CHAPITRE XVI
Le choléra. — Distribulion de médicaments aux frais du roi. — Sobriété des mandarins mangeurs d’argent. — Politique de IVJinli- Mang. — La mission de M. de Bougainville. — Édit contre le christianisme. — Un évêque. — Pétition des grands mandarins.
— Appel aux missionnaires. — Retraite donnée à quatre mille fidèles. — ]\1. Jaccard, interprète du roi. — On plie les églises.
— Le prêtre indigène et le soldat. — Comment les missionnaires accueillent la persécution. — Nouvel édit contre les chrétiens. — Les ruses de Minh-iVtang. — Privilèges des vieillards chez les Annamites. — Correspondance entre deux missionnaires, confesseurs delà foi. — Martyre de M. Gagelin. — Les mandarins Oaï- Bnong et Ké-non. — Martyrs indigènes. ' — Les ceps. — Prêtres européens condamnés à l’exil. — Le P. Odori«o. — La mère d’un missionnaire.
Minh-Mang ne se pressa pas d’agir contre les chrétiens. On put même croire, au début de son règne, qu’il avait abdiqué ses anciennes préventions. Mgr Guérard, évêque de Castorie, disait dans une lettre datée du 15 novembre 1820 : « Le roi s’est « mieux montré qu’on ne s’y attendait, et il continue « de se bien montrer... Jusqu’à ce moment, on n’a « encore rien à lui reprocher, et il a déjà foit beau- « coup d’actions très-louables. » L’empire annamite était alors, il est vrai, sous le poids d’une anxiété profonde qui ne permettait guère à Minb-Mang de songer aux chrétiens. Le choléra, qui paraissait dans
ces contrées pour la première fois, exerçait partout des ravages inouïs. Voici comment les missionnaires signalaient ce fléau : « 11 y a au Tonquin et en Cocbincliine une mortalité telle qu’on n’en avait jamais vu de semblable : c’est le choléra-morbus.La province de Xu-Nyhi en est pour plus de vingt-deux mille personnes. Cette peste n’est pasencore entièrement cessée, mais seulement fort diminuée. Il est vrai qu’un trèsgrand nombre sont morts par leur faute, sans compter ceux que l’impéritie des médecins a tués; mais ils n’en sont pas moins morts. >> Autre lettre : « Cette année il y a eu dans ce royaume une mortalité affreuse. Le monde mourait ou subitement, ou dans l’espace de deux ou trois heures au plus : quelquesuns allaient à un jour, mais c’était le plus petit nombre... Proportion gardée, il n’est pas mort un chrétien sur cent païens. Il semble que l’ange exterminateur ne cherchait que les Egyptiens au milieu des Israélites. C’est un üiit qui a frappé tout le monde. Aussi les païens ont dit partout : Le doigt de Dieu est là. Ils couraient aux églises des chrétiens, et, prosternés au dehors, ils priaient avec grande dévotion. »
Les gouverneurs des provinces reçurent l’ordre de faire distribuer partout des médicamentsauxfraisdu roi; mais généralement les mandarins gardèrent l’argent destiné à ce secours. Minh-Mang fit donner, en outre, « à toutes les familles environ huit francs pour chaque mort, sans distinction d’hommes ou de femmes. Aux soldats, on ajoutait une pièce de toile.» Mgr de Castorie constate que ces dernières preseripr.
lions furent assez bien exécutées. Les mandarins mangeurs d'argent se montrèrent presque sobres.
Minh-Mang était un politique habile. Tant que son pouvoir ne lui parut pas affermi, il ménagea les chrétiens; mais lorsqu’il se sentit le maître il résolut de frapper. Bien des paroles menaçantes et des actes isolés avaient déjà excité les craintes des missionnaires, lorsqu’une mesure générale leur fit comprendre que le jour de la persécution était venu. Minli- Mang ne voulait plus avoir aucune relation avec l’Europe. Il refusa de recevoir une lettre et des présents que M. de Bougainville, capitaine de vaisseau et envoyé extraordinaire, était chargé de lui remettre au nom de Louis XVIIL Un missionnaire, M. Bégéreau, se trouvait à bord delà frégate du commandant Bougainville; il trompa la vigilance des espions et descendit à terre. Le roi le sut et fit immédiatement publier cet édit :
« La religion perverse des Européens corrompt la droiture du cœur et de l’esprit de l’homme. Jusqu’à présent, plusieurs vaisseaux européens, venant faire le commerce en ce royaume, y ont apporté secrètement des maîtres de cette religion, qui trompent le peuple et détruisent nos usages et nos coutumes, et nous empêchent de corriger et de redresser le cœur de notre peuple; en conséquence, nous ordonnons à tous les mandarins que, dans la saison où les bâtiments français paraissent sur nos côtes, ils les fassent surveiller avec le plus grand soin, et fassent gai'der jour et nuit, avec la plus sévère exactitude, tous les ports et toutes les avenues par terre
et par eau, de crainte que les maîtres de la religion d’Europe ne s’introduisent secrètement parmi le peuple et ne propagent les ténèbres dans ce royaume. »
Religion de ténèbres, propre à corrompre l'esprit et le cœur et à empêcher de sages redressements : c’est tout le style des libres penseurs ; Minh-Mang se révélait du premier coup défenseur de la raison humaine, ami des lumières et prescripteur; choses qui partout s’accordent souvent le mieux du monde.
L’exercice public du culte fut immédiatement interrompu dans beaucoup d’endroits, car les mandarins s’empressèrent de faire du zèle ; on dispersa les élèves du grand séminaire, et les chrétiens se trouvèrent en butte aux avanies des infidèles. Mais rien n’arrête les oeuvres de l’Église ; au moment même où la lutte commençait, Mgr Ollivier, troisième coadjuteur de Mgr Longer, évêque de Gortyne, fut sacré évêque de Castorie par Mgr de Mellipotamie, chef de la mission espagnole du Tonquin oriental. M. Ollivier voulait refuser l’épiscopat ; voici en quels termes Mgr Longer lui demanda ou plutôt lui enjoignit d’,accepter : k Recevez, je vous prie, le fardeau que la divine Providence vous impose, et puisque mes nombreuses infirmités ne me permettent pas de vous consacrer, je vous prie, au nom du Père éternel qui nous a créés, du Fils qui nous a rachetés, du Saint-Esprit qui nous a sanctifiés, de notre bonne Mère dont nous allons célébrer la glorieuse Assomption, de ce vicariat dont je suis chargé depuis trente-
cinq ans ; je vous prie, dis-je, de ne point différer de vous rendre auprès de Mgr de Mellipotaniie ; vous y trouverez Mgr de Fessiten tout disposée vous consacrer. Allez donc, afin que je voie mon coadjuteur avant de mourir (1). » Un prêtre ne résiste pas à de telles paroles, surtout lorsqu’il s’agit d’accepter un fardeau, qui vous mettant plus en vue^vous met plus en péril.
On ne devait pas en rester là. Minh-Mang, répondant à une pétition de plusieurs grands mandarins contre un culte pervers et imbécile, rendit en 1826 un décret qui proscrivait absolument la religion chrétienne et condamnait à mort les Européens que l’on arrêterait sur le sol annamite, et les indigènes assez audacieux, assez corrompus pour rester fidèles au christianisme. Ces menaces demeurèrent sans effet. L’année suivante le roi invita tous les Européens qui se trouvaient dans ses Etats à se rendre près de lui pour lui expliquer des lettres de Rome. Comme il ne comptait pas sur une prompte obéissance, il fit arrêter M. Taberd, provicaire de la mission de Cocliincliine. Les gouverneurs de province reçurent l’ordre de tenir à la disposition de chaque Européen trois barres d’argent (environ 260 fr.) pour frais de voyage jusqu’à la capitale. C’était se montrer large. Que firent les missionnaires? « Comme nous n’avons nulle envie, écri- « vait l’un d’eux, des barres d'argent de Sa Majesté, « et moins encore de quitter nos bons chrétiens.
(1) Annales, etc., l. lll, [>. Zi‘J5.
« nous nous sommes mis en sûreté chacun de noire « côté. »
Cette fois encore la persécution avorta. Le premier mandarin militaire, Thuong Gong, était favorable aux chrétiens. Fort de ses anciens services, il rappela au roi les services des Français, et lui demanda de ne plus persécuter les missionnaires. Contre toute attente sa démarche réussit. M. Taberd et deux autres prêtres européens, qui se trouvaient comme lui sous la griffe royale, purent recouvrer la liberté. Cette trêve fut mise à profit; on releva les courages; on donna de nombreuses retraites ; l’une d’elles, dirigée par MM. Jeantet et Masson, réunit quatre mille fidèles. Et comment faire pour nourrir et loger tant de monde pendant huit jours? Écoutez : « Grâces à la bénédiction de Dieu, une si grande multitude rassemblée dans un si petit village ne produisit pas le moindre désordre : il est vrai que nous avions pourvu à ce que tous les étrangers eussent une maison pour faire cuire le riz qu’ils avaient apporté, ce qui n’est pas difficile dans un pays où l’hospitalité est une vertu que les chrétiens exercent communément entre eux. Du reste, on est dans l’usage de n’offrir ni chambre ni lit aux étrangers : deux planches recouvertes d’une natte servent de lit; et, à leur défaut, une natte étendue à terre suffit. Nous avons été obligés de fournir du riz à ceux qui en manquaient, mais nous n’avons pas à le regretter (I). »
Le roi attendait, hésitait, mais il ne renonçait
(1) Annales, etc,, l. IV, p, 312. Lettre de M, Masson.
nullement au projet cTen finir avec les chrétiens. Un missionnaire dont Minli-Mang connaissait la résidence, M. Jaccard, reçut l’ordre de se rendre à Hué pour y remplir les fonctions d’interprète de S. M. annamite. Il fallut obéir, car un refus pouvait provoquer une persécution générale. Les mandarins, sûrs de l’impunité, maltraitaient et rançonnaient les chrétiens; de continuelles menaces pesaient sur la tête des missionnaires. Néanmoins, loin de songer à se plaindre, ils s’estimaient heureux car il ne leur était pas impossible de faire le bien. L’un d’eux, M. Marette, qui avait vu de près les exploits des libéraux français, faisait remarquer, dans une lettre datée du mois de septembre 1 830, qu’il était plus libre au Tonquin qu’en France. «Vraiment, disait-il, je suis porté à me croire plus en paix sous un gouvernement païen que sous le régime de cerlains gouverneiuents chrétiens. Si je refuse la sépulture à quelqu’un, je ne crains pas les suites de ma démarche. J’exerce ma profession de maître d’école, et personne ne vient s’enquérir si je suis jésuite, ou quel est le nombre de mes élèves. Je n’ai pas de bourses, il est vrai, mais je jouis de la liberté. Quoi de plus heureux (I)! »
Les choses continuèrent ainsi jusqu’en 1831. M. Jaccard, qui avait été compromis dans un procès l’année précédente, s’en était tiré moyennant quelques piastres, et le juge, après lui avoir donné gain de cause, avait dit à ses accusateurs : « Parce que cet Européen est étranger et d’une figure exîraordi-
(1) Annales y etc., l. V, p. a/iü.
naire vous pensiez que c’était un sot qui en passerait par où vous voudriez ; voyez maintenant ce qu’il en est; je vous avais bien dit au commencement de ne pas lui chercher querelle. » Un autre procès intenté vers la même époque à trois néophytes eut un tout autre dénoûment. Le roi se saisit de l’affaire et condamna les accusés, en qualité de chrétiens, « à recevoir cent coups de rotin , à porter la cangue pendant un mois exposés au soleil la tête nue et à être exilés ; enfin, il ordonna que l’église de leur village serait détruite (1). » L’un des condamnés mourut au milieu du supplice. Ce fut le premier martyr immolé sous Minh-Mang. La persécution ne devait pas s’arrêter. Le roi fit envoyer des copies du jugement à tous les mandarins, en leur enjoignant de procéder et de conclure comme il venait de le faire dans les procès intentés auxchrétiens. Plusieurs prêtres indigènes furent arrêtés et dans certaines provinces on abattit ou, selon le terme consacré, on la plupart des églises (2). » Le P. Duyêt, prêtre annamite, fit preuve au début de cet orage d’un admirable sang-froid. C’était le vendredi saint. Une troupe nombreuse avait cerné le lieu de réunion des chrétiens. « Un soldat, le sabre à la main, se précipite dans l’église, monte le premier degré du marche-pied de l’autel, et mettant la pointe de son arme sur le cou du prêtre célébrant, il lui crie : « Si tu bouges, je te coupe la tête. » Le célébrant tourne légèrement la tête du côté du témé-
(1) Annales, t. Vf, p. 395.
(2) Les églises sont en bambou et peuvent se démonter sans que rien soit détruit.
raire, le regarde d’un air indifférent et continue son office avec un sang-froid qui pénètre tous les assistants d’admiration et en même temps de dévotion. Le soldat demeure au même endroit, tenant toujours son sabre levé dans la même position, et le prêtre lit la Passion et les oraisons qui suivent , sans émotion et sans trouble. Il descend pour adorer et faire adorer la croix: le soldat le suit toujours le sabre levé.» Cette scène n’eut pas un trop fâcheux dénoûment. Le mandarin dressa le catalogue de tous les objets religieux qui se trouvaient dans l’église , prit les nomsdes hommes présentsâ lacérémonieet se retira.
Minli-Mang ne voulait pas se borner à faire peur. Une nouvelle condamnation prononcée contre un grand nombre de chrétiens ne laissa plus aucun doute à personne sur les intentions du roi. L’heure de la persécution sanglante avait sonné. Voici en quels termes un missionnaire, M. Retord, annonçait cette nouvelle.
« La saison des martyrs et des confesseurs commence ici ; il faut espérer qu’elle sera fertile. S. M. le roi du Tonquin et de la Cocbinchine vient de signer du fond de son harem une sentence qui pronostique de grandes cliosee po*ur l’avenir. Deux églises doivent être détruites; un chrétien, chef de village, a été condamné à mort, un autre exilé dans les montagnes. Quatorze ou quinze soldats chrétiens sont condamnés aux travaux forcés ou à quelque chose de semblable; cent hommes doivent recevoir cent coups de bâton chacun et porter la cangue durant deux mois, tête nue, aux ardeurs d’un soleil
brûlant ; cent femmes sont condamnées à recevoir
chacune cent coups de rotin Tous sont restés
fermes dans la foi. M. Jaccard est condamné à servir comme soldat dans les armées de S. M. (1).
« Vous voyez quenous sommes venus dans-un beau temps ; des tribulations, des travaux, des privations, des dangers, des souflVances de tous les genres, nous en trouvons ici et c’est ce qu’il faut (2). »
Voilà comment les missionnaires accueillent la persécution.
Un grand nombre de condamnations furent prononcées en 1832. ^Hnh-Mang recommandait aux mandarins et aux bourreaux de ne pas tuer trop vite. Il pensait que des tortures longtemps renouvelées devaient provoquer plus d’apostasies que la certitude d’une exécution immédiate. Afin d’étendre la persécution partout, il rendit, le 6 janvier 1833, un nouvel édit contre les chrétiens. Voici cette pièce :
« Moi, Minh-Mang , roi , je parle comme il suit :
« Depuis longues années des hommes venus de l’occident prêchent la religion de Jésus et trompent le bon peuple, auquel ils enseignent qu’il y a un séjour de suprême bonheur et un cachot d’affreuses misères. Ils n’ont aucun respect pour le dieu Phût
(1) Une loUro (le Algr 'Fabcrd parle de soixanle-quinz'e condamiialions pour l’afTaii-e où M. Jaccard élail impliqué. Les chiiîres donnés par M. Kclord sc rapporleul donc à deux pi'océs el non à un seul,
(2) Annales, etc., l. Vi, p. 459.
et n’adorent point les ancêtres. Or, voilà certainement un grand crime contre la religion principale. De plus, ils bâtissent des maisons de culte, des maisons où ils reçoivent un grand nombre de personnes, afin de pouvoir séduire les femmes et les jeunes filles; en outre, ils arrachent la prunelle de l’œil aux malades. Peut-on rien concevoir de plus contraire à la raison et aux usages?. . .
« Quoique le peuple qui, par ignorance, suit cette religion soit déjà nombreux, il a encore assez de bon sens pour connaîtr e ce qui convient ou ne convient pas. 11 est encore facile de l’instruire et de le reiub-e bon; il faut donc d’abord employer à son égard l’instruction et les avis, et, s’il est indocile, les supplices et les peines.
« En conséquencé , nous ordonnons à tous ceux qui suivent celte religion, depuis le mandarin jusqu’au dernier du peuple , de l’abandonner sincèrement s’ils reconnaissent et redoutent notre puissance. »
Il recommandait ensuite aux mandarins de forcer quiconque éîait suspect de christianisme à fouleî^ la croix aux pieds; il prescrivait enfin la destruction absolue de toute maison consacrée au culte chrétien, car il voulait que ce culte fût délniit jusqidà sa dernière racine,
lœs instructions qui accompagnaient l’édit étaient plus explicites et plus menaçantes encore que l’édit lui-même. « La religion de Jésus est digne de toute notre haine, » disait Minh-Mang ;« mais notre peui)le imbécile et stupide rembrasse sans examen en grand
nombre. » Que faire? Il faut agir avec sagesse, «usant plutôt de ruse que de force ; »prenons surtout les maîtres de religion indigènes et européens, selon la maxime qui dit: Si tu veux extirper la race des méchants, prends la cognée et coupe la racine. Lorsque nous les tiendrons , la foule cédera facilement, et nous aurons réussi « sans inconvénient dans cette affaire qui n’est pas de petite importance. » Il ajoutait qu’il fallait agir promptement, sans bruit et persuader aux maîtres européens qu’aucun péril ne les menaçait. Mais les missionnaires avaient des amis ou même des disciples parmi les mandarins et ils connurent bientôt tout le plan du roi.
« Quand ces dispositions furent connues, dit M. Retord, la terre trembla au loin sous les pieds des chrétiens, et les églises, les maisons de Dieu, les collèges disparurent comme par enchantement... Depuis la fin de janvier, les missionnaires se tiennent cachés dans les réduits les plus vils, les plus profonds et les plus solitaires qu’ils peuvent trouver (1). »
Le premier prêtre saisi par les satellites fut un membre du clergé indigène, Pierre Tuy. Le roi, consulté sur ce qu’il y avait à faire, répondit que tout prédicateur de la religion chrétienne devait être décapité. « Lorsque Pierre Tuy apprit sa condamnation, il se contenta de demander avec sang-froid « si cela était bien vrai ; » et comme on lui dit que rien n’était plus certain, il répondit qu’il n’avait jamais
(1) Annales, etc., l. VII, p. lxi%
osé espérer une si grande grâce. Il soupa comme â l’ordinaire, mais il ne voulut plus voir personne, pour pouvoir mieux s’entretenir avec son Dieu et se préparer à la mort. Le lendemain, 11 octobre 1833, on le tira de prison pour le mener au supplice. Il marchait gaîment , comme s’il se fût agi d’une chose agréable. Le mandarin, les soldats qui l’accompagnaient et la foule immense des spectateurs disaient n’avoir jamais vu un homme aller au supplice avec tant de courage : c’est que probablement, ils n’avaient jamais vu personne mourir pour Jésus- Christ (1). »
Les chrétiens purent recueillir le corps du martyr. Pierre Tuy avait 61 ans; sa condamnation et son exécution étaient contraires aux lois fondamentales de l’empire annamite, car elles défendent de mettre à mort quiconque a atteint l’âge de soixante ans. Cette prescription tient au respect des peuples de la Coclîinchine et du Tonquin pour les vieillards. Dès l’âge de cinquante ans on cesse d’être soumis à l’impôt et aux corvées. Un vieillard pris en faute sera réprimandé; on n’oserait le punir. Ainsi le veulent les mœurs et la loi. Mais tout change quand il s’agit des chrétiens. Quel que soit leur âge, ils sont emprisonnés, frappés, torturés, mis à mort.
Deux missionnaires étaient depuis quelque temps déjà entre les mains du roi, M. Jaccard, élevé bien malgré lui , à la dignité d’interprète royal, et le P. Odorico, religieux franciscain italien , qui s’était
(1) Annales, t. VII, p. /j21. Lettre de M. Masson,
livré aux mandarins de Dong-Nai, d’où on l’avait conduit à Hué. Ils eurent bientôt, mais pour peu de temps, un troisième compagnon, M. Gagelin. Ce missionnaire, persuadé qu’il n’échapperait pas aux recherches, et craignant de compromettre les chrétiens qui l’entouraient, imita le P. Odorico. Le mandarin auquel il se rendit, pressé de se faire valoir, écrivit bien vite qu’il avait arrêté un maître de religion. 11 reçut l’ordre d’envoyer sa capture au roi. M . Gageliu fut emprisonné, et on lui mit la cangue. M. Jaccard et le P. Odorico obtinrent la permission de voir leur confrère ; iis pensaient que sa prison serait transformée bientôt en simple surveillance. Tout au contraire, Minh-Mang décida que M. Gagelin serait étranglé, â partir de ce moment, toute communication fut interdite entre les deux missionnaires français, mais ils purent s’écrire, et cette correspondance a été sauvée. En voici quelques extraits. M. Gagelin à M. Jaccard, \ % octobre 1833 :
« Depuis hier soir, personne ne peut plus approcher de moi. De nuit j’ai les ceps aux pieds. Il paraît qu’au premier jour on m’enlèvera pour me mener en exil au Xu-Douai. »
M. Jaccard à M. Gagelin, même jour :
« J’ai reçu votre billet... J’espère que je saurai dans la journée ce que vous avez à craindre ou à espérer... J’ai célébré ce matin la sainte messe pour vous , et récité l’oraison : pro in carcere constituto. Je prie le bon Dieu do vous donner la patience et la résignation. »
M. Gagelin remercie M. Jaccard , et le prie de
montrer par un placct, l’irrégularité de la sentence d’exil rendue contre lui J^aus qu’il ait été interrogé. M. Jaccard lui répond :
« Je crois devoir vous annoncer sans détour, bienheureux confrère, que nous avons appris que vous êtes condamné à mort. D’après ce que nous avons entendu, vous êtes condamné à mourir parla corde. Malgré cette nouvelle, j’ai encore de l’espoir; croyez que je ne suis pas oisif sur vos intérêts... J’espère que si le bon Dieu vous accorde la palme du martyre que vous êtes venu chercher si loin, vous n’oublierez pas votre pauvre confrère que vous laisserez derrière vous. Mon grand regret est que je ne puisse aller vous voir. Je verrai si avec de l’argent, je pourrai pénétrer dans votre cachot. Demain j’écrirai aux pères annamites, pour les prier de dire des messes pour vous. Excusez-moi de ce que la première fois que je vous vis au Trân-phu (la prb son), je vous mis mon éventail à la gorge, croyant plaisanter, et ne me doutant guère de l’issue de votre jugement. »
M. Gagelin à M. Jaccard, 13 octobre au matin : « Je ne crois pas la chose absolument décidée, comme vous le dites. Je désire beaucoup vous rencontrer. Je me recommande à vos prières et à celles du P. Odorico, ainsi qu’à celles de M. de la Motte. » Autre billet de M, Gagelin :
« Je crois avoir mieux rencontré que vous; je suis condamné à l’exil. »
M. Jaccard à M, Gagelin, même jour :
« Je viens de recevoir vos deux billets ; vous pou-
vez être certain que vous êtes condamné à mort, et cela pour avoir prêché la pure morale de l’Évangile et Jésus crucifié... Les choses, cher confrère, sont comme je vous le Mis. Le roi ne veut plus de chrétiens ni de missionnaires. Mon tour et celui du P. Odorico pourront venir aussi. Je ne puis, à mon grand regret , obtenir la permission d’aller vous voir. »
Autre billet de M. Jaccard à M. Gage lin, oc-
tobre :
« Le jour nous avons deux soldats qui nous surveillent, et la nuit nous en avons quatre. Votre sentence est prononcée irrévocablement. Lorsque vous aurez subi le supplice de la corde, on vous coupera la tête pour la porter dans les provinces où vous avez prêché le christianisme. Ainsi vous voilà martyr ; que vous êtes heureux ! Marquez-moi un lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi^ et je célébrerai une messe d’actions de grâces. »
M. Gagelin à M. Jaccard^ même jour :
« La nouvelle que vous m’annoncez que je suis irrévocablement condamné à mort, me pénètre de joie jusqu’au fond du coeur. Non, je ne crains pas de l’assurer, jamais nouvelle ne me fit tant de plaisir; les mandarins n’en éprouveront jamais de pareil : lœtatus sum in his quce dicta sunt mifii : in domum Domini ibimus. La grâce du martyre, dont je suis l)ien indigne, a été dès ma plus tendre enfance, l’objet de mes vœux les plus ardents; je l’ai spécialement demandé toutes les fois que j’élevais le précieux Sang au saint sacrifice de la messe... la vue de
mon bon Jésus crucifié, me console de tout ce que la mort peut avoir d’amertume... Je n’ai plus qu'une consolation à désirer, celle de vous rencontrer, ainsi que le P. Odorico, pour la dernière fois. »
M. Jaccard à M. Gagelin, 15 octobre :
« Nous ne pouvons que remercier le Seigneur de vous donner tant de courage; le P. Odorico en a pleuré de joie. Je ne puis encore vous assurer si je pourrai vous rendre une dernière visite... Quand je saurai quelque chose qui puisse vous intéresser dans votre situation , je vous en ferai part. Adieu, cher martyr de .Jésus-Christ, priez pour moi. »
M. Jaccard et le P. Odorico ne purent réussir h pénétrer près de M. Gagelin. Le 17 au matin, on fit sortir le missionnaire de sa prison. La sentence allait être exécutée.
« Voyant environ quarante à cinquante soldats armés de piques et de sabres, M. Gagelin dit au soldat qui l’accompagnait : Déni tao di ckem lamsao'^ (me conduisez'vous pour me trancher la tête ?) le soldat répond : u 1 (oh !). M. Gagelin répliqua : Tao Kliong so’nghé (apprends que je ne crains pas). Aussitôt quatre soldats le sabre nu, prennent les quatre coins de la cangue ; deux autres marchent, l’un devant, l’autre derrière lui ; le reste des soldats avec des piques , forment deux rangs à ses côtés ; deux mandarins à cheval, chargés de l’exécution, ferment la marche. Au sortir de la prison, la figui'e de M. Gagelin était animée, ensuite elle pâlit un peu, quelques instants après elle reprit ses couleurs naturelles. Un crieur qui tenait en main une plan-
che sur laquelle était écrite la condamnatioq^ la proclamait au bruit d’une cymbale, à peu près tous les cent pas ; elle était conçue en ces termes :
« L’Européen Tay-boài-boà est coupable d’avoir « prêché et répandu la religion de Jésus dans plu- « sieurs parties de ce royaume ; en conséquence^ il « est condamné à être étranglé. »
La foule déplorait le sort de M. Gagelin, et s’é-. criait en voyant le courage du cher martyr : « Qui « a jamais vu quelqu’un aller à la mort avec aussi « peu d’émotion... » Arrivé au lieu du supplice, M. Gagelin demande à se mettre à genoux; « on le fait asseoir les jambes étendues, puis on déboutonne ses habits qu’on abaisse jusqu’à la ceinture; ensuite on lui attache les bras à un pieu derrière le dos. M. Gagelin se prête à tout avec te plus grand sang-froid; on lui passe une corde au cou, on roule les deux bouts de la corde autour de deux pieux solidement plantés aux deux côtés pour l’exécution ; dix à douze soldats, cinq à six de chaque coté, tirent la corde de toutes leurs forces : M. Gagelin expire sans le plus léger mouvement , i! remporte ainsi la couronne du martyre. » Son corps abandonné aux cbrétiens fut enterré d’abord dans un lieu secret; mais Minb- Mang ayant prescrit de rigoureuses recherches, on dut l’exhumer pour le transporter au cimetière public, où les mandarins vinrent constater officiellement que la mort était complète, et qu’il n’y avait pas à craindre que M. Gagelin ressuscitât (1).
(1) vie de t'abbé Gagelin, p. 210-2.30. — Annales, etc. , t. VII, p. 511-526. Lettre de M. de la Moite.
Six jours plus tard, Paul Daï-Buong, mandarin et capitaine des gardes de Minli-Mang, mourait comme M. Gageiin, pour la foi. Cet officier avait été emprisonné le 20 décembre 1832, avec six soldats chrétiens. L’un de ces derniers avait succombé sous le poids des loriures après trois mois de captivité, et l’on peut le compter parmi les martyrs de l’Église annamite. Ses compagnons de souffrances ne cessèrent pas un instant de montrer la plus grande fermeté. Le roi espérant les vaincre à force de tortures, les faisait fouetter jusqu’à ce que leur chair tombât en lambeaux, puis on recommençait dès que leurs plaies étaient en voie de guérison.
— Vous ne frappez pas assez fort, disait Paul Buong aux bourreaux, et mes chaînes ne sont pas assez lourdes. — Il ne cessait d’exhorter ses compagnons à souffrir. Minh-Mang ordonna enfin qu’on le décapitât. L’exécution eut lieu devant la maison de la fille du martyr, dont le mari était lui-même en prison pour la foi. Paul Buong mourut avec le plus grand calme, ou plutôt avec la plus grande joie. Sa tête fut exposée pendant trois jours sur un piquet. Un de ses parents , Michel Ké-non, homme très-instruit et interprète du roi pour la langue portugaise, obtint la permission de lui rendre les derniers devoirs. Trois jours après le roi le fit venir et lui demanda s’il était chrétien. « — Je le suis. — Eh bien! tu as vu trancher la tête de Buong; as-tu appris à craindre un peu ? Si tu veux abandonner ta religion, parle. — le ne crains pas de vous le dire, répondit Michel, nous redoutons tous beaucoup votre puis-
sance ; mais pour ce qui est d’abandonner la religion, jamais je ne le ferai ; si vous me faites grâce, bien ; mais si vous me faites trancher la tête, je le souffrirai volontiers. »
Cette ferme réponse reçut immédiatement sa récompense : Michel fut chargé d’une cangue et jeté en prison. Bientôt après il mourait martyr. Les cinq soldats, compagnons de Paul Buong, donnèrent aussi un peu plus tard leur sang pour la foi. De sa prison Michel Ké-non écrivit à ses parents une lettre, modèle de tendresse, de piété, de noblesse et de résignation chrétienne. Un peuple où l’on trouve de tels hommes est mûr pour la vérité.
Nous ne pouvons enregistrer tous les martyrs. Minh-Mang voulait du sang, et la plupart des mandarins avaient hâte d’en verser. Tous les supplices étaient bons quand il s’agisait des chrétiens. A Sai- Gôn, cinq néophytes eurent le cou scié, sans avoir été mis en jugement. Le gouverneur de cette province, homme inventif, avait fait placer des croix par terre sur les points où il fallait nécessairement passer; de telle sorte que les chrétiens devaient fouler aux pieds le signe de la Rédemption, ou faire un détour qui les dénonçait. Il suffisait à quiconque voulait tirer vengeance d’un adversaire, de s’écrier : voici un da tô, (un jésuite, sectateur de Jésus); aussitôt le malheureux ainsi dénoncé était l’objet des insultes de la foule, et avait à compter avec les mandarins
M. Jaccard et le P. Odorico, qui longtemps avaient joui d’une sorte de liberté dont ils profitaient pour
administrer les chrétientés voisines de la capitale, lurent soumis, après la mort de M Gagelin, à une détention sévère. Bientôt on leur annonça que Minh- Mang songeait à les faire décapiter. Voici en quels termes M. Jaccard donnait cette nouvelle à un autre missionnaire, M. de la Motte.
«...Je vous avoue que la pensée de la mort me frappe de temps en temps d’une certaine crainte. Quel compte à rendre au souverain Juge! Nous nous sommes entretenus sur ce sujet le P. Odorico et moi, ce soir après notre souper, et nous avons conclu que le comble de la miséricorde divine, serait que nous fussions associés aux chœurs de ceux qui ont donné leur vie pour la foi ; à la fin le P. Odorico a entonné le TeDeum et nous l’avons chanté jusqu’au bout.
« Quel bonheur d’avoir ce bon père avec moi ! c’est mon ange gardien ; s’il ne meurt pas martyr, je crois qu’il en mourra de douleur (1). »
Le 8 novembre 1833, les deux confesseurs furent jetés dans la prison commune et on leur passa au cou de belles chaînes qu’on riva solidement et qu’ils baisèrent avec joie. Le juge criminel les interrogea d’abord sur la religion, puis il leur fit diverses questions « sur la barbe des Luropéens, leur grande taille, leur long nez, ajoutant que, sans doute, dans leur enfance on le leur allongeait en le tirant avec force. » M. Jaccard répondit à ce singulier interrogatoire sur le ton de la plaisanterie. Le juge se retira, et comme
[i) Annales, elc., l. VllI, p. 250.
gage de ses dispositions on inities ceps aux pieds des missionnaires. l^Q^ceps sont des planches percées de trous; quand le pied est introduit dans cet instrument tout mouvement devient difficile et douloureux.
Après trois semaines d’attente et de souffrances, l’arrêt du roi parut : les deux maîtres de religion étaient condamnés à l’exil dans le fort de Ai-I-ao, près du royaume de Laos. Iis partirent le 2 décembre, et les chrétiens, bravant tous les périls, se portèrent enfouie sur leur passage, pleurant, priant, s’agenouillant pour recevoir la bénédiction des confesseurs de la foi. Les instructions données par Minb-Mang au commandant du fort, portaient que les prisonniers ne devaient recevoir aucune visite, et qu’il fallait les laisser mourir de faim ; mais cet ordre ne fut pas exécuté. Le commandant montra, auconraire, d’assez grands égards aux missionnaires. Néanmoins, leur situation dans cette prison malsaine, était despluspénibles. Le P. Odorico succomba le 25 mai 1834. Quant à M. Jaccard, il vécut et souffrit longtemps encore ; puis enfin, il reçut la couronne du martyre. Lorsque sa mère apprit que les jours de son fils étaient comptés, elle s’écria : « Quelle bienheureuse nouvelle! quel bonheur pour notre fa-* mille de compter un martyr parmi ses membres! »