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CHAPITRE XIV

Détresse du roi de Cochincbine. — Tl confie son fils à l’évêque d’Adran. — Intervention de la France. — Le traité de 1787. — Inquiétudes des Anglais. — Officiers français en Cochinctiine. — Succès de Gia-Laong. — Conduite de Févêque d’Adran. — Un lieutenant-général du royaume. — Gia-Laong se proclame empereur. — Mort de Févêque d’Adran. — Brevet donné à sa mémoire. — Ses funérailles. — Menaces de Gia-Laong contre les chrétiens. — Deux mandarins français. — Les travaux publics chez les Annamites. — Scènes de guerre civile. — Famine. — Brigandage. — Application de principes socialistes. — Politique asiatique et anglaise. — Louis XVIII réclame le port de Touranne.

Les droits de la France sur la Cochincbine datent de la guerre des Tay-son : le représentant de la dynastie des Nguyên, Nguyên-Anh, qui prit ensuite le nom de Gia-Laong, forcé de fuir devant les rebelles, errait avec les débris de sa flotte dans le golfe de Siani ; il manquait de tout. Ses derniers fidèles étaient réduits à se nourrir de racines et de goémons arrachés surlesbordsde la mer etdanslesiiotsdéserts où ils cherchaient un refuge. Gia-Laong songeait à demander des secours ou, tout au moins, un asile aux Hollandais de Batavia ou aux Anglais du Bengale. Ceux-ci, du reste, lui avaient offert quatre ans plus tôt, dès 1780, leur concours contre les rebelles. Mgr. Pigneaux de Béhaigne, évêque d’Adran et vicaire apostolique de la Cochincbine, pensa que

si ce rôle de protection était pris par la France , il nous permettrait de fonder une colonie dans l’Indo- Chine et d’y assurer rexpansion du catholicisme. Les circonstances secondèrent les vues de Mgr d’Adran. Il put, en effet , soulager la détresse de Gia- Laong , que déjà il avait efficacement protégé contre les poursuites des Tay-son. Le vénérable prélat, forcé de fuir la Cochinchine à cause de la guerre, avait essuyé diverses épreuves très-pénibles au Cambodge et à Siam. Il ne s’inquiétait guère tant qu’il était seul à souffrir ; mais il avait à protéger, à sauver le séminaire , c’est-à-dire l’avenir même de l’Église annamite. Soixanteélèvesl’accompagnaientdans ses courses à la recherche d’un asile. Voici lesdétails que nous trouvons dans sa lettre, sur sa rencontre avec Gia-Laong :

« Comme nous étions au milieu des îles qui sont à l’ouest de Cong-pong-thôm, province du Cambodge qui confine au royaume de Siam, nous fûmes tout à coup investis d’une douzaine de bateaux qui nous donnèrent d’abord de vives inquiétudes : comme ils approchaient toujours, je découvris des mandarins que je connaissais. J’appris d’eux que le roi de Cochinchine n’était qu’à une portée de canon de l’endroit où nous étions : je m’y rendis aussitôt , et y trouvai ce pauvre prince dans le plus pitoyable état; il n’avait plus avec lui que six ou sept cents hommes , un vaisseau et une quinzaine de bateaux. Mais c'était encore beaucoup trop, puisqu’il n’avait pas de quoi les nourrir, et que les soldats mangeaient déjà des racines. Je fus obligé de lui offrir une partie de mes

provisions ; on ne saurait se figurer quels furent leur reconnaissance et les témoignages de sensibilité qu’ils firent tous éclater en recevant le peu de choses que je pus leur donner : le roi fit si bien qu’en me remettant du jour au lendemain, il me retint avec lui près de quinze jours. »

Gia-Laong avait confié à Mgr d’Adran son fils et ses projets ; il lui avait dit qu’il finirait par rechercher l’appui des Anglais ou des Hollandais. Le saint évêque écrivait au directeur des séminaires des missions étrangères :

« Une autre chose pour laquelle j’ai encore besoin de votre secours , c’est pour procurer l’éducation du jeune prince dont je me suis chargé. Je voudrais, de quelque manière que les choses vinssent à tourner , le faire élever dans la religion chrétienne, et le dédommager de la couronne temporelle qu’il vient de perdre par l’espérance d’une autre beaucoup plus précieuse et plus durable : il n’y a que vous qui puissiez me rendre ce service , et veiller surtout à le préserver de la contagion qui, aujourd’hui, est presque universelle. Si dans la suite, son père vient à passer chez les Anglais ou chez les Hollandais, qui ne manqueraient pas de le rétablir dans ses États, vous sentez combien il sera utile d’avoir fait au moins ce qu’on aurapu pour son enfant. Il n’a que six ans et sait déjà ses prières : il est rempli d’esprit et a une grande ardeur pour tout ce qui touche à la religion.»

Cette rencontre eut lieu en 1784. Sans rien promettre, Mgr d’Adran avait fait espérer à Gia-Laong j’appui de la France. C’était une aflaire qui ne pou-

vait avoir quelque chance de succès que si le saint prélat venait la traiter lui-mèrne à Versailles. Il n’y songeait pas cependant, car trop de périls le retenaient dans sa mission. Mais les circonstances lui imposèrent un voyage en Europe, et en 1787 il présenta le fils du roi légitime de Cochincliine à la cour de France.

Louis XVI comprit très-bien tous les avantages que la France et l’Église pouvaient attendre de son intervention dans les affaires de l’empire annamite. Un traité fut signé le 28 novembre 1787 par les comtes de Montmorin et de Vergennes, au nom du roi de France et par le fils de Gia-Laong et Mgr Pigneaux de Bébaigne, évêque d’Adran, pour le roi de Cocbincbine.

Leroi de France prenait l’engagement de mettre au service de son allié plusieurs bâtiments de diverses dimensions, des troupes européennes et deux régiments de troupes coloniales, des munitions, des armes, etc.

Le roi de Cocbincbine devait, après le rétablissement de la tranquillité dans ses États, céder à la France le port et le territoire de Touranne et les îles adjacentes de Fai-Fo au midi et de Hai-VVen au nord. Il s’engageait, en outre, à recevoir des consuls français partout où nous le jugerions convenable, à fournir sans délai les bois et autres matériaux nécessaires à la construction de quatorze vaisseaux de ligne, à nous laisser lever quatorze mille hommes, à mettre une armée quatre fois plus considérable

S0US les ordres de nos généraux, dans le cas où quelque puissance nous attaquerait sur le territoire de la Cochinchine. Cet article prouve que Louis XVI songeait aux Anglais. D’autres avantages étaient encore promis. Enfin l’article six portait : « Toutes les opinions religieuses sont libres. » Mgr d’Adran, chargé d’assurer l’exécution du traité, fut nommé plénipotentiaire du roi de France près du roi de Cochinchine.

Nous touchions à la Révolution. Déjà l’autorité avait perdu beaucoup de sa force. Les hauts fonctionnaires, au lieu d’obéir, raisonnaient. M. de Conway, gouverneur de Pondichéry, devait mettre à la disposition de Mgr d’Adran les premières forces promises par Louis XVI : quatre frégates, seize cents hommes et de l’artillerie de campagne. Les ordres étaient précis ; néanmoins, Conway hésita, discuta, voulut attendre. L’entreprise lui paraissait chanceuse. Les habitants français de Pondichéry, instruits de la situation par Mgr Pigneaux, se montrèrent plus intelligents que le gouverneur; ils équipèrent deux navires et envoyèrent àNguyên-Anh des armes et des munitions. Des volontaires pleins d’ardeur se joignirent à l’expédition. Quelques mois après ce premier départ , Conway consentit enfin à mettre une frégate et plusieurs officiers à la disposition du plénipotentiaire de Louis XVI. Ces forces isolées et libres ne pouvaient fonder un établisseipent français, mais elles devaient suffire à relever les affaires de notre allié. D’ailleurs, selontoutes les prévisions, ce n’était là qu’une avant-garde. Louis XVI

eût renouvelé ses ordres et ils eussent été exécutés. La Révolution en décida autrement.

Les Anglais avaient suivi avec inquiétude les négociations engagées par les soins de Mgr Pigneaux entre la France et le roi proscrit de Cochinchine. L’inepte résistance de Conway aux ordres de Louis XVI les combla de joie. Diverses lettres écrites alors de Pondichéry constatent ces impressions. Barrow se fit plus tard l’écho des craintes de ses compatriotes. « Sans la révolution française, dit-il dans son livre sur la Cocliinchine, on ne sait trop quelles conséquences un pareil traité aurait pu avoir pour nos possessions dans l’Inde et pour le commerce de notre Compagnie avec la Chine. Mais il est évident que leur destruction en était l’objet. »

Nguyên-Anh avait ranimé le courage de ses partisans en publiant son alliance avec la France. Il occupait une partie de la basse Cocliinchine, lorsque les secours organisés à Pondichéry lui arrivèrent. A dater de ce jour, il n’eut plus que des succès. Les officiers français, Dayot, Lebrun, Ollivier, Vannier, Chaigneau, Barisy, de Forsant, organisèrent son artillerie, lui refirent une marine et disciplinèrent une partie deses troupes à l’européenne. Les rebellesperdirent leur flotte et, battus partout, se concentrèrent, au nombre de cinquante mille, dans la capitale. Cette importante position, devant laquelle Nguyên-Anh avait échoué une première fois, fut enlevée après une lutte meurtrière. On fit peu de prisonniers. Le rôle des fay-son finissait. Nguyên-Anh ne rencontra plus de résistance sérieuse en Cocliinchine. La conquête du

ïonquin n’offrit pas même de grandes difficultés. Les premiers et redoutables chefs desTay-son n’existaient plus. Long-nhgu-Ong avait fini ses jours sur le trône; Nhac, battu par Nguyên-Anh, avait dû abdiquer devant une conspiration tramée par les conseillers de son neveu Can-Thing, et était mort de chagrin quelques mois après son abdication ; Thang-nhu- Ang, le bonze, compromis ou faussement impliqué dans un complot qui devait agrandir son pouvoir, avait été exécuté ou assassiné. Né du désordre, ce parti fut vaincu par le désordre plus encore que par ses ennemis.

Bien qu’il restât étranger aux opérations militaires^ Mgr d’Adran se trouva plusieurs fois au milieu des troupes. En 1794, il se renferma avec un officier français, Ollivier, et le prince royal dans Nha-trong, place fortifiée que menaçaient les rebelles. Ceux-ci, après une attaque de vive force, entreprirent un siège régulier et tinrent la ville bloquée pendant quatre ou cinq semaines. Ils furent repoussés et complètement battus. « Tout le monde attribua ce succès à la supériorité de la discipline européenne et à la conduite du commandant français, mais surtout au sang-froid et à l’énergie de Mgr d’Adran, dont le calme au milieu des daogers ranimait le courage de l’armée et de la population (1). »

L’influence du saint prélat et les services éclatants qu’il rendait à la cause royale excitaient la jalousie des mandarins. Plusieurs d’entre eux s’allièrent pour

1 (1) Luquel, p. 366.

le perdre. La correspondance de Mgr d’Adran nous fait connaître ce complot et ses suites : « J’ai eu cette année (1795) une affaire assez délicate. Les grands du royaume, zélés pour la religion du pays, se sont réunis, au nombre de dix-neuf, pour représenter au roi que la prudence ne permettait plus de me laisser plus longtemps chargé de l’éducation du prince ; qu’étant étranger et d’une religion différente, il était impossible que je ne lui donnasse pas mes principes; qu’ils suppliaient Sa Majesté de rompre les liens qui tenaient le prince attaché à moi, et de le remettre entre les mains des mandarins lettrés, qui lui donneraient une éducation conforme à celle qu’avaient reçue ses ancêtres. Dans les conciliabules tenus à ce sujet, il avait été décidé qu’on se déferait de moi si le roi n’avait pas égard aux remontrances.

« Le roi indigné jeta les remontrances par terre, îl rappela ensuite tous les services que j’avais rendus à l’Etat, à lui en particulier, à sa mère, à sa femme, à son fils, à toute sa famille, et ajouta : « Il est bien « étonnant qu’après avoir si peu fait pour recon- « naître tant de bienfaits, vous osiez encore me por- « ter à l’ingratitude la plus monstrueuse. » Il menaça de faire un exemple et de punir sévèrement les auteurs de cette cabale. Rentré dans l’intérieur de son palais, il fit part à la reine de la conduite de ses mandarins, et prit avec elle la résolution de me la laisser ignorer (1). »

L’évêque sut tout, et il fit promettre au l oi de ne

(1) Nouvelles Lettres édifiantes, t. VII, p. 329.

pas punir les auteurs de cette démarche. Un mois plus tard, deux des mandarins qui avaient juré la perte de Mgr Pigneaux furent condamnés à mort pour des fautes graves commises dans l’exercice de leurs fonctions comme chefs militaires. Un seul homme à la cour pouvait demander leur grâce avec chance de succès, c’était l’évêque : il la demanda et l’obtint.

L’opposition , particulièrement dirigée contre Mgr d’Adran, atteignait l’héritier du trône. Déjà le roi, qui redoutait les luttes de l’avenir, avait pris des mesures pour consolider les droits du jeune prince. Il l’avait associé aupouvoir et nommé, par un brevet en règle, lieutenant-général du royaume. Voici le préambule de cette pièce :

« Comme le ciel a ses différentes périodes, ainsi les pères ont des enfants qui doivent leur succéder. Quand le ciel a accompli la période Nguon (129,600 ans), on en conclut qu’il est constant et invariable dans ses révolutions.

« Tout tronc a ses branches, comme les grands fleuves ont des ruisseaux qui en dérivent. Plus ces ruisseaux sont profonds, plus ils sont éloignés de la source. Ainsi les rois sages et les saints empereurs, même au sein de la paix, n’ont jamais négligé de se donner des successeurs. »

Le roi rappelait ensuite les droits de son fils à la couronne ; d’autre part il recommandait au jeune prince d’étudier et de consulter les sages, lui indiquait la nature de son pou voir et l’invitait à se conformer en tout aux désirs du peuple. Il terminait ainsi :

« Semblable à riiirondelle qui couvre ses petits de ses ailes, je vous adresse ces paroles plus claires que le soleil et la lune. Puissiez-vous être assez heureux pour rendre notre dynastie aussi durable que le ciel et la terre, et la prolonger jusqu’à dix mille générations. »

Tant qu’il eut des ennemis à combattre, Nguyên- Anli se contenta du titre de Chua. Il laissait croire aux partisans des Lé qu’il reconnaîtrait pour Vua, ou premier roi, un descendant de cette famille. Mais en 1802, il se déîara souverain unique et indépendant, empereur du Tonquin, de la Cocbinchine, du Ciampa, etc. C’est alors qu’il prit le nom de Gia- Laong. Cependant il n’osa point se soustraire à la suzeraineté nominale de l’empereur de Chine. 11 demanda et reçut l’investiture en 1804. Voulant tout faire dater de son règne, il décréta que l’empire d’Annam s’appellerait à l’avenir Viêt-Nam.

Mgr d’Adran ne vit pas le succès définitif et complet de son protégé. Il mourut le 9 octobre L799. Gia-Laong avait offert au saint prélat les premières dignités du royaume. Celui-ci s’était bien gardé d’accepter. Evêque et missionnaire avant tout, il pouvait être le conseiller intime du roi, non son ministre. Selon toutes les probabilités, Gia-Laong ne fut pas très-mécontent de ce refus. Il se défiait des chrétiens et redoutait beaucoup d’avoir quelque chose à démêler avec l’Europe. Néanmoins, il ne cessa de donner à Mgr d’Adran de grandes marcfues d’affection. En jour, dans l’intention de lui être agréable, il fit décapiter quelques infidèles qui

avaient calomnié les cbrétiens. Je ne sais si l’évêque réussit à lui faire comprendre que de pareils témoignages d’amitié n’étaient aucunement de son goût. C’est en Asie qu’on doit avoir inventé le fameux axiome : Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon. Gia-Laong ne s’en tenait pas aux apparences : il consultait Mgr d’Âdran sur toutes les affaires majeures. Était-il sincère? Je le crois; seulement, je crois aussi que cette confiance s’adressait à l’homme, à l’ami depuis longtemps éprouvé, mais non pas à l’évêque et à l’Européen.

Du reste, lorsque Mgr Pigneaux mourut, Gia- Laong n’était pas encore assez fort pour être ingrat. Les rebelles occupaient toujours le Tonquin et une partie de la haute Cochinchine. Si nous avions été en position de réclamer, comme prix de notre concours restreint, l’un des points concédés par le traité de 1787, Touranne ou quelque territoire voisin serait devenu, sans grande difficulté, possession française. Les hommes qui sacrifiaient notre puissance maritime et nos intérêts commerciaux en s’écriant avec une sottise fastueuse : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe, » avaient d’autres visées. La Cochinchine fut oubliée dès 1789. On y eût vainement songé sous l’Empire, la mer étant alors fermée aux débris de nos flottes.

Gia-Laong donna un brevet à la mémoire de l’évêque d’Adran, le grand maître, afin de bien témoigner l’étendue de ses regrets. Voici quelques passages de ce document, où un sentiment vrai se montre sous le faste delà phraséologie orientale :

« Je possédais un sage, l’intime confident de tous mes secrets, qui, malgré la distance de mille et mille lieues, était venu dans mes Etats et ne me quitta jamais, lorsque la fortune me tournait le dos. Pourquoi faut-il qu’aujourd’hui qu’elle a repassé sous mes drapeaux, au moment où nous sommes le plus amis, une mort prématurée vienne nous séparer tout à coup? Je parle de Pierre Pigneaux, décoré de la dignité épiscopale et du glorieux titre de plénipotentiaire de France. Ayant toujours présent à l’esprit le souvenir de ses anciennes vertus, je veux lui en donner un nouveau témoignage. Je le dois à ses rares mérites. Si en Europe il passait pour un homme au-dessus du commun, ici on le regardait comme le plus illustre étranger qui ait paru à la cour de Cochinchine... »

Gia-Laong parle ensuite de ses relations officielles et privées avec le saint évêque : « La sagesse de ses conseils et sa vertu, qui brillaient, dit-il, jusque dans l’enjouement de la conversation, nous rapprochaient de plus en plus. Nous étions si amis et si familiers ensemble, que lorsque mes affaires m’appelaient hors de mon palais, nos chevaux rnarcfiaient de front. Nous n’avons jamais eu q u’un même cœur. . . » Il terminait ainsi :

« Pour manifester à tout le monde les grands mérites de cet illustre étranger, et répandre enfin au dehors la bonne odeur de ses vertus qu’il cacha toujours, je lui donne ce brevet d’instituteur du prince héritier, avec la première dignité après la royauté, elle surnom (ï Accompli, Hélas! quand le corps est

tombé et que l’âme s’envole au ciel, qui pourrait la retenir? Je finis ce petit éloge : mais les regels du cœur ne finiront jamais... O belle âme du maître, recevez cette faveur ! »

Les funérailles du saint évêque furent magnifiques et prouvèrent aux infidèles que si les chrétiens proscrivent les rites superstitieux en l’honneur des ancêtres, ils savent dignement honorer la mémoire des morts. « Le corps fut exposé deux mois entiers dans une salle de la résidence épiscopale. Pendant tout ce temps, on y fit deux fois par jour la prière publique; on célébra le saint sacrifice dans l’église voisine, et l’on y chanta l’office des morts ainsi que plusieurs services funèbres. »

La dernière cérémonie eut lieudans la nuit du 1 6 décembre ; elle fut d’une magnificence vraiment royale. Le filsd U roi dirigeait le convoi. Le cercueil, enveloppé d’un damas superbe et placé sur un énorme et riche brancard surmonté de cinquante cierges, était porté par quatre-vingtshommes choisis. Lacroix, les bannières, les images des saints, les inscriptions pieuses, un étendard où on lisait en caractères d’or les titres de l’évêque, la crosse, la mitre, tous les insignes épiscopaux précédaient le cortège. Une masse de chrétiens distribués dans un ordre parfait suivait le cercueil; douze mille hommes de troupes faisaient la haie. « Le roi lui-même prit une place dans le con- « voi, et, chose étrange, sa mère même, sa sœur, la « reine, ses concubines, ses enfants, toutes les da- « mes de la cour crurent que, pour un homme si « au-dessus du commun, il fallait passer par des-

« SUS toutes les lois communes : elles y vinrent tou- « tes et allèrent jusqu’au tombeau (1). »

Gia-Laong décréta qu’une garde de cinquante hommes «veillerait à perpétuité nuit et jour sur le tombeau de son ami : » il confia l’érection de ce monument à un artiste français nommé Barthélemy. Ces témoignages comblèrent de joie les chrétiens, et ils espérèrent que Dieu voudrait exaucer la dernière prière du saint évêque : «Croix précieuse, vous « avez été outragée en Europe : les Français vous ont « renversée et rejetée de leurs temples depuis qu’ils « ne vous respectent plus ; venez en Cochinchine. « J’aivoulu vous faire connaître à ce peuple plusgros- « sier que méchant, et vous planter en ce royaume « jusque sur le trône des rois : mais mes péchés « m’ont rendu indigne d’être l’instrument d’un si « grand ouvrage : plantez-l’y vous-même, ôl mon « Sauveur 1 et érigez vos temples sur les débris de « ceux du démon : régnez sur les Cochincbinois. « Vous m’aviez établi pour leur annoncer votre « Évangile : aujourd’hui que je les quitte pour aller « à vous , je les remets entre vos mains. Je vous de- « mande pardon de toutes les fautes que j’ai com- « mises depuis trente ans que j’en suis chargé, avec « la ^ràce de mourir dans votre saint amour. » L’élève de Mgr Pigueaux, le prince Canh , mourut deux ans après le saint prélat, « C’était en- « core une espérance qui s’évanouissait pour la mis- « sion annamite. Le double lien qui rattachait notre

(1) Nouvelles Lettres édifiantes, t, Vlll, p. 157.

« culte à la bienveillance du pouvoir s’était brisé « coup sur coup. Gia-Laong se crut libre d’être in- « grat. Avec son bienfaiteur et son fils, il perdit « bientôt le souvenir des services rendus à sa cause , « et méconnut les engagements solennels pris aux « jours de l’adversité, de protéger les chrétiens. « Vainement ceux-ci essayèrent-ils, à deux reprises, « de lui rappeler ses promesses; le roi ne répondit à « leur première supplique que par des railleries « insultantes, et à la seconde que par des édits me- « naçants. Toutefois, la persécution ne s’alluma « point; soit que le prince jugeât sa couronne en- « core trop chancelante pour s’aliéner les étrangers « et les sujets catholiques qui en étaient le plus « ferme appui , soit que les mandarins, comme on « l’assure, vissent un piège dans cet acte d’une in- « gratitude trop monstrueuse pour n’être pas feinte. <( A défaut de protection officielle, les missionnaires « surent profiter de la tolérance qu’on leur laissait. « Vingt ans de trêve leur permirent de porter la foi « partout où Gia-Long étendait ses rapides con- « quêtes; et bien que ce long règne n’ait pas tenu « tout ce qu’il avait promis , il ne fut pas moins l’un « des plus féconds pour l’apostolat (1).»

L’influence française disparut naturellement avec l’autorité des missionnaires. Cependant Gia-Laong , bien convaincu delà supériorité des Européens, s’at-

(1) Annales de la fn^opagation de la Foi, t. XXVII, p. 258. Le prince Canh lui-même n’avait pas répondu à toutes les espérances de son illustre gouverneur. Ses mœurs s’étaient corrompues, et bien qu’il eût la foi, il vivait en païen. Mais quand il vit la mort, il demanda le baptême et mourut chrétien.

tacha Vannier et Chaigneaii ; il les créa mandarins ^ et, en 1804, répondit par im refus très-formel aux injon«*tions du gouverneur général des Indes anglaises, qui demandait leur expulsion.

Après la conquête du Tonquin, Gia-Laong ne rencontra que des difficultés passagères. Les populations, épuisées par vingt-huit années de luttes consécutives , ne comprenaient plus , ne voulaient plus qu’une seule chose : le repos. On a calculé que le tiers de la population annamite avait péri durant cette guerre. ^Igr Labartette, évêque de Véren , écrivait le 15 juillet 1786 au directeur du séminaire des missions :

« Les rebelles sont venus fondre sur ces provinces au moment qu’on y pensait le moins. Les Tong-Kinois, étant peu nombreux ne purent leur résister : tous mandarins et soldats furent passés au fil de l’épée. Le premier soin des rebelles a été de relever les fameuses fortifications Lui-say qui font la séparation du Tonquin (1). Cet ouvrage va faire périr bien du monde. Tout le peuple est en marche, personne ne peut rester à la maison ; les femmes même , les jeunes filles et les veuves sont obligées d’aller aux ouvrages publics , sous peine d’avoir la tête tranchée; les femmes qui nourrissent sont les seules exemptes.

« Je ne puis vous exprimer les ravages que les rebelles ont déjà faits : le peuple ne pense plus à vivre.

fl) Les fortifications Lui-say sont des tours reliées par une grande muraille imitée de la célèbre muraille de la Chine.

La moisson précédente avait été perdue; on fondait des espérances sur la prochaine ; mais on n’a pu semer; nous sommes à la veille d’une famine.» Et dans une autre lettre : « Tout le monde meurt de faim ; les chemins sont couverts de cadavres ; on estime qu’il a déjà péri la moitié des habitants du royaume. Nous voyons ici tout ce qu il y a de plus terrible dans les histoires. Tantôt ce sont des familles entières qui meurent en un instant par l’effet du poison qu’elles prennent pour éviter de mourir lentetement de faim ; tantôt ce sont des mères qui mangent leurs enfants à la mamelle. On voit de la chair humaine exposée dans les marchés. »

« Cette race est sans compassion, écrivait M. Serard, en parlant des rebelles ; ils tuent les innocents et brûlent les villages. »

M. Leroy, racontant la seconde invasion du Tonquin par Long-nhu-Ong, disait :

« Tous les grands mandarins ont été tués. Ces guerres ont fait changer de face à tout l’état et même à la religion. Il n’y a plus ni tribunaux, ni justice, ni magistrats. Ces barbares, venus des montagnes de la Cochinchine, ne cherchent qu’à piller et à dévaster sans se mettre en peine des suites. Ils ont enlevé tout l’argent du royaume, et même toutes les drogues des médecins et des apothicaires. Ils ont ôté aux campagnes les cultivateurs pour en faire des soldats ; ils ont incendié un grand nombre de villages, et ils accablent le peuple d’impôts et de travaux publics. Qu’est-ce que cela a produit ? la famine.

la peste, la mortalité sur les hommes et sur les bestiaux (1). »

Le même missionnaire disait encore : « On assure que la famine a fait périr plus de la moitié des habitants du royaume. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’un grand nombre de villages sont déserts. »

Le développement du brigandage venait s’ajouter aux maux de la guerre. Les voleurs de grand chemin, opérant par bandes, ont toujours été et sont encore très-nombreux dans l’empire annamite. Mais la misère et l’absence de toute autorité bien établie les multiplia d’une façon formidable à l’époque des Tay-son. Mgr d’Adran portait à cinquante mille le nombre des voleurs qui s’étaientrépandusdansla province de Dông- Nai. Ces auxiliaires des rebelles « ont', disait-il, dépouillé tous les habitants jusqu’à les mettre à nu.

Le chua du Tonquin voulant venir au secours des pauvres et diminuer les désastres de la famine, usa d’un procédé expéditif et socialiste : « Il commanda aux officiers des trois premiers tribunaux de chaque province de faire la visite partout , et de prendre le superflu des riches pour le donner aux pauvres. Au premier bruit, les riches se donnèrent beaucoup de mouvement pour cacher leur riz ou le prêter. Les mandarins ne s’accordant pas entre eux sur la manière de procéder dans cette visite, l’édit ne fut point exécuté. » Le chua n’ayant pu atteindre son but par le socialisme fit appel aux sentiments aristocratiques : « il chargea les mandarins lettrés d’aller de village en village, offrir des titres pour de

(1) Lettre du 3 juillet 1789.

l’argent. Ces officiers forçaient les riches d’en acheter (1). » Néanmoins on continua de mourir de faim.

Ces longues et terribles épreuves servirent puissamment la cause de Gia-Laong. Le peuple, qui partout se ressemble, trouvait bon d’être gouverné. Un soulèvement formidable n’était plus à craindre. Les Tay-son avaient massacré presque tous les membres de l’ancienne famille des cbuadu Tonquin. Gia-Laong partiquant, comme ses ennemis, cette politique essentiellement asiatique, avait fait exécuter les fils, petit-fils, neveux et cousins de Nhac et de Long-nhu- Ong. Il restait bien dans les montagnes# et on y trouverait encore, quelques descendants de la famille Lé ou famille desVua; mais ils n’étaient pas redoutables et la tentative que firent leurs partisans, en 1808, n’eut d’autres résultats qu’un épouvantable massacre. Gia-Long fit tuer quiconque tenait aux insurgés : vieillards, femmes, enfants. Les mandarins qui s’étaient distingués sous le drapeau des Tayson avaient terminé leur carrière sur l’échafaud : ceux-ci étranglés , ceux-là décapités. C’est ainsi que l’on prévient de nouvelles révoltes en Chine, aux Indes et dans l’Indo-Cbine. Les Anglais, tout en se proclamant civilisateurs, ont trouvé ce système excellent et l’on sait sur quelle vaste échelle ils l’appliquent à leurs sujets révoltés de l’Hindoustan. C’est une nécessité , disent-ils. Qu’importe! il y a des nécessités qu’une nation chrétienne ne doit pas subir.

Gia-Laong craignit un instant d’avoir à compter

(1) Lettre de M. Leroy, 1786.

avec la France. Louis XYIII songeaità faire revivre le traité de 1787. 11 réclama Touranne. Cette réclamation, qu’aucune force n’appuyait, eut uniquement pour résultat de donner des inquiétudes au roi et de l’irriter contre les Français. Nos navires marchands subirent tant d’avanies dans les ports annamites qu’il fallut renoncer à des entreprises commerciales dont on pouvait attendre d’assez grands avantages. Après la mort de Gia-Laong les choses s’aggravèrent de telle sorte que les deux officiers français restés en Cochinchine , depuis l’expédition de 1787, Chaigneau et Vannier, se sentant suspects, quittèrent le pays (1). Depuis cette époque vingt édits de proscription ont été rendus contre les Européens et un grand nombre de missionnaires ont subi le martyre.

(1) M. Cliaigneau avait fait un voyage en France en 1820 et était reparti pour la Gochinchine avec les titres de consul et de commissaire du roi. C’est en 1825 que lui et M. Vannier abandonnaient définitivement l’empire d’Annam.

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