chef de l’Église accueillit avec joie des propositions qui répondaient à des désirs que déjà il avait publiquement exprimés. On mit la question à l’étude et on donna le temps à toutes les objections de se produire, car Rome ne décide rien par entraînement. Le 7 août 1651, la congrégation de la Propagande rendit un décret où elle priait le Souverain Pontife de prendre des moyens efficaces pour doter les Églises de la haute Asie de prêtres et d’évêques indigènes. La congrégation proposait de nommer un patriarche, deux ou trois archevêques et douze évêques (1). Ce plan subit ensuite de profondes modifications. Innocent X voulut, sans tarder davantage, « sacrer le P. de « Rhodes pour premier évêque de Tonquin, mais « l’humble religieux refusa constamment cette di- « gnité, et rien ne put vaincre sa résistance (2). »

La nouvelle organisation des missions était admise; il fallait des hommes pour l’appliquer. Le P. de Rhodes songea à la France. Ecoutons-le : « J’ai cru

(1) Conslîtiiliones apostoLicce, bi'evia^ décréta^ eic, , promissionibus Sinarum , Tonquini, etc.

(2) Nouvelles Lettres édifiantes^ t. 1, p. 12.

« que la France étant le plus pieux royaume du « monde, me fournirait plusieurs soldats qui iraient « à la conquête de tout l’Orient, pour l’assujettir à « Jésus-Christ, et particulièrement que j’y trouve- « rais moyen d’avoir des évêques qui fussent nos « pères et nos maîtres en ces Églises. » Son espoir ne fut pas déçu ; Paris lui donna ce qu’il cherchait :

« Douze jeunesétudiants, les uns initiés, les autres aspirants à l’état ecclésiastique, s’exerçaient sous la direction du P. Bayot, jésuite, à la pratique de toutes les vertus et s’étaient dévoués à travailler au salut des âmes les plus abandonnées. A peine eurent-ils connaissance de l’œuvre pour laquelle le P. de Rhodes cherchait des ouvriers que tous s’offrirent, et ils le firent avec des sentiments d’enthousiasme qui le touchèrent vivement ; de sorte que malgré la spontanéité de cette résolution, elle lui parut inspirée par une disposition si évidente de la grâce, qu’il ne put s’empêcher de dire au P. Bayot en le quittant : « Je viens de trouver dans ces jeunes gens « des dispositions plus parfaites que celles que j’ai « cherchées dans les séminaires et autres lieux de « l’Europe (1), »

La congrégation des missions étrangères était formée. De ce grain de sénevé cultivé par la foi , fécondé par la grâce, devaient sortir des centaines de martyrs et des millions de chrétiens. Cette œuvre, qui date de deux siècles, est toujours, comme l’Église

(1) Extrait d’un Mémoire inédit.

sa mère, pleine de jeunesse et de vigueur. Elle envoie des prêtres, des apôtres, en Chine, dans l’Inde, au Japon, dans les nombreux États de l’Indo-Chine, et partout elle donne des martyrs à la vérité ; elle en donnera jusqu’au jour où ces peuples s’agenouilleront en masse devant la croix. C’est ainsi que l’on convertit le monde.

L’assemblée du clergé de 1665 protégea l’œuvre naissante. Elle chargea Mgr de Vence de rédiger une lettre adressée au Souverain Pontife en faveur des nouveaux évêques à nommer pour le Tonquin et la Cocbinchine. Les dames de charité, membres de

Pieuse-Réunion , s’associèrent à cette grande pensée de propagande. Parmi les plus zélées, nous nommerons la duchesse d’Aiguillon, de Bouillon et de Miramion, grandes dames dont on chercherait vainement l’histoire dans les frétillantes études de M. Cousin sur le xvii® siècle, car elles n’eurent que des vertus. Ce n’est pas de quoi exciter la verve d’un philosophe sexagénaire et éclectique.

De graves embarras surgirent au moment où tout semblait arrangé. L’ambassadeur du Portugal à Home protesta contre toute nomination d’évêque « qui serait faite par le Saint-Siège pour les contrées de la haute Asie, sans l’agrément de son maître, alléguant qu’une pareille mesure serait contraire aux droits concédés par les Papes à la couronne portugaise. » Sur ces entrefaites, le P. de Rhodes partit pour les missions de Perse et Innocent X mourut. L’œuvre était-elle vraiment compromise? non; elle

traversait une de ces épreuves que Dieu ménage aux entreprises qu’il veut bénir.

Avant de quitter la France, le P. de Rhodes avait conseillé aux jeunes congréganistes qui s’étaient offerts à lui avec tant de dévouement d’aller, par dévotion, visiter le tombeau des saints apôtres à Rome. Quatre d’entre eux firent ce pieux voyage. M. Paîiu, chanoine de Saint-Martin de Tours, et grand partisan du projet formé par le P. de Rhodes, les accompagna. Voici comment ils rendirent compte de l’audience que leur accorda le Souverain Pontife , Alexandre VII :

« M. de Meurs porta la parole et supplia le Pape de vouloir appuyer de toute son autorité le dessein des missions que ses prédécesseurs avaient projeté de faire faire en Orient par des prêtres français, dont il semblait que la Providence divine lui eût réservé l’exécution.

« Le Pape, après nous avoir témoigné sa bonté paternelle et loué notre dessein, nous exhorta avec les termes les plus forts et les plus touchants à l’accomplir sans crainte des oppositions que nous pourrions y trouver; il nous assura que la protection du Saint-Siège ne nous manquerait jamais ; il daigna même nous ouvrir familièrement son cœur, et il nous dit qu’il avait eu autrefois le dessein de se consacrer à ces missions, mais que n’ayant pu l’exécuter, il était ravi que la Providence lui fît naître l’occasion de l’appuyer de son autorité apostolique, qu’il n’épargnerait rien pour le faire réussir, et qu’il allait nommer cinq cardinaux pour travailler à cette im-

portante affaire et la terminer promptement (I).... »

Les obstacles ne furent pas immédiatement aplanis. Mais l’attente était moins pénible, car on ne doutait plus du résultat. Tout fut terminé en 1658 (2). M. de Lamothe-Lambert, ancien conseiller à la Cour des aides de Rouen, qui avait embrassé l’état ecclésiastique pour se dévouer à l’œuvre des missions, reçut le titre d’évêque in partibus de Béritlie, vicaire apostolique de la Cochinchine; M. Pallu fut créé, dans le même consistoire, évêque in partibus d’Héliopolis, vicaire apostolique de Tonquin. « Le Pape, qui l’avait choisi pour le premier des vi- « caires apostoliques, lui donna personnellement le <( rochet et l’exhorta par des paroles puissantes à « soutenir le poids des difficultés qui accompagnaient « son entreprise, ajoutant qu’il remettait entre ses « mains le salut des peuples dont il lui donnait la « conduite. Il fut sacré dans Saint-Pierre de Rome « par S. E. le cardinal Antoine Barberini, préfet de « la Propagande. La cérémonie de son sacre fut ma- <( gnifique et se fit aux frais de la sacrée congrégation « par les ordres de Sa Sainteté (3). »

(1) Histoire de C établissement du christianisme dans les Indes Orientales, t. I, p. 23.

(2) Nous ne prétendons pas donner ici l’histoire de la congréga^ tion des missions étrangères ; nous rapportons seulement les faits qui se rattachent à l’œuvre des missions dans Tempire annamite. M, l’abbé Luquet , mort évêque d’Hésebon , a publié sur l’origine même de la congrégation d’intéressants détails dans son livre intitulé: Lettres à Mgr l'évêque de Langres sur la congrégation des missions étrangères» Paris, 18Zi2.

(3) Relation du voyage de Mgr Cévôque de Bérîthe, p. 13, par M. de Bourges, l’un des premiers membres de la congrégation des missions étrangères.

Les longs voyages offraient alors de grandes difficultés. Ce fut seulement en 1662 que les vicaires apostoliques de laCochinchineetduTonquin se trouvèrent réunis à Siam avec douze missionnaires. Ils résolurent de fonder un séminaire général pour travailler immédiatement à la formation d’un clergé indigène, et rédigèrent un code pratique pour le bon exercice de leur difficile ministère. Plusieurs des dispositions qu’ils avaient arrêtées ne pouvaient être valables et fécondes que par l’approbation de Rome. Mgr d’Héliopolis revint en Europe. C’étaitse dévouer à bien des fatigues. << Louis XIV accueillit très-fa- « vorablement le vicaire apostolique; Rome, de son « côté, approuva tout, excepté les vœux qui eussent « joint aux travaux des apôtres les austérités du « cloître, et qu’elle jugea trop onéreux pour des « hommes condamnés déjà à tant de souffrances et « de privations. Mgr d’Héliopolis reprit la route de « Siam, où il ne parvint qu’ après une traversée de <( plus de trois ans (1). »

Pendant que Mgr Pallu arrangeait en Europe les affaires de la congrégation, Mgr de Lamothe-Lambert, évêque de Rérithe, dotait la Cochinchine et le Tonquin de leurs premiers prêtres indigènes. Il put, en outre, dès 1667, instituer les religieuses connues depuis sous le nom bien j ustifié à' Amantes de la Croix, « Les intérêts commerciaux de la France n’avaient « pas été mis en oubli : cédant aux instances du « prélat, le roi du Tonquin avait accordé un terrain

(1) Mémoire inédit.

« propre à rétablissement d’un comptoir français. » BIgr de Bérithe mourut à Siam le 15 juin 1679. Voici sur ses travaux quelques lignes empruntées à la correspondance des missionnaires :

« Jamais ni obstacles, ni plaintes, ni menaces, ni calomnies n’empêcbèrent Mgr de Bérithe de remplir ses devoirs ni d’exécuter ce qu’il jugeait utile au progrès de la foi, ou à la réformation des mœurs ou au bon ordre... Il gouverna toutes ses missions avec une sagesse admirable. Il fut le premier évêque qui ordonna des prêtres duTooquin et de la Cochinchine, le premier qui dressa des statuts synodaux pour ces Églises naissantes, le premier qui établit une congrégation de vierges chrétiennes dans ces royaumes où il était inouï qu’une seule fille eût fait profession publique de chasteté, et il eut la consolation de voir ce précieux institut favorisé des plus précieuses bénédictions du ciel. Malgré les persécutions des païens, il fit deux fois sa visite épiscopale en Cochinchine et dans le Tonquin, et montra qu’il était toujours prêt à verser son sang et à donner son âme pour le troupeau qui lui était confié. Sa vie était un martyre continuel, et il avait coutume de dire qu’un chrétien sans souflVances n’avait que l’écorce de la piété. »

Le Tonquin perdit également en 1679 son premier évêque. Mgr Fallu fut alors chargé, par une décision de la Propagande^ du vicariat apostolique de Chine, où ses lumières paraissaient plus particulièrement nécessaires. Quelques années avant de quitter sa chère Église du Tonquin, le saint prélat,

subissant une persécution inique et des plus inattendues, avait été transporté des îles Philippines en Europe, comme espion et prisonnier de guerre. Une tempête l’avait jeté sur les côtes de Luçon dans un voyage qu’il faisait de Siam au Tonquin. La guerre était alors imminente entre l’Espagne et la France. Les magistrats delà colonie espagnole, obéissant aux plus mauvais sentiments, affectèrent de prendre le saint évêque pour un espion des Français, et décidèrent qu’il comparaîtrrait devant le conseil de Castille. C’était l’enlever pour plusieurs années à l’œuvre qui avait si grand besoin de ses lumières et de son zèle. La cour d’Espagne le reçut d’ailleurs avec une grande distinction. Cette fâcheuse aventure ne fut pas sans profit pour les missions, et Mgr Fallu put écrire à ses prêtres : « Tout est bien. » Rome régla selon ses vœux certaines affaires difficiles, et Louis XIV, un instant indisposé contre lui, revint royalement de ses préventions. Il lui donna trentecinq mille livres pour frais de voyage et achats de présents destinés aux rois de Siam et du Tonquin; de plus il le nomma son ambassadeur près de ces deux princes, et le chargea de leur remettre des lettres vraiment dignes du roi très-chrétien. Il écrivait au chua du Tonquin :

« Très-haut, très-excellent, très-puissant et trèsmagnanime prince, notre très-cher et bon ami,

« Dieu veuille augmenter votre grandeur avec fin heureuse.

« Nous apprenons par nos sujets qui ont été dans vos Etats, quelle a été la protection que vous leur

avez accordée. Nous y sommes d’autant plus sensible que nous avons pour vous toute l’estime que l’on peut avoir pour un prince aussi illustre par ses vertus militaires, qu’il est recommandable par sa justice. Nous avons même été informé que vous ne vous êtes pas contenté de cette protection générale pour nos sujets; mais qu’en particulier vous en avez donné des marques effectives aux sieurs Deydier et de Bourges (1). Nous eussions souhaité qu’ils eussent pu reconnaître toutes les grâces qu’ils ont reçues de vous par des présents dignes de vous être offerts ; mais la guerre que nous avons eue pendant quelques années, dans laquelle toute l’Europe s’était liguée contre nous, a empêché nos vaisseaux d’aller dans les Indes.

« A présent que nous avons bien voulu donner la paix, après avoir remporté tant de victoires, et augmenté nos États par la conquête de plusieurs places importantes, nous avons aussitôt donné des ordres â la compagnie royale de s’établir dans votre royaume le plus tôt qu’elle pourra et aux sieurs Deydier et de Bourges de demeurer auprès de vous... »

Cette compagnie royale était une association commerciale formée sur les conseils de Mgr d’Héliopolis ; elle devait lier des relations d’affaires avec les Annamites, établir des comptoirs et servir de point d’appui aux missionnaires. Les vicaires apostoliques ou leurs délégués passaient pour direc-

(1) Missionnaires français, membres de la congrégation des missions étrangères.

leurs de ces établissements. On espérait que ce pourrait être là, le cas échéant, une protection.

Voici la fin de la lettre de Louis XIV :

« Pour commencer de vous donner des marques particulières de notre estime, nous avons commandé qu on vous portât quelques présents que nous avons cru qui vous seraient agréables. Mais la chose du monde que nous souhaiterions le plus , ce serait d’obtenir pour vos sujets, qui ont déjà embrassé la loi du seul vrai Dieu du ciel et de la terre, la liberté de la professer, cette loi étant la plus haute, la plus noble et la plus sainte, et surtout la plus propre pour faire régner les rois absolument sur les peuples. Nous sommes même très-persuadé que si vous connaissiez les vérités et les maximes qu’elle enseigne, vous donneriez à vos sujets le glorieux exemple de l’embrasser. Nous vous souhaitons ce bien incomparable avec un long et heureux règne, et prions Dieu qu’il veuille augmenter votre grandeur avec fin heureuse.

« Votre très-cher et bon ami,

« Louis. »

Charmé et fier de cette lettre, le roi montra les meilleures dispositions aux missionnaires ; mais il mourut bientôt et les espérances que l’on avait conçues furent ajournées (1).

Les missionnaires n’ont jamais joui au Tonquin et

(1) La lettre de Louis XtV était adressée au chua Trinh-Tac ou Tây-ding-vuoug.

surtout en Cochinchine d’une véritable sécurité. La persécution a été plus ou moins violente, mais il y a toujours eu persécution. Gia-Laong lui-même, dont on a célébré la tolérance, ne rapporta pas régulièrement les édits rendus contre les chrétiens; sa conduite aurait justifié plus d’une plainte grave si les missionnaires n’avaient pas appris à se contenter de très-peu. Sans suivre les faits au jour le jour, nous noterons les phases principales de cette longue et glorieuse lutte, où chaque soldat qui succombe sous les coups de l’ennemi est un vainqueur.

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