CHAPITRE XX
Les scrupules de Minh-Mang. — Raisons d’un missionnaire pour ne pas s’évader. — Pjisonniers et prisons annamites. — La messe au fort de Gam-Lo. — Dialogue entre un missionnaire et un mandarin. — M. Jaccard à la torlure: son martyre. — • La mission espagnole. — Une sentence annamite. — Danger d’étudier les choses du cœur. — Exécution d’un cadavre. ■ — Superstition annamite; l’esprit des suppliciés. — Nombreux martyrs. — Deux apostats. — Les religieuses indigènes. — Quelques traits d’enfants chrétiens. — Le martyre de Mgr Borie.
Minh 'Mang avait parfois des scrupules. Il hésitait à faire exécuter M. Jaccard. Ce saint missionnaire était toujours détenu au fort de Cam-Lo. Ses confrères lui faisaient passer des secours, et grâce au zèle de quelques chrétiens indigènes, il trouvait assez souvent roccasion d’écrire à son évêque, Mgr de Métellopolis. Celui-ci, lui ayant conseillé de s’évader, M. Jaccard répondit :
« 31 mars 1836. Vous me parlez d’évasion ; j’y ai pensé plus d’une fois ; je crois qu’elle serait possible, mais cette possibilité n’est fondée que sur l’intime persuasion où bon est que je ne m’enfuirais pas pour tout au monde. On n’a pas tout à fait tort de penser ainsi. ...pour me sauver, sans parler des vexations auxquelles seraient exposés les chrétiens, je ferais peut-être pendre trois ou quatre confrères!... Les mandarins de Cam-Lo ne pourraient manquer de
payer ma fuite de leurs têtes. Ceux de la province n’en seraient guère quittes à meilleur marché, et je vous avoue que j’aurais un petit scrupule de causer tant de mal à des gens qui ne m’en font point. En effet, tout en se soumettant aux ordres de leur maître, ils ne les exécutent pas à la rigueur; ils savent bien que j’ai des communications au dehors; ils gardent le silence et me traitent même assez humainement. »
Le confesseur de la foi n’eût pas compromis les missionnaires qui étaient partout obligés de se cacher ; mais il eût perdu le gouverneur de Cam-Lo et deux ou trois autres mandarins; voilà pourquoi il attendit qu’il plût à Minh-Mang de le faire exécuter.
M. Jaccard avait obtenu de ses gardiens la faveur de se faire, à l’aide de quelques bambous, une chambre particulière dans la salle destinée aux détenus. Cette salle, qui avait environ vingt pas de longueur sur onze à douze de largeur, servait, lorsque M. Jaccard et le P. Odorico y furent enfermés, de cuisine, de réfectoire, de salle de jeu, de dortoir, etc., à cinquante prisonniers; plus tard, on n’en laissa que vingt-huit. Lorsqu’il eut conquis dans ce bouge un petit coin pour lui seul, M. Jaccard trouva sa prison charmante. — J’ai là, écrivait-il , dans un espace de huit pieds, lit, cuisine, eau, bois, toutes mes provisions, et une colonne au milieu ; vous voyez que j’y pourrais difficilement faire une salle de bal. — Voici quels étaient ses compagnons de captivité :
« Les autres prisonniers couchent pêle-mêle sur (leux rangs... A voir ces malheureux , la chaîne au cou et aux pieds, nus pour la plupart, remplis de gale et de vermine, n’ayant pas souvent de riz à satiété, décharnés par la fièvre, ressemblant à des spectres , on ne peut, dans les commencements, se défendre d’un mouvement de pitié. Mais quand on les a connus, cette pitié diminue un peu. Voici le trait qui m’est arrivé dans le temps du vent du nordest, qui est très-froid. Un des prisonniers, malade, tout nu, n’ayant pas de riz à manger, me demanda un habit; je ne pus le lui refuser: vous croyez peut-être qu’il va le conserver. Le vent se radoucit pendant quelques jours : mon homme reçoit l’argent que le roi donne aux prisonniers pour se procurer du riz; rien de plus pressé que d’aller jouer ; il perd son argent, et joue ensuite l’habit dont je lui avais lait cadeau. Le vent recommença à souffler plus fort que jamais, mais il ne vint pas me redemander un autre habit. » Ces malheureux tiennent les propos les plus obscènes ; ils vomissent sans cesse les uns contre les autres d’atroces injures, d’épouvantables malédictions. Les soldats qui les gardent sont d’anciens forçats, ainsi que l’indiquent les lettres gravées sur leurs joues. La chaîne ne les a pas corrigés (1).
Et cependant la prison de Cam-Lo est une des prisons les mieux tenues de l’empire annamite. Elle est située sur un teri’ain sec. les détenus y sont nour-
ri) Annaics^ t. IX, j>. 395.
ris aux frais du souverain , et il y règne comparativement, un certain ordre. Les vraies prisons n’ont pour pavéqu’une terre toujourshumide quele piétinement des détenus et leurs déjections transforment en vase empestée ; les hommes et les femmes y sont confondus, ayant pour lit le sol, c’est-à-dire la fange et l’ordure. « Il arrive que les vivants sont là pêlemêle avec des cadavres à demi corrompus, » Les crapauds, les rats, le cancrelat infect, des insectes visqueux, des mouches venimeuses pullulent dans ces lieux maudits. Les rats abandonnent parfois le cadavre pour s’attaquer aux prisonniers encore vivants , mais qui malades ou enchaînés peuvent à peine se défendre. « Le roi ne donne rien aux détenus pour leur subsistance, et les geôliers sont assez avides pour leur enlever ce qu’ils reçoivent de la charité publique ou de leurs parents ; aussi ces malheureux sont-ils touiours affamés. »
Quelquefois geôliers et détenus se liguent contre les missionnaires. M. Miche écrivait des prisons de Hué à Mgr Cuénot : « J’ai entendu plusieurs fois Vong biep vièe (caporal-fourrier) désigner les hommes qui, à chaque veille de la nuit, devaient se succéder afin de continuer le tapage jusqu’au jour pour nous empêcher de dormir un instant..., Cette maison ou plutôt ce four, bâti en briques, n’a pas d’autre ouverture que la porte. Lorsque, à la nuit tombante, les galériens rentraient dans cette tanière et y allumaient leurs feux, pour faire leur cuisine , une fumée épaisse jointe à une chaleur étouffante nous suffoquait. Après leur repas, c’était un bruit, un
tumulte à fendre la tête; unesentinelle, placée sur le seuil, marquait les heures en frappant sur une cymbale avec un bambou creux (1). »
M. Jaccard avait inspiré quelque respect aux autres prisonniers et, de plus, le gouverneur de la prison lui montrait une certaine bienveillance. Sa position lui paraissait très-supportable, mais il la trouva digne d’envie lorsqu’il fut arrivé à dire la messe. « J’ai pratiqué dans C appartement que j’habite, écrivait-il à son évêque, une alcôve où l’on ne vient pas me surveiller : au moyen d’une planche posée sur deux corbeilles, j’ai un autel digne des premiers fidèles de l’Église. J’avais passé trois ans et demi sans pouvoir célébrer ni même communier; j’ai pu me procurer ce bonheur le saint jour de Pâques dernier. Personne, bien entendu, ne sert ma messe, dont je récite les prières à voix basse , et que je dois avoir finie avant le jour. Avant que je pusse me procurer cette consolation, j’étais fort indifféî^ent sur le lieu où il plairait à S. M. de me retenir prisonnier ; actuellement je préfère Cam-Lo à tout autre (2).»
Le moment de la dernière épreuve était venu pour M. Jaccard. Le 7 mars 1838, le premier mandarin de la province se rendit à Cam-Lo et fit comparaître devant lui le saint confesseur de la foi. 11 le somma d’apostasier pour obéir au roi, en lui disant: « Les ordres de Minh-Mang sont les ordres mêmes du ciel. Voici quelques parties de cet interrogatoire :
(1) Annales, t. XVI, p. 10^.
(2) Id, l. Xt, p. 223.
— Le mandarin. — Quand tu seras mort pour avoir observé ta religion, quel avantage en tireras-tu ?
— Le missionnaire . — Quand on meurt pour la religion on est assuré d’aller au ciel : si donc le roi veut que j’aille promptement jouir de la gloire, il n’a qu’à me faire trancher la tête; un instant de souffrance me mettra en possession d’un grand bonheur et satisfera à tous mes désirs.
— Le mandarin. — Quand on est mort, par quel moyen peut-on monter au ciel ? A-t-on jamais vu quelqu’un monter au ciel après avoir eu la tête tranchée ? tout est fini pour celui à qui on a tranché la tête.
— Le missionnaire. — Ce n’est qu’après la mort que l’âme, se séparant du corps, peut monter au ciel ; non-seulement je ne désire pas de vivre, mais je désire que le roi me fasse trancher la tête au plus tôt ; mes vœux ardents seront alors accomplis.
— Le mandarin. — Ton aveuglement est toujours bien profond !
M. Jaccard ne se méprit point sur la portée de cet interrogatoire ; il sentit que le dénoûment approchait et « salua l’aurore du beau jour qui devait « éclairer son triomphe et l’unir pour toujours à « son Dieu (1). » Il fut conduit de Cam-Lo à Quang- Tri, chef-lieu de la province. Là on le somma, avec menaces, d’apostasier et sur son refus il fut mis à la torture, « Il reçut quarante-cinq coups de rotin.
(l) Lettre de Mgr Cuénol, cvôquede Métellopolis.
Chaque coup faisait jaillir et ruisseler le sang. » Les bourreaux frappaient avec tant de violence que douze rotins furent brisés. M. Jaccard ne laissa pas échapper un cri, ne poussa pas un soupir. On le rejeta tout sanglant dans son cachot. Une femme chrétienne réussit à lui faire passer du riz et du linge. Bientôt on lui donna pour compagnon de prison et de souffrances Thomas Thièn, chrétien indigène. Tous deux furent condamnés à mort. Écoutons Mgr Cuénot :
« Le %\ septembre 1838 dès le matin, fête de saint Mathieu, une troupe de soldats, commandés par un mandarin, se rendit à la prison. M. Jaccard et Thomas Thièn furent tirés de leur cachot pour être conduits au lieu du supplice : ils y marchèrent avec fermeté et leurs visages réfléchissaient la joie de leur âme. Notre cher confrère surtout paraissait tout glorieux de son jeune compagnon, et jetait sur lui des regards pleins de satisfaction et de tendresse. Un témoin oculaire de cette marche triomphale rapporte un trait qui peint merveilleusement leur calme et leur sérénité. En passant le fleuve, et près d’arriver aux auberges où l’on a coutume de donner à boire et à manger aux criminels conduits au supplice, le jeune Thomas se retourna et dit en riant à M. Jaccard : « Père, prendrez-vous quelque nourriture? — Non, mon enfant, lui repartit aussitôt, avec un gracieux sourire, M. Jaccard. — Ni moi non plus, ajouta Thomas; au ciel donc, mon pèrel » Un prêtre annamite s’était rendu sur le lieu de l’exécution et, confondu dans la foule, il donna l’absolu-
tion aux deux martyrs, qui moururent étranglés.
Cette persécution fit d'autres victimes parmi les missionnaires français. M. Candalh et M. Vial, forcés de fuir dans les bois et de changer incessamment d’asile, succombèrent minés par la fièvre.
La mission des dominicains espagnols eut aussi a subir les plus rudes épreuves. Mgr Ignace Delgado, évêque de Mellipotamie, Mgr Hénarès, son coadjuteur, le P. Ximenès, plusieurs catéchistes et un grand nombre de chrétiens indigènes furent arrêtés. L’évêque de Mellipotamie, vieillard de 76 ans, dirigeait depuis quarante ans le vicariat apostolique du Tonquin oriental. Bien que le saint vieillard pût à peine marcher, on lui mit des fers et on l’enferma dans une cage étroite, puis on le conduisit au gouverneur de la province, Tring-Quang-Khanh. Ce fonctionnaire, l’un de ceux qui comprenaient le mieux la pensée de Minh-Mang et qui l’exécutaient avec le plus de zèle, voulut que le maître de religion fût jeté dans la prison commune comme les derniers malfaiteurs.
Les mandarins et leurs agents n’épargnèrent aucune souffrance, aucun outrage à Mgr Delgado. Après l’avoir plusieurs fois interrogé, et toujours sans succès, ils le condamnèrent à mort. La sentence rendue dans ce procès mérite une reproduction presque complète :
« C’est pour obéira la loi, que nous condamnons l’évêque Ignace, dont le nom dans notre langue est Trum~Ca. Cet étranger, qui s’est introduit clandestinement dans le royaume, passa su vie dans [étude
des choses du cœur, et dans la méditation de ce qui est incompréhensible. Il y a près de cinquante ans qu’il enseigne au peuple des erreurs que les simples prennent pour des vérités. Il est le chef* de ces hommes dangereux qui travaillent à répandre parmi nous une fausse religion. On est enfin venu à bout de le prendre et de le mettre en jugement; mais il refuse de répondre et de révéler les secrets qu’il importerait de connaître. Nous pensons donc qu’il ne faut pas tolérer plus longtemps un crime qui devient de jour en jour plus contagieux, et que nous ne pourrions laisser impuni sans violer les plus sages lois de l'État. »
Les juges rappelaient le décret royal contre les Européens et les imposteurs coupables d’enseigner une religion fausse et étrangère, puis ils ajoutaient :
« Considérant qu’il existe aussi une loi contre la magie et les devins, et que sous ce dernier nom on comprend ceux qui par artifice entraînent le peuple à suivre, comme véritable, un culte mensonger, nous déclarons que tel est le crime de ce malfaiteur, et qu’en vertu de la même loi il mérite d’être étranglé. Mais pour proportionner davantage le châtiment à la faute, et pour faire un exemple qui détrompe et intimide le peuple, nous ordonnons qu’Ignace Trum-Ca, ici présent, soit décapité et sa tête exposée sur la place publi([ue. Tous prendront connaissance de ce jugement, afin qifainsi soit tarie dans sa source î’ini^juité (jue nous signalons. »
Tout jugeiiient (jui pi*ononce la peine ca[)itale doit être visé par le roi. Cette jiièce lut donc envoyée ù
Minli-Mang.Ilne l’avait pas encore approuvée lorsque Mgr Delgado mourut d’épuisement. Comme on tenait à faire un exemple, on exécuta le cadavre. La tête de l’illustre confesseur fut exposée sur un piquet aux regards du peuple.
L’évêque de Mellipotamie avait succombé le 12 juin 1838. Treize jours plus tard, son digne coadjuteur, Mgr Hénarès et un catéchiste, François Chièn, eurent la gloire et la joie de verser leur sang pour Jésus-Christ. Mgr Hénarès avait 73 ans. Outre l’écriteau porté devant les martys et indiquant le sujet de leur condamnation, le mandarin qui présidait à l’exécution dit plusieurs fois d’une voix haute en s’adressant à la foule : « Peuples, écoutez et sa- « chez que cet homme est un Européen, venu parmi « nous pour prêcher la fausse religion du Christ : « c’est pour ce crime que le roi le condamne à avoir « la tête tranchée. Gardez-vous de sa doctrine, si « vous ne voulez partager son sort. »
Le missionnaire, qui a recueilli ces renseignements, ajoute :
« Il est ici une coutume née de l’absurde crédulité de ce peuple, qui porte la foule à s’enfuir de toU' tes ses forces, dès que l’exécuteur a frappé sa victime, afin, disent-ils, que l’esprit du supplicié n’ait pas le temps de se jeter sur quelqu’un des assistants. Dans cette circonstance, comme toutes les fois qu’il s’agit d’un martyr, non-seulementles païens ne prirent pas la fuite, mais ils rivalisèrent avec les chrétiens d’empressement à recueillir le sang et les vêtements de nos frères immolés. Cela se passait sous
les yeux des mandarins, et malgré les efforts des soldats, qui avaient ordre de l’empêcher (1). »
Le P. Fernandez, dominicain espagnol, Vincent Yen, Bernard Dué, Dominique Dieu, François Tù, dominicains tonquinois ; Joseph Niêii et Pierre Tuàn, prêtres indigènes, appartenant tous à la mission du Tonquin oriental, furent condamnés à mort après avoir supporté, avec un inaltérable courage, les mêmes épreuves que leurs saints et illustres chefs. Tuàn, vieillard de soixante-treize ans, mourut avant le jour fixé pour son exécution. Tous ses compagnons furent décapités. Un acte de fifiblesse désola ces martyrs. Vincent Sièn, prêtre indigène, âgé de quatre-vingt-sept ans, consentit à marcher sur le crucifix. Ce fut une consternation générale parmi les chrétiens. L’apostat comprit bientôt l’énormité de sa faute; il demanda pardon et rentra dans la communion chrétienne , mais la célébration des saints mystères et l’administration des sacrements lui furent interdites. La même épreuve vint affliger la mission du Tonquin occidental.
Jean Duyêt, prêtre annamite, renia sa foi et plus malheureux que Vincent Sièn, il persévéra dans l’apostasie. Vainement ses compagnons l’exhortèrent au repentir. « Vois ta tête, lui disait devant les mandarins, Hanh, autre prêtre indigène, elle est déjà chauve, ou à peine couverte de cheveux blancs; combien espères-tu vivre encore? Ft tu abandonnes
(1) Annales^ l. XII, p. 39t. Lettres du père Jermoè IJerinosilla, de l’ordre de saint Dominique.
ton Dieu pour quelques jours d’une vie qui t’échap^ pera bientôt. « Père, ajoutait un soldat, si nous, hommes du monde et soldats du roi, faisions ce que vous faites, ce serait sans doute, un crime énorme, mais qui étonnerait peu les gens grossiers; mais vous qui êtes instruit et qui avez instruit les autres, vous reniez Jésus-Christ! »
Minlî-Mang ne voulait pas qu’on se bornât à poursuivre les maîtres de religion et les catéchistes. Tout chrétien était coupable et devait être frappé ; il écri-» vait aux mandarins : « Qu’on torture, qu’on mette « à mort ceux qui refusent de fouler aux pieds la « croix 1 Qu’on sache que ce refus les constitue en « état de rébellion ! Qu’on prenne donc, sans autre « forme de procès, une hache, un sak^e, un coute- « las, tout ce qui se trouve sous la main, pour ex- « terminer ces aveugles et ces endurcis. »
Un grand nombre de fidèles bravèrent tous les tourments et donnèrent leur vie ; d’autres souscrivirent aux volontés du prince et foulèrent aux pieds le signe de salut. Tous les établissements de la mission furent détruits. Ce désastre montra, une fois déplus, l’excellent esprit et la rare fermeté des religieuses indigènes. « Si quelque chose pouvait nous consoler au milieu de tant de désastres, disait le P. Hermosilla, ce serait de voir ces saintes filles aux jours de la tempête, fidèles à toutes les vertus qu’elles pratiquaient dans des temps plus heureux. Cachées dans de pauvres cabanes, elles continuent à vivre en commun, malgré tout ce qu’elles en éprouvent d’incommodités et de privations, »
De grands exemples furent donnés même par des enfants. Deux petites filles avaient été arrêtées avec leurs parents, chrétiens zélés du Dinli-Cat. On leur ordonna de fouler la croix aux pieds. Sur leur refus elles reçurent la houppade. Les deux enfants se laissèrent meurtrir les pieds et les jambes; la douleur put leur arracher des larmes, mais elles continuèrent de confesser Jésus-Christ. Placées de force par les satellites sur l’image du Sauveur, elles ne cessèrent de protester contre la violence qui leur était faite. Le mandarin ne put s’empêcher de louer leur courage. Deux autres jeunes filles du Ciampa furent liées à des piquets et reçurent chacune quatre-vingts coups de verges sans qu’on pût leur arracher une parole de nature à mettre les satellites sur la voie des renseignements qu’ils cherchaient et quelles pouvaient donner.
— « Mandarin, disait un enfant dedixans, donnezmoi un coup de sabre au cou, afin que je m’en aille dans ma patrie. — Où est-elle ta patrie? — Elle est au ciel. — Où sont tes parents? — Ils sont au ciel, je veux aller auprès d’eux; donnez-moi un coup de sabre pour me faire partir. » Khâm, autre petit garçon du même âge, fut saisi par deux espions qui voulurent le forcer de dénoncer la retraite du curé de la paroisse. Après avoir employé les promesses ils prirent le rotin. Le courageux enfant en reçut quinze coups, puis il s’écria : « Vous auriez la méchanceté de m’assommer sur l’heure que je ne consentirais jamais à dire où le prêtre est caché. »Celuici avait pour asile la maison même du père de Khâm.
On demandait à Thang-Tuong, enfant de neuf ans, ce qu’il voulait faire dire à son père, Michel Mi, prisonnier pour la foi : « — Dites-lui de souffrir le martyre ; il ira tout droit au ciel et le bon Dieu aura soin de ses enfants. » Michel Mi eut la tête tranchée. Le bourreau, sachant qu’il était riche, lui dit au moment de l’exécution : « Donne-moi cinq ligatures, et je te couperai la tête d’un seul coup de sabre pour ne pas te faire souffrir. Coupe-la en cent coups si tu veux, répondit l’héroïque chrétien ; pourvu que tu me la coupes cela me suffit. Je ne manque pas de ligatures, mais je ne t’en donnerai point ; j’aime mieux les donner aux pauvres. »
On put croire enfin que Minh-Mang était las de frapper. Il fit ajourner l’exécution d’un prêtre indigène condamné à mourir pour l'instruction publique. On prétendit que le Néron annamite avait des remords et qu’il allait changer de politique. Erreur! ce n’était là qu’une fantaisie. Un missionnaire français, Mgr Borie, nommé évêque d’Acanthe, et deux prêtres tonquinois furent exécutés le ^4 novembre 1838.
Mgr Borie était signalé depuis longtemps au zèle des mandarins. On le regardait comme un des maîtres de religion les plus dangereux. Serré de près, il s’était, pour dernière ressource, caché sous un monceau de sable. Des gens de police y vinrent. Jugeant à leurs discours qu’on l’avait trahi, il se leva et dit à ces hommes, comme Jésus : « Qui cherchezvous?» Ils l’arrêtèrent et il fut conduit en prison. Devant le mandarin, il sut répondre sans compromettre
personne et encouragea pul>liquement à la persévérance quelques clirétiens indigènes, ses compagnons de captivité. « —Vous ne voulez rien révéler, lui dit le sécretaire du tribunal ; mais conduit à la préfecture et frappé de verges qui mettront votre cliair en lambeaux, pourrez-vous encore garder le silence? — Alors je verrai ce que j’aurai à faire, répondit le missionnaire, je n’ose me flatter avant l’épreuve. » En prison comme devant le tribunal il montra toujours une sérénité parfaite. « Ce maître a vraiment un cœur fait pour enseigner la religion , disaient les païens. » Transféré au chef-lieu de la province, Mgr Borie parut devant le grand mandarin qui lui dit : « Je suis plein d’intérêt pour vous, mais il faut que je vous mette à la question; c’est l’ordre du roi. — Je le sais, répondit le confesseur de la foi. » — Aussitôt les soldats plantèrent des pieux en terre; les pieds et les mains de Mgr Borie y furent attachés, on plaça une tuile sous son ventre, une autre sous son menton, et on lui donna trente coups de verges. « C’est assez, dit le mandarin nous perdons notre temps à le frapper. » Néanmoins il fut mis plusieurs fois encore à la question. Le juge, déconcerté de son silence, lui demanda un jour pourquoi il s’obstinait à se taire. « En Europe, répondit le missionnaire, on interroge un accusé, on le condamne, mais on ne l’assomme pas de coups de bâton pour en extorquer des aveux; de tels traitements ne sont bons que pour les brutes, voilà pourquoi je refuse de parler. »
Mgr Borie eut la consolation de voir ses ( ompa-
gnons, l’officier Antoine Nam, le catéchiste Pierre Tû, les prêtres Diem et Klioâ, supporter la torture avec une fermeté qui ne se démentit jamais. Pierre Tû reçut en quatre fois cent dix coups de verges. Il n’avait plus sur les reins aucun vestige de chair. « Ce jeune homme, disaient les mandarins, se disposait sans doute à être un jour chef de la religion ; il était capable de le devenir. »
La sentence qui avait condamné le barbare Européen à être décapité et les deux prêtres indigènes à mourir étranglés, reçut la ratification de Minh- Alang. Selon l’usage, le mandarin criminel fit préparer un festin pour les condamnés à mort. Comme c’était un jour de jeûne, ils déclarèrent qu’ils ne pouvaient accepter qu’un peu de vin. Le mandarin lut alors la sentence et dit aux trois martyrs qu’il regrettait de ne pouvoir différer leur exécution. Mgr Borie se prosterna devant cet homme. « Mes vœux sont accomplis, lui dit-il, je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour mes compagnons et pour moi, et je vous en témoigne ma reconnaissance en me prosternant devant vous; ce que je n’ai fait pour personne. »
Tout était prêt. Je cortège se mit en marche à travers une foule immense. Mgr Borie s’avançait à grands pas, portant sa cangue, saluant avec bonté les personnes qu’il connaissait , et se retournant parfois pour voir si les deux prêtres cochinchinois, ses compagnons, pouvaient suivre. Tous les trois montraient un visage rayonnant de joie, leur course était finie, le ciel allait s’ouvrir. Un seul mandarin
avait été dur et méchant pour eux pendant leur captivité ; il fit arrêter le cortège et demanda à Mgr Borie s’il craignait enfin la mort. Le saint répondit : « Je ne suis ni un brigand , ni un rebelle, je ne crains que Dieu. — Quelle insolence! s’écria le digne agent de Minb-Mang, qu’on le soufflette; » et il s’éloigna. Les soldats ne tinrent aucun compte de cet ordre. Un moment après, le saint confesseur pria un greffier d’aller dire à ce mandarin que s’il avait pu l’offenser, il lui demandait pardon.
Les trois martyrs, débarrassés de leur cangue, prièrent une dernière fois , agenouillés sur des nattes qu’un chrétien avait apportées ; ensuite Mgr Borie s’étant assis les jambes croisées défit lui-même son habit et tendit tranquillement sa belle et noble tête. Trois coups de cymbale retentirent; les deux prêtres annamites furent étranglés en un instant ; mais l’Européen devait mourir par le glaive, et son supplice fut affreux. Le bourreau, tremblant d’avoir à répandre le sang du juste, s’était enivré pour se donner un peu de courage ; sa main mal affermie frappa sept fois avant d’abattre la victime. Le saint ne poussa pas un seul cri.
Mgr Pierre Borie né en 1808, à Cors, petit village de la Corrèze, était parti pour les missions le D" décembre 1830. On parlait de son zèle, même parmi ces hommes si zélés. Ce fut en prison qu’il reçut les lettres qui le nommaient évêque d’Acantbe et vicaire apostolique du Tonquin occidental. Il les garda sans en parler et n’en fit pas mention, même dan^? le touchant adieu qu’il adressa à sa fa-
mille. Diverses notices ont été écrites sur cet apôtre.Nous lisons dans l’une d’elles :
« Loin de la ville et du grand chemin, au sein d’une vallée de la Corrèze, étroite, sombre et profonde, s’élève solitaire, sur le bord du ruisseau, une humble maison, sanctuaire de probité, de travail et de paix. C’est le moulin de Cors. . .
« La vénérable veuve qui , entourée d’une vaste postérité, régit doucement ce petit royaume, a donné le jour h deux missionnaires, et déjà l’un des deux est mort martyr; l’autre attend. Pauvre femme! heureuse mère ! L’enfant qu’elle prie et qu’elle pleure, était né dans le moulin où elle a toujours vécu; il est allé , a trente ans, mourir aux extrémités du monde. Elle venait d’apprendre cette nouvelle ; elle écoutait, troublée d’horreur et de joie, les détails du supplice : un autre de ses enfants, le dernier né, s’approche, l’embrasse et lui dit : « Je pars ; « Dieu m’appelle où mon frère est mort. Ma mère, « bénissez-moi, je veux ouvrir le ciel aux bourreaux « de votre fils (î). »
(1) Louis Veuillol, les Libres Penseurs, p. 503, 2® édition.
CHAPITUE XXL
Pensées pljilüsopliiqiies et palriotiques de Minli-iVlaiig. — M. Delamolte interprète royal. — 'l’Iiomas Toan apostat et martyr. — Trinh-Qnang-Kanli, le boucher des chrétiens. — Maladie et mort de Minli-Mang. — Idoles et navires condamnés au fouet.— q'raits d’un souverain philosophe et persécuteur. — Avènement de Thieu-Tri. — Un tombeau royal. — Le nouveau roi cl les chrétiens. — Arrestation de plusieurs missionnaires. — Les mandarins ont-ils une âme? — Course dans l’eau. — Une sentence annamite. — Le sacred’un évêque. — Rapports entre la Chine et l’empire Annamite. — Droits de suzeraineté. — L’invesliluie. — Les Chinois en pays annamite. — Juges cochinchinois d H'S l’exercice de leurs fonctions.— La corvette française, VUcroinr.
— Délivrance des missionnaires. — Pioclamalion de Tliicu- rii.
— La barque dos néophytes. — Arrestation d’un évêque. — Intervention de l’amiral Cécille. —Crande résolution de Thien- Tri. — Les funérailles d’un roi annamite.
persécution faisait des martyrs et des apostats, mais le christianisme vivait toujours. Minli-Mangse demandait, avec une fureur mêlée de désespoir, s’il serait vaincu par Jésus, jtar le Galiléen; il voulut, une fois encore, joindre les exhortations patriotiques et philosophiques aux menaces. Les gouverneurs de province reçurent une instruction détaillée sur la tactique qu’il convenait de suivre avec les chrétiens. Voici, disait le roi, les discours qu’il faut leur tenir: « Ce Jésus, auteur de votre religion, est « un homme d’un pays éloigné et d’une race diffé- « rente de la nôtre. S’il était vrai (jue sa doctrine
« eût pour objet la fidélité au roi, la piété envers « les parents et la concorde entre les frères , vous « ferait-on un crime de Tétudier? Ce que les mission- « naires enseignent au sujet de la croix à laquelle « est attaché un petit enfant, est en grande partie in- « compréhensible : le mieux est de n’en rien croire... « La mort de plusieurs missionnaires a mis à nu la « fourberie de leurs paroles I De bonne foi, conr « ment monter au ciel quand on ne vit plus?... « Telles sont les grandes pensées qu’il faut dévelop- « per aux chrétiens pour les éclairer et les conver- € tir.
Dans sa clémence, Minh-Mang accordait une année à ses agents pour remplir la mission qu’il leur confiait et qui devait faire apprécier leur adresse.
Les mandarins craignant de n’être pas assez adroits continuèrent d’employer le rotin, la corde et le sabre.
Un grand nombre de prêtres indigènes , de catéchistes et de simples néophytes , furent torturés , condamnés à mort et exécutés. La constance des mar tyrs répondit à l’opiniâtreté du bourreau. Un missionnaire, M. Delamotte, fut arrêté. C’était en 1840. Les Anglais étaient alors en guerre avec les Chinois. Minh-Mang craignait le contre-coup de ccttc lutte et il voulait d’ailleurs avoir sous la main un lettré qui pût lui traduire les écrits européens. M. Delamotte devint donc l’interprète de S. M. annamite. Néanmoins on le mit plusieurs fois à la torture afin qu’il n’eût point de doute sur le sort qui lui était réservé.
« Outre les coups de rotin, qui sont d’usage dans tous les interrogatoires, on employa contre lui, à diverses reprises, les pinces froides et les tenailles rougies au feu. On se servit même de la chaise garnie de clous, supplice qui consiste à faire asseoir le patient sur des pointes aiguës, tandis qu’on lui tenaille les jambes (1). »
M. Delamotte déclarait que pareilles tortures n’étaient à ses yeux que jeux d’enfants. Il disait, en montrant ses chaînes, que les liens qu’il portait pour Jésus-Christ lui paraissaient trop légers. Cette grâce extraordinaire n’empêcha pas la nature de s’affaiblir sous le poids des souffrances. Le 3 octobre 1840, M. Delamotte s’endorjiiit paisiblement dans le SeigJteur, « laissant un témoignage éclatant de la plus admirable constance (2). »
Je veux éviter de m’arrêter encore au détail de tous ces supplices. Cependant, je dois mentionner le martyre du catéchiste Thomas Toan, vieillard de soixante-quatorze ans. Vaincu par les tortures , ce malheureux avait apostasié.
Le gouverneur Trinh-Quang-Kanh, le boucher des chrétiens, lui déclara qu’il était libre.
« Je déplore ma faute, répondit Toan, et je reste en prison pour l’expier. » On l’enferma dans un cloaque affreux, et on donna pour insti'uction aux geôliers et aux bourreaux de le faire revenir, «n’im-
(1) Annales, Lettre de M. Lefèvre, t. XllI, p. /i62.
(2) iAirules tirées de Vlnformalion présentée au Souverain Uontife, i)ar la sacrée congrégation des riles. Cette congrégation est chargée d’instruire les procès de canonisation.
porte par quels moyens,» sur sa rétractation. Deux jours après, le confesseur de la foi parut de nouveau devant ses juges.
— «Es-tu disposé à marcher sur la croix? — Non, mandarin , c’est déjà trop d’avoir une fois outragé mon Dieu. »
Trin-Quang-Kanlî eut alors une de ces inspirations que la haine donne aux ennemis de la vérité. Il livra Toan à des apostats en leur disant : «De sa conversion dépend votre salut ; s’il ne renie pas Jésus , vous serez étranglés avec lui. »Toan fut en butte à tous les outrages, à toutes les tortures. Ce supplice raffiné dura cinq jours; puis enfin la victime, perdue de souffrance, mit une seconde fois le pied sur la croix. Le combat n’était pas fini. Dès la nuit suivante, le chrétien se releva et fut prêt à mourir pour son Dieu. Un prêtre indigène, qui plus tard fut martyrisé, se trouvait dans la prison. Toan lui fit l’aveu de sa chute et reçut le sacrement de pénitence.
Conduit devant Trinh-Quang-Kang pour entendre l’arrêt qui devait lui rendre la liberté comme apostat, il dit : « Ni vos tourments, ni la mort ne me feront désormais aidjurer la foi. Par mon repentir, j’espère avoir recouvré l’amitié de mon Dieu. Il est bien temps que je lui reste fidèle. »
Des tortures inouïes furent aloi's intïigées à Toan. « Il ne resta ])liis sur le corps du catéchiste une seule place qui ne fût une plaie. » Loin de se ])laindre, il récitait à haute voix son acte de contrition :« Non, s’écrkit-il, je ne consentirai plus à fou-
1er aux pieds la croix. » Les bourreaux, las de frapper, inventèrent d’autres supplices. « On dépouilla le martyr de ses habits, on lui attacha un crucifix à chaque pied, on le garrotta à une colonne ; ses bras étendus en forme de croix furent liés au bout de la cangue, garnie de fer, qu’on avait fixée en travers sur ses épaules, et on le laissa cinq jours et cinq nuits dans cette horrible position. » Trinh-Quang- Kang lui fit donner à manger en l’avertissant de se préparer à un prochain interrogatoire. — « Si vous ne m’offrez des aliments que pour me faire apostasicr, répondit le catéchiste, j’aime mieux m’abstenir. — Puisqu’il en est ainsi, reprit le juge, j’ordonne (ju’on te laisse mourir de faim ; »et il le fit exposer au soleil pendant trois jours encore. « On reconduisit le martyr; il reçut quelques aliments, puis on le soumit à de nouvelles tortures. Sa constance fiitigua les juges et il fut enfin condamné à mourir de faim. Il rendit les derniers soupirs en disant : «Je suis revenu sincèrement à Dieu et je veux finir dans son amour (I). »
Parmi toutes ces histoires de héros mourant pour la foi , en est-il de plus touchantes que celle de ce vieillard deux fois apostat?
Minh-Mang, à son tour, allait éti'ejugé. Ce prince, jeune encore, mais épuisé par de continuels excès, avait depuis longtemps perdu la santé et voyait, avec terreur, venir la mort. Vainement ses sorciers et ses médecins lui promettaient une prochaine guérison; ils ne pouvaient le rassurer. Le désespoir et la colère
(1) Annales, elc.^ t. XVI, p. /I31.
portèrent son orgueil jusqu’à la folie. « xMinli-Mang, écrivait Mgr Retord, prétend commander aux esprits comme aux hommes , aux êtres inanimés comme à ceux qui sont doués de raison et de sentiments. Il fait mettre à la cangue et fouetter les navires qui ne marchent pas bien, les idoles qui ne donnent pas de la pluie quand il en veut ; il fait administrer des médecines aux canons exposés à l’air, lorsqu’il les voit couverts d’humidité, parce que , dit-il , ils suent de la peine qu’ils ont eue en faisant la guerre aux rebelles. Il honore la mort de ses éléphants par des décharges d’artillerie, et fait mettre à la chaîne les gens qui, chargés d’en prendre soin, n’ont pas suies guérir. »
Malgré sa folie, Minh-Mang fut toujours grand lettré et bon calculateur. Il eut un jour la fantaisie d’enfouir une partie de ses trésors. Ne voulant pas creuser la terre de ses mains royales, il chargea de cette besogne une jeune fille de la cour. On enviait le sort de la favorite et l’on comptait les heures qu’elle passait seule avec le maître. Son règne fut court. Minh-Mang la fit tuer pour s’assurer de son silence, et comme il avait l’esprit plaisant, il voulut qu’on lui servît sur un plat la langue de sa victime.
Une famille qui habitait près de la résidence royale, était riche et avait une fille. Le roi voulait la fortune ; il demanda la fille pour épouse. Il fallut bien la lui donner. Au lieu de la traiter comme ses autres femmes, il la fit attacher à un piquet dans son écurie. Les parents comprirent la pensée du prince et s’elforcèrent d’adoucir le sort de leur enfant en
faisant à Minli-Mangde riches présents. Ils se ruinèrent et quand’ ils n’eurent plus rien, leur fille fut chassée du harem royal.
Le jour où il atteignit sa cinquantième année, Minh-Mang déclara que les principaux fonctionnaires et ceux de scs sujets qui avaient delà fortune étaient autorisés à lui offrir des présents pour montrer combien ils étaient heureux de voir leur souverain arrivé bien portant à ce bel âge. Une telle permission était un ordre. On s’empressa d’obéir. Chaque gouverneur de province offrit un vaste palais de bois orné de riches étoffes. Les autres mandarins et les individus notés comme riches déposèrent aux pieds du maître ce qu’ils avaient de plus précieux.
Homme d’imagination , Minh-Mang recherchait les émotions nouvelles et vives. Il possédait un superbe tigre qu’il aimait particulièrement à contempler lorsqu’il mettait en pièces une proie vivante. Un jour il voulut voir ee favori de nouvelle sorte mangeant un homme. Il jette son anneau dans la loge du tigre et ordonne au factionnaire qui se trouvait là d’aller le ramasser. Obéir c’était s’exposer à la mort, mais refuser c’était mourir certainement. Le soldat obéit ; le tigi e ne le regarda meme pas. « Fautil s’étonner, s’écriait un missionnaire, après avoir cité quelques traits de la vie de Minh-Mang, que ce prince soit devenu persécuteur d’une religion qui ne transige avec aucun crime? »
La mort de Miidi-Mang fut fêtée dans tout l’empire annamite. Cependant on comptait peu sur Thieu-Tri, son successeur. « Il a tous les vices de son père, disait-
on, et il n’a pas sa capacité; on ne se faisait donc aucune illusion ; l’avenir semblait toujours chargé de périls, mais le tyran était mort et, provisoirement, on se réjouissait. C’est la règle : du moment cm on ne peut rien perdre, tout changement semble bon.
L’emplacement d’un tombeau et surtout d’un tombeau royal est en Cocbincbine une grande affaire, l’avenir même de la famille étant attaché au choix de la sépulture et au parfait.accomplissement des rites. Thieu-Tri voulut que son père fût enterré avec la plus grande pompe. Minh-Mang était mort le 20 janvier 1841 ; ses funérailles n’eurent lieu que six mois plus tard. Pour placer convenablement son tombeau on nivela une montagne. Deux mille soldats furent employés pendant cinq mois à ce travail. Et cependant ce ne devait être là qu’un simulacre d’enterrement. Ming-Mang avait été enterré en grand secret deux ou trois jours après sa mort. « La politique du pays veut que l’on agisse ainsi de peur que , si le véritable tombeau était connu , lors d’un changement de dynastie, il ne vînt à être profané. C’est pour cela qu’ordinairement lorsqu’un roi est mort, quelques affidés le font enterrer secrètement par des personnes condamnées à la peine capitale, (jue l’on exécute ensuite sur-le-champ, afin qu’elles ne puissent raconter le secret à personne. Il y a un cénotaphe envers lequel on agit comme s’il renfermait le corps du défunt , mais personne n’y est trompé (1). » On s’incline respectueusement devant un cercueil rempli de pierres.
(1) Annales^ l. XV, p. 26Zi. Lettre de M. Masson.
En Europe tout souverain s’empresse de signaler son avènement par quelques mesures éclatantes. Les Annamites verraient là une sorte de sacrilège. Le nouveau roi, tout entier à sa douleur, ne doit même pas indiquer ses opinions. Thieu-Tri poussa trèsloin l’observation de cet usage. Il régnait depuis neut* mois déjà et les missionnaires ignoraient encore quelle conduite il tiendrait à l’égard des chrétiens. L’un d’eux, M. Masson, écrivait :«Minli-Mang étant mort le 20 janvier dernier, nous avons tout lieu d’espérer qu’une ère de paix va commencer pour nous. Tliieu-ïri, fils et successeur de Minli-Mang, n’a encore rien dit ni rien fait depuis son élévation au trône, qui pût faire présumer de ses dispositions à notre égard. Aucun des prêtres ou des chrétiens qui, sous le règne précédent, avaient été condamnés à mort pour la foi, n’a encore été exécuté; plusieurs meme ont obtenu une commutation de peine , les autres sont à la cangue et en prison. Nous sommes beaucoup moins à l’étroit qu’auparayant, parce que les mandarins qui, généralement, ne veulent pas la persécution, n’étant pas stimulés par les ordres réitérés de l’impie Minli-Mang, ne disent rien. Si quelques prêtres ou chrétiens tombent par hasard entre leurs mains , ils sont obligés d’agir à cause des édits de persécution, mais les dispositions à persécuter sont chez les mandarins des exceptions rares (1). »
A l’époque où M. Masson tenait ce langage, trois
(1) Lettre datée du Tonquin, le 13 octobre 18/il et publiée dans le numéro de du 7 octobre 18/i2.
missionnaires avaient déjà été arrêtés : MM. Galy et Berneux, le 15 avril 1841 ; M. Charrier, le 5 octobre suivant. I.es mandarins, malgré leurs dispositions favorables, n’avaient épargné à ces confesseurs de la foi, aucune injure, aucune torture.
MM. Galy et Berneux étaient depuis trois mois seulement enCocbinchine lorsqu’ils furent pris. Tous deux venaient de célébrer les fêtes de Pâques dans la chrétienté de Pbuc-Nbac. Averti de l’arrivée des mandarins et de leurs satellites , au moment même où ils cernaient le village, M. Berneux se réfugia dans la maison des Amantes de la Croix. 11 fut réduit à s’installer sur quelques bambous suspendus à la muraille ; là, assis dans une corbeille d’oignons, il attendit les soldats avec une sécurité parfaite, rendant grâce à Jésus-Christ d’être appelé à le confesser devant les païens. Les soldats furent bientôt sur ses traces; son asile n’était point sûr, aussi, la seule religieuse qui fût restée dans la maison, eut-elle recours à un singulier stratagème pour mieux le cacher. « Elle brûlait de la paille au dessous de mon gîte, écrivit plus tard M. Berneux, et m’enveloppait dans un épais tourbillon de fumée; il lui arriva même dans l’excès de son zèle ou de sa crainte, de me chauffer plus que je n’aurais voulu. » Malgré cette ruse, M. Berneux fut découvert et on le conduisit devant le mandarin où il se trouva avec son confrère M. Galy. Celui-ci avait été pris couché dans un fossé, sous des bambous. Voilà un beau jour, dit-il à M. Berneux en l’embrassant. — Oui, répondit œlui-ci, c’est bien le jour que le Seigneur a fait; léjouissons-
nous. » Après avoir subi un premier interrogatoire, les deux missionnaires et dix-neuf chrétiens indigènes furent enfermés dans des cages, et conduits à Nam-Dinh. Là on leur mit des chaînes. Un mandarin d’humeur joviale, termina le troisième interrogatoire de M. Berneux par cette question faite d’un ton railleur :
— Tous les chrétiens ont-ils une âme? — Sans doute et les païens comme eux ; vous aussi, mandarins, vous avez une âme ; puisse-t-elle un jour, c’est mon ardent désir, être au nombre de celles que Dieu récompensera ! — - Où va cette âme en se séparant du corps? reprit en riant le mandarin. — Vous riez , un temps viendra où vous ne rirez plus (1). »
M. Charrier avait été arrêté en se rendant de Ban-No à Doai. 11 faisait ce trajet en barque. Voici les détails qu’il a lui-même donnés sur son arreslation : « Comme nous passions en vue d’un hameau païen, nous entendîmes ci'ier : Qui va là ? Notre pa« tron déconcerté répondit quelques mots en tremblant; aussitôt on battit le tambour et voilà tout le village à notre poursuite, les uns en barque, les autres à pied. Nous nous jetâmes dans le fleuve ; mais bientôt je me sentis harassé de fatigue, je tombai trois ou quatre fois, je croyais ma dernière heure arrivée. Cependant , je m’efforçai de marcher dans l’eau, tantôt jusqu’à la ceinture, tantôt jusqu’au cou, quelquefois aussi, jusque par-dessus la tête;
(1) Annales, t. XV, p. 1A3.
une fois, je disparus dans un trou et ce ne fut qu’en frappant fortement du pied contre le fond que je parvins à surnager. Après une course aussi pénible, n’ayant plus la force de faire un pas, me voyant poursuivi par plus de cent personnes, sans qu’il fût possible de leur échapper, je dis à ceux qui étaient avec moi de faire comme ils pourraient et de me laisser seul, afin que les païens n’impliquassent aucun néophyte dans mon procès. Ils m’arrêtèrent donc et me conduisirent mouillé de la tête aux pieds à la guérite de leur village (1). »
Deux jours après, M. Charrier fut conduit au chef-lieu du département où il subit un premier interrogatoire. Il répondit avec tant de calme, de fermeté et de prudence que le mandarin général dit au chef de la justice : « Ses réponses sont adroites, il faudra l’examiner encore. » Les juges crurent utile pour le second interrogatoire de se faire aider du bourreau. M. Charrier reçut dix coups de rotin et naturellement, il ne donna aucun des renseignements qu’on lui demandait. Les témoins de cette scène se disaient entre eux : « Il est intraitable. » Le grand mandarin lui posa cette question : « — Si le roi vous pardonne, et vous renvoie eu Europe, n’en serezvous pas bien aise? — Non, au contraire, répondit le confesseur de la foi, je reviendrais à la première occasion prêcher de nouveau la religion aux Annamites. »
Le 20 octobre, M. Charrier fut tiré de sa cage et
(1) Annales, t. XV, p. A81.
mis dans la prison des condamnés h mort. Voici ce qu’il écrivait à Mgr Retord, son évêque : « Encore quelques instants, et je vais quitter ce monde. Ouelque pécheur que je sois, depuis mon arrivée auTonquin, j’ai tâché de faire autant de bien que les circonstances me l’ont permis ; si je n’ai pas fait tout celui que je désirais, je meurs, au moins, avec la consolation de n’avoir jamais été pour j)crsonne, une occasion de péché !... Si vous recevez celte lettre avant mon exécuîion, pi*K z pour moi de toutes vos forces; car quelque bonne que soit ma cause, vos suffrages me seront d’un grand secours. »
Quelques jours plus tard, M. Charrier, au lieu d’être conduit à l’échafaud, fut envoyé à Hué où il trouva MM. Berncuxet Galy. Eù, les ti'ois missionnaires, les trois apôtres subirent de nouvelles tortures, et tous trois furent condamnés à mort.
MM. Galy et Berneux avaient demandé à Dieu une seule grâce, celle de souffrir avec dignité. Ils furent exaucés. « Une pierre n’eût pas été plus silencieuse « ni plus immmobile » que les deux missionnaires étendus par terre, attachés à des piquets et revevant des coups de rotin. Dank dan ! (frappez fort) criait le mandai'in au bourreau, et celui-ci obéissait en conscience. Chaque coup imprimait un sillon sanglant, long de cinq à six pouces. Leur condamnation eut pour résultat de les soustraire au rotin et aux tenailles; mais il leur restait les tortures de la prison. Quelle joie ce fut pour eux lorsqu’un chrétien indigène, leur compagnon de captivité, vint leur dire : ^ Nous mourrons dans trois jours. » Ils surent
bientôt que cette nouvelle était fausse et on put voir « que l’ajournement indéfini de leur exécution les affligeait profondément. » Le chrétien, qui leur ap- . portait les nouvelles de la prison et du dehors, leur apprit qu’ils avaient 'd. Charrier pour compagnon de captivité. Nous nous réjouissons, écrivaient-ils, de posséder ce jourageux confrère.
Nous ne voulons pas analyser les nouveaux interrogatoires subis par M. Charrier; mais nous citerons un passage de l’arrêt longuement motivé rendu contre ce missionnaire.
« Considérons la grandeur du crime de cet étranger, de ce pervers. Il est venu dans le royaume avec l’intention de propager furtivement sa mauvaise doctrine; bien qu’il connût les édits portés contre son culte , au lieu de retourner dans sa patrie, il a osé séjourner dans différentes provinces, confondu avec le peuple et prêchant partout sa religion : c’est donc un homme obstiné dans le mal, un coupable que la justice ne saurait trop punir. Quand on l’a mis à la question, il a protesté qu’il mourrait plutôt que de révéler les secrets qu’il possède; nous avons tout mis en oeuvre pour qu’il foulât aux pieds le crucifix, mais nos efforts sont restés inutiles ; nous n’avons pu lui arracher que cette réponse : « Je mourrai de grand coeur plutôt que de consentir à cette profanation. » Son mépris de la loi est formel ; il mérite donc la mort. Que pourraient dire cent bouches réunies pour sa justification ? »
Les juges rappelaient les édits contre les chrétiens et ajoutaient :
« Considérant que ce scélérat est ici depuis longtemps (neuf ans) et que le mal causé par sa prédication doit être considérable, nous pensons que le supplice de la corde, après un certain temps de prison, ne serait pas une peine proportionnée à son crime ; considérant de plus qu’on a récemment condamné les deux Européens Galy et Berneux à avoir la tête tranchée et exposée sur un poteau, nous demandons la même peine en ce qui concerne le prêtre Charrier. »
Cette sentence fut présentée au roi qui l’approuva sans autre restriction que d’ajourner indéfiniment le supplice, comme il l’avait fait pour MM. Berneux et Galy.
Tliieu-Tri renouvelait et appliquait les édits contre les chrétiens; il faisait mettre les missionnaires à la torture, il les condamnait à mort et tenait trois d’entre eux sous le fer du bourreau. Vaines menaces et impuissantes cruautés! Pendant que ces juges lui promettaient d’en finir avec la religion du Crucifié, le P. Hermosilla, nommé vicaire apostolique de la mission dominicaine recevait la consécration épiscopale des mains de M.gr Retord. «Cette céi'é- « monie eut lieu sur le tliéâtre même de la persécu- « tion, dans une hutte couverte de paille, dans un « village situé sur le bord d’une épaisse forêt, afin « qu’en cas de danger imminent on pût s’y réfu- « gier. Vous pouvez bien vous imaginer, ajoute l’é- « vê{jue d’Âcanthe, que la solennité de cette céré- « monie ne fut pas pompeuse. Presque aussitôt après, « Sa Grandeur est repartie pour aller conférer le ca-
« ractère épiscopal à son coadjuteur, car ici il faut « se hâter d’imprimer l’onction sainte sur d’autres « fronts, quand notre tête est peut-être à la veille de « tomber sous le fer des bourreaux (1). »
Quelles scènes et quels hommes 1 Les choses ne se passent pas toujours ainsi. Il sutfit que le gouverneur de la province ou quelque mandarin du second ordre soit de bonne composition pour que les chrétiens se réunissent en grand nombre. La persécution était tout aussi violente en 1847 qu’en 1841, et cependant Mgr Jeantet fut sacré à Ké-Non avec pompe. « Deux évêques, deux missionnaires, vingt prêtres indigènes et cent élèves lalinistes, tous en chappe et en surplis, tous chantres et officiants , se trouvaient là. Dix mille chrétiens assistèrent à cette fête. « 11 y avait, dit Mgr Retord, tambours et musique au grand complet, et le soir il y eut feu d’artifice avec fusées au vol audacieux (2). »
(1) Annales, etc., t. XIV, p. l/i7.
(‘i) Le district où se trouve Ké-lNon est celui où les chrétiens sont le plus nombreux. On en comple vingt mille. C’est là que Mgr Uetord a établi son principal collège. Une de ses lettres en conlient une charmante description. « Devant le collège se déroulent trois vastes enclos, entourés de hauls et magnifiques bambous, traversés par une petite rivière sur laquelle on peut glisser en barque jusqu’à la mer... » Il montre ensuite ses étangs, ses arbres, puis les sentiers et les allées « où l’on peut se promener, causer, prier et vivre sans être aperçu par les méchants ni distrait par aucun bruit, si ce n’est le chant des oiseaux^ et lorsque le soir on gravit le haut de la petite montagne qui est à deux pas, on découvre les plus magnifiques perspectives; c’est une plaine immense qui se pare de deux belles moissons par an, que plusieurs fleuves sillonnent en toussens, que de hautes et majestueuses montagnes couronnent à l’ouest, et que couvrent un nombre prodigieux de grands villages qui, par les bambous et les arbres verdoyants ont ils sont plantés, ressembleiit à autant d’épaisses foi êts. »
On n’avait plus de doutes sur les intentions de Tliieu-Tri. Il voulait suivre à l’égard des chrétiens la politique de Minli-Mang ; mais moins hardi que ce dernier, il hésitait à frapper les missionnaires. Il demanda conseil à l’empereur de Chine. — Punissez sans crainte ces barbares, lui répondit « le fds du ciel ; » nous les avons déjà vaincus et, au fond, ils ne sont pas redoutables. — Un pareil avis ressemblait fort à un ordre, car l’empereur de Chine a des droits de suzeraineté sur la Cochinchine et le Tonquin. Ces droits ont été souvent méconnus dans la pratique, mais aucun souverain annamite ne les a fermement et définitivement repoussés. Gia-Laong lui-mème crut prudent de laisser cette question indécise. Il se proclama empereur, malgré les réclamations de la cour de Pékin, et cependant jamais il n’osa prendre ce titre dans ses relations ofiîcielles avec le gouvernement chinois. Minh-Mang, à l’exemple de son père, évita toujours de consulter son suzerain, maisThieu-Tri et Tu-Duc ont été moins fiers. Cependant, ils ont toujours prétendu à la dignité impériale , bien qu’ils aient reçu l’investiture de l’empereur de Chine à titre de rois.
Autrefois, les souverains annamites allaient, en vassaux bien soumis, recevoir le brevet royal à Pékin ; plus tard, un délégué de l’empereur vint leur conférer le sceptre à Ké-Cbo, capitale du ïonquin et séjour des Vua ; mais Tu-Duc demanda et obtint que l’investiture lui fût donnée à Hué. On suivit d’ailleurs l’ancien programme.
L’ambassade chinoise n’a pour chef qu’un manda-
rin de second ordre, afin de bien marquer la supériorité de la Chine sur le royaume annamite. Ce mandarin est d’ailleurs accompagné d’une nombreuse escorte. Celui qui vint à Ké-Gho pour l’avénement de Thieu-Tri avait avec lui cent cinquante personnes, parmi lesquelles les prêtres de Foé et les astrologues, disciples de Lao-Tseu , occupaient une place d’honneur. Les choses furent faites plus grandement encore pourTu-Duc, et cela au grand regret du peuple qui paye les frais. Les Chinois affichent un profond mépris pour les Annamites; aussi pendant ces voyages, où ils paraissent en maîtres, et sous l’aspect, nouveau pour nous, de braves faisant peur à tout le monde, soumettent-ils les habitants des contrées qu’ils traversent à mille vexa ions ; ils marquent leur passage par des gaspillages et des insolences de toutes sortes. Écoutons Mgr. Retord.
« Vous ne sauriez croire combien de vexations et quelles charges énormes le voyage des ambassadeurs chinois a occasionnnées. lia d’abord fallu bâtir des palais, tout le long de la route et sur le bord des fleuves pour les recevoir eux et leur suite, construire des barques élégantes et en grand nombre pour les transporter lorsqu’il leur plairait d’aller par eau ; creuser des canaux dans certains endroits pour allonger leur route et par là leur faire croire que ce royaume est d’une immense étendue. Au passage de ces étrangers, ordre était donné au peuple d’accourir en foule, en grands habits de fête, avec des présents et un air joyeux et content pour leur donner à penser que ce pays est le plus licbe, le plus heureux
et le plus peuplé qu’ils aient jamais vu. Ces ambassa^ deurs avaient de nombreux domestiques; trois ou quatre cents Chinoisles accompagnaient armés de sabres et de piques de bois pour prouver qu’en pays annamite, les terribles et valeureux Chinois n’ont pas besoin de véritables armes pour se faire craindre et respecter.
« Quand ils voyageaient à pied, le peuple annamite était obligé de les porter en palanquin avec tous leurs bagages, tous les comestibles apprêtés pour leurs repas et des sacs de terre chinoise sur lesquels ils dormaient pendant la nuit afin de pouvoir respirer continuellement la bonne odeur du pays natal... Et messieurs les Chinois affichaient le plus superbe mépris pour les Annamites qui, sous bien des rapports, valent plus qu’eux. Ou ne saurait imaginer rien de plus sale que la tenue de ces Chinois, rien de plus dégoûtant que leur manière de vivre , rien de plus cynique que leurs mœurs. y>
Un autre évêque, Mgr Pellerin, rapporte le fait suivant :
« Les ambassadeurs jetaient dans les champs ou dans les fleuves toutes les provisions amassées pour eux et dont ilsnese servaient pas. Cependant la voracité naturelle des Chinois n’était pas en défaut. A chaque station, ils se faisaient peser pour voir s’ils n’avaient rien perdu de leur embonpoint; et s’il manquait quelque chose à leur poids, ils restaientà manger jusqu’à ce qu’ils eussent comblé le deiieit. ^
\ oiei comment se fait la cérémonie même de l’investiture :
Le matin, six coups de canon anrionceiit que les
ambassadeurs sortent de leur hôtel ; neuf autres coups signalent leur arrivée à la porte de la ville intérieure.. Le roi se trouve là; il s’avance hors de la porte pour recevoir ses hôtes; dès que ceux-ci l’aperçoivent, ils descendent de leurs palanquins, et tous rentrent ensemble dans la ville, le roi tenant la droite et le premier ambassadeur la gauche.
Le diplôme impérial est déposé sur une espèce d’estrade ou d’autel au milieu des parfums. Lorsque le mandarin, maître des cérémonies a tout préparé, le roi prend place en face de l’autel, se prosterne cinq fois et reste à genoux. Le chef de l’ambassade chinoise lit alors le diplôme et le remet au roi; celui-ci l’élève au-dessus de sa tête, fait une solennelle prosternation et passe le précieux papier à l’un des membres de sa famille; puis il salue de nouveau et se prosterne cinq fois encore. La cérémonie est terminée, et le nouveau souverain reconduit les ambassadeurs jusqu’à l’endroit où il les a reçus à leur arrivée.
« Tout cela, dit Mgr Pellerin, a une physionomie plus religieuse que politique et c’est probablement un reste des traditions primitives... Dans les pays même les plus barbares, un sentiment inné et naturel paraît indiquer que l’homme ne peut avoir de puissance sur ses semblables, si elle ne lui est communiquée par un ordre supérieur, ce que la doctrine catholique expiirne pai* ces paroles de saint Paul : Non estpoiestas nisi a Deo. »
Malgré les conseils de l’empereur de Chine, Thieu- Tri n’osa pas faire exécuter les sentences rendues
contre MM. Galy, Berneux et Charrier. Il craignait la visite de quelques-uns de nos bâtiments de guerre. Les mandarins continuaient, d’ailleurs, leurs recherches et deux autres missionnaires, MM. Miche et Duclos, furent arrêtés. Au moment où on les prit, ils avaient déjà franchi les frontières du royaume et allaient pénétrer chez les peuplades Laociennes, tributaires de la Cochinchine (1). On leur fit subir plusieurs interrogatoires au chef-lieu de la province voisine; on les mit à la torture, ainsi que quatorze chrétiens indigènes pris avec eux, puis on les conduisit à Hué où ils furent condamnés à mort et enfermés dans la môme prison que leurs courageux confrères.
Je n’entrerai pas dans le détail du procès de ces deux missionnaires, mais je veux emprunter à M. Miche quelques renseignements sur la tenue des juges annamites dans l’exercice de leurs fonctions. «Jamais, dit-il, je n’ai vu un pareil désordre : nulle dignité dans les mandarins , tantôt couchés sur le ventre, tantôt parlant tous à la fois comme des écoliers en l’absence de leur maître ; c’était une cohue à fendre la tête. Si, d’un côté, le grand juge nous faisait une question, le gouverneur se hâtait d’en poser une autre, les employés subalternes du palais les interrompaient à l’envi, et nous adressaient des questions différentes; tout le monde voulait être de la partie ; les soldats nous harcelaient autant que nos
(1) Celle parlie du Laos qu’on appelle le Laos Annamile, est beaucoup moins clondue que le Laos Siamois avec laquelle on l’a souvent confondue. (Voir l’appendice.)
juges, et remplissaient comme eux l’oflice de président de cette cour d’assises.
« Un misérable valet, plus astucieux que son maître, ne cessant de me faire question sur question, s’attira l’apostrophe suivante : « Puisque tu es « grand mandarin, monte surl’estradedu juge etdis « à ton maître de descendre à ta place. » Il rougit et recula de quelques pas en murmurant quelques gros mots. »
Thieu-Tri hésitait encore à faire exécuter les sentencesqu’il avait ratifiées lorsque la corvette vint mouiller en rade de Touranne. Son commandant, M. Lévêque, apprit parles soins d’un missionnaire, M. Chamaison, caché dans le voisinage de la côte, que cinq Français étaient en prison à Hué, Voici comment cette communication avait eu lieu :
« Chaque jour des officiers de la corvette descendaient sur un îlot voisin tout peuplé de singes pour se distraire en leur faisant la chasse. Dans une de ces excursions , ils aperçurent sur la lisière du bois un Annamite blotti derrière un buisson qui, tout en craignant d’être vu par ses compatriotes, s’efforçait d’appeler sur lui l’attention des étrangers ; d’une main il faisait de grands signes de croix et de l’autre agitait un paquet d’un air mystérieux. Les chasseurs devinèrent aisément dans cet inconnu un chrétien chargé de leur remettre quelque message ; ils s’approchèrent et trouvèrent, en effet, sous un linge qui servait d’enveloppe, une lettre adressée à M. le commandant de l'Héroïne. » C’était M. Chamaison qui l’avait écrite.
Elle portait que « MM. Galy et Berneux, emprisonnés depuis vingt-trois mois, M. Charrier depuis dixsept et MM. Miche et Duclos depuis treize, étaient encore dans les cachots de Hué, toujours à la chaîne et sous le coup d’une sentence de mort qui pouvait d’un jour à l’autre être mise à exécution. »
Lé commandant de VHéroine eut bien vite pris une résolution. Il somma le gouverneur de Touranne de lui remettre les missionnaires > ajoutant: que si on refusait d’accéder à sa demande, il saurait agir. Le gouverneur et son interprète refusèrent de transmettre cette demande soit au roi, soit au ministre de la marine. « On nous couperait la tête , disaient-ils. — Eh! bien, j’irai moi-même à Hué, reprit le commandant Lévêque. — Mais c’est un voyage d’un mois. — Non , je connais la distance ; Hué n’est qu’à quinze lieues d’ici, trouvez-moi des guides et j’y serai demain ; sinon je vais avec ma corvette mouiller en vue de la capitale. » Le mandarin , effrayé, se décida enfin, après dix jours d’hésitation, à envoyer la lettre au roi...
Les missionnaires furent remis en liberté Tliieu- Tri humilié voulut, au moins, donner le change à son peuple. Au heu de se taire, il publia une proclamation où il disait que le roi de France lui ayant humblement fait demander la grâce des missionnaii*es, il la lui avait accordée. Les cinq amnistiés furent conduits une dernière fois devant le tribunal. Le grand mandarin leur fît un discours sur la ch> mence du roi et leur conseilla d’abjurer leurs mauvaises doctrines. «Il faut remarquer, dit M. Char-
€ rier, que ce jour-là on nous appelait frères tandis « que la veille on nous traitait de canaille. » Une foule immense, composée de païens et de néophytes, assistait silencieuse et étonnée au départ des missionnaires.
Pendant la nuit que les confesseurs de la foi passèrent en vue delà côte, une barque annamite se glissa furtivement à travers les jonques mandarines qui sillonnaient la rade en tous sens, et parvint jusqu’à la corvette ; elle était montée par des néophytes qui venaient, au péril de leur vie , réclamer leurs inissionaires et remettre au commandant une lettre de Mgr Cuénot, évêque de Métellopolis. Le saint prélat, l’un des plus infatigables apôtres de l’empire annamite, réclamait ses chers coopérateurs et priait M. Lévêque de les débarquer à Snche^xxv la côte sud où une embarcation irait les prendre pour les conduire dans leurs chrétientés. « En vain joignimesnous, dit M. Charrier, nos pressantes supplications à celles de notre évêque, nous dûmes dire adieu en la bénissant à notre patrie adoptive ; nous y laissions des frères proscrits , des enfants persécutés, et des fers que nous espérions ne quitter qu’à la porte du ciel (1). »
La persécution ne cessa point. Mgr Lefebvre, évêque dMsoropolis et vicaire apostolique de la basse Gochinchine , dénoncé par un apostat et traqué depuis plusieurs jours, résolut de se livrer pour
(1) Annales, etc., t. XVI, p. 85. Nous avons déjà dit au (chapitre II) que les cinq amnistiés de Tliieu-Tri rentrèrent dès qu’ils le purent dans les missions.
mettre fin à des recherches qui amenaient de nombreuses arrestations parmi les chrétiens indigènes. Il avait échappé aux satellites en se cachant dans une forêt si riche en tigres, que le chef de ceux qui le poursuivaient ne voulut pas qu’on y entrât. « J’entendais le tigre rôder à peu de distance, écrivit plus tard le vénérable prélat, mais je le redoutais moins que mes persécuteurs. » Les mandarins traitèrent Mgr Lefebvre avec une certaine considération — '< On ne voit pas ce ciel dont vous parlez , lui dirent-ils. — Il n’est pas nécessaire de le voir, il suffit de savoir avec certitude qu’il existe ; tous les jours vous croyez des choses que vous n’avez pas vues. » Puis le missionnaire partit de là pour prêcher ses juges.
Thieu-Tri était toujours inaccessible à la pitié, mais il ne pouvait se défendre de la peur ; aussi n’osa-t-il pas mettre à mort Mgr Lefebvre. Il le garda en prison, le laissant incertain sur son sort. Le prélat s’attendait cependant à mourir lorsqu’il fut délivré par le contre-amiral Cécille. Cette fois encore, Tliieu-Tri ne céda qu’à la menace.
Comme MM. Galy, Duclos, Miche et Charrier, Mgr Lefebvre n’avait qu’un désir : rentrer dans sa mission. 11 quitta Syncapour avec M. Duclos et tous deux vinrent abordera Cau Git, petit port cochinchinois. Ils furent pris avant même d’avoii* pu débarquer. On les conduisit à Gia-Dinh, chef-lieu de la province de Dong-Nai. M. Duclos tomba malade dans la prison et mounit. Mgr Lefebvre fut transpoité à Ilué; il y retrouva ses anciens juges. — « Comment, lui dinmt-ils, après avoir reçu du loi
la faveur insigne d’être soustrait à la peine capitale, avez-vous osé revenir? ~ Le seigneur du Ciel ordonne de prêcher l’Évangile dans tous les royaumes, répondit l’évêque, c’est pourquoi malgré la défense des hommes, j’ai du venir ici l’enseigner. » L’interrogatoire dura longtemps et d’autres le suivirent, puis Mgr Lefebvre fut de nouveau condamné à mort. Mais Thieu-Tri craignant une nouvelle visite de nos vaisseaux, déclara que le sang d’un pareil criminel souillerait le fer annamite et qu’il était mieux de l’expulser. Mgr Lefebvre fut conduit à Syncapour. Il ne tarda pas à revenir; son poste était trop périlleux pour qu’il pût se résoudre à l’abandonner.
Nous avons rapporté, dans l’exposé des droits de la France sur la Cocbincbine, les offres que le gouverneur de Syncapour fit à Mgr Lefebvre (1). Nous ne reviendrons ni sur ce point ni sur l’expédition de l’amiral Lapierre en 1847 (2). Mais il nous reste quelques détails à donner sur la fin du règne de Thieu-Tri. Ce prince ne se releva pas du coup que lui avait porté la destruction de sa flotte dans la baie de Touranne, destruction qui ne nous coûta pas un seul homme. Il demandait avec colère à ses dieux de lui rendre les jonques de guerre « brisées par le canon des barbares. » Pour se venger, il multiplia les édits contre les chrétiens. Il promit 2400 francs de récompense à quiconque pourrait fbire arrêter un prêtre étranger, et décréta que tout Européen serait .noyé immédiatement après son arrestation. Les An-
(1) chapitre 11, p. 28.
(2) Même chapitre, p. 30.
glais croyant que cette haine pesait seulement sur les Français, voulurent l’exploiter. Deux de leurs vaisseaux se présentèrent devant Touranne. L’officier qui avait le commandement supérieur proposa un traité de commerce entre l’Angleterre et la Cochinchine. « Les Anglais disaient au roi pour l’engager à conclure cette alliance qu’ils défendraient son royaume contre les Français, et ils ajoutaient que pour eux ils ne pratiquaient pas la religion du maître du Ciel. Malgré ces deux motifs, dont le second excita quelque peu de mépris, on n’écouta aucune proposition, et on ne permit même pas aux négociateurs d’aller jusqu’à la ville royale. On leur rendit les présents qu’ils avaient apportés, et les Anglais se retirèrent en promettant de revenir avec des forces plus imposantes. <i Nous verrons bien alors, ajoutèrent-ils, si on pourranous empêcher de parler au roi. Vers cette époque Thieu-Tri tomba malade, et malgré tous les médecins, malgré tous les sorciers et les jongleurs qu’on ht venir de tous cotés, il mourut dans la nuit du 4 novembre 1847 (1). »
l.e dernier acte de Thieu-Tri fut une atteinte au droit de succession. Il laissa la couronne à son fils puîné, Iloang-Nhâm. Cette décision reçut d’ailleurs l’approhation du grand conseil des mandarins, car An-Phong, le fils aîné, était assez généralement méprisé « à cause de son mauvais naturel , » et sur-
(1) etc. , t. XXll. Lettre de Mgr Pelleiin. Un travail
digne d’attention |)ublié pai‘ un officier de marine, porte que Tliieu-Tri mourut dans les premiers mois de 18/i8. La date précise donnée par Mgr Pellerin est évidemment celle qu’il faut adopter.
tout « de son peu d’instruction dans les lettres chinoises. »
Thieu-Tri avait été en somme un pauvre roi et ses rapports avec les barbares n’avaient pas eu précisément pour résultat de le couvrir de gloire. Néanmoins son successeur et les grands mandarins trouvèrent habile d’exalter sa mémoire en l’honorant comme un défenseur heureux et illustre de l’indépendance nationale. On lui fit de magnifiques funérailles.
Lorsque le jour indiqué par les devins fut venu , on déposa dans la bière, avec le cadavre, une multitude d’objets à f usage du mort dans l’autre monde, tels que sa couronne, des turbans, des habits de toute sorte , de l’or, de l’argent, et tout un ameublement de matières précieuses. Ensuite on porta cette bière colossale et bien garnie dans une maison mortuaire faite exprès, « et là chaque jour on immolait des buffles, des porcs et des poulets ; on préparait les mets sur une table près du cercueil et le nouveau roi, revêtu d’habits de deuil, venait adorer son père et lui offrir des aliments. Chaque jour aussi on allumait des cierges, on brûlait de l’encens, on préparait du bétel, de l’areck, du tabac et autres choses dont le défunt avait coutume de se servir pendant sa vie.» Selon que les jours étaient déclarés fastes ou néfastes, les sacrifices avaient plus ou moins de splendeur. Le corps resta dans la maison mortuaire jusqu’au 21 juin 1848. C’était la date indiquée comme propice pour les funérailles. L’emplacement de la sépulture avait été découvert par des astrologues au moyen d’une boussole.
Le corps fut d’abord porte dans un palais nouvellement construit aux portes de la ville. Des lapis, de belles nattes, des pièces de soie et d’indienne couvraient la route qu’on allait parcourir. Les deux rives du fleuve, où cette route al)Outit, étaient également décorées avec luxe. Les maires et les anciens de chacun des villages de la province avaient reçu l’ordre de dresser des autels tout le long du rivage, d’apporter de l’encens et d'^s cierges. Lorsque le corps passait, il billait se prosterner à terre et pousser trois grands cris; des haies de soldats bordaient le fleuve. Le lieu de la sépulture était à environ une lieue de la ville et l’on mit trois jours à taire ce court trajet. A chaque station, on immolait différents animaux, que l’on distribuait ensuite aux mandarins et aux soldats. Le nouveau roi conduisait le deuil, à pied , vêtu d’un long habit de coton blanc et coiffé d’un bonnet de paille ; il tenait à la main un bâton de bambou sec ; à sa suite venaient les autres enfants de Tbieu-Tri et les parents plus éloignés, tous en blanc, couleur du deuil chez les Annamites. Lorsqu’on fut arrivé au bord du fleuve, une barque magnifique reçut le cercueil royal. Quatre autres barques surmontées d’estrades précédaient la barque mortuaiie. La première portait des bonzes qui, perchés sur l’estrade, déclamaient l’éloge du défunt; la seconde était presque couverti» par une pièce de damas décorée de signes superstitieux et destinée à devenir « le siège de l’une des âmes du défunt; » la troisième servait de gardemanger, et la quatrième était garnie de jongf.mrs oc-
ciipés à chasser les démons qui auraient pu inquiéter le mort. Des peintures de couleurs diverses et tranchées ornaient leurs visages; ils avaient des habits grotesques et tenaient à la main des sabres ou des lances de bois, ou des tisons enflammés; ils hurlaient, pleuraient, riaient, s’épuisaient en contorsions, brandissaient leurs armes; et tout cela pour épouvanter les démons. Le roi, ses parents, les grands mandarins et les troupes de la garde fermaient le cortège.
Enfin on arriva près du tombeau. Ce bâtiment, construit en belles pierres, est renfermé dans une enceinte de murailles où se trouvent les appartements destinés à servir d’asile ou plutôt de prison â plusieurs des femmes du défunt. Elles doivent rester près du cercueil d’apparat pour préparer chaque jour le repas du mort. Cette charge est imposée à celles qui n’ont pas eu d’enfants. Quant au caveau royal, il est caché dans un coin quelconque connu seulement de quelques initiés. Outre les matières précieuses déposées à côté du cadavre, on eut soin d’enfouir dans le caveau oificiel et puldic, beaucoup d’or, d’argent et de pierreries. Quand la cérémonie fut terminée, on éleva trois grands bûchers avec les barques, les estrades et tous lesobjels qui avaient servi soit aux funérailles, soit au roilui-même pendant sa vie, tels que jeux d’échecs, instruments de musique, éventails^ parasols, filets, tapis deluxe, annes de prix, etc., etc. On y joignit un cheval de bois et un éléphant de carton, puis le nouveau roi mit le feu à cet amas de richesses. Tout était terminé et les devins décla-
rèrent que Thieu-Tri ayant été enterré conformément aux rites, son héiilicr pouvait se prometli^e (les joui’s (le bonheur et de gloire. Aucun d’eux ne songea à prédire que les Français pi*endraient, dix ans plus tard, Tour^anne et Hué.
Cette solennité funéraire coûta leur emploi à plusieurs fonctionnaires, car la moindre faute contre le céi'émonial est sévèi^ement punie. Ne peut elle pas offenser les dieux ?
Un dernier hommage devait être rendu à Thieu- Tri. On fit construii’e dans une honzerie deux palais semhlahles à celui qu’hahitait le monarque; on les meubla avec soin et ils furent brûlés en grande pompe. Et pourquoi? Parce qu’il fallait que ce prince illustre ne manquât de rien dans l’autre vie (1).
(1) Nous avons puisé tous ces renseignements dans une lettre de Mgr Pellerin. Annales^ t. XXtt, p. 372 et suivantes.