CHAPITRE XVII
Idées des païens sur les persécutions. — Le supplice du iangtvL — Comment Minh-Mang traitait tes relielles. — Confession générale et publique du roi. — Une nouvelle religion officielle. — Le décalogue royal. — Le mensonge, le vol et l’homicide sont-üs des péchés chez les Annamites? — Les sorciers, les trangs et les chaberons. — Loi protectiice des voleurs. — Organisrtion du brigandage. — llespect des brigands pour les missionnaires. — Voleurs et insurgés. — Guerre civile. — Exécutions, M. Marchand.
Les païens annamites sont convaincus que toute persécution contre les chrétiens attire de grands maux sur l’empire. » Le Dieu Jésus est puissant, disent-ils, et sa vengeance est redoutable; aucune divinité ne peut l’arrêter quand il veut punir. » Les événements justifièrent une fois de plus ces craintes. Le choléra, la famine, la guerre civile et le brigandage ne cessèrent sous le règne de Minh-Mang de désoler la Cochinchine et le Tonquin.
La conviction même que le Dieu des chrétiens punirait le roi , donna aux partisans des anciennes dynasties et aux débris des Tay-son, le courage de tenter divers mouvements. Toujours ils échouèrent et toujours ils recommencèrent. Cependant les punitions étaient terribles, épouvantables. Dès qu’un chef important était pris il subissait le supplice appelé langtri, « Ce supplice consiste à avoir tout le
« corps coupé par petits morceaux, en commençant « par les extrémités des doigts. » Pour prolonger la souffrance , l’exécution a lieu en plusieurs séances. Au début, le roi se bornait à faire tuer quiconque était pris les arnu's à la main ; mais lorsqu’il vit que l’esprit de révolte se ranimait sans c.esse, il donna l’ordre de mettre à mort « tous les parents ou alliés « des rebelles, jusqu’au troisième ou quatrième de- « gré, ou meme au delà, sans distinctions des inno- « cents et des coupables ; leur parenté ou alliance « suffisant pour faire présumer leur culpabilité. » Les femmes et les enfants étaient exceptés de cette règle; on se bornait à les emprisonner. Minb-Mang était, d’ailleurs, un homme aimable, un esprit cultivé ; il estimait très-fort le vin de Bordeaux, et passait pour le premier lettré de ses États. On dit même qu’il était d’une force remarquable sur les jeux de mots et les calembourgs. Il voulait bien accorder aux Européens une certaine supériorité pour la construction des vaisseaux, mais rien de plus.
Néanmoins les affaires allaient mal et il le sentait ; il savait que le peuple blâmait le faste de sa cour, son despotisme, ses débauches, sa conduite envers les chrétiens. Il résolut de donner une marque d’humilité par une confession générale et publique, afin d’apaiser, du même coup, ses sujets et ses dieux. En conséquence, il rédigea avec soin une pièce où, après avoir exposé tous les maux qui avaient frappé l’empire depuis son avènement, il confessa qu’il avait excité la colère du ciel par des excès de toutes
sortes. Il ne craignit même pas de préciser les faits. Voici sa conclusion : « Je prends à la face du ciel et « de bonne foi la résolution de changer de conduite, « comme le premier coupable : j’exhorte les man- « darins à suivre mon exemple et le simple peuple à « imiter les mandarins. A cette condition le ciel « consentira à rouvrir les canaux que nos péchés « ont taris et par lesquels il faisait couler les effets « de sa bienveillance sur la terre. »
dette pièce eut beaucoup de succès comme morceau de littérature ; mais on n’en attendit rien de bon, car le roi ne s’y repentait pas d’avoir persécuté les chrétiens. Les mandarins ne prêtèrent aucune attention aux exhortations du maître; quant à lui, il fit réellement pénitence pendant six semaines, puis il reprit son train accoutumé >
Tout en continuant de frapper les chrétiens, Vinh-Mang désespérait d’anéantir le christianisme par la violence. Il pensa qu’il atteindrait plus sûrement son but en fabriquant une religion nouvelle. Voici les détails donnés à ce sujet par Mgr Havard, évêque de Castorie :
« Le nouveau Julien s’est rappelé que le décalogue des chrétiens était la principale règle de leur conduite, que les païens eux-mêmes le citaient souvent avec éloge, et que quatre fois par année nos fidèles se réunissaient en grand nombre pour célébrer ensemble leurs saints mystères... En prince philosophe il a résolu d’opposer, en quelque sorte, culte à culte, fêtes à fêtes, et décalogue à décalogue. 11 a fait feuilleter une foule d’ouvrages de morale, ceux
de Confucius entre autres, dont on a noté par ses ordres les plus beaux endroits^ ainsi que tous ceux qui pouvaient avoir quelque analogie avec la doctrine des chrétiens ; ensuite on a cousu tout cela du mieux qu’il a été possible, et voilà un corps de doctrines complet ; enfin on l’a divisé en dix articles. Une préface pompeuse a rappelé aux Annamites que, désireux de marcher sur les traces de ses augustes prédécesseurs, le roi, dans sa paternelle sollicitude, a composé ces dix préceptes. Leur exacte observance, y est-il dit, ne peut manquer d’obtenir du ciel une paix heureuse pour tous les habitants de ce royaume, et les plus abondantes moissons (1). »
Chaque article du décalogue de Minh-Mangénoiice d’abord en quelques mots ia vertu qu’il faut pratiquer, puis un long commentaire fait ressortir les avantages de cette pratique.
COMMANDEMENT. Garder exactement les rapports sociaux. C’est-à-dire respecter le pouvoir, s’incliner devant les supérieurs , remplir ses devoirs envers sa famille.
2'' COMMANDEMENT. Porter en toutes choses une grande pureté d'intention. Réminiscence visible de la loi chrétienne.
3® COMMANDEMENT. Remplir avec diligence les devoirs de notre état et condition. Même source que le précédent.
4*^ COMMANDEMENT. Sobriété dans le boire et le manger. Le commentaire explique que l’intempé-
(1) Annales^ t. IX, p. 363.
rence et la passion du jeu engendrent la pauvreté, les vols et les brigandages.
5^ COMMÀNDE^IENT. Garderies usages et les rites,
6*^ COMMANDEMENT. Lespères et mères doivent élever leurs enfants avec soin et les frères aînés doivent rendre le même service à leurs cadets. Le commentaire démontre que Téducation domestique est la véritable base de l’édifice social. Observation trèsjuste qui compromettra Minh-jîang dans l’esprit des réformateurs modernes, dévoués à l’omnipotence de l’État en matière d’éducation comme d’instruction.
7"" COMMANDEMENT. Éviter les mauvaises doctrines et n'étudier que les bonnes. Le commentaire est une série d’invectives contre la doctrine chrétienne.
8® COMMANDEMENT. Garder la chasteté et la pudeur. Réminiscence maladroite du décalogue, dans un pays où la loi religieuse elle-même méprise la chasteté. Le commentaire promet d’ailleurs, des récompenses aux personnes qui « se distingueront dans la pratique de la vertu . » Minli-Mang aurait du fonder une académie de gens de lettres pour distribuer ces récompenses, ainsi que cela se pratique en France, à propos des prix-Montliyon.
9^' commande:\ient. Observer exactement les lois du royaume. En d’autres termes, payer exactement tes impôts.
10" COMMANDEMENT. Pratiquer les bonnes œuvres. Autre réminiscence de la morale chrétienne, dont le sens est difficile à saisir sous un régime social où ces mots ; bonnes œuvres n’olîrent pas à l’esprit une idée nette et définie.
On remarquera qu’il n’est question dans ce décalogue rationnel ni du vol, ni du mensonge, ni de l’iiomicide, et qu’aucun des préceptes proclamés par Minli-Mang n’a directement Dieu pour objet. Oubli ou calcul, le fait est très-significatif.
Après les préceptes, la pratique. Minh-Mang décida par un décret que son décalogue serait reçu avec un recueillement religieux] qu’on le placerait dans une sorte de châsse comme les reliques des saints, que les fonctionnaires et le peuple iraient processionnellement à sa rencontre, etc. Le nombre des salutations et des prosternations fut réglé.
Comme les chrétiens tiennent quatre grandes réunions par an, Minh-Mang ordonna qu’au commencement de chaque saison une assemblée générale aurait lieu au canton pour la lecture et l’interprétation de la nouvelle loi religieuse.
Cette tentative n’eut aucun succès. Les chrétiens s’en inquiétèrent, les païens en rirent; personne n’obéit. Cependant les mandarins, fidèles à la consigne, firent exécuter les cérémonies prescrites; elles furent dérisoires, et nulle part on ne put obtenir l’observation du premier article : recueillement reli^ gieux.
Le roi ne se découragea point. Sans croire fermement à aucune des religions officielles de son empire, ce prince tenait, par politique, au culte des idoles, et son esprit donnait accès à toutes les superstitions. 11 consulta les sorciers, afin de savoir s’il triompherait de l’insurrection et du brigandage et s’il pourrait en finir avec les chrétiens. Les sorciers
se tinrent prudemment dans le vague. Il consulta les trangs^i n’en tira que d’assez dures remontrances. Mais, qu’est-ce qu’un trang? Un missionnaire , M. Marette va répondre :
« Voici un trait singulier qui se passe actuellement assez près de ma résidence. Un enfant né de parents païens, gens pauvres, et seulement âgé de cinq ans, attire l’admiration de tout le monde ; sans études, il sait les caractères chinois mieux que les plus fameux lettrés. Le monde accourt de toutes parts pour considérer ce phénomène et l’interroger sur différentes choses secrètes. Dans ses manières il n’a rien qui le distingue des autres enfants... Un de nos élèves latinistes lui a présenté un billet en latin dont la conclusion était Satanas es tu ? Arrivé à cet endroit, l’enfant a déchiré le papier. Je ne crois pas possible d’expliquer ce phénomène autrement que par l’opération du démon. Ce phénomène n’est pas inouï ici.
« Il est à remarquer que ces individus sont toujours des enfants; on les dit d’un orgueil insupportable. Devant les premiers mandarins même , ils s’arrogent les premières places; au point que dans pareil cas, le roi offense de l’insolence d’un trang, voulut le tuer. Je ne sais ce que deviennent ces êtres extraordinaires; ils disparaissent bientôt, soit que le gouvernement s’en défasse par appréhension qu’ils ne nuisent à l’État, soit qu’ils meurent promptement (1). »
(1) Annales, t. V, p. 35/i.
Lo trang nous paraît tenir beaucoup du chaberon, non^ que portent au Thibet et en Mongolie les bouddha-vivants. Dans ces contrées où le bouddhisme règne sans partage, chaque lamaserie importante adore dans son chef une incarnation permanente de Bouddha (1). Dès que la mort a frappé leur chaberon, les lamas font des conjurations pour découvrir l’endroit du Thibet où il a opéré sa métamorphose, car c’est toujours au Thibet que Bouddha va choisir un nouveau corps. Quelquefois, le dieu prend la peine de faire dire à ses adorateurs où il est. Il se manifeste en s’écriant : Je suis le bouddha vivant de telle lamaserie ; qu’on m’y conduise. Le jeune chaberon, malgré tout le respect qui lui est dû, est soumis à un examen préalable. Écoutons M. l’abbé Hue :
« On tient une séance solennelle, où le bouddhavivant est examiné devant tout le monde avec une attention scrupuleuse; on lui demande le nom de la lamaserie dont il prétend être le grand-lama, à quelle distance elle est, quel est le nombre des lamas qui y résident. On l’interroge sur les usages et les habitudes du grand-lama défunt et sur les principales circonstances qui ont accompagné sa mort. Après toutes ces questions, on place devant lui divers livres de prières, des meubles de touteespèce^ des théières, des tasses. Au milieu de tous ces objets il doit démêler ceux qui lui ont appartenu dans sa
(1) On sait que le bouddhisme tel que le pratiquent les populations du Thibet et de la Mongolie, date de la réforme de Tsong- Kaba, au onzième siècle, et diffère beaucoup du bouddhisme indien.
vie antérieure. Ordinairement cet enfant, tout au plus âgé de cinq ou six ans, sort victorieux de toutes ces épreuves. Il répond avec exactitude à toutes les questions qui lui sont posées et fait sans aucun embarras l’inventaire de son mobilier. »
Et comment expliquer de tels faits? M. Hue et son compagnon de voyage, M. Gabet, ont donné sur le cbaberon la même réponse que M. Marette sur les trangs. Ils admettent que la supercherie se mêle parfois à l’enquête; néanmoins ils croient que le plus souvent on agit de part et d’autre avec simplicité et loyauté.
« Une philosophie purement humaine rejettera sans doute des faits semblables, dit M. Hue, ou les mettra sans balancer sur le compte des fourberies lamanesques. Pour nous, missionnaires catholiques, nous croyons que le grand menteur qui trompa autrefois nos premiers parents dans le paradis terrestre poursuit toujours dans le monde son système de mensonge; celui qui avait la puissance de soutenir dans les airs Simon le magicien, peut bien aujourd’hui encore parler aux hommes par la bouche d’un enfant pour entretenir la foi de ses adorateurs (1). »
Comme on l’a vu par le récit de M. Marette, les trangs n’ont pas la brillante destinée des chaberons. Ils seraient dieux chez les Thibétains et les Mongols; on les tient au Tonquin et en Cochinchine pour des êtres malfaisants; lorsqu’on les consulte c’est avec terreur, et Minh-Mang pouvait se passer la fantaisie
(1) Souvenirs cCun voyage dans la Tartarie, le Tlübet et la Cliine^ par M, l’abbé Hue, t. I, p. 293-296.
de tuer l’un d’eux, sans que personne y vît une profanation.
Ce prince, que les missionnaires ont justement surnommé le Néron annamite, eût volontiers ordonné le massacre général des chrétiens s’il avait cru pouvoir frapper un tel coup sans danger. Des ennemis plus redoutables lui imposaient une certaine prudence. 11 voulait se défaire des « traîtres sectateurs de Jésus, » mais il craignait, s’il les poussait à bout, de les jeter dans le parti des insurgés ou de les forcer à chercher un refuge parmi les brigands qui, organisés en bandes, désolaient la plupart des provinces. Aussi, lorsqu’il eut compris que les menaces, les exécutions partielles, les cultes de fabrique royale et les sortilèges ne pouvaient rien contre la folie de la croix, il résolut d’ajourner sa vengeance. Mais comme il ne voulait pas qu’on l’accusât de céder, il décréta que l’apostasie des chrétiens ayant été générale, on devait cesser toute recherche à leur sujet. C’est en 1835 que cet édit fut rendu. Aussitôt les missionnaires et les prêtres indigènes se mirent à l’œuvre avec un zèle, une audace, un courage admirables. On releva quelques collèges et le culte qui, grâce à Dieu, n’avait pas cessé, redevint public dans un grand nombre de paroisses.
L’empire annamite subissait alors une crise redoutable. Minh-Mang était en guerre avec les Siamois et les tribus indépendantes du Laos; les Ciampois s’étaient soulevés; les sauvages descendaient de leurs montagnes pour faire des razzias dans les plaines; des insurrections formidables avaient éclaté au
Tonquin et dans la basse Cochincliine; les pirates malais et chinois venaient enlever les barques annamites jusque dans les ports; le brigandage se développait partout au point qu’il devenait impossible de prélever les impôts. Minh-Mang, laissant laies spéculations philosophiques et religieuses, essaya d’en finir avec les brigands et les insurgés.
Le vol en grand et à main armée fait en quelque sorte partie des institutions de la Cochincliine et du Tonquin. Une loi protectrice des voleurs défend à tout sujet annamite d’avoir des armes. On lui permet le bâton, on peut tolérer la pique, mais le sabre et le fusil lui sont interdits sous les peines les plus sévères. Il en résulte que les voleurs, ne tenant aucun compte de cette loi, ont un avantage marqué sur les honnêtes gens et opèrent à peu près à coup sûr. Du reste, ils mettent de l’ordre dans leurs opérations.
« Il est peu de villages, dit M. Marette, qui ne soient de temps en temps visités et pillés par quelques-unes des bandes qui infestent le pays d’un bout à l’autre. Chacune d’elles a ses chefs, et quelques-uns de ces derniers peuvent réunir dans vingtquatre heures, une armée de trois à quatre mille hommes disciplinés comme des troupes régulières, et armés de fusils, de sabres, de piques, etc. Ceuxlà défient partout la police du pays et commettent ordinairement leurs dévastations sans résistance, ou en viennent à un accommodement avec les habitants qui se rédiment par le payement d’une somme convenue... Il y a beaucoup d’autres bandes moins considérables qui savent se réunir pour piller les
villages sans défense. Plusieurs mandarins favorisent souvent la déprédation des voleurs à condition qu’ils auront leur part du butin. Ce ne sont pas seulement les villages qui sont exposés à être pillés par ces bandits; là où ils n’ont à craindre qu’une faible résistance des habitants ils moissonnent les champs et enlèvent la récolte. »
Il faut être juste pour tout le monde : les brigands annamites respectent assez généralement les missionnaires ; et les maisons de Dieu n’ont pas trèssouvent à se plaindre de leurs visites. C’est la crainte et non l’amour qui leur inspire cette déférence. La plupart d’entre eux sont convaincus que s’ils enlevaient des objets consacrés au culte, le Dieu des chrétiens les punirait sévèrement. M. Marette rapporte qu’il a voyagé sur terre et sur mer escorté et protégé par deux chefs de brigands. « Il est triste, « ajoute le saint missionnaire, d’être réduit à la né- « cessité d’une pareille sauve-garde; mais ici on « n’en trouve pas de plus sûre. » Joignons à ce témoignage celui de M. Journoud. « J’ai eu, dit-il, la visite d’un fameux chef de brigands, la terreur de tout ce district. Il m’a traité respectueusement, et m’a promisde veillera ce qu’aucune injure ne me soit faite. Ce malheureux peut dans quelques heures rassembler trois mille hommes armés, et les conduire où il veut. Il est redouté, non-seulement du peuple, mais encore plus de toutes les personnes en place. C’est surtout lorsqu’ils apprennent qu’on persécute la religion, que ces brigands aiment à se mettre en campagne, parce qu’ils sont persuadés que le Dieu
des chrétiens se déclare contre les persécuteurs, et qu’ils ont alors plus de chances de succès. Vous voyez donc que sous la protection de ces braves je puis dormir tranquille (1). »
Mgr Lo nger, évêque de Gortyne, qui évangélisa le Tonquin de 1777 à 1831 et porta trente-neuf ans le fardeau de l’épiscopat, dut la vie à ce mélange de crainte et de vénération , qu’inspirent les missionnaires. On le conduisait dans sa mission lorsque la barque qu’il montait fut attaquée par des pirates; déjà plusieurs des hommes de l’équipage avaient été massacrés et il avait reçu une grave blessure, lorsqu’un chrétien, son compagnon de voyage, dit en le montrant : « Celui-ci est un prêtre catholique; sa religion lui défend de se venger de ses ennemis et lui ordonne même de prier pour eux. Ne le tuez pas. » Aussitôt le chef des pirates fit cesser le massacre, il pansa la blessure du missionnaire et lui fit rendre ses effets. Voilà sous quels auspices Mgr Longer entra dans la mission à laquelle il devait donner cinquante années de sa noble vie.
Ce développement inouï du vol et du brigandage ne doit pas être regardé comme un indice certain du caractère des Annamites. Sans doute ils aiment médiocrement le travail et beaucoup d’entre eux trouvent commode de vivre en pillant le bien d’autrui. Les missionnaires croient cependant que le mai a surtout pour source les vices du gouverne-
(1) Annales, t. VI, pag. 372-37A.
nient, son manque d’énergie, le peu de confiance qu’il inspire, la rapacité des mandarins, rapacité qui, contribuant à ruiner tout le monde, pousse une foule de gens à lutter contre la misère par le brigandage. Du reste, en Cochinchine et au Tonquin, comme dans tous les pays musulmans ou païens, le voleur n’est pas méprisé ; il exerce une profession dont les risques compensent, dans l’opinion, les vilains côtés. Ces risques seraient très-graves si la profession comptait moins d’adeptes et si la loi était mieux appliquée. Le code annamite porte la peine de mort contre tout individu convaincu de vol ; mais, dit M. l’abbé Marette « le nombre des délinquants est si grand que si on exécutait la loi à la rigueur, le pays serait bientôt un désert. » Au fond les abus constants de l’autorité et la haine qu’on lui porte protègent quiconque viole les lois. On méprise trop le mandarin, c’est-à-dire le Pouvoir, pour ne pas montrer de la tolérance au voleur, qui tient toujours un peu de l’insurgé. Nous le répétons, cette plaie du brigandage est permanente dans l’empire annamite, mais elle prit sous Minh-Mang des proportions qui rappelaient les plus mauvaises époques de la guerre des Tay-son. D’autre part la guerre civile se développait, et les insurgés de la basse Cochincbine devenaient inquiétants. Ils s’étaient emparés de Gia-Ding, ancienne ville royale, et de plusieurs autres places assez importantes. Deux mandarins militaires, parvenus au grade de colonel, et dont l’un avait été chef de brigands, les commandaient. Minh-Mang comprit qu’il fallait agir vigoureuse-
ment. Il fit poursuivre les diverses bandes de voleurs et dirigea ses meilleures troupes contre les insurgés. Les voleurs furent dispersés plutôt qu’anéantis; néanmoins, on put saisir quelques-uns de leurs chefs; on les mit à mort et le mal diminua. Les insurgés se divisèrent, Tun des deux colonels se soumit avant même d’avoir été attaqué; mais le second, l’ancien bandit, tint ferme. Il se fortifia dans Gia- Ding et résista heureusement aux troupes royales. Après dix-huit mois de lutte il mourut de maladie. Ses partisans, convaincus qu’ils n’avaient aucune grâce à espérer, continuèrent la résistance.
Un missionnaire, M. Marchand, avait été pris par les rebelles. Ceux-ci, dans l’espoir de s’attacher les chrétiens, lui permirent de célébrer le saint sacrifice, de confesser, de prêcher ; et il usa, naturellement, de la permission. M. Marchand se renferma strictement dans son rôle de missionnaire. Minh- Mang affecta cependant de croire qu’il dirigeait l’insurrection. Aussi tenait-il extrêmement à s’emparer de l'Européen maître de religion et chef d’ insurgés, Il eut cette joie. Gia-Ding fut enlevé d’assaut en septembre 1835 (1). Comme le siège avait duré plus de deux ans et que le blocus n’était pas très-régulier, la plupart des habitants avaient successivement quitté la ville; les vainqueurs n’y trouvèrent que
(1) Diverses relations donnent à la ville de Gia-Ding le nom de Sai-Gon, qui est celui de la province. Cette sorte de confusion entre le chef-lieu de la province et !a province elle-même est très-fréquente. L’usage l'autorise.
deux mille personnes environ. Voici comment Minh- Mang usa de sa victoire :
« Tous les prisonniers, sans distinction de sexe ni d’âge, ont eu, sur l’ordre du roi, la tête coupée et le corps fendu en quatre. Le premier jour, les hommes seuls furent massacrés ; et le jour suivant les femmes et les enfants.
« Cet acte de barbarie ne me surprend pas de la part d’un prince qui condamne ses femmes à mort pour un songe, et qui, pour une phrase tirée d’un livre chinois et citée sans intention en causant, avait fait mourir sa légitime épouse et tué le fils qu’il avait eu d’elle parce que cet enfant était inconsolable de la mort de sa mère (4). »
Minh-Mang excepta six personnes de cette exécution sommaire: M. Marchand, quatre des principaux rebelles et un enfant de sept ans, fils du colonel qui avait commencé la révolte. On les conduisit à Hué enfermés chacun dans une cage de bois. Le roi voulait les voir mourir.
(1) Annales, etc., t. XI, p. 211.— Lettre de Mgr Cuénot;, évêque de Métellopolis.