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CHAPITRE XII

Les persécutions de 16Zi7 et de 166Zi en Cochinchine. — Le roi Bien et les missionnaires. — Les éléphants bourreaux. — Nouvelles épreuves. — Ming-Vuong fait emprisonner neuf prêtres européens. — Un jésuite mathématicien du roi. — Mandarins et satellites. Comment les rois de Cochinchine rendent la justice. — Chrétiens condamnés à mourir de faim. — Remède eochinchinois contre la mort subite. — La cangue. — Le colonel Kien. — Apostasie et retour. — Une mère chrétienne. ^ Bonnes années.

Le P. de Rhodes avait dit, en quittant la Cochinchine, que cette Eglise naissante était réservée à de rudes épreuves. Les pressentiments du saint missionnaire furent justifiés. Ignace et Vincent avaient été exécutés en 1645, deux ans plus tard la persécution faisait de nouveaux martyrs. Cependant le roi, Thuong-Vuong, n’osa pas frapper les Européens. Voici en quels termes le P. Saccano, jésuite, constatait cette exception :

« Jusqu’à présent le roi n’a pas osé mettre la main sur les missionnaires européens ; il me semble pourtant qu’il n’en est pas très-éloigné. J’avais espéré de Dieu cette grâce privilégiée si mes péchés ne m’en rendaient indigne (1). »

Le P. Saccano ne songeait pas, du reste, à se ca-

(1) Mission de la Cochinchine et du Tonquin, p, 210.

cher. Tout au contraire, il se rendit à la eour avec le P. Bocca et, tous deux, demandèrent à Thuong- Vuong l’autorisation de rentrer en Cochinchine ; elle leur fut accordée. Le P. Saccano raconte le fait et ajoute : « Des lettres de notre père visiteur, pleines de supplications très-humbles et accompagnées de deux belles perles et de lingots d’or d’une grosseur considérable, ne contribuèrent pas peu à nous obtenir ce bienveillant accueil. Nous avions augmenté ces présents de tout ce que nous croyions pouvoir lui être agréable, nous épuisant nous-mêmes très-volontiers pour gagner ses bonnes grâces et, par ces moyens, acquérir à Dieu tant d’âmes si bien disposées. »

Les missionnaires avaient diverses entraves à subir, néanmoins ils se trouvaient libres en songeant au passé. Cette situation se prolongea douze ou quinze ans. Mais, en 1661 , la persécution recommença; elle fut d’abord locale et l’on put croire que certains gouverneurs de province agissaient sans ordre. Il fallut renoncer à cette illusion, car, en 1663, le roi, Hien-Vuong intervint et ordonna que « les sectateurs de Jésus » fussent partout poursuivis. On eut quelques actes de faiblesse à déplorer. Quatre soldats chrétiens ayant été traduits, le 22 décembre 1664, devant le tribunal royal que le chua présidait en personne, trois d’entre eux apostasièrent, sans avoir même tenté de résister. Le quatrième, Pierre Yang, répondit au contraire : « Je suis premièrement sujet et serviteur du souverain Seigneur du ciel et de la terre et, en second lieu, de Votre Majesté. » Il répéta

deux fois ces nobles paroles et le roi l’envoya au supplice en disant : « Le souverain de mon royaume, c’est moi, et je le gouverne comme je veux, sans dépendance du Seigneur du ciel et de la terre (1). » Peu de jours après trois autres soldats chrétiens subirent également la peine capitale, heureux de mourir en confessant leur foi. Ces exécutions eurent lieu à Dinh~Cat, seconde ville de la Cochincliine et l’une des résidences royales. On ne s’en tint pas là. L’édit de persécution fut appliqué dans tout le royaume et fit de nombreux martyrs. Onze chrétiens parmi lesquels on remarquait deux enfants, Étienne et Raphaël, et une femme nommée Jeanne, furent exécutés le même jour (11 janvier 1665) à Hué. Les enfants et Jeanne étaient condamnés à mourir sous les pieds des éléphants. Pour effrayer ces martyrs, on lâcha d’abord les éléphants sur un autre chrétien, puis lorsqu’ils l’eurent mis en pièces, on fit entrer Jeanne dans l’arène. «Celle-ci forme le signe de la croix de la main droite, et, de la gauche, continue sans s’émouvoir, à tenir l’éventail qu’elle agite, selon la coutume du pays, devant son visage où viennent se peindre, avec la pureté de son âme, l’espérance et la joie de son cœur (2). » Elle mourut sans pousser un cri. Le mandarin croyait que Raphaël et Étienne effrayés, allaient abjurer leur foi; mais le courage des deux enfants ne faiblit pas ; ils firent le signe de la croix et attendirent la mort avec sécurité. « Nous voulons voir notre père qui est au

(1) Mission de la Cochinc/iine et du Tonquin, p. 219.

ciel, » dit Raphaël en regardant la foule. Lorsque les éléphants écrasèrent ces deux héros, les païens eux-mêmes ne purent garder le silence et réclamèrent contre la harharie des juges. Quelques jours plus tard deux femmes, Lucie et Marine, furent également livrées aux éléphants. Elles avaient été toutes deux au-devant du martyre et moururent avec un admirable courage. Quant aux missionnaires, comme on les croyait sous la protection directe des Portugais, dont le pavillon était alors connu et redouté sur le» côtes Annamites, on se borna à les exiler.

De 1664 h 1698 la mission de Cochinchine n’eut pas de grandes épreuves à subir. Les chrétiens furent, sans doute, soumis à de nombreuses vexations, et les missionnaires durent plus d’une fois se cacher ; cependant des églises avaient été construites dans toutes les provinces et on y officiait publiquement. Quand une persécution éclatait, elle restait locale , quelques chrétiens de tel canton ou de telle province étaient rançonnés, emprisonnés, mis à la cangue; mais l’orage ne s’étendait pas et durait peu. Les choses changèrent sous le règne de Ming-Vuong. Ce prince détestait les chrétiens et s’était promis, dès son avènement, d’en finir avec les étrangers qui, sous prétexte de religion, venaient suborner ses sujets. La persécution commença en 1698; elle fut provoquée par des bonzes, jaloux et inquiets des progrès du christianisme. Ils prétendirent que les chrétiens de Thuong-lo, rassemblés en grand nombre pour une de leurs cérémonies, avaient insulté les idoles. Le roi prescrivit une enquête et ordonna de

trancher la tête aux coupables s’ils étaient découverts. Il n’y avait pas de coupables, même aux yeux des païens, car la dénonciation était calomnieuse. Néanmoins Ming-Vuong rendit un décretapplicable à tous ses États, et portant que les églises seraient abattues, que les chrétiens payeraient chaque année des impositions triples, que tout mandarin professant le christianisme perdrait son emploi et ses dignités. L’exécution suivit immédiatement la menace. Un grand nombre de fidèles et de prêtres furent arrêtés. Malgré les menaces que le roi avait plusieurs fois proférées, personne ne croyait à une persécution générale et aucune précaution n’avait été prise. Aussi les objets consacrés au culte devinrent-ils presque partout la proie des mandarins et de leurs satellites, Cette persécution ne s’apaisa qu’en 1704. De tous les missionnaires qui étaient alors en Cocbinchine quatre seulement ne tombèrent point entre les mains des persécuteurs. Le vicaire apostolique, Mgr de Bugie, fut de ce nombre. « Il se tint longtemps caché dans un bateau qui allait et venait le long des côtes. Ayant trouvé une caverne fort retirée, il y fit dresser un autel et y conféra l’ordre de prêtrise à un diacre cochincbinois qui revenait de Siam. Ce prêtre étant naturel du pays et n’y étant pas encore connu put, en prenant de grandes précautions, aller de côté et d’autre visiter les chrétiens (1). »

Parmi les missionnaires arrêtés, trois, les PP. Candone, Belmonte, Arnedo, étaient jésuites; six,

(i; Nouvelles Lettres édifiantes, t, VIII, p. hUo,

MM. Langlois, Capponi, Sennemaud, Féret, Gouges, Destréchy, appartenaient à la congrégation française des missions étrangères. Un prêtre chinois, l’abbé Fonseca, partagea le sort de ces confesseurs de la foi. Les Nouvelles Lettres édifiantes rapportent que le P. Arnedo « fut élargi, après quelques jours de détention, pour des raisons particulières. »I1 resta dans le pays sans être libre d’y propager l’Évangile ; cependant il put donner les secours de la religion à ses confrères, et encourager publiquement les martyrs. Les PP. Candone et Belmonte, MM. Langlois et Féret moururent en prison. Leurs compagnons de souffrances passèrent par diverses épreuves et recouvrèrent la liberté en 1704.

Le P. Arnedo remplissait à la cour les fonctions de mathématicien. Voilà pourquoi il ne fut pas compris dans la mesure qui frappait les autres missionnaires. Cette faveur lui pesait, mais il fallait la subir; elle lui permit, d’ailleurs, de rendre quelques services à ses frères.

Ming-Vuong, craignant les réclamations de la France, ne voulut pas que les missionnaires fussent condamnés à mort. Il espérait ou qu’ils mourraient en prison, ou que, vaincus par les souffrances, ils promettraient de ne plus prêcher leur religion et quitteraient pour toujours ses États. Tous ses calculs furent déjoués. « Je suis venu pour faire connaître « le souverain Maître de l’univers, répondit M. Lan- « glois aux mandarins ; je ne puis me dispenser « d’instruire tous ceux qui veulent bien m’enten- « dre. » Le chef des soldats commis à la sarde de

M. Capponi et de dix chrétiens indigènes, ses compagnons de captivité, conseillait au missionnaire de ne pas s’exposer aux tourments et d’en passer par la volonté du roi. « Ne pensez pas, lui dit ce confesseur « de la foi, que des hommes qui viennent ici des « extrémités de la terre avec des peines infinies, pour « annoncer Jésus-Christ aux peuples infidèles, veuil- « lent le renoncer par la crainte de quelques tour- « ments. »

L’attitude des missionnaires et le zèle des chrétiens qui, malgré la rigueur des édits, venaient de toutes parts visiter les prisonniers et leur apporter quelques secours, touchaient jusqu’aux satellites. « Quelle cruauté! se disaient-ils entre eux, de faire « mourir de si braves gens ! et quelle folie à nous de « les arrêter, puisque nous sommes obligés de les « garder le jour et la nuit, et que nous ne faisons « qu’augmenter nos peines et nos veilles. » L’un des satellites ne s’en tint pas à cette protestation. Il s’approcha de M. Langlois et « lui dit à l’oreille « qu’il souhaitait de tout son cœur d’être chrétien, « et qu’il le priait de lui indiquer les moyens de le « devenir. Ce missionnaire ne manqua sans doute « pas de le faire à la première occasion (1). »

Les prêtres européens eurent de bien grandes épreuves à subir tant que dura cette persécution ; cependant la fureur du roi s’appesantit particulièrement sur les indigènes. Jœs missionnaires furent mis à la cangLie, torturés, emprisonnés dans de vérita-

(1) Nouvelles heures édifiantes^ t. VIlî, p. 410.

blés sentines avec les derniers bandits, et, nous l’avons déjà dit, quatre de ces héroïques serviteurs de Dieu succombèrent en prison. Les néophytes partagèrent toutes ces souffrances et furent condamnés, lorsqu’on eut perdu l’espoir de les vaincre, à mourir de faim. Les mandarins espéraient que ce terrible et long supplice provoquerait de nombreuses apostasies.

Ming-Vuong voulut juger lui-même les premiers accusés. « Ils étaient au nombre de quarante-un, quatre missionnaires et trente-sept indigènes, tant hommes que femmes; ils furent tous amenés devant le roi, ayant la cangue au cou et les fers aux pieds, dans une grande place qui est devant le palais, où le roi tient sa cour tous les jours de grand matin. Il y avait un monde infini. Chaque prisonnier avait auprès de lui un soldat qui tenait sa cangue d’une main, et de l’autre un sabre levé prêt à frapper au premier commandement du roi. » Ce prince, convaincu qu’il n’obtiendrait rien des missionnaires ne les fit pas même interroger. « On proposa aux chrétiens, qui étaient assis à terre selon la coutume des criminels, l’alternative de mourir ou d’abandonner la religion des Européens pour reprendre, de bon cœur et sincèrement, celle du pays. » Près de la moitié protestèrent qu’ils étaient prêts à faire la volonté du roi; les autres dirent qu’ils restaient fidèles à Jésus-Christ et acceptaient la mort. On répondit aux uns et aux autres que le roi, voulant que chacun d’eux exprimât sa résolution par écrit, leur donnait quatre jours pour réfléchir. Tous ceux qui avaient de-

mandé la mort s’attendaient à être frappés immédiatement. Ils avaient donc fait leur sacrifice. Néanmoins plusieurs d’entre eux manquèrent de courage et sept seulement déclarèrent par écrit qu’ils obéiraient à Dieu plutôt qu’au roi. Les apostats reçurent la bastonnade, et on leur dit avec mépris qu’ils étaient libres. Quant aux chrétiens fidèles, le roi les condamna à être enfermés tous les sept dans une petite cabane construite au milieu d’une île voisine de son palais. Il voulait être promptement informé de toutes les phases de leur agonie (1).

« Trois femmes qui montrèrent toujours un courage invincible, étaient au nombre des condamnés. Comme elles allaient, avec une joie incroyable, se renfermer dans cette cabane pour y finir leurs jours par une mort glorieuse, le roi commanda qu’on les renvoyât chez elles, après leur avoir donné la bastonnade et coupé le bout des doigts et le bout des oreilles. Deux d’entre elles souffrirent ces tourments sans s’émouvoir et se retirèrent en rendant grâce à Dieu de ce qu’il les avait jugées dignes de participer aux opprobres de sa croix. Le capitaine qui faisait exécuter les ordres du roi étant parent de la troisième, la pressa de renoncer au christianisme ; mais voyant qu’il perdait son temps et qu’elle prêchait sans cesse à tous ceux qui l’entouraient, il fit signe à ses soldats

(1) La capitale de la Cochinchine, Hué, que les anciens missionnaires nommaient Sinoa, que l’on nomme encore Kehue ou Kelioa ou Thua, et que l’on appelle aussi assez communément Fou- Ttcliouan ou Phu-Xuan, du nom de toute la province, est située dans une île. Elle ne contient guère que des palais , des prisons, des forts, des, casernes. C’est une vaste citadelle.

de l’épargner. Ceux-ci, après lui avoir donné une légère bastonnade, approchèrent de ses oreilles leurs mains qui dégouttaient encore du sang de ses compagnes et la jetèrent hors de la presse, comme si elle eût souffert toute l’exécution. Cette généreuse chrétienne, loin de se réjouir, jetait les hauts cris. Le P. Arnedo s’approcha d’elle pour la consoler et lui donner quelques onguents; mais il fut bien surpris quand il sut quelle ne pleurait que parce qu’elle n’avait pas été traitée comme les deux autres. »

Cesdétails, commeceuxqui vontsuivre, sont extraits d’une relation rédigée, vers la fin de l’année 1700, d’après les lettres de Mgr de Bugie et des différents missionnaires français qui étaient alors en Cocliinchine. Nous citons presque textuellement, nous bornant à élaguer quelques mots ou quelques phrases qui allongent le récit sans rien ajouter aux faits et h leurs enseignements.

« Les quatre confesseurs qui restaient furent conduits dans la cabane qu’on leur avait préparée. Ils y furent gardés jour et nuit jusqu’à ce qu’ils eussent consommé leur sacrifice. On ne saurait croire avec quel empressement les infidèles, aussi bien que les chrétiens, allaient en troupes visiter ces illustres martyrs. Ils parlaient des peines qu’ils souffraient et des biens qu’ils attendaient dans l’autre vie, d’une manière si touchante, que les infidèles se sentaient portés à embrasser la foi, et les chrétiens à s’unir à leurs souffrances. Quand on leur demandait ce qui les faisait le plus souffrir, ils répondaient qu’ils étaient tourmentés par une soif ardente et par un feu secret

qui leur dévorait les entrailles. On les voyait aussi quelquefois se coucher sur le sable et s’en couvrir pour chercher quelque humidité dans celui qui était plus profond. Les soldats leur disaient :« Hé! pau- « vres gens, pourquoi mourez-vous ainsi? Nous « sommes dans une île au milieu de la rivière, l’eau « nous environne de tous côtés. Mettez seulement le « pied sur l’image, et vous aurez la rivière à votre « discrétion.» Mais les confesseurs répondaient d’une voix languissante : « Il ne nous est pas permis d’ac- « cepter de l’eau au prix auquel vous voulez nous la « vendre. Il vaut mieux pour nous mourir de soif, « que d’offenser celui qui nous a créés de rien, et « qui est mort pour nous. »

« Le douzième et le treizième jour de leur prison, on vit leurs yeux s’obscurcir peu à peu, leur langue aride demeurer comme attachée à leur palais, leurs bras devenir immobiles, et une si grande faiblesse s’emparer de tout leur corps, qu’ils ne pouvaient plus se tenir debout ni assis. Le quinzième jour, celui qui avait toujours paru le plus faible de complexion s’endormit du sommeil des justes pour aller recevoir la couronne que sa foi et sa constance lui avaient méritée. Le seizième et le dix-septième jour deux autres allèrent aussi se reposer en Dieu. Le quatrième de ces martyrs, qui était le plus robuste et dont les discours encourageaient les autres à la palience, ne mourut que le dix-imitième jour, abîmé dans une paix profonde. Après leur mort le roi fit mettre leurs corps en pièces, et ordonna qu’on les jetât dans la mer, de peur que les chrétiens n’en lis-

sent des reliques et ne leur rendissent les honneurs dont ils seront éternellement dignes. »

L’inventeur de ce supplice, grand mandarin et oncle du roi, mourut subitement peu de jours après les martyrs. Ses femmes et ses enfants, convaincus que cette mort était une vengeance du Seigneur du ciel, chargèrent un bonze de faire des sacrifices dans la cabane où les chrétiens avaient succombé, en les conjurant de permettre à l’ame du défunt de rentrer dans son corps. Les Annamites croient, en effet, que l’âme séparée du corps par une mort subite peut en reprendre possession si les parents prient tout de suite et avec zèle, et si aucun ennemi n’entrave l’effet de leurs prières. Iis tiennent ce résultat pour obtenu chaque fois qu’une personne tombée en syncope reprend l’usage de ses sens. Comme prier avec zèle c’est faire beaucoup de bruit, parents, bonzes et voisins crient à tue-tête. D’ailleurs il fout bien que l’âme, qui déjà a pu faire un bon bout de chemin, entende qu’elle est rappelée.

La mort de son oncle et celle de plusieurs autres persécuteurs, ne firent aucune impression sur le roi. C’était un esprit fort. Il ordonna de continuer les poursuites contre les chrétiens. N’osant pas se débarrasser des missionnaires par le feu ou par la faim, il leur fit mettre au cou des cangues plus pesantes, et de plus grosses chaînes aux pieds. La cangue est, comme on le sait, un instrument de supplice très-généralement employé en Chine, au lapon, chez les Annamites et dans la plupart des petits États de l’Indo-Chine. Elle est formée de deux pièces de

bois longues de trois ou quatre pieds, quelquefois de six, jointes ensemble par des traverses et échancrées au milieu pour recevoir le cou du patient, qui la porte jour et nuit. On exécuta si bien les ordres de Ming-Vuong, que les missionnaires ne pouvaient, avec leurs nouvelles cangues, ni se lever, ni marcher sans secours.

Beaucoup de chrétiens se sauvèrent dans les bois et dans les montagnes, quelques-uns furent cachés par des païens, d’autres achetèrent le silence des mandarins, d’autres enfin apostasièrent. Néanmoins, les arrestations étaient si nombreuses qu’on ne pouvait pas songer à punir de mort tous les coupables. On frappa préférablement ceux qui, par leurs fonctions, leur fortune ou leurs relations de famille se trouvaient le plus en vue. De ce nombre était Paul Kien, mandarin militaire, jeune encore et déjà parvenu au grade de colonel. Le roi le fit comparaître devant lui avec deux autres chrétiens, un jeune officier et un catéchiste.

~ « Kien, lui dit le roi, je ne veux pas que mes sujets soint chrétiens. Vous le savez et vous ne m’obéissez pas, après les obligations que vous m’avez. Vous méritez la mort.

— « Il n’y a rien que je ne sois disposé à faire pour obéira Votre Majesté, répondit Kien, pourvu que ma conscience n’y soit pas intéressée. La religion chrétienne est la seule chose oîi je sois obligé d’aller contre vos ordres, parce que je ne saurais l’abandonner sans désobéir au souverain Seigneur du ciel

et de la terre. Il faut que je la préfère à tout, même à ma vie. »

Les mandarins, témoins de cette scène, voulant faire leur cour au roi, demandèrent la grâce de mettre en pièces eux-mêmes et immédiatement l’officier supérieur assez audacieux pour désobéir en face et avec tant d’audace au souverain. Le roi calma cette effervescence et prononça la peine de mort contre les trois accusés. Les deux officiers devaient être décapités, et le catéchiste était condamné à mourir de faim. De ces trois hommes si fermes et si calmes devant le tyran, le jeune militaire fut le seul qui ne se démentit pas. Il eut la tête tranchée. Le catéchiste resta onze jours sans hoire ni manger, édifiant par ses discours tous ceux qui allaient le visiter ; puis enfin, accablé par la soif, il consentit à fouler aux pieds l’image du Sauveur. Lorsque ce malheureux sortit de prison, sa pâleur était affreuse, sa peau desséchée semblait avoir été soumise à l’action du feu; il rendait le sang par les yeux, le nez, la bouche et les oreilles. 11 but, et dès qu’il eut repris quelque force, il pleura sa faute et manifesta toujours dans la suite un profond repentir.

La fin de Paul Kien fut lamentable. Il avait été conduit à la frontière pour être exécuté devant son régiment. Mais là sa femme, ses enfants, ses amis le supplièrent avec instance, de donner une satisfaction apparente au roi en approchant le pied de l’i^ mage de .Tésus-Christ sans la toucher. Il se laissa vaincre, mais il sentit bien qu’il apostasiait. Le chef des troupes écrivait à Ming-Vuong que Kien avait

obéi, qu’il n’était plus chrétien. On croyait que l’arrêt de mort allait être rapporté. Le roi ne pouvait pardonner à un de ses premiers mandarins militaires de lui avoir ouvertement résisté, il maintint la condamnation. « Paul eut le cœur percé d’une « douleur extrême de se voir obligé de mourir et de « n’avoir pas la gloire de mourir pour Jésus-Christ. « Après avoir protesté qu’il mourait chrétien et de- « mandé pardon du mauvais exemple qu’il avait « donné, il présenta avec assurance sa tête au bour- « reau et reçut le coup de la mort en manifestant un ^ regret amer de sa faute. »

Rapportons encore un des épisodes de cette persécution.

Laurent, prêtre cochincliinois, absent depuis vingt ans de sa province, crut qu’il pouvait y rentrer sans être reconnu. Il trouva un asile chez sa sœur, fervente chrétienne, nommée Agnès. Une perquisition motivée par un vol dont il avait été victime fit découvrir ses vêtements sacerdotaux. Il enrésultades complications qui décidèrent Laurent à se déclarer chrétien et prêtre ; il fut arrêté ainsi que sa sœur et deux de leurs parents. On les somma de renoncer Jésus-Christ; ils refusèrent et on les condamna, selon l’édit du roi , à mourir de faim et de soif.

« Rien ne fut plus digne d’admiration que la liberté d’esprit que fit paraître Agnès en se séparant de ses deux enfants, âgés l’un de sept ans, l’autre de dix, qui la suivaient fondant en larmes. « Cessez « de pleurer, leur dit-elle, chers enfants, puisque « c’est pour la religion que nous allons mourir. Je

« vais une dernière fois vous donner de l’argent pour « acheter des fruits; allez en paix, et retournez à la « maison. » Le mari d’Agnès, qui était absent au moment de l’arrestation et du jugement de sa femme, rentra bientôt et vint la voir avec leurs enfants.. Il lui demanda en pleurant de faire quelque chose qui pût donner satisfaction au mandarin. « Je vous en « conjure, cessez de vous attrister, répondit Agnès; « je suis ici pour la cause de Dieu ; ma mort sera « îe plus grand bien et le plus grand bomieur qui « puisse m’arriver, ainsi qu’à vous et à nos enfants. « Pourquoi donc vous alarmer ? Ce dont je vous con- « jure c’est d’élever nos enfants dans la crainte de « Dieu, et de croire que je me souviendrai de vous « et d’eux dans le ciel, où j’espère bientôt recevoir « la couronne du martyre. »

Ce langage raffermit le mari d’Agnès ; il sentit qu’il n’y avait pas de milieu pour elle entre le martyre et l’apostasie : « Puisque vous êtes dans cette «généreuse et ferme résolution, lui dit-il, je ne « chercherai pas à vous détourner de l’accomplir ; « au contraire, je prie Dieu et je le prierai tous les I « jours de vous faire la grâce de persévérer jusqu’à I « la fm. »

I Deux missionnaires, MM. Gouges et Destrécby,

' furent enfermés dans la même cabane que ces quatre I confesseurs et devaient, comme eux, y mourir de j faim; mais on ne les y laissa que trois jours. On I mit à leur place deux chrétiens indigènes, un vieillard de soixante-dix ans, qui avait longtemps exercé les j fonctions de catéchiste, et un jeune lettré très-in-

struit et plein de zèle pour la foi. Le frère d’Agnès, le P. Laurent, recouvra la liberté sur la demande d’un grand mandarin son ami. On l’autorisa même à visiter « ses complices. » L’un d’eux ne sut point persévérer jusqu’à la mort. x\prèscinq jours de souffrances il déclara qu’il ne pouvait plus souffrir la faim qui le dévorait. Les exhortations d’Agnès et du P. Laurent furent vaines ; il marcha sur l’image de son Dieu et donna le royaume éternel pour un verre d’eau. Parmi les autres confesseurs , « le premier « qui succomba fut le jeune lettré ; il mourut le qua- « rantième jour depuis son entrée dans le cachot. « Le vieillard qui y avait été enfermé en même temps « que lui le suivit deux jours après. La généreuse « Agnès succomba le quarante-sixième jour, couchée « à terre sur une petite natte auprès de son frère « Dominique. » Celui-ci restait seul dans la cabane; il était si faible que les soldats s’éloignèrent. Dès qu’il se vit libre, il se traîna dehors, put trouver de l’eau et fut se cacher plus loin. Les soldats revinrent après deux ou trois jours d’absence pour faire enlever le cadavre de leur prisonnier. Il n’y avait plus personne ; mais ils eurent bientôt retrouvé le pauvre Dominique. On le porta devant les juges; les satellites, touchés de compassion, dirent qu’il avait satisfait aux ordres du roi. Dominique garda le silence, soit qu’il n’eût pas entendu, soit qu’il ne se crût pas obligé en conscience de parler. Les juges le laissèrent aller, et il vécut.

Après cette longue et terrible épreuve, l’Église de Cochinchine put jouir assez longtemps de quelque

tranquillité. Les embarras, les luttes, les persécutions locales ne cessèrent point, sans doute, de tenir les missionnaires en baleine; cependant les églises se relevèrent partout, le clergé indigène fit de nombreuses recrues, et le culte fut en quelque sorte publiquement rétabli. Les choses allèrent ainsi, malgré quelques écbauffourées, pendant près d’un derni-siècle (1) ; mais le 24 avril 1750 le roi publia un édit de proscription contre la religion chrétienne et condamna tous les missionnaires à l’exil. Une faute commise dans le royaume par des marchands français ne fut pas étrangère à la décision royale. « On avait même arrêté, à cette occasion, le vicaire apostolique et les missionnaires, que l’on considérait comme responsables devant le prince des actes de leurs compatriotes. Le prélat qui gouvernait alors la mission était Mgr Lefèvre, évêque de Noéléna. On lui rendit la liberté, mais il dut se retirer à Macao et ensuite au Cambodge (2).» La plupart des églises furent abattues, et dans plusieurs districts les missionnaires subirent les plus durs traitements avant d’être expulsés. Peu à peu la tempête s’apaisa. Mgr Bennetat, évêque d’Eucarpie et coadjuteur du vicaire apostolique, rentra en Cochincbine dès 1752, comme envoyé du gouverneur des colonies françaises dans l’Inde, Dupleix, qui l’avait chargé d’offrir des pré-

(1) En 17'2'i, nn jésiiiîe, le P. (Miinlain, fui arrêté el mis à la torture. Trois de ses coolVores, les PP. Sauna, Pirès el F. de Lima, résidaient alors à la cour comme médecins et malliém diciens du roi. Les elforls qu’ils tirent en faveur du P. Quinlain furent longtemps infructueux.

(2) Lettres à Mgr l’évêque de Laugres par l’abbé Luquet, p. 351.

sents au roi ; il fut bien accueilli ; mais l’année suivante la persécution recommença, et il fallut de nouveau s’éloigner ou se cacher. Ces alternatives se prolongèrent jusqu’à la fin du règne de Vu-Vuong, en 1765. Les chrétiens purent croire alors qu’une ère plus heureuse allait s’ouvrir pour eux; mais la guerre dite des Ta^-son devait bientôt détruire cette espérance. .

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