‹ La Cochinchine et le TonquinChapitre 25 sur 60 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Avènement de Minh-Mang. — Situation de l’Église annamite. ' — Livres à l’usage des chrétiens indigènes. —L’imprimerie des missionnaires. — Les catéchistes. — Les Amantes de la Croix. — Moyens de propagande. —Organisation des missions. — Les pattes de canard, récompense éternelle. — La maison de Dieu. — Les collèges. — Évêques et missionnaires.

Gia-Laong désigna pour son successeur l’un de ses fils naturels, Cbi’-Dam, qui prit le nom de Minh- Mang. Ce choix portait atteinte au droit de succession, le prince Gang ayant laissé un fils ; mais c’était aussi un fils naturel, et il était bien jeune encore. La décision de Gia-Laong ne parut donc pas trèsarbitraire et la masse de la nation l’accepta assez facilement. Il y eut néanmoins quelques actes de résistance (1). Les chrétiens ne s’y associèrent pas, quoique Minh-Mang se fût toujours montré hostile aux missionnaires. Son élévation au trône accrut cette hostilité; il pensa que l’influence française et chrétienne devait être acquise au jeune prince, fils de l’élève de Mgr Pigneaux; de là des soupçons constants et une haine invétérée.

(1) Les fils naturels ne sont exclus du trône dans aucune des contrées de la haute Asie ; mais il faut pour qu’ils puissent régner de droit que la descendance légilime et directe n’ait plus aucun représentant mêle.

L’Église annamite était bien faible encore. Cependant elle possédait un clergé indigène assez nombreux ; elle avait des collèges, des séminaires, des communautés religieuses; on connaissait toutes les pratiques de son culte; les simples fidèles comme les prêtres avaient conquis l’estime et le respect des païens. On comptait quatorze cents églises ou chapelles dans le Tonquin et quatre cents en Cochinchine. Les Amantes de la Croix possédaient plus de cinquante couvents. Ces éléments de force et de progrès étaient aussi des éléments de pieuse résistance. La persécution pouvait venir, il lui était interdit de vaincre complètement.

Les chrétiens n’avaient pas seulement gagné en nombre et en courage, ils avaient gagné aussi en instruction. Dans ces pays, que les Européens tiennent volontiers pour absolument barbares, l’instruction élémentaire est très-répandue, presque tous les hommes savent lire. Les missionnaires n’avaient pas négligé cette ressource. Mgr d’Adran racontant aux directeurs du séminaire des missions étrangères son séjour à Pulo-Way en 1784, leur disait ; « Ce fut là que, délivrés de tous autres soins, nous pensâmes à procurer à notre mission par nos écrits, ce que le malheur des temps nous empêchait de faire par nousmêmes. Je commençai avec M. Paul, prêtre cochinchinois, compagnon de tous mes travaux, des instructions familières sur tous les évandles des

dimanches et des principales fêtes de l’année, ouvrage qui sera bien utile aux chrétiens, si nous avons le bonheur de l’achever. Nous y revîmes le

traité des Quatre fins de l'homme, nouvellement traduit, et les Méditations de Dupont, à l’usage des collèges particuliers et des prêtres du pays. »

Ces travaux furent achevés et Mgr d’Adran put les compléter par un catéchisme en langue cochinchinoise. A la même époque Mgr Longer, évêque de Gortyne, donnait un catéchisme à l’Eglise du Tonquin. « Au lieu des planches en bois sur lesquelles les Chinois et les Tonquinois gravent ce qu’ils veulent imprimer, Mgr de Gortyne fît tailler et graver par ses catéchistes des caractères isolés et mobiles, qui pouvaient servir à imprimer d’autres ouvrages. Cette opération a sa difficulté dans une langue qui n’est pas écrite en caractères alphabétiques. Les caractères étaient en bois dur comme le buis. » Plus tard le même prélat fît imprimer « entre autres livres, un excellent ouvrage qui renferme un cours d’instructions que tous les aspirants aux fonctions de catéchiste sont tenus d’apprendre par cœur, et de réciter en public avant d’être admis à les exercer. Le premier volume renferme les instructions qu’ils doivent adresser aux infidèles, pour les exhorter à quitter l’idolâtrie et à embrasser la religion chrétienne, et aux catéchumènes qui désiraient être instruits des vérités qu’il faut croire pour être sauvé. Le second contient des instructions pour disposer les chrétiens à recevoir les sacrements de Pénitence, d’Eucharistie, de Confirmation, d’Exlrême-onction et de Mariage. Les deux premières sont très-étendues, les autres très-courtes (1). »

(1) Annales de la propagation de la Foi, t. VI, p. UO.

Cet ouvrage est l’œuvre de la mission, en quelque sorte, plutôt que de tels ou tels missionnaires. Le P. de Rhodes en avait tracé les lignes principales; les premiers vicaires apostoliques l’ont complété et d’autres encore y ont mis la main. C’est le fruit d’une longue et dure expérience. II a donné d’ailleurs, et donne chaque jour encore d’excellents résultats. Des mandarins qui l’avaient saisi comme pièce à la charge des chrétiens, se sont convertis en le lisant. D’autres, moins prompts à reconnaître ou à confesser hautement la vérité, ont déclaré cependant qu’il était injuste et insensé de refuser la liberté aux partisans d’une si belle doctrine^

Les catéchistes ont de puissants auxiliaires dans les Amantes de la Croix. Cette congrégation, fondée par le premier vicaire apostolique de la Cochinchine, est Tune des gloires de l’Église annamite. Elle s’est non-seulement maintenue, mais développée à travers toutes les persécutions. Voici, d’après Mgr Retord, quelle est la vie, quelles sont les œuvres de ces religieuses :

« Ces bonnes filles mènent pour la plupart une vie très-édifiante ; elles ne mangent jamais de chair; elles jeûnent et se donnent la discipline deux fois par semaine, sont logées très-pauvrement et encore plus pauvrement vêtues, vivent du travail de leurs mains à l’aide de quelques champs qu’elles cultivent, du coton qu’elles filent et de certaines pilules médicales qu’elles vendent dans les marchés. Ce sont elles qui vont visiter et consoler les malades, qui nous aident à instruire les femmes admises au catéchu-

ménat; et toujours il en est quelques-unes occupées à courir les villages, allant à la recherche des enfants de païens à l’article de la mort, pour les régénérer dans l’eau du baptême. L’année dernière elles ont baptisé environ mille de ces petites créatures^ qui maintenant sont autant de petits anges, brillants d’innocence et de bonheur devant le trône de Dieu.

« Chaque maison de religieuses a sa supérieure particulière , et c’est l’évêque qui est le supérieur général de tout l’ordre. Elles sont approuvées par le Saint-Siège; mais elles ne font pas de vœux, sinon simples et temporaires. Cette année je vais encore établir un nouveau couvent; déjà le local est préparé. Sans doute ces petites fondations nous occasionnent des dépenses ; il faut acheter quelques champs, un jardin, construire une maison et la fournir d’un modeste mobilier; il faut aussi fournir à ces saintes filles un certain capital pour commencer leurs travaux et leur petit commerce ; mais qu’est-ce que cela comparé à la gloire que procurent au bon Maître ces cœurs simples qui se réfugient dans la retraite pour ne servir et n’aimer que Dieu seul ; comparé à l’avantage que nous offrent ces maisons pour y placer ou ces infortunées qui s’étaient perdues dans le monde et que la grâce a touchées et ramenées à la vertu ; ou ces âmes intéressantes qui abandonnent leur famille pour fuir le précipice dans lequel on voulait les jeter, la contagion de l’idolâtrie qui menaçait leur innocence et leur foi ; ou ces belles âmes qui, sans autre motif que d’opérer plus sûrement leur salut et de s’élever à une plus haute

perfection, quittent le monde et ses attraits pour mener une vie pauvre et laborieuse, pénitente et mortifiée (1) ! »

Le costume des Amantes de la Croix ne diffère en rien de celui des autres femmes du pays. Il ne faut pas qu’on puisse les reconnaître. « Ces bonnes chrétiennes rendent d’importants services aux missionnaires, surtout dans les temps de persécution. Ce sont elles qui se chargent de leurs lettres et leur portent à manger dans les endroits où ils sont obligés de se cacher. Lorsque les hommes n’osent presque pas sortir, de peur d’être arrêtés atout instant, les femmes peuvent aller partout sans qu’on fasse attention à elles; car il y a peine de mort contre celui qui s’aviserait de fouiller sous les habits d’une femme (2) . »

La propagande a d’autres ressources et d’autres expédients : « Quelquefois pour ouvrir une porte à « l’Evangile dans les villes ou dans les bourgades « où il n’y a pas encore de chrétiens, on y trans- « porte une ou deux familles chrétiennes qui y font « connaître notre sainte religion, soit dans leurs « conversations avec les voisins, soit en prêtant des « livres. Lorsque ces chrétiens voient qu’un certain <i nombre d’infidèles montrent de bonnes dispositions « on envoie un catéchiste pour instruire plus à fond « les nouveux prosélytes (3). » Plus tard, le mission-

(1) Annales, elc., t. XIX, p. 316.

(2) Idem, t. Vm, p. 392.

(3) Idem, t. I, p. 70.

naire paraît et une nouvelle chrétienté est en bonne voie de formation.

Comme les missionnaires sont indispensables partout et que leur nombre est très-restreint, ils n’ont pas de paroisses. Les uns s’enferment dans les collèges pour y former le clergé indigène ; les autres parcourent sans cesse la contrée, toujours très-vaste, confiée à leurs soins; ils surveillent, dirigent, soutiennent les prêtres du pays; ils prêchent, donnent des retraites, président les assemblées générales des chrétiens. Dès que leur présence est signalée, les fidèles viennent en foule s’adresser à eux ; ils profitent de cet empressement pour raviver le zèle et apaiser les difficultés qui ont pu surgir depuis leur dernière visite. Quand ils partent tout est en ordre.

Le peuple aime beaucoup à entendre parler les missionnaires. Le sermon de l’Européen produit toujours plus d’effet que celui du prêtre indigène le plus éloquent. Cependant les difficultés de la prononciation font commettre , parfois , aux orateurs novices de bien singulières erreurs. Si peu que l’on change le ton d’un mot la phrase devient inintelligible ou ridicule. Mgr. Brunières conseillait un jour à ses auditeurs de faire beaucoup de bonnes œuvres , afin d’ajouter des fleurons à la couronne que Dieu leur réservait dans le ciel. «Il manqua le vrai ton du mot fleuron, et ses auditeurs comprirent que s’ils faisaient lebien. Dieu leur donnerait des pattes de canard dans l’autre vie. » Quelques auditeurs, que cette perspective ne flattait pas extrêmement , demandèrent des explications au missionnaire et lui dévoilèrent son

erreur. «Voilà, ditM. Miche, les bévues qui tombent nécessairement de la bouche de tout missionnaire qui commence sa carrière ; toutefois on sait ici nous pardonner des fautes qu’on regarde comme bien naturelles dans des étrangers (1). Un auditoire français montrerait-il, le cas échéant, pour un orateur cochinchinois, la même politesse et la même charité? J’en doute.

Chaque chrétienté possède une maison de Dieu, c’est la cure. Elle appartient à la mission. Les missionnaires et les catéchistes y élisent domicile dans leurs voyages, sauf les cas où la persécution les force à chercher un asile plus sûr.

Lorsque le vicaire apostolique juge à propos de changer un curé de résidence , celui-ci n’emporte que sa chapelle, c’est-à-dire tout ce qui est nécessaire pour célébrer le saint sacrifice. Il ne doit pas avoir d’autres propriétés mobilières. Tout est commun dans la mission , et bien que les prêtres indigènes ne fassent pas vœu de pauvreté, ils rendent compte tous les ans à l’évêque des aumônes qu’ils ont reçues et des dépenses qu’ils ont faites. Ce régime contribue à conserver parmi eux l’esprit de détachement, qui est dans les missions d’une nécessité absolue.

L’organisation des écoles ecclésiastiques a naturellement varié selon les circonstances. Jamais cependant on n’a cessé de travailler sur le sol même de l’empire annamite à la formation du clergé indi-

(1) Annales, etc., t. X, p. 313.

gène. Tour à tour on a transféré le grand séminaire, au Cambodge, à Siam, en Chine, dans l’Inde; mais toujours de petits collèges ont été maintenus en Cochinchine et au Tonquin.

Sous le règne de Gia-Laong chaque Église annamite put organiser l’enseignement à tous ses degrés. M. Eyot écrivait du Tonquin en 1810, que les trois établissements scolaires de sa mission comptaient , réunis, plus de deux cents élèves. Il était personnellement à la tête du grand séminaire où vingt-cinq jeunes gens suivaient les cours de théologie. Sans doute ces établissements laissaient plus ou moins à désirer. Les ressources manquaient en hommes et en argent. « J’ai un petit collège de quarante à cinquante écoliers, écrivait M. Guérard; ils sont distribués en quatre classes, sous la conduite de trois maîtres qui , par malheur, ne sont pas des docteurs de Sorbonne. Je les visite , autant que je peux, une fois par mois. Je ne puis pas être longtemps avec eux ; un ou deux jours pour les confesser et les aider. Les meilleurs commencent à parler et à entendre passablement le latin. Je tâche de les exercer encore plus à la piété qu’au latin , parce que la piété est utile à tout : pietas ad omnia utilis est. . . . Nous manquons de tous les secours que l’on trouve en Europe, du côté des livres et des maîtres. Comme nous sommes très-pauvres, les élèves sont obligés de travailler de leurs mains pour subsister. J’ai passé deux jours à la Trappe : je vous assure que la vue de mes petits écoliers est bien aussi austère que celle de ces religieux; cependant ils restent avec joie, et ne

voudraient pas poiirbeaucoup m’abandonner (1 ) . » De ces modestes collèges sortaient chaque année de solides chrétiens, d’excellents catéchistes, de bons prêtres ; le progrès était constant.

Vingt ans de ce régime avaient permis à tous les bons sentiments comme à toutes les bonnes œuvres de se développer et de se fortifier. L’Église annamite formait un corps, elle avait une organisation, et s’il était plus facile de l’atteindre, il était, en revanche, plus difficile de l’abattre. Minh-Mang en fit l’expérience.

Mgr d’Adran eut pour successeur Mgr Jean la Bartette , évêque de Véren. Ce prélat, dont l’épiscopat fut des plus féconds, mourut en 1823 au moment où les mauvaises dispositions de Minh-Mang commençaient à se traduire en actes positifs d’hostilité. Mgr de Véren avait eu deux coadjuteurs, mais le dernier était mort en 1821. L’Église de Cochinchine se trouvait donc sans évêque. Cette situation , déjà si inquiétante , fut encore aggravée par la mort de M. Thomassin, supérieur de la mission à titre d’ancienneté. Un jeune missionnaire , arrivé depuis trois ans seulement en Cochinchine, M. Taberd, devint ainsi le chef de cette église au moment où la plus violente tempête allait l’assaillir.

Les chrétientés du Tonquin avaient alors à leur tête un prélat plein de zèle et d’expérience, mais déjà très-âgé , Mgr Longer, évêque de Gortyne. Il

(1) Nouvelles Lettres édifiantes, t. Vllf, p. 263.

eut quatre coadjuteurs qui tous quatre reçurent le titre d’évêque de Castorie : Mgr la Mothe, mort en 1 81 6 ; Mgr Guérard , mort en 1 823, Mgr Ollivier, mort en 1827, et Mgr Havard qui lui succéda en 1831. La présence de deux évêques était une force précieuse pour la mission du Tonquin ; malheureusement les missionnaires manquaient. Mgr Guérard écrivait le 20 novembre 1820 : « Nous ne som- « mes plus que quatre, dont trois fort infimes et « presque hors de combat , et le quatrième n’est « pas encore en état de se faire suffisamment enten- « dre. » Quatre autres missionnaires , deux pour le Tonquin, deux pour la Cochinchine, vinrent de 1823 à 1830 renforcer cette petite phalange. Voilà quelles étaient les ressources des missionnaires , lorsque Minh-Mang entreprit ouvertement d’en finir avec les chrétiens.

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