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CHAPITRE XL

Circonscription ecclésiastique de l’empire annamite. — Les vicaires apostoliques directeurs des comptoirs français du Tonquin. — Édit de persécution. — Comment les mandarins payent leurs dettes. — Arrestation de deux jésuites. — Martyre du P. Bucharrelliet de neuf chrétiens indigènes. — La lioiippade. — Le service des éléphants. — La mort civile chez les Annamites. — Martyre de quatre jésuites et de dix Tonquinois. — Comment finissent les persécuteurs. — Martyre de deux dominicains espagnols. — Les chirurgiens annamites. — Divinités tutélaires des villages. — Le poisson-dieu. — Comment on devient déesse. — Nouveaux martyrs. — La paix.

Avant l’arrivée des vicaires apostoliques, les jésuites étaient les seuls missionnaires qui eussent annoncé l’Évangile en Coclûncbine et au Tonquin. « Depuis cette époque, des religieux de divers ordres, envoyés directement par la congrégation de la Propagande et entretenus à ses frais, et des dominicains de la province des Philippines défrayés par le roi d’Espagne, vinrent aider à recueillir la moisson abondante qu’offrait cette mission. » Selon un arrangement fait au sujet du Tonquin, « entre les nouveaux missionnaires et les missionnaires français, et approuvée par la propagande, ceux-ci, qui précédemment, avaient exercé leur zèle des deux côtés du grand fleuve (le Song-Ca ou Sang-Koï), se bornèrent à la partie occidentale, depuis ce fleuve jusqu’à la Cocbiachine et au Laos;

la partie située à l’orient du même fleuve fut confiée aux missionnaires italiens et espagnols, qui la cultivèrent conjointement (1). » Les jésuites continuèrent de travailler sous la juridiction des vicaires apostoliques respectifs, dans les districts de la Cocliinchine et du Tonquin qu’ils avaient formés. Cette organisation dut subir plus tard diverses modifications. Les dominicains espagnols ont conservé la mission du Tonquin oriental ; mais depuis longtemps les missionnaires français évangélisent seuls toute la Cochinchine et le Tonquin occidental et méridional. Voici du reste quelle est aujourd’hui (1858) la division territoriale ecclésiastique de l’empire annamite :

« Origine de la mission en 1626. Érection de deux vicariats apostoliques, l’un pour la Cochinchine, l’autre pour le Tonquin, en 1660; fondateurs : NN. SS. Fallu et de Lamothe-Lambert.

« En 1679, division du Tonquin en deux vicariats, l’occidental pour les missionnaires français, et l’oriental pour les Espagnols.

« En 1844, division de la Cochinchine en deux vicariats : celui de la Cochinchine orientale, qui reste confié à Mgr Cuenot, et celui de la Cochinchine occidentale; premier évêque Mgr Lefebvre.

<( En 1846, création du vicariat apostolique du Tonquin méridional, démembré du Tonquin occidental; premier évêque, Mgr Gauthier.

(1) [Nouvelles Lettres édifiantes, U VI. lütroduclioD, p. Lxxvm.

« En 1848, érection du vicariat apostolique du Tonquin central, tiré en grande partie du Tonquin oriental ; premier évêque, Mgr Marti.

« En 1850, institution du vicariat apostolique de la Cochinchine septentrionale; premier évêque, Mgr Pellerin (1). )>

Chacun de ces chefs de missions a son coadjuteur afin que l’arrestation ou le martyre de l’évêque ne puisse pas désorganiser toute une Église; c’est donc un total de sept vicariats apostoliques et de quatorze évêques pour l’empire annamite.

Les deux évêques entre lesquels la Propagande partagea le vicariat apostolique formé par Mgr Pallu appartenaient, comme leur saint prédécesseur, à la congrégation des missions étrangères et avaient marqué parmi ses fondateurs. L’un d’eux, M. Deydier, reçut le titre d’évêque d’Ascalon, l’autre, M. de Bourges, fut sacré évêque d’Auren. Mgr de Lamothe- Lambert eut pour successeur en Cochinchine Mgr Mahot , évêque de Bide; sacré en 1682, il mourut en 1684 et fut remplacé par Mgr François Perez, évêque de Bugie. Ce prélat était né à Ténassérim, ville du royaume de Siam , d’un Manillois et d’une Siamoise ; c’est le premier indigène de la haute Asie qui ait été élevé à la dignité épiscopale. Il gouverna l’Église de Cochinchine de 1691 à 1728.

Les premiers vicaires apostoliques eurent à vain-

(1) Annales, etc., t. XXVII, p. 350.

cre des difficultés très-grandes et de diverses sortes ; ils furent souvent menacés; cependant la persécution n’éclata avec violence que sous leurs successeurs. Le roi ou chua du Tonquin avait porté, dès 1696, un édit de proscription contre la religion chrétienne et spécialement contre les missionnaires; mais cet édit ne reçut que des applications très-partielles. Mgr d’Auren comprit dès lors combien il était nécessaire que chaque évêque eût un coadjuteur: il demanda cette dignité pour M. Belot, qui fut sacré évêque de Basilée en 1702. Rien encore ne faisait prévoir les terribles épreuves que l’Église du Tonquin devait bientôt subir. Les vicaires apostoliques semblaient plus particulièrement à l’abri du péril. « Ces prélats jouissaient d’une assez grande liberté dans l’intérieur de leurs maisons ; mais ifs en avaient peu au dehors : ils savaient que toutes leurs démarches étaient observées. Les chrétiens et les catéchistes de tontes les provinces du royaume, qui avaient à les consulter, venaient les trouver h leur résidence; et comme la ville qu’ils habitaient est très'peuplée et d’un grand commerce, ils n’étaient pas soupçonnés de venir pour les affaires de la religion : les chrétiens passaient le jour dans la ville où ils avaient leur logement; la nuit ils venaient chez les évêques^, qui exerçaient alors leur ministère... » Les vicaires apostoliques devaient le droit d’habiter ouvertement le Tonquin à « leur qualité publique de directeurs des comptoirs français. S’ils faisaient quelques courses relatives à leur état, ce n’était que dans leurs bateaux et toujours au risque d’être dé-

couverts et soumis à la rigueur des lois (1). » Néanmoins, même dans ce cas, leur titre officiel d’agents commerciaux de la France restait une protection. C’est ainsi qu’ils purent échapper à la persécution de 1696, qui lut marquée par le bannissement des PP. Vidal et Séqueyra de la compagnie de Jésus. Le P. Séqueyra, malade au moment de son arrestation, mourut dans le bateau qui le transportait en exil. Malheureusement notre situation en Europe nous fit oublier le Tonquin, et lorsque nos vaisseaux eurent cessé de paraître dans les mers de l’Indo-Chine, il devint évident que les prétendus directeurs des comptoirs français étaient les chefs de la religion chrétienne et non des marchands. Ce fait fut signalé au roi qui rendit, en 1712, un nouvel édit de persécution. « Les deux évêques et un autre missionnaire français, M. Guisain, furent emprisonnés et chassés ensuite du royaume. On les avait embarqués sur un navire faisant voile pour Siam; mais à peine étaientils en pleine mer, que des chrétiens avec qui l’on s’était entendu, vinrent à bord chercher Mgr de Basilée (M. Belot) et M. Guisain, qu’ils ramenèrent avec eux â terre. Une religieuse, Amante de la Croix ^ conduisit toute cette affaire, et les missionnaires durent à sa présence d’esprit de pouvoir rentrer secrètement dans la province de Nghè-anh. Ils soutinrent ainsi toute la mission pendant que Mgr d’Aureii,

(1) Histoire naturelle, civile et politique du Tonquin^ t. If, p. 137. Le port de mer où habitaient les vicaires apostoliques se nommait Héan. Ce port est à l’embouchure duSang-Koï et non loin de Ketcho^ capitale du Tonquin.

accablé de travaux et de vieillesse, mourait à Siam le 9 août 1714 à l’âge de 83 ans (1). » Il était parti pour les missions en 1660.

L’édit de 1712 avait été rendu « sur les instances de la mère du roi, femme fort attachée aux idoles, et à la sollicitation de différents mandarins qui espéraient profiter de la confiscation des biens des chrétiens. Le gouverneur de la province du midi et le premier mandarin de la ville de Héan ou Bien y contribuèrent beaucoup. Le premier devait sept cents taëls (environ 3,300 fr.) aux vicaires apostoliques, il se trouva quitte de la dette en les dénonçant ; le second obtint la confiscation delà maison, des étangs et jardins qu’ils avaient à Bien, pour récompense de la charge qui lui avait été donnée de les conduire hors du royaume (2). »

Les mandarins ne se bornèrent pas à poursuivre les missionnaires. Un indigène, membre de la compagnie de Jésus, comme frère coadjuteur et un catéchiste reçurent la bastonnade et la houppade, puis on les jeta en prison ; ils y restèrent deux ans.

La persécution, un instant ralentie, ne tarda pas à reprendre avec violence sur les dénonciations d’une malheureuse femme chassée, pour ses mœurs, de la société des chrétiens. Deux mandarins demandèrent officiellement, par une requête, l’abolition du christianisme dans tout le Tonquin. Le roi ratifia leur demande et, en 1722, la persécution devint générale. Les églises furent abattues, les catéchistes

(1) M. Luquet. Lettres à Mgr l’évêque de Langres, etc., p. 326.

(1) Histoire, etc., t. II, p. 150.

maltraités, emprisonnés; tout indigène soupçonné d’être chrétien dut adorer les idoles. Le vicaire apostolique n’échappa aux satellites qui le poursuivaient que par un expédient des plus énergiques. Il était caché chez une famille chrétienne lorsque des soldats vinrent pour le saisir. Averti de leur arrivée il ordonna à ses hôtes de mettre le feu à la maison. Comme les bambous secs brûlent bien, l’incendie se propagea très-vite et le prélat put s’échapper à la faveur du tumulte.

La plupart des missionnaires réussirent à se cacher, mais deux jésuites, les PP. Massari et Bucharelli, furent arrêtés avec plusieurs chrétiens indigènes, sur les frontières de la Chine. Les chrétiens étaient en nombre et songeaient à se défendre, alléguant que ce ne serait pas un cas de révolte puisque le territoire où ils se trouvaient n’appartenait pas au Tonquin. Les jésuites s’opposèrent à tout acte de résistance ; « ils souffrirent qu’on les mît aux fers, et ils furent conduits en bateau à la ville royale; on les enferma dans une loge séparée ou espèce de cage. Le roi avait soin d’envoyer pour leur nourriture du riz de première qualité ; le geôlier le leur enlevait et ne leur donnait que le plus mauvais qu’ils étaient obligés de faire cuire eux-mêmes. L’un d’eux (le P. Massari) succomba à la misère de son état, et mourut dans la prison, après avoir confessé deux fois avec courage la religion qu’il professait : on voulut les obliger de se découvrir la tête devant les juges, ce qu’ils refusèrent, parce qu’on ne le fait que si l’on se reconnaît coupable ; ils ne voulurent pas

se prosterner devant les mandarins selon Tusage, parce que ayant été arrêtés sur les terres de la Chine, ils ne se regardaient pas comme justiciables du roi de Tonquin ni de ses ministres : on leur présenta des images, leur ordonnant de les frapper en signe de mépris; ils leur témoignèrent, au contraire, le plus grand respect, et leur rendirent le culte que leur situation permettait. Le mandarin, croyant les tenter davantage, fit apporter un crucifix dont on frappa les genoux à coups de marteau, disant aux missionnaires s’ils n’avaient pas compassion de leur Dieu, qu’ils exposaient, par leur opiniâtreté, à un nouveau supplice aussi déshonorant : ils lui répondirent que le Dieu qu’ils adoraient était impassible, et que celui qui prétendait lui faire outrage était seul digne de compassion puisqu’il s’exposait à ses vengeances ( 1 ) . » Deux ou trois ans plus tard ce mandarin était dégradé et allait mourir en exil, convaincu que sa conduite envers les chrétiens avait attiré sur lui la colère de Dieu.

Le P. Bucharelli et neuf chrétiens indigènes furent condamnés à mort. Le roi recula longtemps devant l’exécUtion de cet arrêt, car les augures déclaraient que les circonstances n’étaient pas propices. Les prisonniers attendaient avec calme, songeant uniquement à se montrer dignes de la grâce du martyre. Enfin le jour de l’exécution fut fixé. On dut porter le P. Bucharelli, devenu impotent par suite des rigueurs de la prison. Ses compagnons avaient con-

(i) Histoire naturelle, civile, etc., t. it, p. 160.

servé toutes leurs forces et marchèrent d’un pas ferme en récitant à haute voix les prières de l’Église. Arrivés sur le lieu du supplice les dix martyrs se mirent à genoux et prièrent en commun, puis le P. Bucharelli se leva et donna sa bénédiction à ces généreux chrétiens qui allaient mourir avec lui pour la foi qu’il leur avait enseignée. Parmi la foule des assistants bien des fronts s’inclinèrent sous cette bénédiction suprême. Selon l’usage, il y avait autant de bourreaux que de victimes et les dix têtes tombèrent en même temps.

La haine des persécuteurs n’était pas assouvie. Les femmes ne pouvant être condamnées à mort pour crime d’État en matière religieuse, les chrétiennes que l’on avait arrêtées subirent, pour la plupart, le cruel supplice de la liouppade^ sorte de bastonnade appliquée sur les cuisses. D’autres restèrent plusieurs mois en prison, pêle-mêle avec les derniers bandits. C’était un martyre de chaque jour; mais elles tinrent ferme et sortirent pures de ces cloaques. Les hommes furent envoyés en exil ou employés au service des éléphants, c’est-à-dire réduits en esclavage. Ce service est tenu pour infamarit et implique la mort civile ; il est en outre pénible et dangereux. Les malheureux auxquels on l’impose ne reçoivent absolument rien de l’Etat; ils vivent d’aumônes ou des petits travaux qu’ils peuvent faire dans leurs rares moments de liberté. C’est une peine souvent infligée aux chrétiens. l orsque le temps de leur condamnation est expiré, ils restent exclus de la société, ils ne peuvent ni hériter, ni se marier civilement, ni

remplir aucune diarge ; mais, en revanche, ils ne payentaucun impôt et ne sont plus inquiétés au sujet de leur religion. L’État les tient pour morts. Les criminels ordinaires ont beaucoup à souffrir de cette situation, car chacun les repousse, mais le chrétien est un confesseur de la foi et il trouve chez ses frères des secours, de l’affection, du respect.

l.es païens eux-mèmes savent très-bien distinguer entre les chrétiens et les autres condamnés. Ainsi le grand mandarin, oncle du roi, qui dut, par suite de ses fonctions, présider à l’exécution du P. Bucharelli et de ses catéchistes ne put soutenir ce spectacle ; « il détourna la tête, avec toutes les marques « de la douleur. Ne doutant pas que la mémoire des « suppliciés ne fût assez en vénération aux chrétiens « pour les déterminer à enlever leurs corps et à leur « donner une sépulture honorable, il avait fait pré- « parer une fosse où il donna ordre qu’ils fussent « enterrés séparément, ne voulant pas qu’on les con- « fondît avec des malfaiteurs exécutés le même « jour (1). » Les païens se hâtèrent, comme les chrétiens, de recueillir avec des linges le sang du P. Bucharelli (2).

Jusqu’en 1726 la persécution fut très-violente, mais elle parut alors s’apaiser et l’on eut quelques jours moins mauvais. Les chrétiens, bien que tenus à de grandes précautions, jouissaient, relativement, d’une certaine liberté. Quelques gouverneurs de province fermaient les yeux. Mais, en 1736, un nouvel

(1) Histoire, etc., t. Il, p. l7o.

(2) Cette exécution eut lieu sous le règne de Tring-Cang.

édit royal rendit aux mandarins tout leur zèle. Six jésuites avaient demandé à remplacer les deux Pères de leur ordre, victimes de la persécution de 1721 à 1725. Quatre de ces apôtres, les PP. Alvarez, Abreu, (l’Acunba, Portugais, et le P. Crotz, Allemand, furent pris peu de temps après leur arrivée dans la mission. On les conduisit à la capitale enfermés dans des cages. Les persécuteurs leur firent subir pendant neuf mois, toutes les privations, toutes les tortures, espérant peut-être les afiaiblir assez pour les vaincre. Ils comprirent enfin que cette espérance était insensée et condamnèrent les quatre missionnaires à la peine de mort. Dix chrétiens indigènes furent enveloppés dans leur condamnation. Les uns et les autres marchèrent au supplice avec une joie sereine dont les païens eux-mêmes furent émus. Leur exécution eut lieu le 12 janvier 1737. De telles morts trahissent toujours les espérances des ennemis de Dieu : on voulait épouvanter les chrétiens ; ils furent affermis.

« Quantité de néophytes se dispersèrent et prirent la fuite, passant d’un lieu à un autre, abandonnant leurs maisons, leurs meubles et tous leurs biens. D’autres succombèrent à la crainte de la persécution et des supplices, mais se relevèrent promptement de leur chute, ayant toujours conservé dans le cœur un attachement sincère à l’Évangile... Quelques bourgs apostasièrent en entier; ils renvoyèrent les missionnaires, mais sans leur faire aucun outrage et sans les dénoncer... Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que dans le fort même de la persécution, des villages

entiers renoncèrent à l’idolâtrie pour embrasser le christianisme, tant ils furent touchés de la constance et du courage de la plupart des chrétiens (1). »

Le roi qui avait ordonné cette persécution, Tring- Giong, mourut subitement dans une partie de plaisir. Les païens furent les premiers à dire qu’il avait été frappé par le Dieu des chrétiens, justement irrité. Le grand mandarin, son conseil ier intime et le priii” cipal instigateur de la persécution, réussit d’abord k capter la confiance du nouveau roi; mais, quelques années plus tard, on l’accusa de tramer une révolte. Il fut dépouillé de ses dignités et de ses trésors, emprisonné, exilé, puis enfin condamné à mort et exécuté. Pour déshonorer jusqu’à sa mémoire, on le fit enterrer secrètement dans un lieu inconnu et son cercueil fut recouvert de pierres et d’épines. C’est là, au Tonquin et en Cochinchine, un outrage plus redouté que le supplice le plus cruel; il atteint la famille en lui enlevant toute chance d’avenir et doit peser à jamais sur l’âme de la victime. Les Anglais pratiquent aux Indes un raffinement de ce genre lorsque, forçant un bralimine à toucher du sang avant de l’exécuter, ils le souillent et le condamnent ainsi, d’après ses croyances, à souffrir éternellement.

La mission du Tonquin occidental n’avait alors pour chef qu’un simple prêtre, M. Néez, du diocèse de P>ayeux. Mgr de Bazilée était mort en 1717 et son successeur, Mgr Guisain, évêque de Larenda, avait succombé sous le poids des privations et des fati-

(1) Histoire^ etc., t. U, p. 182-185«i

gués, penciaot la persécution de 1723. M. Néez était, crailleurs, à la hauteur de toutes les fonctions et de tous les périls. Entré au Tonquin en 1713, il fut, six ans plus tard, choisi pour grand vicaire par Mgr de Larenda. Les circonstances lui imposèrent l)ientôt le gouvernement de cette Église si éprouvée. Il le garda de 1723 à 1738 à titre provisoire, puis il reçut le titre d’évêque de Céomanie et fut sacré en 1739 (1). « L’évêque de Céomanie, prélat recommandable par « sa science, sa piété, son zèle, sa prudence, sa fer- « meté et son désintéressement, est regardé à juste « titre comme un des principaux soutiens et des plus « beaux ornements de la mission du Tonquin occi- « dental à laquelle il rendit de longs et importants « services. Il mourut le 19 octobre 1764, âgé de qua- « tre-vingt-trois ans (2).» L’évêque de Céomanie eut successivement trois coadjuteurs, Mgr Louis Deveaux, évêque de Léros, Mgr Edme Bennetot, évêque d’Eucarpie, et Mgr Bertrand Reydellet, évêque de Cabale, qui lui succéda.

L’édit de 1737 reçut une nouvelle application en 1743. Deux missionnaires Espagnols de l’ordre de saint Dominique, les PP. Cil et Leziniana furent ar-

(1) Lorsqu’un évêque vicaire apostolique meurt sans coadjuteur, son vicaire général ou le plus ancien de ses vicaires généraux est, par une disposition spéciale du Saint-Siège, placé à la tête de l’Église privée de son pasteur jusqu’à ce qu’un autre évêque nommé parle Souverain Pontife ait pris possession du vicariat apostolique. Le vicaire général ou pro-vicaire est, à cet effet et pour ce temps, muni de toutes les facultés ordinaires et extraordinaires que le vicaire apostolique avait reçues du Pape, excepté celles qui requièrent le caractère épiscopal.

(2) JSouvellcs Lettres édifiantes , U VI, p* lxxx.

rétés, torturés et condamnés à mort. Ils donnèrent les exemples de calme, de courage, de joie que tous les missionnaires ont toujours donnés en pareil cas.

Trois ans plus tard, une circonstance particulière put faire croire que bientôt les catholiques seraient complètement libres au Tonquin. Le roi Tring-üang ou Ming-Vuong possédait un canon dont la culasse portait une inscription européenne. Il demanda qu’on la fît traduire par les missionnaires et il indiqua les Pères Gil et Leziniana. On lui répondit que tous deux avaient été décapités. Il reprocha aux grands mandarins d’avoir agi sans son ordre et demanda qu’on découvrît un autre missionnaire. Comme preuve de ses bonnes intentions, il lit mettre en liberté un certain nombre de chrétiens. Le P. Palecruk se présenta. On lui fit une réception magnifique; il lut et relut l’inscription ; le roi, ravi, déclara qu’il voulait avoir toujours près de lui un mathématicien et un canonnier. Dans l’élan de sa joie il décida que les vaisseaux européens ne payeraient plus aucun droit dans les ports du Tonquin.

Instruits de ces bonnes dispositions, plusieurs Pères jésuites, versés dans les sciences et munis de bons instruments, partirent de Macao pour le Tonquin. Ils arrivèrent en 1751 ; déjà Ming-Dang avait changé d’avis. Il leur fit défendre de se présenter à la cour. Mais la mission se trouvait renforcée.

Mgr Reydellet reçut, en 1765, les brefs qui lui apprenaient son élévation à l’épiscopat; il était ma-

lade et redoutait de ne pouvoir remplir sa tâche ; mais ses confrères le prièrent de se soumettre au désir du Saint-Siège et, d’ailleurs, une nouvelle persécution venait d’éclater ; il accepta. Cette persécution fut moins grave que les précédentes. Un jésuite italien, le P. Orta, et un dominicain tonquinois furent pris et retenus en prison pendant plusieurs années : ils subirent les plus durs traitements, mais on n’osa point les condamner à mort. Les autres missionnaires et les prêtres indigènes purent échapper aux poursuites. Mgr Reydellet recouvra la santé après avoir subi une opération qui ne permet pas d’étendre aux chirurgiens annamites les éloges que le P. de Rhodes a donnés à leurs collègues, les médecins. Le prélat souffrait d’une fistule et sa vie paraissait menacée lorsque les chrétiens lui amenèrent un docteur uniquement adonné à la cure de cette maladie. Laissons parler un témoin : « Des opérations que nos chirurgiens européens commenceraient et achèveraient presque dans la même minute, ce chirurgien tonquinois les fait durer des quarts-d’heure entiers , pour ne pas dire des heures, et il les réitère pendant des vingt jours de suite. Les opérations consistent à déchiqueter, avec la pointe d’un couteau, les endroits attaqués de la fistule, et â y appliquer ensuite une poudre qui n’est autre chose, à ce que je crois, que de l’arsénic qu’il a mis tremper dans du vin et qu’il a ensuite fait sécher. Cette poudre consume les chairs et attire beaucoup d’eau, laquelle, au bout d’un certain nombre de jours, cessant de couler, on applique des emplâtres

pour faire revenir les chairs (1). » Après six semaines de ce traitement, Mgr Reydellet fut parfaitement et définitivement guéri.

L’un des fils du chua du Tonquin montrait, à cette époque, des dispositions très-favorables aux chrétiens. Il avait pour capitaine des gardes un mandarin converti au christianisme, et qui pratiquait ostensiblement sa religion. Cet officier fit avorter une plainte déposée par un grand nombre d’infidèles et « por- « tant que des chrétiens qui habitaient parmi eux, « recevaient des missionnaires, et, qu’à cause de « cela, le génie tutélaire avait abandonné le village « et ne voulait plus y revenir. » Le prince, au lieu de prêter l’oreille aux dénonciations des païens, déclara par lettres-patentes, qu’il prenait sous sa protection les chrétiens accusés. L’affaire eût pu devenir grave, car les Annamites tiennent beaucoup à ne pas se brouiller avec les divinités protectrices des villages. Et quelles sont ces divinités? La réponse est assez difficile. Ici c’est un poisson, là c’est un tigre, })liis loin c’est une pierre, ailleurs c’est une plante, une montagne, un insecte. Par exemple Ké~mom est renommé dans tout le Tonquin à cause de son génie tutélaire. Ce génie était de son vivant, un simple poisson, qui, non moins imprudent que les carpiilons de la fable, fut se promener au loin pendant une inondation et ne sut pas regagner assez vite ses domaines légitimes. îl resta sur le sable, près d’un village nommé Ke-vé. Les habitants, émerveil-

(1) Nouvelles heures édifiantes, t. VI, p. iliO»

lés de ses dimensions exceptionnelles, lui témoignèrent du respect en couvrant son cadavre de nattes, « Depuis ce temps, disent X^^Nouvelles Lettres édifiantes^ il s’est fait, dans le district de ce village, une accrue considérable par les terres que la rivière a entraînées et déposées en ce! endroit. Ces gens accoutumés à trouver du prodige dans les choses qui arrivent le plus naturellement, ne manquèrent pas de publier que ce poisson s’était déclaré le génie tutélaire de ces contrées, et qu’il récompensait Ke-vé du bienfait qu’il en reçut autrefois. Les habitants de Ké-mom lui ont élevé un temple qui est devenu des plus célèbres, et voici comment : Dans la rivière qui passe le long de Ké-mom, il y a un gouffre qui a fait périr beaucoup de bateaux. Ceux qui passent par cet endroit, s’imaginant que c’est un effet de la puissance du poisson tutélaire, lui font des vœux et des sacrifices pour l’apaiser et éviter les effets de son indignation. Le bruit du prétendu pouvoir de ce poisson s’est répandu dans tout le royaume. Le roi luimême envoie de temps en temps un mandarin à Ké-mom pour faire des offrandes et des sacrifices au poisson tutélaire (1). »

Ces folles croyances se retrouvent en Chine comme au Tonquin et en Cochinchine. On peut faire dieu ou déesse une personne vivante aussi bien qu’un poisson mort. L’abbé la Mothe, qui fut plus tard évêque de Castorie, rapporte le fait suivant dans sa correspondance : « Un riche Chinois passé au Ton-

(1) T. vi, p. 150.

(juin, ne voulant pas apparemment adorer les divinités du pays, s’avisa d’un stratagème bizarre pour diviniser une de ses femmes; il la choisit jeune, spirituelle, et la plus belle qu’il ^put trouver, puis la faisant jeûner longtemps, il lui mit un cierge allumé à la main et dans la bouche un morceau de nhàncam (plante médicinale) et l’enterra toute vive et richement habillée dans un petit caveau, où il prétendait qu’en neuf jours elle devait être convertie en déesse. (Jn mandarin tonquinois qui passa dans l’endroit deux jours après les funérailles, eut pitié de la déesse et la fit retirer du caveau ; on la trouva encore vivante et le cierge à la main (1). » Remarquez que personne, parmi les autorités locales, n’avait jugé à propos d’intervenir. La transformation annoncée par le Chinois, et le mode cruel qu’il employait, ne pouvaient froisser aucune croyance ni exciter aucune indignation dans un pays où le paganisme a détruit toute notion élevée de la religion et où la vie du prochain ne compte pas. La seule circonstance surprenante est l’acte de pitié du mandarin. La plupart dé ces représentants de l’autorité supérieure eussent simplement échangé ces quelques paroles avec le chef du village : — Qu’y a-t-il de nouveau? — Peu de chose, une femme enterrée vive. — Ce n’est rien.

De 1665 à 1773 la mission du Tonquin fut assez tranquille. Le vicaire apostolique avait pu former à Ké-vinck un collège et un séminaire où se trouvaient

(1) ISouvellcs Lettres édifiantes^ t. VI, p, A70.*

environ quatre-vingts élèves. Rien ne faisait prévoir un orage lorsque, le 5 août 1773, le P. Castaneda, dominicain espagnol, pressé de visiter un malade, s’y rendit à pied en plein jour. Un païen l’aperçut, le reconnut et le dénonça ; il fut pris. Le sous-gouverneur de la province du midi, homme perdu de vices et de dettes, voulut exploiter cette capture inattendue. Il demanda une somme exorbitante pour la rançon du missionnaire. Comme les chrétiens ne se présentèrent point, il rabattit de ses exigences, mais en vain. La somme était encore trop forte et, d’ailleurs, on craignait d’exciter le zèle des persécuteurs en satisfaisant leur cupidité. Le mandarin ne s’en tint pas là. Sur son ordre, le P. Castaneda fut enfermé dans une cage où il pouvait à peine bouger, et exposé pendant plusieurs jours aux ardeurs du soleil qui, sous ce climat et à cette époque de l’année, épouvantent même les indigènes. Des recherches actives furent faites dans toute la province et les satellites purent saisir le P. Vincent Lièm, dominicain tonquinois. Afin de faire briller son zèle d’un plus vif éclat, le sous-gouverneur dénonça les deux prisonniers comme chefs de rebelles en même temps que prêtres de la religion portugaise, l.e P. Castaneda et le P. Lièm comparurent devant le roi. Celuici interrogea le religieux espagnol. — Qu’êtes-vous venu faire dans mes États? — J y suis venu pour annoncer PEvangile,qui enseigne auxhommes le chemin d’une vie heureuse et éternelle. — Que ne l’annonciez-vous, reprit le roi, aux gens de votre pays? — Mes compatriotes, répliqua le missionnaire, sont

instruits des vérités de la religion, et ne matiqüent d’aucun secours nécessaire pour parvenir au salut éternel. » Le roi fit ensuite diverses questions frivoles sur des objets de pure curiosité ; puis les deux confesseurs furent conduits à la reine-mère. Elle denianda au P. Lièm quel serait, dans l’autre vie, le sort de ceux qui n’auraient pas cru la doctrine qu’il enseignait. — Ils ne pourront éviter,répondit“il, les supplices éternels de l’enfer.— Qu’on les remette dans leurs cages avec des entraves aux pieds, s’écria la reine, irritée de cette réponse.

Le P. Castaneda et le P. Lièm furent condamnés à mort. Le roi écrivit de sa propre main leur sentence. Trois grands mandarins, dont deux étaient chrétiens, voyant que la condamnation était motivée sur le crime de rébellion, refusèrent d’y souscrire. Ce refus courageux ne put sauver la vie des deux apôtres, mais leur sentence fut réformée ; on les frappa ouvertement et uniquement comme prêtres de la religion chrétienne. Ils avaient continué de prêcher dans la prison ; ils prêchèrent encore en marchant au supplice. Des milliers de personnes avaient voulu les voir mourir. A peine étaient-ils exécutés que « les chrétiens, dépouillant toute crainte, rompent la foule, ramassent avec respect les têtes des deux martyrs, font tremper des linges dans leur sang, arrosent de leurs larmes les deux corps, et transportent ces précieuses reliques dans un village éloigné (1). » Le mandarin qui avait présidé à l’exé-

(1) Récit de Mgr Reydellel, évêque de Cabale.

cation vit cette noble scène et la dénonça au roi, en lui disant que des hommes élevés en dignité et des soldats de sa garde n’avaient pas craint de s’y associer. Le roi, transporté de fureur, ordonna d’arrêter les coupables et porta un nouvel édit contre la religion chrétienne. Il voulait que, dans un délai de deux mois, le christianisme eût disparu de ses Etats. Des récompenses et des privilèges furent promis à quiconque livrerait un chrétien : missionnaire, prêtre indigène ou simple fidèle. La persécution devint trèS”violente. On abattit les églises dans tout le royaume. Les religieuses et les élèves du séminaire durent se disperser. Un catéchiste du P. idèm suhit le martyre et montra le plus grand courage. L’exil et la prison frappèrent des chrétiens de toutes conditions; mais on put racheter un dominicain espagnol et plusieurs prêtres tonquinois pris en 1774, 1777 et 1778. La persécution perdit enfin de sa violence, et l’Église du Tonquin eut quelques années, non pas de sécurité, mais de ce calme relatif qui suffit aux missionnaires pour reparaître partout, relever les ruines et préparer de nouvelles moissons.

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