CHAPITRE XIII
Guerre de succession en Cochinchine. — Intervention des Tonquinois. — Les insurgés Tay-son. — Nouvelle dynastie. — Le souverain légitime et Févêque d’Adran. — Partage de la Cocliinchine entre trois frères chefs des Tay-son.— Conquête du Tonqiiin par les Cochinchinois. — La ville du Dragon jaune. — Intervention des Chinois. — Leur défaite. — L’investiture — Position des chrétiens. — L’asile d’un missionnaire. — La torture au Tonquin.— 'Délivrance d’un évêque. —Les rats.
Les souverains annamites ont toujours revendiqué le droit de se clioisir un successeur parmi leurs enfants, et plus d’une fois un fils naturel a régné à la place du fils légitime. Ces substitutions ont rarement été acceptées sans résistance. La guerre des Tay-son, guerre de vingt-liuit ans, qui a eu pour dernier résultat la réunion, sous le même prince, de la Cochinchine, du Tonquin, du Ciampa, d’une partie du Cambodge et du Laos, est née d’un conflit de ce genre. Yu-Vuong voulut laisser le trône à l’un de ses bâtards, bien que son fils aîné et légitime eût déjà été reconnu parla nation. 11 prit ses mesures en conséquence, et dès qu’il fut mort, le premier ministre réussit à faire accepter le prince que Yu-Vuong avait choisi ; il y mit d’autant plus de zèle que le nouveau roi étant fort jeune encore le ministre devint régent. Deux grands mandarins prirent les armes pour soutenir les droits de l’héritier
légitime; ils écliouèrent et leur candidat mourut en prison, laissant deux fils qui devaient plus tard servir de drapeau à de nouvelles entreprises. Ces événements s’accomplirent en 1766. La tranquillité parut se rétablir; mais quelques bandes armées, plus occupées de brigandage que de politique, ne tardèrent pas à se former dans les montagnes. D’autre part, les mandarins, jaloux du régent, dont le despotisme ne ménageait personne, songeaient toujours à le renverser. La crise éclata en 1774. Les mécontents firent alliance avec le Chua du Tonquin. Celui-ci , auquel on livra les positions fortifiées de la frontière, envahit la Coehinchine à la tête d’une nombreuse armée et mit en fuite le régent qui se suieida (1). Les Tonquinois avaient dit, au début de leur entreprise, qu’ils songeaient uniquement à délivrer le Chua de Coehinchine et ses peuple de l’oppression du régent. Mais dès qu’ils eurent pénétré au cœur du pays, ils traitèrent tout le monde en ennemi, et le roi (Hué-Vuong) dut fuir dans les provinces méridionales. Les bandes armées, qui depuis quelque temps déjà dévastaient une partie du pays, donnèrent alors à leurs exploits une couleur politique et patriotique , elles arborèrent le drapeau de Hué- Vuong et prétendirent qu’elles voulaient chasser l’étranger. Comme ees bandes s’étaient d’abord re-
(1) Luquet, p. 375. Une autre version porte qu’il fui livré au général ennemi. Du reste tous les détails recueillis sur celte longue guerre sont remplis de confusion. Nous suivons les versions qui nous paraissent offrir le plus de garantie. L’ensemble des faits a seul ici quelque importance.
erutéesdans les montagnes appelées Tay-son, ce nom devint celui des révoltés eux-mêmes. Hué-Vuong ne crut pas au dévouement des Tay-son ; il refusa de se rendre dans leur camp, mais il ne put leur échapper. Ils le prirent en 1777 et le mirent à mort pour le punir de ses soupçons. Déjà cependant il ne régnait plus ; abandonné de presque tous ses partisans, il avait dû abdiquer en faveur d'un de ses neveux, fils de son frère aîné et héritier légitime du trône. Le nouveau roi crut rétablir la paix en épousant la fille du chef des rebelles ; mais trois mois après il mourait assassiné comme traître à la cause nationale. Il eut pour successeur Nguyên-Anh, son frère. Ce prince avait échappé aux Tay-son grâce à fasile que Mgr Pigneaux, évêque d’Adran , vicaire apostolique de la Cocbincbine, lui avait assuré dans sa propre maison. Nguyên-Anh eiitd’autres épreuves à subir, et Mgr d’Adran lui rendit d’autres services: il fut chassé plusieurs fois de ses Etats, où il ne rentra définitivement qu’avec le secours de la France.
Les Tay-son avaient commencé comme des brigands vulgaires, mais ils s’élevèrent à la dignité de conquérants et firent des rois. Dès leur début, ils prirent ou acceptèrent pour chefs, trois frères, hommes capables, vigoureux et aussi déchargés de scrupules que les mandarins les plus largement doués du sens philosophique. Nhac, l’aîné, avait été collecteur d’impôts et ne s’était pas montré comptable irréprochable ; le second appartenait à la corporation des bonzes, et représentait l’élément religieux avec toute la largeur nécessaire à un chef
d’insurgés ; le troisième, nommé Long-nliu-Ong, était l’homme des hardis coups de main; il passait pour plus violent et plus cruel que ses frères, qui cependant semblaient défier sous ce rapport, toute supériorité. Ces chefs de bandes devinrent des généraux : ils eurent des armées considérables et régnèrent sur la Cochinchine et le Tonquin.
Nhac se proclama roi et empereur en 1779 sous le nom de Thai-Duc. Son pouvoir ne s’étendait que sur la Cochinchine, etmême certaines parties de cet Étatnelui furent jamaisbien complètement soumises. Nguyèn-Anh avait conservé de nombreux partisans dans les provinces voisines du Cambodge; cinq fois il y pénétra, quatre fois il dut fuir. Tandis que Nhac travaillait à dompter complètement les Cochincbinois, Long-nbu-Ong envahissait le Tonquin. Il s’empara le 23 juillet 1786 de Ke-Cho, capitale de ce royaume (1). LeChua ou régent perpétuel ne voulant pas survivre à sa défaite se suicida. C’est l’usage. Long-nbu-Ong rétablit le pouvoir du premier roi ou Vua, nommé Cang-Hung, qui lui donna, bon gré mal gré, une de ses filles pour femme. Cette victoire faillit mettre aux prises Nhac et Long-nbu-Ong, mais leur frère le bonze les réconcilia. Ces trois chefs firent un partage de leurs conquêtes et chacun d’eux eut ses Etats particuliers. Nhac conserva cependant un certain droit de suzeraineté.
Les Tonquinois trouvaient mauvais que les Tayson eussent aboli la fonction de régent perpétuel ou
(1) Kc-C.ho sîgniüe grand marché. Celle ville porle également le nom de Thang-Loug-Tlian, ville du Dragon jaune.
second roi. Un soulèvement formidable eut lieii.læs révoltés proclamèrent régent l’un des fils ou neveux du dernier Chua. Le Vua fit un nouvel appel à ses redoutables alliés. Long-nbu-Ong rentra dans le Tonquin , le conquit entièrement et le garda. Le Vua dut se réfugier en Chine ; il pria l’empereur, son suzerain, de lui donner une armée; il l’olitint, et quelques succès signalèrent son entrée en campagne. Les Tay-son durent même abandonner la capitale du Tonquin, la ville du Dragon jaune. Longnhu-Ong était alors en Cochincbine : il revint bientôt, et montra que son habileté et sa fortune ne l’avaient pas abandonné. L’auteur de l’ouvrage intitulé : État actuel du Tonkin, va nous dire comment ce conquérant faisait la guerre :
« Sur-le-champ, Long-niiu-Ong assemble une petite armée, court à marches forcées pour combattre l’armée chinoise, enlève sur sa route tous les hommes en état de porter les armes, les force à prendre parti dans son armée, fait massacrer tous ceux qui s’y refusent, prend pour ses troupes toutes les subsistances, laisse les vieillards, les femmes, les enbuits sans ressources, brûle les maisons de ceux qui lui refusent des secours ou que l’épouvante a fait fuir , tombe inopinément en désespéré sur l’armée chinoise, la taille en pièces et tue sur le champ de bataille vingt mille hommes; les autres périssent dans leur fuite ou dans les forêts où ils avaient été obligés de se réfugier. On prétend qu’il n’y eut que quarante ou cinquante Chinois qui purent retourner dans leur patrie pour y poi ter la nouvelle de ce dé-
sastre, Ne s’arrêtant pas dans le cours de ses victoires, il entra en Chine, s’avança jusqu’à quelques lieues de Canton ; et de là il demanda à Tempereur de le reconnaître pour roi du Tonquin (1). »
Le fils du Ciel, peu soucieux des principes de la légitimité, et très-pressé, en revanche, d’en finir avec ce solliciteur, fit droit à la demande de Longnhu-Ong, lui imposant, ou plutôt lui demandant, pour seule condition , de se rendre à Pékin afin d’y prêter foi et hommage entre les mains de S. M. I, et d’y recevoir personnellement l’investiture. Longnhu-Ong se connaissait trop bien lui-même pour se fier à un ennemi de la veille. Il déclara qu’il acceptait cette condition et envoya sous son propre nom, à Pékin, un officier très-sûr, l’un de ses meilleurs amis. La ruse ne fut pas découverte, et Long-nhu-Ong put se croire en règle. Néanmoins, il étaiticquiet, il craignait quelque indiscrétion de son suppléant ; il le fittuer.Ces événements s’accomplirent del 787 à1 789.
Le nouveau roi du Tonquin ne s’entendit pas longtemps avec le roi de Cochinchine. Ils en vinrent aux mains. Leur frère réussit encore une fois à rétablir la paix; mais chacun d’eux ne songea plus qu’à ses propres intérêts. Le prétendant Nguyên- Anh y gagna de n’avoir que Nhac à combattre. Long-nhu-Ong mourut en 1792, paisible possesseur de tout le Tonquin. Il avait régné trois ans « et laissa la couronne à un de ses fils encore en bas âge, qui fut reconnu roi sous ie nom de Cang-Thing,
(i) T. lï, p. 169.
auquel, en 1801, îl substitua celui de Bao-Hung. Un conseil de régence administrait le royaume en son nom (1). »
Tandis que la dynastie des Tay-son donnait un second roi au Tonquin, Nguyên-Anh chassait Nhac de laCochinchine. Mais que devenaient les chrétiens au milieu de toutes ces guerres? Les Tay-son ne montrèrent d’abord aucune hostilité directe contre le christianisme. Ils affectaient même, comme l’ont fait à leur début les chefs de la dernière insurrection chinoise, de vouloir la liberté des cultes et l’épuration des religions nationales (2). Leurs adversaires, les iiiîitant, ménageaient comme eux les chrétiens. Un missionnaire fi‘ançais„ M. Lahartette, écrivait, en 1776, du centre de la Cochinchine :
«Pour ce qui est des affaires de la religion, tout est ici dans la plus grande tranquillité. La guerre et la famine pressent de tous côtés; personne ne songe à persécuter les chrétiens. » Ce missionnaire fut mis à la cangue l’année suivante: néanmoins il trouvait que les choses allaient bien encore : « pourvu, disait-il que l’espèce de paix dont nous jouissons dure encore quelque temps, et que les ouvriers évangéliques se multiplient, cette chrétienté va devenir de jour en jour plus florissante. »
De fréquentes épreuves forçaient néanmoins les
(1) Nouvelles Lettres édifiantes, t. Vf, p. lxiv.
(2j On croit que Nliac avait été baptisé. U est certain que son père était un chrétien apostat. Une de ses tantes qu’il aimait beaucoup et son premier médecin pratiquaient ouvertement le cliristianisme.
missionnaires à rester sans cesse sur le qui-vive. « Notre sainte religion n’est pas encore prohibée, écrivait M. Roux; je crains bien, hélas! qu’elle ne le le soit dès que la guerre du Tonquin sera finie.» Les rebeiies avaient détruit plusieurs églises. M. Roux rapportait ce fait menaçant et ajoutait : « lis n’épargnent point les pagodes ; ils prennent toutes les idoles et les cloches pour faire des canons ; leur religion est de n’en avoir aucune. Si leur règne dure longtemps, nous aurons bien de la peine à échapper de leurs mains. Dans le sombre réduit où je vous trace ces lignes, je ne reçois le jour que par un petit trou. »
Cette situation troublée, indécise, qui permettait, en somme, de faire quelque bien, se maintint, en Gochinchine, jusqu’à la fin de la guerre, et se prolongea au Tonquin jusqu’en 1795. Le conseil de régence, qui gouvernait alors ce royaume, ordonna la destruction de toutes les églises et proscrivit la foi chrétienne comme mauvaise et pleine de funestes erreurs. « 11 fut mis en question, dans cette circonstance, si l’un des missionnaires français ne se livrerait pas lui-même aux mandarins; c’était, disait-on, le seul moyen de faire cesser le mal. M. de la Bissachère se disposait déjà à se rendre devant les mandarins, lorsque Mgr de Gortyne, mieux informé des dispositions du vice-roi, lui défendit de tenter cette démarche. Tous les missionnaires demeuraient cachés dans les forêts et sur les montagnes, tandis que la persécution sévissait avec assez de violence dans plusieurs provinces. Les choses s’aggravaient de
plus en plus, lorsqu’un événement imprévu vint y mettre un terme. Les deux principaux auteurs de la persécution étaient le vice-roi du Tonquin et l’oncle du jeune roi ; ces deux personnages tramèrent un complot qui échoua. Ils furent saisis, enfermés dans des cages et ensuite mis à mort (1) - »
L’Église respira ; mais cette fois la trêve fut de bien courte durée. Une nouvelle persécution éclata en 1798. Elle commença dans la haute Cochinchine, qui était alors réunie au Tonquin, et s’étendit, en quelques semaines, à tout le royaume. Le premier martyr fut un prêtre indigène, Emmanuel Trieù. Au moment où tout était prêt pour rexécution, les mandarins lui offrirent de demander sa grâce s’il promettait de ne plus prêcher l’Évangile. « Je ne veux point de la vie à ce prix, » répondit-il, puis il ajouta, en se livrant au bourreau : « Je rends grâce « aux mandarins de ce qu’ils me procurent un aussi « grand bonheur. » Il s’agenouilla, recommanda son âme à Dieu et reçut le coup de la mort avec une piété et un calme qui édifièrent tout le monde. Les missionnaires réussirent à se cacher. Voici quel était l’asile de l’un d’eux, M. Giiérard : « Je me « creusai avec les mains, dans les falaises de Xom- « che, une petite grotte d’environ quatre pieds de « long et deux de large dans le sable, sous trois pe- « tits arbrisseaux; j’y suspendis mon habit, qui était « tout ce que j’avais avec moi pour me garantir un « peu de l’ardeur du soleil : elle était si vive qu’on
(1) Luquet, p.
« avait beaucoup de peine à marcher sur le sable, « tant il était brûlant. Un jeune homme, le seul qui « sût l’endroit où j’étais, m’apportait dans son habit « du riz, que je trouvais délicieux. »
Le gouverneur de Bô-chinch se distingua par des raffinements de cruauté. C’était un mandarin trèslettré et d’un esprit inventif. Écoutons les missionnaires :
« Tous les chrétiens qui avaient été arrêtés furent conduits au prétoire où le gouverneur les fit mettre à des questions horribles. Il leur faisait clouer les doigts ou les mains sur une grosse planche, puis enfoncer des pointes de fer sous les ongles, jusqu’à la seconde articulation des doigts; ensuite il les faisait retirer puis renfoncer, et cela pendant plus de deux heures. Il faisait envelopper les doigts des femmes de morceaux de toile trempés dans de l’huile auxquels il faisait mettre le feu... On plaça sur le nombril d’un clerc de l’huile et une mèche allumée, qui brûlait en guise de lampe... Quelques chrétiens furent pendus la tête en bas par de petites cordes attachées à quatre de leurs doigts de pied ; d’autres furent suspendus par les cheveux. Il y en eut qu’on élevait avec des cordes et qu’on laissait retomber assis sur de gros mortiers de pierre renversés; d’autres furent attachés deux ou trois ensemble, et restèrent ainsi un ou deux jours sous la garde des soldats, qui ne leur permettaient d’aller nulle part, même pour les besoins les plus nécessaires. On brûla à plusieurs la barbe et d’autres parties du corps extrêmement sensibles ; il y en eut
auxquels on brûla le pouce, sans qu’il en restât même les os. Les satellites attachaient étroitement ces confesseurs aux colonnes de leurs maisons, entouraient leurs doigts de mèches de coton, enduites d’une espèce d’huile épaisse après les avoir introduits par le trou d’une écuelle qu’ils perçaient à dessein et qu’ils remplissaient d’huile. Ensuite ces barbares s’enivraient aux dépens des pauvres patients, dont les doigts servaient de flambeaux, jusqu’à ce qu’ils eussent avoué quelque chose. C’était surtout les femmes que l’on tourmentait avec une barbarie si raffinée, pour leur faire avouer où étaient les prêtres et les effets de religion, ou les forcer à déclarer où étaient cachés leurs maris. Il y en a qui ont souffert toute la nuit sans rien avouer, quoiqu’elles eussent des effets cachés chez elles, et eussent pu finir leurs tortures en les livrant (f). »
Nous pourrions citer bien d’autres traits semblables, car jamais persécution ne fut plus féconde en actes de cruauté et n’eut un plus abject caractère. Cet état de choses se prolongea pendant près d’une année. Le vicaire apostolique, Mgr la Motbe, évêque de Castorie, ne quitta pas la mission. 11 se réfugia d^abord dans les forêts les plus abondantes en éléphants sauvages et en tigres, puis il se retira successivement dans plusieurs chrétientés, ne pouvant faire partout qu’un très-court séjour. 11 eût été saisi dans une de ses caches sans la présence d’esprit d’un chrétien qui s’était joint aux satellites et
(1) Nouvelles Lettres édifiantes, t. VIÜ, p. 10-18.
affectait le zèle le plus ardent, kvmé d’un bâton il frappait de tous côtés en évitant d’atteindre la natte qui couvrait Mgr de Castorie et s’écriait : « Quoique ce soit l’évêque je ne l’épargnerai pas. » Celui-ci convaincu qu’il ne pouvait plus échapper, fut sur le point de se découvrir. Cependant il réfléchit, attendit et s’en trouva bien.
Aucune oeuvre de salut n’était complètement interrompue par ces continuels changements de résidence. Le 22 décembre 1798, Mgr de Castorie fit une ordination. Malgré toutes les précautions, le secret avait été mal gardé. Les satellites avertis de la présence de l’évêque réussirent à le prendre. On lui lia les mains, puis le chef de la bande, tout en menaçant de livrer son prisonnier aux mandarins, ne négligea pas d’insinuer que des sentiments humains pourraient le portera lâcher sa proie, moyennant trois cents onces d’argent. Les chrétiens du village n’avaient pas pareille somme à leur disposition; ils demandèrent la permission d’aller faire une quête dans les chrétientés voisines. Les satellites promirent d’attendre ; mais bientôt, craignant une surprise, ils changèrent d’avis. Mgr de Castorie reprit le chemin du prétoire. Les mandarins ne le tenaient pas encore. Voici comment le courageux prélat alui-même raconté les incidents qui suivirent:
« Les satellites ne laissaient approcher aucun homme pendant notre route; mais, cédant aux instances des femmes chrétiennes, ils me permirent de me reposer dans une maison isolée qui était sur le bord du fleuve. Cette maison appartenait à des néo-
phytes, qui proposèrent de nous donner à dîner, pendant que le chef des satellites était allé chercher le hac; un chrétien, qui en était le conducteur, eut la prudence de le couler à fond de l’autre côté du fleuve^. Bientôt arrivèrent un hon nombre de femmes qui embarrassaient fort les trois satellites qui me gardaient, et presque en meme temps plusieurs hommes armés de gros hâtons qu’ils firent jouer sur le dos de nos gardiens. Ceux-ci ne pensant plus qu’à chercher leur salut dans la fuite, me laissèrent libre. Je sortis de la maison comme en triomphe ; un palanquin m’attendait et je fus transporté sur les montagnes aux acclamations d’un grand nombre de néophytes qui étaient accourus à mon secours par des routes détournées. Ils arrêtèrent cinq satellites qu’ü forcèrent de rendre mes effets. »
Les battus payent quelquefois l’amende au Tonquin comme ailleurs. Les chrétiens ne se tirèrent pas de cette affaire sans débourser un peu d’argent; mais les satellites portèrent la cangue plus de trois mois et dépensèrent quinze cents piastres pour sauver leur vie.
Mgr de Fesseiten, vicaire apostolique du Tonquin occidental, échappa aussi à toutes les recherches; mais sa santé déjà ébranlée ne put supporter ces longues fatigues ; il changea cinq ou six fois d’asile et mourut victime de la persécution.
M. de la Bissachère, directeur du collège de la mission et quatre de ses élèves, durent d’abord se cacher dans la mer, derrière une grosse roche. Ils sortirent de ce bain très-proloogé pour gagner,
SOUS la protection de quelques pêcheurs chrétiens, un grand rocher inhabité éloigné de terre d’environ huit lieues. Le vénérable proscrit resta là sept mois, vivant du riz et du poisson que lui apportaient de loin en loin les fidèles qui avaient le secret de son asile. Une fois on vint pour le prendre, mais comme ce rocher « appartient au diable » les satellites avaient peur; ils remplirent très-mal leur mission et ne trouvèrent personne.
Cette longue et si terrible persécution fit bien des victimes et provoqua un assez grand nombre d’apostasies. Néanmoins, en considérant l’ensemble des faits on peut dire que les chrétiens résistèrent avec héroïsme. L’un des derniers martyrs fut Jean fiat, prêtre indigène. Il montra devant les juges et en prison un calme et une résolution inébranlables. — « Pourquoi ne voulez-vous pas vivre? » lui dit le frère du roi. — « Je veux bien vivre, mais je ne veux pas vivre infidèle à ma religion. » Le jour de son supplice cinq cents chrétiens, bravant tous les dangers, se rendirent sur le lieu de l’exécution et s’agenouillèrent pour recevoir la dernière bénédiction du martyr.
La persécution un instant apaisée en 1799, recommença l’année suivante et ne prit réellement fin que le jour où Nguyêh-Anh, vainqueur des derniers ïay-son, réunit le Tonquin à ses Etats héréditaires.
T.a mission de Cocbinchine eut aussi de mauvais jours à traverser pendant cette longue période de guerres. Un missionnaire espagnol fut martyrisé en 1782 avec un de ses catéchistes. Tous deux mouru-
renltrès-courageusement. Duresteles persécutions de Gochinchine furent locales, accidentelles et de courte durée. Nliac n’était point persécuteur de parti pris; s’il rendit en 1785 un édit contre le libre exercice de la religion chrétienne, il le rapporta promptement. Cette faveur ne fut pas gratuite, il est vrai ; les chrétiens durent payer un impôt annuel de cinq mille livres comme prix de la liberté de leurs autels. Jamais sacrifice ne parut moins lourd. Il faut ajouter que le sentiment populaire s’était prononcé contre la persécution par suite d’un fléau étrange dont le pays avait été frappé immédiatement après la publication de l’édit.
« Voici un fait, dit M. Darcet, qui paraîtra incroyable à nos philosophes français, parce qu’il ressemble à celui dont le Seigneur se servit autrefois contre Pharaon.
« A peine l’édit de proscription fut-il publié que les villes et les campagnes furent inondées de rats ; la terre en paraissait toute couverte. Les grains dans les maisons, les plantes, les arbres dans les campagnes, les racines même furent dévorés. Dans la maison où je suis, on en prit dans une seule nuit cent soixante-deux : ce qu’il y a de plus surprenant c’est qu’ils poussaient un cri lamentable. Je ne pouvais me persuader par l’effroi qu’il oie causait que ce cri vînt d’eux; j’en fus convaincu en les voyant et en les entendant. Le tyran, effrayé luimême, fit cesser la persécution. »