‹ La Cochinchine et le TonquinChapitre 29 sur 60 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Pourquoi les souverains annamites sont persécuteurs. — Les rois et le peuple. — Les temples des idoles. — Uessonrces des bonze^:.

• — Lègles auxquelles ils sont soumis. — Bonzesses et femmes libres. — Fêtes religieuses des Annamites. — Tenue des fidèles dans les temples. — Comment on devient grand-maître. —Le trou de Fenfer et le cbien du diable. —Les oracles.— Les lettrés libres penseurs. — Il faut un cuite pour le peuple. — La conclusion du bourreau. — Idées des mandarins tolérants sur le christianisme.

La persécuüoo contre l’Égiise a, dans l’empire annamite, nn caractère exceptionnel. Les ennemis les plus passionnés des missionnaires sont partout ailleurs les prêtres des idoles; mais au Tonquin et en Cochiiichine, le premier, le plus tenace, le plus violent des persécuteurs, c’est le roi. Lui seul fait le mal , et l’on pourrait presque dire que lui seul le veut. Les bonzes, prêtres de Foé ou Pliût, les sorciers et jongleurs, disciples de Lao-Tse, les lettrés, restés vraiment fidèles aux préceptes de Confucius, ont sans doute fait preuve, en diverses circonstances, d’hostilité contre le christianisme. Les premières persécutions furent suscitées par les plaintes de quelques bonzes, inquiets pour leur ventre, ou de quelques observateurs rigides du culte des ancêtres. Ces orages passaient vite. Les cbua ou rois n’avaient pas alors de parti pris; ils sévissaient un

jour contre les chrétiens et le lendemain se montraient indifférents ou même bienveillants. Vers la fin du dix-huitième siècle, les conquêtes des Anglaisdans l’Inde excitèrent la défiance des souverains annamites contre tous les Européens et les persécutions devinrent plus fréquentes. Cependant rien encore ne dénonçait une résolution arrêtée d’en finir avec le christianisme. Les menaces étaient violentes, des actes épouvantables les suivaient, puis le calme renaissait et pendant quelques années l’Eglise était à peu près libre.

Mais depuis trente ans la persécution a été érigée en système et résolûment poursuivie. Deux changements de règne n’ont rien changé au sort des chrétiens. Thieu-Tri et Tu-Duc ont fidèlement marché dans la voie tracée par Minh-Mang ; comme lui ils ont fait des martyrs.

La haine des héritiers de Gia-Laong pour le christianisme tient à diverses causes. Ils trouvent chez leurs sujets chrétiens un sentiment de la dignité humaine, une force morale, un respect des droits de Dieu qui les inquiètent et les irritent; le souvenir des services que la France et l’évêque d’Adran ont rendus au restaurateur ou plutôt au fondateur de l’empire annamite leur pèse d’autant plus qu’il s’agit d’une dette à payer; ils croient enfin que par leurs attentats contre les missionnaires ils intimideront les Européens, particulièrement les Français, et écarteront ainsi toute réclamation. Minh-Mang disait volontiers que la Gochinchine et le Tonquin devaient être absolument fermés aux barbares; que la

bonne politique, au sujet des sectateurs de Jésus, était celle de la Chine et du Japon, et qu il saurait bien, sous ce rapport, réparer les fautes deGia-Laong.

La nation a trop à souffrir du despotisme capricieux de ses souverains pour s’associer à leurs passions. VainementMinh-Mang, Thieu-TrietTu-Ducont faitappel au zèle religieux de leurs sujets, et déclaré en beau style chinois, que les Annamites devaient conserver et défendre le culte de leurs pères. On a lu ces proclamations avec indifférence. Les religions nationales sont, d’ailleurs, depuis longtemps tombées dans un tel discrédit que leurs prêtres ont peu d’action sur les masses, et ne se croient pas tenus à montrer du zèle pour un état dont ils vivent mal.

Chaque bourg doit avoir un temple d’idoles. Ces édifices sont mal tenus et ressemblent à des hangars ouverts de tous côtés. Le toit abrite assez mal les dieux. Ceux-ci sont suspendus à des clous ou couchés sur des tables ; un vase destiné à recevoir des parfums, mais qui souvent reste vide, est placé devant eux. Les temples principaux sont construits d’après le même système, mais avec plus de splendeur, quelques-uns ont des tours et des espèces de clochers. Des communautés de bonzes desservent les temples célèbres et riches ; les petits temples ont chacun un gardien spécial. Les bonzes jouissent du revenu des propriétés affectées aux idoles. Les fidèles leur donnent, en outre, du i*iz et quelques petites sommes d’argent. Ces offrandes étaient autrefois obligatoires, maintenant elles sont facultatives et deviennent rares.

Les bonzes se rasent les cheveux, mais leur vêtement n’a rien de particulier. Ils doivent garder le célibat. « Il leur est défendu de rien manger de tout « ce qui a eu vie, de boire du vin ou de toute autre « liqueur qui enivre; ils s’abstiennent d’oignons et « autres plantes ou racines d’une odeur forte ; ils ré- « citent en commun et à des heures marquées, des « prières dans une langue qu’ils entendent à peine : « leur chef ou supérieur doit être un lettré en « grade : ils ne font aucune fonction de sacrifica- « teurs; leur emploi se réduit à servir les pagodes « ou temples des idoles, et à exercer la médecine ^ parmi le peuple. Il y a aussi des communautés de « religieuses qui vivent retirées dans leurs cloîtres, « d’où elles ne sortent (c’est-à-dire d’où elles ne de- « vraient sortir) que pour jouer des instruments de « musique aux funérailles. » Les bonzes ne se montrent pas toujours rigoureux observateurs de la loi, et les bonzesses sont assez généralement regardées comme appartenant à la catégorie des femmes libres. Néanmoins, on trouve dans cette classe des coeurs purs et des esprits droits. Mgr Pellerin nous disait que personnellement, et par plusieurs de ses chrétiens, il avait pu constater un certain esprit de foi et une certaine dignité de mœurs chez plusieurs des prêtres et des prêtresses de Phût. Voici, du reste, sur les bonzes un témoignage qui, pour être ancien, n’a pas cessé d’être exact :

« Les bonzes ne sont ni intolérants, ni persécuteurs ; ils n’ont aucune aversion pour la religion chrétienne, et n’approuvent pas que l’on inquiète ni

que l’on punisse ceux qui l’embrassent. Ils prétendent que Foé ou Pliùt et Jésus-Christ étaient frères; le premier l’aîné, le second le cadet ; celui-ci, par ambition, ayant voulu s’élever au-dessus de son aîné, fut attaché à une croix par l’ordre de son frère ; que nonobstant le supplice dont il est mort, c’est bien fait de l’honorer; mais sans préjudice du culte que l’on doit rendre à Foé (i). »

Les fêtes religieuses ont lieu à des époques indéterminées. Un incident quelconque ou le caprice des autorités provoque une démonstration en l’honneur des dieux, et bon gré mal gré chacun y prend part. Cependant la cinquième lune est le temps le plus ordinaire des processions. On promène l’idole dans tout le village, et les habitants lui font cortège, revêtus de leurs habits de gala ; les bannières et les drapeaux ne manquent pas ; les musiciennes et musiciens sont nombreux et luttent à qui fera le plus de bruit. Derrière l’idole viennent des brancards où sont étalées les offrandes : cochons rôtis, chèvres fraîchement égorgées, volailles, fruits, pâtisseries, compotes de hannetons, de fourmis et de vers à soie, bois précieux , etc. La cérémonie se termine au temple, où les fidèles rient, causent et fument. Quant à prier, personne n’y songe. J’ai visité bien des pagodes, dit M. Marette, je n’y ai jamais vu d’adorateur en prière. »

Le mérite et la piété ne suffisent pas à élever un

(1) Hütoire naturelle, civile et politique du Tonquin, t, I, p, 195.

bonze aux premiers rangs de la hiérarchie. « Pour être grand-maître, il faut jeûner cent jours de suite, et chaque jour passer je ne sais combien d’heures la bouche collée sur un trou fait dans la terre, qui aboutit, à ce qu’ils disent à l’enfer. Quoi qu’il en soit, on fait là des invocations et des vœux au démon, qui, dit-on, les entend. Le centième jour arrivé, on lui présente un chien pour victime; le diable doit l’emporter en présence des assistants, sans que jamais on n’en entende plus parler. C’est là le signe auquel le postulant sait qu’il est exaucé, et que le diable veut bien l’avoir pour ministre de premier ordre; sans cela il faut recommencer son jeûne tout de nouveau (1). ^

Les sorciers ou disciples de Lao-Tse montrent, comme les bonzes, une assez grande tolérance pour les chrétiens. La peur semble être, il est vrai, le principal mobile de leur réserve. Mgr Retord raconte à ce sujet les faits suivants, qui n’ont rien d’exceptionnel.

« Dans une chrétienté de mon district (Bât-Doat), un riche païen avait forcé les chrétiens de lui vendre leur église, dont il avait fait un hangar ; or, ce païen est tombé dangereusement malade, et le sorcier qu’il a consulté iui a répondu que sa maladie venait de ce qu’il possédait l’église des chrétiens. Le païen, craignant de mourir, a bien vite rendu l’église, sans même oser redemander l’argent qu’il avait donné pour l’acheter. » Un notable du même district étant

(1) Nouvelles Lettres édifiantes, t. VJ, p.

mort subitement, le démon fut consulté ; son interprète répondit que ce personnage avait été frappé : « d’une manière extraordinaire , parce qu’il avait « persécuté les chrétiens, et s’était emparé du bois « de leur église; que si l’on voulait éviter de plus « grands malheurs, il fallait réparer le tort fait aux « chrétiens, les prier d’aller chercher le prêtre, pour « faire la mission (1). » L’oracle fut obéi.

Voici un autre trait emprunté également aux annales des missionnaires. Une femme païenne ayant perdu son enfant, prit celui de sa voisine, qui était chrétienne, et déclara qu’elle voulait le garder. « Mais les parents l’ayant redemandé, elle le rendit en blasphémant le dieu des chrétiens, Jésus-Christ, tous les anges et tous les saints. La nuit suivante elle éprouva dans les entrailles des douleurs si cruelles, qu’elle ne pouvait rester assise, ni couchée. Son mari alla chercher le sorcier qui, étant venu, demanda la cause de cet accident : le mari l’instruisit de tout ce qui s’était passé et des blasphèmes que sa femme avait proférés. « Comment y a-t-il des gens «assez téméraires, répondit le sorcier, pour se « permettre de pareils discours? Quoi! outrager un « maître que les hommes ont pris pour objet de « leur culte I L’adoreraient-ils s’il était sans puis- « sauce? Il n’y a que le Dieu du ciel (ou des chré- « tiens) qui puisse la guérir ; cela passe mon pou- « voir. » Puis il s’en alla sans exiger aucun salaire, ce qui est surprenant dans un homme de son

(1) Annales de la propagation de la Foi, t. IX.

métier. La femme mourut pendant la nuit(1).»

Les faits de cette sorte abondent dans les récits des missionnaires. Ils expliquent le sentiment général de crainte qui pèse sur le peuple lorsqu’un édit de persécution est rendu.

Les lettrés sont peut-être plus accommodants encore que les sorciers et les bonzes. La tolérance tient chez eux à l’indiflérence absolue, au mépris de toute foi. Ils admettent volontiers qu’il faut un culte pour le peuple, pour la canaille, comme disait Voltaire; mais ils sont personnellement au-dessus de ce vulgaire besoin. L’un d’eux, interrogeant un diacre annamite, formulait ainsi la pensée de tous :

« Quelque religion qu’on embrasse on doit viser a son bien-être ; le génie que l’on sert doit être bienftnsant et récompenser ses adorateurs; c’est par l’état des serviteurs qu’on juge de la condition du maître ; or, vous, sectateurs de Jésus, vous êtes les plus misérables et les plus insensés des hommes; vous vous exposez à des persécutions, à des avanies de tout genre, pour courir après je ne sais quels fantômes. Quittez une folie si étrange; reconnaissez la puissance des génies qui m’ont accordé cinquantehuit ans de vie, une fortune brillante, une place de mandarin distingué et des espérances flatteuses. »

Le même mandarin faisant valoir un argument des libres penseurs de tous les temps et de tous les pays, disait encore :

(1) Nouvelles Lettres édifiantes^ t. VI.

« Que les Européens suivent la religion de Jésus, à la bonne heure; mais vous, Annamites, vous devez suivre celle de votre pays. Quitter la religion nationale pour en adopter une étrangère, c’est être mauvais citoyen, je dis plus, c’est être rebelle et punissable, puisque c’est désobéir aux lois de l’État et à votre souverain qui vous défend de suivre une autre religion que la sienne (I). »

Cette raison termine ordinairement toute discussion engagée entre les mandarins et les chrétiens; le bourreau intervient ensuite pour conclure. Mais que le roi cesse d’ordonner des persécutions, et le zèle des lettrés pour la défense des religions nationales tombera immédiatement. Ils méprisent les bonzes et les sorciers et ne voient dans les préceptes de Confucius qu’une sorte de philosophie officielle dont le principal mérite est de n’obliger à rien. Plus logiques ou plus sincères que la plupart de nos philosophes pratiques, ils tolèrent les croyances au nom de leur propre incrédulité. Ils n’hésitent même pas à reconnaître qu’il y a du bon dans la religion catholique. Voici sur ce point un témoignage bien digne d’être enregistré :

Des mandarins distingués siégeant comme juges, avaient entrepris de faire abjurer un missionnaire, M. Charrier. Leurs premiers arguments furent de solides coups de rotin. Cette tentative ayant échoué, ils cliangèrent momentanément de tactique.

« On ramène M. Charrier devant le tribunal; on

(1) Annales de la propagation de la Foi, t. X, p. 287.

rinterroge de nouveau sur la religion et on lui propose de renier sa foi, lui promettant à ce prix de l’argent et des dignités. — « Quand le roi me ferait grand mandarin, je n’abandonnerais pas ma religion, jene me permettrais rien de ce qu’elle défend, h — Et prenant de là l’occasion de leur annoncer l’Évangile, il leur explique les dix commandements de Dieu, le mystère adorable de l’Eucharistie » la sainteté du mariage, etc., etc. Les mandarins trouvaient fort raisonnable ce que M. Charrier leur exposait de la religion chrétienne : — « A part quelques petites différences accidentelles, disaient-ils, elle ressemble assez à la nôtre ; retranchez le maître du ciel et de la terre, l’enfer, le paradis et le pain sacré, et nous serons d’accord (I). »

Comme M. Charrier ne trouvait pas à propos de retrancher ces petites différences accidentelles, il fut convaincu d’intolérance et battu.

C’est cependant ainsi que raisonnent nos philosophes humanitaires lorsqu’ils reprochent aux catho^ liques de se montrer fanatiques en refusant d’admettre Mahomet, Brahma, Bouddha, Confucius et d’autres encore à côté de Jésus-Christ. On nous objectera peut-être que, plus eivilisés que les Annamites, ils ne vont pas jusqu’à la bastonnade. L’objection est bonne pour aujourd’hui, mais n’oublions pas qu’ils allaient hier jusqu’à la guillotine. Ajoutons enfin, à l’avantage des mandarins, qu’ils persécutent sans invoquer la liberté, et simplement parce que le roi l’ordonne.

(l) Annales, etc., 1. XV, p. Zj96.

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