CHAPITRE XVIII
Minh-iVîang reprend la persécution contre les chrétiens. — M. Marchand jugé comme chef de rebelles. — Maison de ta question» — L’exécution. — - Minh-Mang et les reliques. — Vivent les croix 1 — Arrestation de M. Cornay. — Troupes annamites en expédition. — Le rôle du bâton. — Le missionnaire en cage. — Le palais d’un gouverneur général. — Goût des Annamites pour le chant. — Les verges plombées. — Lettres de M. Cornay k sa famille. ■ — Martyre de ce missionnaire. — Les bourreaux anthropophages. — Courage des chrétiens.
La prise de Gia-Ding avait rassuré Minh-Mang. Ne craignant plus les insurgés, il persécuta de nouveau les chrétiens. Cependant pour justifier sa conduite, même aux yeux de ses sujets, il voulut que M. Marchand fût condamné comme rebelle. Son calcul était simple : Si les maîtres de religion conspirent et prennent les armes, nul doute que leurs disciples ne soient les ennemis de l’ordre public ; il est donc juste de les exterminer.
M. Marchand établit qu’il n’avait pris aucune part à la guerre et que sa position à Gia-Ding était celle d’un prisonnier. Par esprit de haine ou dans l’espoir d’adoucir ses juges, un des rebelles chargea le missionnaire. Celui-ci protesta contre les mensonges du malheureux qui le déclarait son complice. Leroi voulait un aveu, et les mandarins, pour l’obtenir, employèrent la torture. M. Marchand fut
attaché « on lui brûla ou lui enleva la chair des « deux cuisses avec des pinces de ferrougies au feu. « Il répondait toujours que ce dont on l’accusait « était faux; et pendant qu’on le tourmentait d’une « manière si horrible, il tenait les yeux élevés au « ciel, poussait quelques soupirs ou quelquefois « aussi des cris que lui arrachait la douleur. »
Le lendemain, 19 octobre 1835, nouvel interrogatoire, mais, cette fois, on renonça aux tortures. M. Marchand fut ramené dans sa cage où il resta jusqu’au 30 novembre sans avoir à comparaître de nouveau devant ses juges. Cette cage soumettait le saint missionnaire à un supplice permanent ; « haute de deux pieds et demi, elle en avait trois de long et deux de large ; » de telle sorte que M. Marchand devait être constamment assis la tête penchée sur la poitrine.
Le 30 novembre (fête de saint André, apôtre) fut fixé pour le jour de l’exécution. M. Marchand, les chefs rebelles arrêtés avec lui et le fils de l’instigateur de la révolte, un enfant de sept ans, devaient mourir ensemble. Laissons parler un missionnaire : « Les mandarins tirent les condamnés de leurs ca- « ges, leur font déboutonner leur veste et remonter « le pantalon jusqu’au haut des cuisses. On les con- « duit en cet état jusqu’à l’endroit appelé Ngo-moii:, « qui est situé non loin du palais. Là les mandarins « les saisissent fortement par la poitrine, puis il les « font avancer un peu afin que le roi les voie, et les « forcent à se prosterner le visage contre terre pour « saluer sa majesté. Cette cérémonie se répéta jus-
« qu’à cinq fois. Le roi les ayant regardés, prit en « niain un pavillon qu’il laissa tomber : c’était un « signal qui voulait dire : Allez, exécutez mes or- « (1res. »
Les condamnés furent alors dépouillés de tout vêtement, sauf une ceinture; et on leur mit au cou un morceau de toile portant leur nom. Avant de mourir M. Marchand devait subir de nouvelles tortures; elles furent épouvantables.
« En allant au lieu du supplice on passe devant la maison de la question : on s’y arrête. A peine le missionnaire a-t-il aperçu le foyer où se rougissent à l’aide du soufflet, les fers qui plusieurs fois déjà ont brûlé ses chairs, non encore cicatrisées, qu’un mouvement involontaire le fait tressaillir ; il s’agite; la populace remarque la peau blanche de ses épaules et rit. Les bourreaux lui prennent fortement les jambes et les étendent. Au signal du mandarin criminel assis dans l’intérieur de l’appartement, cinq autres bourreaux saisissent cinq grosses pinces rougies au feu, longues d’un pied et demi chacune, et serrent les chairs des cuisses et des jambes à cinq endroits différents. A l’instant, un cri aussi aigu que la douleur s’échappe de la bouche du patient : « O Ctiaoil... » littéralement : O Père oh! c’est-à-dire : mon Dieu! et l’on voit s’élever une fumée fétide qui s’exhale des endroits brûlés. Les fers s’éteignent enfin, ils refroidissent, la fumée cesse, alors les bourreaux courent remettre dans le feu ces tenailles affreuses. De crainte que les bourreaux ne se laissent surprendre par un mouvement de pitié, des
soldats armés de verges sont postés derrière chacun d’eux, prêts à frapper celui qui montrerait le moindre sentiment d’humanité. Quant à la populace qui a été attirée par la nouveauté du spectacle, la plus grande partie mêle ses cris aux accents de la douleur, tandis que d’autres insultent le patient et l’appellent père de la religion de Jésus. Après la question, le mandarin criminel fait cette demande : — « Pourquoi dans la religion chrétienne arrache-t-on les yeux au moribond ? » - — Le missionnaire recueille ses forces et répond : — « Cela n’est pas, je ne connais rien de semblable. » Suit une seconde question avec les mêmes circonstances de barbarie; et quand les fers sont éteints, la seconde interrogation est celle-ci : — « Pourquoi les époux se présentent-ils devant le prêtre près de l’autel? » — * « Les époux viennent faire reconnaître leur alliance par le prêtre, en présence des chrétiens assemblés et attirer sur eux les bénédictions célestes, » On passe à la troisième question qui complète quinze nouvelles cicatrices profondes, ajoutées à celles des précédents interrogatoires. La troisième demande porte : — « Quel pain enchanteur donne-t-on à ceux qui se sont confessés; de sorte qu’ils tiennent si fort à la religion? » — - Le missionnaire : — « Ce n’est pas du pain qu’on leur donne, c’est le corps de N. -S. J.-C. incarné, devenu la nourriture de l’ame. »
Ce n’était pas fini. De la maison de la question on se rend au lieu du supplice. Là les condamnés sont attacliés à des poteaux par le milieu du corps et leurs bras étendus forment la croix. « Deux
bourreaux armés de coutelas se placent aux côtés de chacune des victimes. Un roulement de tambours se fait entendre... Il cesse... Les deux bourreaux saisissent les seins des patients, les coupent d’un seul coup et jettent à terre ces lambeaux d’un demi pied de long. Le catéchiste, les yeux fixés sur le missionnaire, ne lui voit faire aucun mouvement, l.es bourreaux le prennent par derrière, deux énormes morceaux de chair sont encore coupés... Le patient s’agite, sa vue se porte vers le ciel. Deux lambeaux des gras de jambe tombent sous le fer... Alors la nature épuisée succombe, la tête s’incline, l’àme du confesseur s’envole au ciel!... Frappe, bourreau! le cadavre est insensible, le martyr a déjà reçu sa couronne (i). »
Conformément aux ordres de Minh-Mang, la tête de M. Marchand fut séparée du tronc et plongée dans un baquet de chaux. Quant au corps, « on le fendit en quatre, comme une bûche de bois, en long d’abcrd, ensuite en travers. » Les autres condamnés, même l’enfant de sept ans, subirent le même supplice. Le soir on ramassa ces débris de chair humaine, on les mit pêle-mêle dans un panier, et des soldats jetèrent le tout à la mer, La tête décharnée du martyr fut envoyée dans les provinces de l’Ouest et on la porta de ville en ville afin que chacun connût la justice du roi. Plus tard on la broya dans un mortier, et cette poussière eut comme les morceaux du corps la mer pour sépulture. Minb-Mang avait
(1) Annales, etc., t. IX, p. 571-585. Lettre de MM. de Lainotte et Marette.
peur de voir ressusciter ses victimes, et il ne voulait pas, d’ailleurs, qu’on pût honorer leurs restes. Il savait que les reliques des martyrs font des miracles.
M. Marchand appartenait au diocèse de Besançon. Il avait quitté la France en 1829. Lorsque la persécution éclata^, il refusa de céder momentanément à Forage et de chercher au loin un asile ; il resta dans sa mission, se cachant tantôt chez quelques chrétiens, tantôt dans les forêts, tantôt dans les rochers. Les tortures horribles auxquelles il fut soumis purent lui arracher des cris de douleur; mais la mort ellemême comblait ses plus chères espérances : il mourrait pour son Dieu.
Minh-Mang voulait d’autres victimes. Il publia le 25 janvier 1836 un nouvel édit contre les chrétiens. Cet édit reproduisait toutes les anciennes menaces et portait, en outre, que « les officiers publics dans le « territoire desquels on découvrirait un prêtre euro- « péen seraient punis de mort comme le prêtre lui- « même^ sa présence indiquant qu’on n’avait pas fait « toutes les recherches nécessaires pour le saisir. » Vivent lescroiæl s’écriait M. Retord en transmettant cette nouvelle à ses confrères.
Plusieurs indigènes furent emprisonnnés, mis à la cangue, torturés; l’un d’eux subit la peine capitale. Mais une plus grande joie était réservée à Minh- Mang. Un missionnaire, M. Cornay, fut pris le 20 juin 1837. Voici quelques-uns des détails qu’il a lui-même donnés sur son arrestation :
« A l’instant où l’on vint m’avertir que le village
était cerné, je partais pour célébrer la sainte messe : comme il n’y avait pas un moment à perdre, un chrétien me conduisit bien vite sous un épais buisson où je me tapis comme je pus... On se mita battre et examiner tous les buissons du village. Le danger devenant plus pressant je dis mon chapelet, et vous pouvez penser à quel mystère j’en appliquai les dizaines ; vous pouvez imaginer aussi quel sacrifice j’avais offert le matin au lieu de la sainte messe, quelle méditation avait remplacé celle du jour. Ce ne fut qu’à quatre heures du soir que les soldats parvinrent jusqu’à moi. Quand je vis pénétrer dans les buissons leurs longues lances armées d’un pied de fer, je ne songeai pas qu’il eût été préférable de me laisser percer sur place, ce qui eût évité toutes les misères qui découlent des circonstances présentes ; je sortis avant que le fer m’eût atteint et me livrai. »
Les soldats cherchaient un rebelle, ils furent trèssatisfaits de trouver un missionnaire : la prise avait plus de valeur. M. Cornay déclara qu’il était prêtre européen, puis il se mit à genoux, fit une prière et chanta du plain-chant, ce qui divertit fort les soldats et les mandarins. Le soir venu, on lui dit qu’il passerait la nuit dehors, et on le gratifia d’une vieille natte pour se coucher, mais on ne lui retira pas la cangue dont il avaitété pourvu immédiatement après son arrestation. Il ne put s’endormir, et comme il avait tout un bataillon de soldats pour garde, il fit des observations sur le régime militaire des Annamites.
« Pour la moindre faute, le moindre geste qui déplaît aux officiers, on accable de coups de verges ces pauvres soldats qui souffrent tout en esclaves. Au plus petit signe du commandant, on les jette à terre et on les frappe jusqu’à ce qu’il plaise à celui qui préside de dire c’est assez. On leur applique quinze, vingt, trente coups de verges avec une cruelle dextérité. Un soldat de garde endormi en reçut cent ; il est vrai qu’on en frappa la moitié sur son gros habit, mais il y en avait encore plus qu’il ne fallait pour lui faire crier miséricorde. Ici les factionnaires ne changent pas d’heure en heure comme en France; ils veillent toute la nuit sans être relevés : force fut bien à moi de faire de même. Un gros tamhbur est suspendu sur deux piquets; on frappe de temps en temps un coup, et tous les postes de sentinelles répondent en frappant aussi en cadence deux petits bâtons sonores et en tirant quelques sons d"un instrument à cordes. Les veilles de la nuit sont divisées en cinq, d’un peu plus de deux heures chacune; elles commencent vers les six heures du soir et finissent vers les six heures du matin; elles sont mesusurées avec des horloges d’eau et de sable. »
Le lendemain les soldais, colonel en tête, terminèrentlesac du village; M. Cornay fut enfermé dans une cage faite à son intention, et l’on partit pour Doai, chef-lieu de la province. Le missionnaire passa la seconde nuit dehors comme la première; mais il n’eut pas trop froid, le mandarin lui ayant généreusement fait restituer sa couverture et un tapis d’autel. « On se remit en marche au point du jour.
On était alors sur la grande route ; cette route qu’on appelle royale, dit M. Cornay, parce qu’il n’y en a qu’une de ce genre au Tonquin, n’est cependant pas fort large ; deux voitures de la dimension de la mienne y eussent été embarrassées dans leur rencontre, sans compter que le chemin , coupé par de misérables ponts qui retardaient la marche , est rompu en plusieurs endroits. A tout instant, mes porteurs étaient obligés de courir pour se mettre au train des soldats, sans pouvoir s’arrêter à boire un peu d’eau pour se rafraîchir. Quoi qu’il en soit, ma marche était en un sens fort pompeuse : environ cent cinquante soldats me précédaient, et autant me suivaient avec des mandarins en filets surmontés de dais ; ma cage, portée par huit hommes, et ombragée à l’aide de mon tapis rouge, occupait le milieu : j’étais suivi de dix chrétiens arrêtés en même temps que moi, qui marchaient tristement, attachés ensemble par l’extrémité de leur cangue. Sur la route quantité de peuple accourait. »
M. Cornay avait obtenu qu’on lui rendît quelquesuns de ses livres et un Christ.« — Qu’en ferez-vous?» lui avaient dit les mandarins ! « — - Les livres contiennent des prières, je prierai pour vous, et je demanderai au Christ la force dont j’ai besoin. » Puis il leur avait expliqué quelques traits de la Passion. Sa sérénité, sa gaieté même charmaient son escorte. Mandarins et soldats montraient une véritable satisfaction lorsque cessant de lire ou de prier il chantait. Aussi dut-il chanter pour obtenir un peu de nourriture. « Je fus déposé devant un mandarin qui, s’é-
tant enquis près des officiers, commença avant tout par me dire de chanter, parce que mon talent en ce genre était déjà renommé. J’eus beau m’excuser sur ce que j’étais à jeun, il fallut chanter. Je déroulai donc toute l’étendue de ma belle voix, desséchée par une espèce de jeûne de deux jours et demi, et leur chantai ce que je pus me rappeler des vieux cantiques de Montmorillon. Tous les soldats étaient à l’entour, et un peuple nombreux se fût précipité vers la cage sans la verge en activité de service. Dès ce moment, mon rôle changea : je devins un oiseau précieux par son ramage. Après cela on me donna à manger. »
M. Cornay arriva le 22 juin au soir à Doai. On le déposa devant l’hotel du gouverneur général. La résidence de ces hauts fonctionnaires est la place forte de la province ; elle porte le nom de palais du gouvernement. C’est une sorte de camp fortifié, entouré de fossés ; on y trouve l’hôtel des grands mandarins, les tribunaux, la caserne, la prison, les greniers publics. L’ensemble a environ une demi-lieue de circuit. Les remparts, élevés d’une vingtaine de pieds et consolidés par des terrasses, sont formés de grosses masses d’une terre qui durcit au soleil. L’intérieur du camp est divisé en plusieurs enceintes.
Le gouverneur vint jeter un coup d’œil sur M. Cornay et lui fit dire qu’il serait envoyé au roi. C’était une menace qui devait préparer le succès d’une demande d’argent.
A Doai comme en route, le saint missionnaire dut
chanter pour prix de son dîner ; il chanta un couplet à la sainte Vierge. On le fit passer de sa cage provisoire dans une cage plus solide, et pour complément de sûreté on l’enchaîna. « Ma chaîne, écrivait-il à M. Marette, est triangulaire ; elle me prend au cou par un anneau majeur et descend jusqu’au nombril, où elle se divise pour s’attacher au-dessous des deux jambes par deux autres anneaux; les clous en sont rivés, en sorte qu’il n’y aura plus moyen de l’ouvrir que quand il me faudra mourir ou m’en aller en liberté, moyennant finance. »
Mais comment le prisonnier faisait-il passer ces détails à son confrère? On lui avait permis d’écrire. Le zèle d’une religieuse fit le reste. Elle s’approchait de l’Européen comme les simples curieux, prenait ses lettres, les remettait à M. Marette, et rapportait les réponses de celui-ci roulées et cachées dans des aliments.
Le grand mandarin, gouverneur, ne tarda pas à vouloir entrer en composition. 11 fit dire à M. Cornay que pour cent barres d’argent (environ dix mille francs) il lui rendrait la liberté et cesserait les poursuites contre le village où il avait été pris. M. Cornay savait très-bien que jamais la chrétienté de Bau-No ne pourrait fournir cette somme; aussi écrivit-il aux chefs du village : « Trouvez vingt ou trente barres pour vous racheter et ne vous occupez pas de moi, je me confie à Dieu. »
Les deux ou trois premiers interrogatoires que subit le missionnaire n’eurent rien de menaçant. Les mandarins f accablaient de questions sur la France,
sur sa famille, sur les usages européens. M. Cornay sut répondre de manière à faire à ses juges des instructions religieuses. Voyant la tournure que prenaient les choses, il crut qu’il serait mis en liberté ou envoyé à Macao. M. Marette lui écrivit : — « Ne vous y trompez pas, cher confrère , nos efforts ne pourront vous ôter la palme du martyre. » Il répondit : — Je le confesse, j’ai regardé dans ma lunette la liberté du côté qui rapproche et la mort du côté qui éloigne les objets ; mais ne croyez pas pour cela que je cesse de me soumettre à la volonté de Dieu. Je ne pense plus qu’à me préparer au combat; on m’a menacé jeudi dernier (20 juillet) d’être haché en morceaux. Je crains moins cette peine que la question à coups de verges (1). »
Cette torture, qu’il redoutait plus que la mort elle-même, lui fut appliquée. On l’accusait, comme M. Marchand, d’avoir servi la cause des rebelles. Il n’y avait pas même l’ombre d’un prétexte pour motiver cette accusation; mais la justice annamite n’y regarde pas de si près. Écoutons-le :
« Vendredi, Il août 1837. On m’a fait sortir de ma cage, j’ai été orné d’une énorme cangue qu’on a ferrée à neuf ; puis j’ai été traîné, étendu, mis à nu, et lié. Chaque fois que je répondais : «Tout ce qu’on avance est calomnieux,» les coups de verges pleuvaient sur moi ; on revenait sans cesse à la charge, me menaçant tantôt d’être frappé jusqu’au soir,
(1) Ces verges sont longues de trois pieds et flexibles, leur extrémité est garnie de plomb, pour augmenter la violence des coups.
tantôt d’être soumis tous les jours à un semblable traitement jusqu’à ce que j’avouasse mon crime, puis on me promettait le pardon du moment où je me serais reconnu coupable: mais on n’a rien obtenu de moi, et après cinquante coups on m’a délié. Quelque douloureuse qu’ait été cette question, la plus vive souffrance était celle que me causaient mes bras, liés vers les poignets et engourdis de plus par la cangue sur laquelle ils étaient tendus. Enfin , on m’a traîné dans ma cage, et en arrivant à ma prison; j’ai chanté le Salve Regina. . Adieu, je chante, et surtout je prie Dieu plus qu’auparavant. »
Dans cette lettre adressée à M. Marette, M. Cornay avait introduit un billet pour ses parents. C’est un modèle de piété filiale et de courage chrétien :
« Mon cher père et ma chère mère ,
« Mon sang a déjà coulé dans les tourments et doit encore couler deux ou trois fois avant que j’aie les quatre membres et la tête coupés. La peine que vous ressentirez en apprenant ces détails m’a déjà fait verser des larmes; mais aussi la pensée que je serai près de Dieu à intercéder pour vous, quand vous lirez cette lettre, m’a consolé et pour moi et pour vous. Ne plaignez pas le jour de ma mort , il sera le plus heureux de ma vie, puisqu’il mettra fin à mes souffrances et sera le commencement de mon bonheur. Mes tourments mêmes ne sont pas absolument cruels; on ne me frappera pour la seconde fois que quand je serai guéri de mes premières blessures.
Je ne serai point pincé ni tenaillé comme M. Marchand, et, en supposant qu’on me coupe les quatre membres, quatre hommes le feront en même temps et un cinquième coupera la tète : ainsi je n’aurai pas beaucoup à souffrir. Consolez-vous donc, dans peu tout sera terminé , je serai à vous attendre dans le ciel... »
Comme il s’applique à pallier le caractère épouvantable des supplices qu’il a déjà endurés et de ceux qui l’attendent! «Consolez-vous, dit-il, je n’aurai pas beaucoup à souffrir! »
Le 29 août il fut remis à la torture et reçut soixantecinq coups de verges. On voulut lui faire fouler la croix aux pieds ; il se prosterna tout de son 1üii;j , prit la croix et la tint pressée sur ses lèvres jusqu’au moment où les bourreaux la lui arrachèrent.
Quelques jours plus tard, il écrivait à M. Marotte pour lui demander à quelle date tombaient les Quatre-Temps; «car rien ne m’empêchant de jeûner, ajoutait-il, je fais les jeûnes d’obligation. Sijevis encore dans les premiers jours de froid, vous me feriez plaisir de m’envoyer deshabits un peu plus chauds, et même mes vieilles chausses ne seraient pas superflues. Je chante toujours en l’absence comme en présence ducolonel, auquel il n"est pas nécessaire de faire mauvaise mine. Dès que ma sentence aura paru ne manquez pas de m’en informer. »
C’était surtout pour remplir ce devoir, pour lui dire: tel jour vous mourrez, que M. Marette restait près de Doaï et entretenait une correspondance qui
l’exposait cliaque jour à être pris. Voici les dernières lignes que lui adressa M. Cornay :
«... Votre charité est parfaite en m’avertissant à temps, pour que je ne sois pas trop surpris par l’annonce de la mort... Que voire lettre soit donc la dernière : vous ne sauriez, d’ailleurs, plus rien avoir à me dire... Adieu, mon bien aimé, adieu à tous nos confrères et à notre digne évêque. Si j’ai pu quelquefois, à mon insu, et en quoi que ce soit le contrister, je lui en demande pardon ; certes, je ne l’ai pas fait avec malice.
« Je désirerais bien que vous pussiez me procurer l’absolution ; mais si cela est impossible, ô mon Dieu, dis-je souvent: contrition pour confession, mon sang à la place de l’extrême-onction. J’absoudrai moi-môme mes compagnons si je meurs avec eux. Adieu! adieu! priez et offrez le saint sacrifice pour mon heureuse mort. »
M. Cornay mourut seul. Les chrétiens arrrétés avec lui avaient été plusieurs fois frappés de verges et ils étaient encore en prison, mais iis ne subirent pas la peine capitale.
Les mandarins décidèrent, le 20 septembre au matin, que l’exécution aurait lieu ce même jour dans l’après-midi. Une religieuse , qui veillait autour de la prison, apprit cette décision par un soldat chrétien et la transmit à M. Cornay ; elle chargea une vieille domestique cbi’étienne de se procurer des nattes pour les étendre sous le martyr, et lorsque le cortège sortit de la prison, les deux femmes le suivirent au premier rang, ne se préoc-
cupant guère, à coup sûr, de cacher leur douleur et leur foi. La foule était immense. Les chrétiens du voisinage, prévenus à la hâte, s’y trouvaient en bon nombre. Trois cents soldats, le sabre nu ou la hache à la main, entouraient le condamné. Un écriteau porté devant M. Cornay indiquait la condamnation et le supplice.
« Le nommé Tan, dont le vrai nom est Cao-Long- Ne (Cornay), du royaume de Pliu- Lang-Sa (France), et de la ville de Loudun,est coupable comme chef de fausse secte, déguisé dans ce royaume, et comme chef de révolte. L’édit souverain ordonne qu’il soit haché en morceaux, et que sa tête, après avoir été exposée pendant trois jours, soit jetée dans le fleuve. Que cette sentence exemplaire fasse impression partout.
«Le 21 de la huitième lune, de la dix-huitième année du règne de Min h-Man g. »
Un satellite montrait la sentence au public et frappait sur une cymbale qui rendait des sons lugubres.
Le martyr, porté dans sa cage, lisait des prières ou chantait des hymnes.
L’ouvrier chargé d’enlever les fers du condamné était chrétien ; il lui demanda un souvenir, une relique. M. Cornay s’arracha quelques cheveux et les lui donna. Les deux nattes furent étendues par terre, on y joignit un vieux tapis d’autel et le supplice commença. M. Cornay, dépouillé de ses vêtements et couché tout de son long, fut attaché à cinq piquets : un pour la tête, quatre pour les bras et les jambes. Il priait. Les ineinbres devaient être coupés les pre-
miers, mais le mandarin ordonna de commencer par la tête. Le bourreau la trancha d’un seul coup ; il la prit par une oreille , la jeta à quelques pas, puis se mit à lécher son sabre encore tout fumant.
Le corps fut ensuite dépecé comme l’avait été celui de M. Marchand. Nous passons ces détails, mais nous devons en rappoi'ter de plus hideux encore. « Selon la coutume barbare de ce peuple, ditM. Marette, le bourreau principal arrache avec son sabre le foie de la victime et en coupe un morceau pour se régaler. Ce lambeau tout sanglant a été vu étalé devant sa maison, avant de devenir pour lui la matière d’un horrible festin. Un soldat s’empara aussi d’une autre partie de ce foie: mais l’un de ses camarades, qui était chrétien, parvint à la retirer des mains du cannibale, au moment où il commençait à la dévorer toute crue dans une auberge. On remarqua , dit-on , que ce foie était fort tendre , tandis que celui des chefs de révolte était dur. C’est une des croyances superstitieuses de ce pays, qu’en mangeant le foie des grands scélérats on devient participant de leur courage. »
Cette boucherie terminée, les personnages officiels, depuis les mandarins jusqu’aux servants du bourreau , s’en allèrent en toute hâte et à la débandade ; c’est l’usage. Les spectateurs restèrent; ils voulaient voir s’il y avait des chrétiens parmi eux et ce qu’ils feraient. Un médecin , un sous-officier, la religieuse et la vieille servante pénétrèrent dans l’enceinte et recueillirent pieusement les lambeaux de chair épars çk et là. Ils imbibèrent de sang les
habits du martyr, des mouchoirs, du papier. Alors la foule, sans distinction de païens et de chrétiens, se précipita pour recueillir aussi quelques gouttes de ce sang précieux. La tête manquait, elle avait été emportée par un enfant, qui , en passant devant les boutiques, la montrait pour faire peur à ceux qui s’y trouvaient. Cette précieuse relique lui fut arrachée et on l’enveloppa de toiles pour l’exposer pendant trois jours conformément à la sentence. Les chrétiens parvinrent ensuite à la retirer des mains des païens, et M.Marette put la faire enterrer en lieu sûr (1).
M. Cornay avait vingt-huit ans et demi. Destiné aux missions de Chine , mais très-longtemps retenu dans l’empire annamite par la difficulté de gagner le Su-Tchuen où il devait se rendre, il s’était voué, après le supplice de M. Marchand, aux missions du Tonquin. Pour de tels hommes la perspective du martyre est un invincible attrait.
(1) Annales f etc., t. XI, p. 22/i-261. Relation de M. Marette.