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CHAPITRE XXII

Tu-Duc donnant de l’avancement à ses dieux. — Une amnistie. Opinion des Annamites sur la révolution de 18/18 et sur le gouvernement provisoire. — Mcsseigneiirs les canons. — Un appétit de mandarin. — ^ La cliasse aux missionnaires. — Le songe. — Tu-Duc se montre. — Martyre de M. SchœUler. — Le Jubilé. — Une tournée de confirmation. — La mort d’un évêque. — Un grand séminaire. — Les habitants des montagnes. — Un seigneur féodal. — Le, vaccin. — L’évêque médecin sans le savoir. — Une lettre d’évêque.— Martyres de M. Bonnard et de Philippe Ming, prêtre indigène. — Le sang du serment. — Diplomatie chinoise. — Visite des Français à Touranne. — Le grand mandarin Ilo-dinh-hy. — Les noies de Tii-Diic. — Quelques confessseiirs de la foi. — Mgr Pellerin. — Martyre de Mgr Diaz. — Le Catinatf les chrétiens indigènes et les mandarins. — Une lettre de Mgr Melchior. — Les évêques et l’intervention franco-espagnole. — Prise de Touranne.

Selon l’usage annamite , Houng-Nbâm changea de nom en montant sur le trône, il se fit appeler Tu- Duc (postérité victorieuse) . Dès qu’il eut donné un cours suffisant à sa douleur, le roi distribua de nombreuses faveurs. Il fut particulièrement généreux envers les dieux et les démons. Les grands mandarins, gouverneurs des provinces, reçurent l’ordre d’bonorer par des sacrifices extraordinaires les démons des fleuves et des montagnes et les divinités tutélaires des villages. Tu-Duc ne s’en tint pas là. Il expédia des diplômes à tous les dieux de ses États. « Les uns furent constitués esprits de premier ordre , les autres, de second et de troisième rang. » Ces libéralités recé-

laient peut-etre im calcul? Les diplômes ne sont en eftet délivrés aux dieux et aux bonzes, leurs ministres, que moyennant finance. Or, le refus n’était pas possible; c’eût été manquer du même coup, à la majesté divine et à la majesté royale. L’avancement donné à toutes les divinités annamites par le roi fut donc accepté avec de grandes démonstrations de reconnaissance et payé comptant.

Tu-l)uc se montra plus réellement généreux avec les mandarins et pour le peuple. Les mandarins obtinrent des emplois plus élevés ou des gratifications; un concours extraordinaire fut accordé aux lettrés; l’Etat renonça non-seulement aux impôts arriérés » mais à toute contribution pour l’année courante; enfin on décréta une amnistie générale dont les condamnés à mort furent seuls exceptés. Mais Tu-l)uc fit-il quelque chose pour les ebrétiens? « Sachez , écrivait Mgr Ketord, que la religion a gagné quelque chose à son avènement au trône. Tous nos confesseurs de la foi, dont la peine de mort avait été précédemment commuée en celle de l’exil, ont été mis en liberté. Nous n’avons plus en prison que deux prêtres indigènes, le P. Càm incarcéré en 1846, elle P. Tuyen arrêté au mois de juin 1847 ; ces deux prêtres étant sous le poids d’une condamnation à mort, n’ont pas été compris dans l’amnistie (1). »

On crut, pendant quatre ou cinq mois, que Tu-Duc, obéissant à des conseils que son père lui aurait donnés la veille de sa mort, allait proclamer la liberté religieuse. C’était une illusion. Le mandarin du

(1) Annales^ t. XXI, p. 181.

district de Xu-bâc ayant fait arrêter vingt-trois soldats chrétiens , leur ordonna de fouler la croix aux pieds ; ils refusèrent et furent condamnés à mort. La persécution recommençait et ne devait plus cesser.

Il paraît cependant positif que Tu-Duc, instruit parles mésaventures de Thieu-Tri, songeait à tolérer le christianisme. Mais comme celte bonne disposition tenait surtout à la peur que lui inspirait la France, il changea d’avis lorsqu’il sut que nous étions en République. « Vers la fin de juin 1848, dit Mgr Pellerin, des espions envoyés à Syncapour et quelques élèves interprètes que le roi y entretenait pour apprendre des langues étrangères, arrivèrent à la capitale et apportèrent la nouvelle de la révolution française. Nos ennemis profitèrent de cet événement pour persuader au roi de saisir l’occasion de se venger en exterminant la religion ehrétienne une fois pour toutes; car, disaient-ils, maintenant que tout est bouleversé en Europe, personne ne songera à venir faire la guerre au Tonquin. Vers la fin de juillet un prêtre annamite m’annonça qu’un nouvel édit de persécution se rédigeait au ministère. » Cet édit parut bientôt. En voici le préambule : « La religion de Jésus , déjà proscrite par les rois Minîi-Mang et Tbieu -Tri, est évidemment une religion perverse ; car dans cette religion, on n’bonore pas ses parents morts et on arrache les yeux des mourants pour en composer une eau magique dont on se sert pour fasciner les gens; de plus on y pratique beaucoup de superstitions. » Suivaient différents articles portant que les maîtres Européens seraient jetés à la mer avec une pierre attachée

au cou et qu’une récompense de trois cents clous ou trente barres d’argent (environ trois mille francs) serait donnée pour chacun de ceux qu’on pourrait prendre. Les néophytes y étaient traités « de pauvres idiots et de misérables imbéciles » qu’on devrait jusqu’à nouvel ordre, se borner à châtier parla bastonnade.

Quelques représentations furent faites à Tu-Duc; on lui dit que la France trouverait peut-être encore la force de venger ses missionnaires; il n’en crut rien. « Qu’avons-nous à craindre, disait-on partout, d’un peuple qui a renversé son roi pour se faire gouverner par un conseil de grands mandarins ? Ces gens-là doivent se défier les uns des autres et inspirer de la jalousie à leurs anciens collègues ; par conséquent , ils n’auront aucun pouvoir et livreront le paysan désordre. » Néanmoins l’édit ne fut pas appliqué avec rigueur et l’on mit les ports de Touranne en bon état de défense. Comme quelques canons mal fondus avaient éclaté, on décida, sur l’avis de plusieurs lettrés, que les pièces d’artillerie seraient traitées à l’avenir avec grand respect, qu’on les appellerait seigneurs les canons.

Les mandarins profitèrent de la situation pour exploiter les chrétiens. Ils leur laissaient une certaine liberté, puis de temps à autre iis faisaient (jiielques arrestations et arrangeaient les choses à l’aide d’une rançon. Ces compi'omis étaient [)ossibles tant que des indigènes se trouvaient seuls en cause. Il devait en être autrement dès qu’un missionnaire serait pris. Ceux-ci le savaient et ne se fiaient pas à cette demi-

tolérance. Ils étaient, d’ailleurs, l’objet de poursuites incessantes.

Un jour Mgr Retord et M. Schœffler virent entrer dans leur église le mandarin du district de Huyên. Ce fonctionnaire ne fit aucune observation, mais il invita les notables du village à venir lui parler. <\ Je sais, dit-il, qu’il y a chez vous, trois Européens ; mon intention n’est pas de leur faire du mal ; d’ailleurs je le voudrais, que je ne le pourrais pas ; ce nombreux troupeau de femmes qui me suit partout me les aurait bientôt arrachés. » Les chrétiens comprirent ce langage et offrirent au mandarin une charge de riz et quelques ligatures. — «Ob ! oh! dit ce fonctionnaire , c’est là bien peu de chose pour une affaire si importante; il ne suffit pas de quelques miettes pour rassasier un appétit comme le mien . .. Il me faut trente taèls d’argent. » Les chrétiens protestèrent qu’ils n’avaient pas cette somme et firent connaître à Mgr. Retord les exigences du mandarin. Le prélat trouvant que X^mangeur avait vrai-

ment trop d’appétit, prit la fuite avec son compagnon. Après être restés trois jours et trois nuits errants sur la rivière, cachés au fond d’une barque, les deux proscrits se réfugièrent à Ké~Nop. Le mandarin eut connaissance du lieu de leur retraite et les poursuivit avec tant de zèle qu’il faillit mettre la main sur eux. Ne voulant pas tout perdre, il se fit donner par la chrétienté de Ké-Nop deux cent cinquante ligatures.

Les expéditions des mandarins ne sont pas toujours aussi fructueuses. J’en citerai quebjues exemples. MgrJeantetet MM.Gassot et Colombet, réunis

pour une fête, furent presque cernés par un mandarin supérieur qui tenait beaucoup à les prendre afin de [gagner trois primes et de se constituer des droits au titre de général , car déjà il était colonel. Les missionnaires, avertis à temps, purent se sauver. Les soldats ne fouillèrent pas les maisons sans Aiire quelque butin ; aussi les chefs du village accusèrent-ils le pauvre colonel d’avoir pillé le peuple. Il y perdit son grade et presque toute sa fortune. Un autre missionnaire apprit l’arrivée du mandarin au moment où il finissait de dire sa messe. Le village était cerné et il eût été pris infailliblement si les femmes chrétiennes n’avaient pas protégé sa fuite, en aveuglant les soldats avec des poignées de cendre. Elles ne se bornèrent pas à sauver le missionnaire ; poussant leurs avantages jusqu’au bout, elles délivrèrent un prêtre indigène et quelques chrétiens déjà enchaînés.

M. Legrand avait été dénoncé par un des chefs du village où il devait officier le jour de la Toussaint, l.e mandarin chargé de l’arrêter n’était plus séparé du missionnaire que par quelques meules de foin, quand tout à coup on vint lui dire que l’Européen était sûrement dans le hameau voisin où l’on voyait une foule immense emportant en bon ordre tout ce qui garnissait la maison de Dieu et l’Église.

Écoutons le fugitif :

«Le mandarin me tourna donc le dos, je lui rendis à l’iiistaut la j)areille; je sautai en deux temps dans une l)arque en jonc qui se trouvait là, et vogue la nacelle I Je passai à quelques pas des soldats qui ne

se doutaient pas d’un pareil coup, j’arrivai dans un mandarinat voisin et, à la faveur de la nuit, je me rendis à notre communauté qui est d'un autre département. »

M. Titaud était poursuivi depuis deux heures et croyait n’avoir plus de force lorsqu’une main se pose sur lui. 11 se retourne et voyant qu’il n’a encore qu’un seul homme à repousser, il s’écrie : — «Vous voulez me prendre, vous ! c’est moi qui vais vous arrêter. — Sitôt dit, il lui assène un coup de poing de toute la pesanteur de son bras, et le satellite lâche l’habit du missionnaire. » Cette alerte rendit quelque vigueur à M. Titaud ; if reprit sa course et put gagner un village voisin. Il n’y entrait pas sans inquiétude , car il n’y connaissait personne. — « Je suis prêtre européen , dit-il au chef du village ; j’étais à Ké-Loi quand le mandarin est venu pour me prendre. Échappé à sa poursuite , je voulais me réfugier à Ké-Som, où il y a des chrétiens. La chose ne m’a pas été possible. Vous ferez de moi ce que vous voudrez, ma vie est entre vos mains. — Soyez tranquille , répondit l’Annamite ; je ne suis pas homme à vous faire du mal, et le mandarin qui vous poursuit ne peut plus rien contre vous. Ce village n’est point de son ressort. »

Le missionnaire fut traité avec beaucoup de respect et de sollicitude. « Je crois , écrivit-il à son évêque, que la famille la plus religieuse n’aurait pu en faire davantage. » M. Titaud partit le soir et se réfugia dans un village chrétien sous la garde de son hôte. La femme de ce païen, prédestinée comme

lui à devenir chrétienne, se rendit bientôt près du missionnaire.

« Grand père, lui dit-elle, le jour où vous êtes « entré chez nous a été pour notre maison un jour « d’un grand bonheur. Un peu avant votre venue, « lorsque le jour commençait à poindre, j’étais en- « core endormie, et je voyais en songe je ne sais quoi « de brillant qui éclairait tout l’intérieur de notre « habitation. En même temps, au-dessus du toit , « j’entendais comme un éclatant concert ; on eût dit « les transports d’une fête dont le ciel m’envoyait les « joyeux échos. Dans l’illusion de mon rêve, je crai- « gnis que le feu n’eùt pris à la maison, et l’effort « que je fis pour appeler au secours me réveilla. Je « me levai aussitôt, et j’allai conter à ma belle-fille « ce qui m'était arrivé. Ce songe, lui dis-je, nous « annonce assurément quelque grand bonheur. A « peine achevais-je ces mots que vous entrâtes. Le « bonheur que j’avais rêvé ne s’était pas fait atten- « dre longtemps. »

Telle est la vie des missionnaires aux époques où la persécution ne sévit pas trop cruellement.

Une grande épreuve devait bientôt frapper l’Eglise annamite, Tu-Duc avait cessé de redouter les Français, et le persécuteur, digne héritier de Minb-Maiig et de Tbieu-Tri, allait se montrer. Une note adressée aux grands mandarins contenait les instructions suivantes :

« Lesprêtres européens doivent être jetés dans les « abîmes de la mer ou des fleuves pour la gloire de la « vraie religion ; les prêtres annamites ainsi (|ue

« leurs disciples, qu’ils foulent ou non la croix aux « pieds, seront coupés par le milieu du corps, afin « qu’on connaisse partout quelle est la sévérité de la « loi. Ayant examiné ces dispositions , nous les « avons trouvées très-conformes à la raison. Ordre « est donné aux mandarins de les mettre en pra- « tique... »

Ces instructions sont datées de la seconde lune de la quatrième année de Tu-Duc (mars 1851) et le I‘'"mai suivant un missionnaire français, M. Scliœffler était décapité. Ce missionnaire fut arrêté dans le Tonquin occidental. Les satellites offrirent de le rendre aux chrétiens moyennant une barre d’or et cent barres d’argent (environ 12,000 francs). — « Si vous voulez qu’on cherche cette somme, mettez en liberté mes quatre disciples, dit M. Schœffler ; eux seuls peuvent la trouver. »

L’observation parut juste et les quatre chrétiens indigènes, pris avec le missionnaire, furent relâchés. Un prêtre annamite se mit aussitôt en quête pour trouver la somme demandée. Mais il sut bientôt qu’on le poursuivait avec la résolution de confisquer l’argent qu’il avait déjà recueilli et de le livrer ensuite aux mandarins; il dut se cacher. Les satellites conduisirent alors M. Schœtïler au chef-lieu de la province et tout espoir de le racheter fut perdu. Le confesseur de la foi comparut devant les juges. Ceuxci le condamnèrent à mort, mais ils lui épargnèrent la torture.

La sentence portait que le prêtre Ao-Tu-Ding (Augustin) aimait « si ardemment les chrétiens qui

lui avaient donné asile qu’on n’avait pu obtenir de ce scélérat aucun renseignement; » que^ du reste, son crime étant incontestable et avéré, il devait avoir la tête tranchée et jetée dans les eaux de la mer et des fleuves. Comme toujours, lorsqu’il s’agit d’une condamnation à mort, les juges soumirent leur sentence à la révision du roi, sans oublier d’y joindre cette humble formule : « Pleins de respect, nous faisons notre rapport à Votre Majesté, et courbés jusqu’à terre nous attendons ses ordres.

M. Schœffler fut confondu avec les autres prisonniers, « la cangue au cou et les ceps aux pieds jour et nuit. Ceux qui connaissent les cachots annamites et les criminels dont ils sont remplis comprendront, dit Mgr Retord, combien cette position dut lui être pénible. Quel martyre pour un prêtre européen de se trouverseul, à six mille lieues de son pays, dans une prison fétide et dévoré par la vermine I seul au milieu de scélérats païens qui vous regardent comme un animal curieux , se raillent outrageusement de votre innocence, vous fatiguent par les questions les plus absurdes et frappent continuellement vos oreilles pas les conversations les plus obscènes ! Seul, le cou rongé par la cangue, les pieds déchirés par les ceps, sans un ami j)our décharger votre cœur, sans une personne de confiance à qui vous puissiez adresser un mot pour adoucir l’amertume de votre âme. Cependant M. Schœfiler a toujours paru joyeux et content de son sort. Il est vrai que ce sort était glorieux aux yeux de la foi, et c’est en effet le plus I)cau qu’un missionnaire puisse désirer. Sans doute aussi

que notre divin maître, qui Pavait choisi pour boire dans le calice de ses douleurs, le fortifia par fonction intérieure de sa grâce. »

Tu-üuc confirma la sentence prononcée contre M. Schœffler. Le grand mandarin chargé de pourvoir à l’exécution de cette sentence montra au saint missionnaire d’assez grands égards. Il le fit sortir de la prison pour lui donner une chambre dans son propre palais; mais il ne permit à personne de l’approcher. Néanmoins M. Schœffler put recevoir plusieurs lettres de ses confrères, et notamment de son évêque. L’exécution eut lieu le mai. Le grand mandarin craignait une démonstration des chrétiens , aussi fit-il mettre deux régiments sur pied pour être certain que force resterait à la loi. « Huit soldats , le sabre nu à la main, se tenaient aux côtés de M. Schœffler. Deux compagnies, chacune de cinquante hommes armés en nombre égal , les uns de fusils , les autres de lances, marchaient en avant sur deux lignes, dans un ordre alternatif de fusilier et de lancier. Deux éléphants formaient l’arrière-garde. Le héros de la foi s’avançait triomplialement au milieu de cet imposant cortège, le visage riant, la tête haute, tenant de la main sa chaîne relevée, et récitant de ferventes prières. Quel beau spectacle que la mort du martyr! Dans la foule immense qui l’entourait, la grande majorité était saisie d’admiration. Quel héros, disaient les païens, il va à la mort comme les autres vont à une fête ! »

Arrivé au lieu du supplice , le martyr fit une dernière prière et baisa par trois fois un petit crucifix

qu’on lui avait laissé; puis il quitta sa tunique, rabattit sa eheniise et tendit son cou à l’exécuteur en lui disant, les yeux tournés vers le Ciel : Faites promptement votre affaire. — Non pas, s’écria le mandarin, suivez le signal de la cymbale et ne frappez qu’au troisième coup. Le bourreau tremblait et s’y reprit à trois fois pour trancher cette noble tète « et même il fut obligé de scier avec son sabre les chairs qui tenaient encore. » Dès que les soldats eurent tourné le dos, les spectateurs, païens pour la plupart, se précipitèrent en foule sur le lieu même do l’exécution, pour recueillir le sang du martyr et se partager ses vêtements. La tête de M. Scbœffler fut jetée au milieu du fleuve et les chrétiens ne purent la retrouver ; mais ils réussirent à s’emparer de son corps et l’emportèrent furtivement dans une paroisse voisine.

Le martyre de M. Scbœffler eut naturellement pour résultat d’exciter l’ardeur et en quelque sorte Laudace des missionnaires européens et des prêtres indigènes. Le Pape avait accordé, en !8o0, un Jubilé de quinze jours; le moment était venu pour les Annamites de profiter de cette grâce. Nulle part, assurément, on ne le fit avec plus de fruit que sur cette terre de sang. Ecoutons Mgr Retord : « Vous ne sauriez croire quel ébranlement, quel bien immense ce Jubilé a produit pour le salut des âmes. xV Ké-Vinh, nous étions dix confesseurs , sept prêtres indigènes et trois Européens, et cependant nous ne pouvions suilire au travail. » « Le Juliilé a produit ici un effet prodigieux, m’écrit M. Titaud, moi seul,

en quinze jours, j’ai entendu douze cents confessions. » « Je vous avoue, Mgr, m’écrivait M. Castex, que je ne connaissais pas encore la force et l’abondance des grâces d’un Jubilé ; je ne in’en faisais pas même une idée. Quelle foule, quel empressement , quelle ferveur pour approcher du saint tribunal, quelle patience pour attendre des quatre ou cinq jours avant de pouvoir passer. » MM. Legrand et Charbonnier m’ont écrit dans le même sens et avec le même enthousiasme. Mgr Jeantet m’annonce que dans les cinq paroisses qui forment le district où il se trouve, treize mille deux cent cinquante-trois personnes ont gagné le Jubilé. Enfin tout le monde est émerveillé des fruits immenses de salut que ce temps de grâce a produits (1). »

Ces faits prouvent combien le sentiment général des iVnnamites est contraire aux persécutions dirigées contre les chrétiens. L’appât de l’or, si puissant sur ces peuples, ne suiïit même pas à exciter le zèle des païens. Rappelons-nous que les chrétiens ne forment au Tonquin et en Cochinchine qu’une bien faible minorité. Si l’esprit de haine, auquel Minh-Mang, Tliicu-Tri et Tu-Duc ont toujours obéi avait pénétré, non pas même la niasse du peuple, mais seulement l’armée entière des mandarins et des bonzes, l’œuvre des missionnaires serait devenue impossible. Au contraire , grâce â la neutralité et au respect d’une grande partie de la population, ces hommes de Dieu peuvent travailler avec

(l) Annules, l. XXIV, p. 7-30.

succès et presque publiquement à répandre la bonne nouvelle. Sans doute, leurs ennemis sont nombreux, de continuels périls les menacent , ils n’ont pas un lieu oü reposer leur tète, et toujours ils sont sur le seuil de la prison ou sous la hache du bourreau. Néanmoins leurs progrès sont constants comme leurs efforts, et ce n’est pas sans fruit qu’ils répandent leur noble sang. Tandis qu’un missionnaire donne sa vieet meurt admiré des païens eux-memes, ses frères prêchent des retraites ou font des cérémonies qui attirent des milliers de spectateurs. C’est là le régime habituel ; mais par moments, la persécution sévit avec une violence terrible; tout plie alors et bientôt tout se relèvera.

Nous venons de montrer un évêque présidant aux exercices du Jubilé, montrons-en un autre en tournée de confirmation. Les détails qui suivent sont empruntés à une lettre de M. Galy :

« La renommée eut bientôt publié dans tout le district l’arrivée de l’évêque (Mgr Pellerin), c’était un événement pour la petite république chrétienne. Les députations des diverses provinces se succédaient du matin au soir... c’était comme une procession de l’église, où trois maîtres en théologie préparaient les pénitents, cà l’endroit où Mgr et moi entendions les confessions. Excepté une partie de l’après-dîner qui était consacrée à régler les affaires extérieures et à juger les procès, nous passions la journée au saint tribunal. Tous ceux qui dans le Bô-Tracli n’avaient pas encore été confirmés, se disposèrent à l’être le dimanche suivant. Mgr devait administrer

solennellement la confirmation à l’église. Dès les deux heures du matin, les autorités civiles et religieuses, comme qui dirait les conseillers municipaux et les fabriciens, vinrent chercher l’évêque en grande cérémonie. Le chef du canton déployait un immense parasol sur la tête de Mgr. Le maire en portait un plus petit à côté de moi. Tous les autres dignitaires, rangés sur deux files, s’avancaient processionnellement, tenant de leurs deux mains un long bâton surmonté d’une lanterne chinoise, ornée de rubans et de petites sonnettes dont le cliquetis se mêlait au bruit solennel du tam-tam que l’ông-truin (chef des catéchistes), frappait par intervalle, en tête du cortège. Nous parcourûmes ainsi un espace d’environ dix minutes. Un peuple immense nous attendait à l’église. Depuis les marches de l’autel jusque bien au delà des portes, l’œil ne voyait qu’une masse compacte d’hommes, de femmes, d’enfants, pressés les uns contre les autres et ruisselant de sueur (1 ). » Unvastehangarservait d’église, les auditeurs étaient de pauvres chrétiens placés depuis vingt ans sous le glaive de la persécution ; et pour protéger ces réu*nions si sévèrement prohibées, on comptait sur l’obscurité de la nuit. Mais quelle majesté dans ce dénûment! Qnelle force dans ces assemblées dont chaque membre bravait la mort! Qnelle grandeur chez cet évêque et chez ce prêtre qui avaient quitté la France pour courir tant de périls en disant comme l’apôtre : Je ne crains aucun de ces maux, et je n'es

(1) Annales, t. XXV, p. 3^.

lime pas ma vie plus précieuse que moi, pourvu que f accomplisse ma course et le ministère de la parole que fai reçu du Seigneur Jésus.

Lorsque Mgr Pellerin quitta cette chrétienté, tous les fidèles l’escortèrent jusqu aux limites du village. Là il fallut se séparer. Le départ de l’évêque fut le signal de l’explosion de cris déchirants. M. Galy apprit plus tard que les païens étonnés de ces lamentations extraordinaires s’étaient dit entre eux : « C’est le grand chef des Üa-Tô (chrétiens, disciples de Jésus) qui a visité ses enfants. Maintenant qu’il s’en retourne, iis sont dans la désolation. Où va-t-il ? Nul ne le sait. Les mandarins seront bien fins s’ils se saisissent de sa personne. »

Une oeuvre, non pas plus dangereuse, mais plus difficile que les tournées de confirmation, c’est le recrutement du clergé indigène. Les vicaires apostoliques ont cependant toujours poursuivi sur le terrain même de la mission cette œuvre capitale. Mgr Pellerin réussit en 1846 à former et à maintenir un grand séminaire au centre même de la persécu' tion à Diloan. Les chrétiens de Diloan se distinguent entre tous, il est vrai, par leur courage et leur bonne organisation. « Au premier signal du maire, soit le jour, soit la nuit, tous les hommes sont sur pied armés jusqu’aux dents. Malheur aux' petits mandarins et aux soldats qui se présenteraient sans être munis d’une lettre en bonne et due forme émanée du roi ou du gouverneur de la province, ils risqueraient de ne pas retourner chez eux avec tous leurs membres. La prudence de fong-truin et des autres catéchistes

est égale à leur fermeté. Le collège est situé au milieu du village dans un vaste jardin entouré d’une épaisse haie de bambous. L’entrée en est impitoyablement interdite à tout le monde, même aux chrétiens de l’endroit, et parmi ces derniers, chacun est bien averti d’avoir à garder sa langue. »

Tout cela est bien précaire assurément, mais tout cela vit, résiste et porte des fruits. Le monde des beaux esprits ignore ces merveilles de la foi. Nos missionnaires meurent martyrs sans que le public des journaux de la libre pensée sache que nous avons des missionnaires. Mais quels cris d’admiration et de triomphe retentiraient partout si Ton apprenait que l’une ou l’autre des sectes philosophiques et socialistes qui aspirent à remplacer l’Eglise, a fondé une école dans un pays barbare, et qu’un des fondateurs est mort pour ne pas renier ses doctrines ! Voilà longtemps que les hommes du progrès indéfini attendent cet argument, qui toujours leur fera défaut. Soyons justes ! Quelques socialistes ont tenté les aventures lointaines. On a vu les Saint-Simoniens partir, avec bruit, pour l’Orient en quête de la femme libre. Ils en sont revenus sans rien dire, et s’ils enseignent encore c’est comme fonctionnaires ou hommes de bourse. Les Icariens et leurs frères ennemis, les Phalanstéricns, ont voulu fonder des colonies en Amérique afin d’y jouir largement de tous les plaisirs matériels ; ils s’y sont battus et ruinés. Quant au protestantisme, s’il reste assez chrétien dans quelques, unes de ses sectes, pour donner des missionnaires, il ne donne point de martyrs. Les délégués des socié-

tés bibliques pénètrent rarement en effet, là où ne portent pas les eanons anglais. Aucun d’eux n’a méconnu les ordres des Minli-Mang , Thieu-Tri et ïu- Duc défendant, sous peine de mort, aux barbares de souiller le sol annamite.

Nous ne terminerons pas sur ce point sans montrer comment meurt un évêque lorsqu’il ne reçoit pas la couronne du martyre. Nous citons une lettre de Mgr Gauthier : « Chaque année Mgr Masson malgré une santé débnllante entendait au moins six mille confessions, sans préjudice de ses autres fonctions administratives. Quelquefois^ apprenant qu’un grand nombre de pénitents l’attendaient au saint tribunal, et ne pouvant se tenir debout, il se traînait au confessionnal, qu’il ne quittait pas avant d’avoir entendu les aveux de tous ceux qui se ])résentaient. Alors son catéchiste était obligé de le garder à vue, de crainte de quelque accident, et pour l’aider à regagner son lit. Le jour de sa mort, il paraissait affecté d’une indisposition si grave , que chacun le priait de rester en repos ; mais on lui avait annoncé que des chrétiens l’attendaient pour se confesser, des catéchumènes pour recevoir le baptême, et des païens pour se convertir ; dès lors il n’y eut plus moyen de le retenir ; il voulait aller à la conquête des âmes, et environ cinq heures après il rendait le dernier soupir au milieu des champs. Bienheureux le serviteur qu’à son arrivée le Seigneur trouvera occupé de la sorte. Beatus serviis quem, cüm venerit Dominus, invenerit sic facientem. »

Le martyre de M. Schœfiler accrut la haine de Tu-

Duc pour les chrétiens. — Comment faire, disait-il pour se débarrasser de ces hommes qui ne tiennent pas à l’argent et que la mort trouve joyeux ? Voilà vingt ans que nous les persécutons et nous n’avons encore rien gagné. — Il convoqua les grands mandarins et leur soumit cette question : Pour abolir la mauvaise doctrine de Jésus faut-il employer la force ou user de clémence ? Les avis furent partagés. Le grand mandarin Thuong-Giaï, l’un des hommes les plus influents du royaume, recommanda la tolérance, mais Kia-Ting, son rival, demanda de nouvelles rigueurs et le roi lui donna raison.

Tu-Duc affectait alors, comme son aïeul Minh- Mang, de tenir les chrétiens pour les ennemis déclarés de son pouvoir. Il leur reprochait de conspirer au profit d’An-Phong ou Lông-Iloang-Bâo , son frère, d’exciter à la révolte les populations toujours agitées de la basse Gochinchine, les Cambodgiens et les Muongs, habitants des montagnes qui séparent le Tonquin du Laos. Il est certain que l’on pouvait signaler dans beaucoup d’endroits des ferments de guerre civile , mais les chrétiens n’y étaient pour rien et ce n’est pas chez les Muongs surtout qu’ils pouvaient nourrir des projets de révolte. Cette partie de la population annamite jouit, en effet, d’un régime exceptionnel qui permet aux chrétiens d’y pratiquer presque librement leur religion.

On retrouve chez les Muongs les restes d’une organisation qui rappelle la féodalité. Ces peuplades sont gouvernées par des chefs héréditaires qui prennent le titre de seigneurs ou même de rois. Ces pe-

tits chefs sont indépendants les uns des autres et jusqu’au règne de Minh-Mang, ils avaient exercé sans contrôle le pouvoir souverain ; mais ce prince les a réduits à l’obéissance et en a fait des fonctionnaires. Leurs principautés sont devenues des communes et des cantons où ils commandent à titre de maires ou de mandarins. « Toutefois, ditM. Legrand, le peuple ayant gardé ses anciennes coutumes et la difficulté des lieux ne permettant pas l’application rigoureuse des édits, les anciens seigneurs se trouvent encore de fait, arbitres des différends et juges paternels du hameau. Ces chefs sont appelés Lang, ce qui signifie noble et pur; ils sont, comme par le passé, entretenus par le peuple qui les révère. On leur fournit des gardes. Leur maison est sur un petit pied de guerre; ils ont droit de chasse et président les assemblées : en revanche , ils donnent deux ou trois fois l’année un banquet solennel à tous leurs vassaux. Presque tous ces Lang sont païens. . . . Cependant, ils sont tous venus nous saluer avec leurs familles qui sont ordinairement nombreuses, car les femmes, quel que soit le degré de parenté, ont le droit d’être nourries et logées par le chef de la maison. Les hommes vont chercher des dignités et faire fortune ailleurs comme nos cadets d’autrefois. »

Les Lang ont toujours montré aux évêques beaucoup de respect et de sympathie. MgrHavard raconte ainsi son entrevue avec l’un d’eux : « Toute la maison du seigneur païen s’empressa d’assister aux fêtes que l’on me faisait. Le seigneur lui-même vint me saluer à son retour de la chasse et il m’exprima le re-

gret de n’avoir rien tué qui fût digne de m’être offert. Il portait si loin le respect pour ma personne qu’il n’aurait osé s’asseoir à côté de moi sur la même natte. Je lui fis cadeau d’un petit couteau d’Europe qui lui fit grand plaisir, et j’acceptai l’invitation d’aller voir son château que je trouvai environné d"une forte palissade de bambous. Il nous régala de thé et de bétel, et nous nous séparâmes bons amis avec promesse de sa part de ne point inquiéter les chrétiens en les forçant de prendre part à des cérémonies superstitieuses (1). »

Le pays des Muongs est très-malsain. Les Annamites de la plaine déclarent ne pouvoir vivre dans ees montagnes tant l’air et l’eau y sont insalubres. Les Muongs y gagnent de rester tranquilles chez eux. Ces peuplades sont relativement heureuses. Elles ont un gouvernement paternel et savent se contenter de peu. Les troupeaux forment leur principale ou plutôt leur unique richesse, et comme elles ont rarement affaire aux mandarins, leur seul ennemi est le tigre. Elles prennent contre cet incommode voisin une précaution qu’il faut signaler. « Dans ce pays toutes les maisons sont bâties sur pilotis, dit Mgr Havard. On agit de la sorte dans la crainte du tigre, qui lorsqu’il est pressé par la faim, vient dévorer le bétail placé au-dessous de l’habitation et laisse les hommes en repos. »

Ces peuplades sauvages ont presque toujours fait bon accueil aux missionnaires. Les païens y vivent

(1) Annales J t, IX p. 375.

en très-bon accord avec les clirétlens et ceux-ci montrent une foi vive. M. Legrand donne les détails suivants sur Taccueil que les Muongs firent en 1846 à Mgr Retord :

« On voyait ce peuple descendre avec transport de ses habitations pour se précipiter au-devant de nous; les jeunes filles vêtues de blanc chantaient leurs cantiques ; les jeunes garçons battaient le tambour et le tam-tam, et tousles hommes armés dépiqués se rangeaient sur une longue file, ayant à leur tête les anciens du village. Pour les femmes âgées qui ne pouvaient nous suivre, elles se mettaient l\ genoux sur le passage de l’évêque, tandis que les enfants couraient çâ et là dans les champs à la hauteur du cortège, s’arrêtant sur tous les monticules pour regarder pardessus les têtes de la foule nos visages si nouveaux pour eux (I).»

Ces pauvres gens venaient tous offrir aux mission^ naires de petits présents qu’il fallait accepter , sous peine de leur faire injure et de les désoler, les païens eux-mêmes apportaient leurs modestes offrandes « au roi de la religion » ; c’est ainsi qu’ils désignaient l’évêque.

Les missionnaires sont pour ces peuples les médecins du corps en même temps que les médecins de l’âme. Ils ont appris aux Muongs à purifier leurs eaux, et , chose plus appréciée, leur ont donné le vaccin. « C’est dans la chrétienté de Nâng-Nghuyên que nous commençâmes, dit Mgr Retord, à user du

(1) Annales, l. XXVIII.

vaccin que M. Castex nous avait apporté de France. L’opération eut un plein succès, et maintenant la vaccine est propagée dans presque toute ma mission, et même dans celle du Tonquin oriental. Je ne saurais vous dire à combien de milliers d’enfants nous l’avons déjà inoculée ; chaque jour il nous en vient de grosses troupes ; l’empressement que mettent les parents à nous apporter ces petites créatures pour les faire vacciner, et la confiance qu’ils ont en cette opération faite par nous, sont quelque chose d’étonnant. Nous avons exercé beaucoup de médecins qui vaccinent aussi, de même que nos prêtres indigènes (1). » Les missionnaires , il faut le reconnaître , font quelquefois de la médecine un peu au hasard, et même sans le savoir, mais cela ne nuit pas à leurs succès. Voici en quels termes Mgr Retord l’avoue : « Je suis devenu grand médecin, médecin des mandarins, médecin à réputation colossale, et ceci sans m’en douter, sans avoir étudié la médecine et sans y rien entendre. » Le saint prélat s’est fait cette belle réputation à l’aide d’un médicament préparé, en son absence, par un de ses anciens élèves. Ce remède rendit une voix nette au grand mandarin Thuong-Giaï, gouverneur de Ké-cho, atteint d’une toux opiniâtre, que l’on jugeait incurable. Quantité d’autres mandarins voulurent user d’un médicament aussi efficace ; « et voilà , ajoute Mgr Retord , que ma réputation grandissant avec ma clientèle s’est répandue partout et a fini par venir jusqu’à moi qui guérissais sans y

(t) Annales f t. XIX, p. 3/i5.

penser, et qui me trouve un grand docteur sans le savoir. »

Le vicariat apostolique duTonquin occidental, qui comprend le pays des Muongs est celui où les chrétiens sont le plus nombreux ; il a été aussi, des plus éprouvés. L’un des missionnaires attachés à ce diocèse, M. Bonnard, fut arrêté le 21 mars 1852, au moment où il donnait le baptême à vingt-cinq enfants de la commune de Bôi-Xugên. Le mandarin qui avait fait cette arrestation, voulant donner une haute idée de son mérite, prétendit qu’il avait dû mettre près de cinq cents hommes sous les armes pour réussir dans sa périlleuse entreprise. Il n’en était rien. Douze ou quinze soldats avaient pris M. Bonnard et deux de ses catéchistes au moment où ils cherchaient à se sauver à travers un champ de riz. Le confesseur de la foi put, de sa prison, écrire à son évêque , Mgr. Retord. Nous citerons quelques lignes de la réponse de cet apôtre. M. Bonnard s’était rendu à Bôi-Xugên, poste dangereux, sans une nécessité absolue.

« Vous avez bien du bonheur , lui disait Mgr Retord, d’être d’une manière si visible le bien aimé du Dieu des souffrances ; sans cela j’aurais eu envie de vous en faire quelques reprochés... Moi, votre évêque, moi le vieux capitaine de vingt ans de service en terre étrangère , ne devrais-je pas être couronné avant vous? Comment osez-vous me supplanter ainsi? Mais je vous pardonne parce que c’est Dieu qui l’a voulu. A^ous êtes à ses yeux un fruit mûr pour le Ciel, un fruit qu’il va bientôt ceuillir... Allez donc en paix, enfant gâté de la Providence, allez jouir du

trioniplie qui vous attend. Je vous admire d’avoir été choisi de si bonne heure pour combattre le grand combat des héros chrétiens; je vous porte envie, il est vrai, mais c’est une envie d’amour , une jalousie de tendresse. Il est certain que vous serez mis à mort, préparez-vous y donc le mieux que vous pourrez. »

Voilà quel langage parlent nos prêtres en face des bourreaux armés pour la défense du paganisme I C’est le langage que tenaient les premiers chrétiens aux représentants de cette civilisation romaine qui restait fidèle à toutes ses doctrines, à tous les enseignements de ses sages, lorsqu’elle insultait au sang de Jésus-Christ.

Un prêtre indigène, le père Tink, ancien confesseur de la foi, réussit à pénétrer près du missionnaire, prisonnier de Jésus-Christ, vinctus in Cfiristo] il lui donna la sainte communion. M. Bonnard parut quatre fois devant les juges, et comme M. Scliœffler, il fut condamné à mort sans avoir été mis à la torture. Ses deux catéchistes Kim et Bâ , reçurent au contraire des coups de rotin, chaque fois qu’ils furent interrogés. Ils résistèrent à toutes les provocations, à toutes les souffrances et se tirèrent habilement de toutes les questions captieuses. Les juges désirant les sauver voulurent mettre dans leur rapport qu’ils avaient foulé la croix aux pieds, mais ces fervents chrétiens protestèrent en déclarant bien haut qu’ils demandaient la mort. Cette grâce ne leur fut pas accordée. Les juges décidèrent que l’affaire de ces deux criminels serait renvoyée à une autre session. Plus tard ils réussirent à s’évader.

Le roi confirma la sentence portée contre M. Bonnard. L’exécution fut fixée au premier mai. Voici les dernières lignes écrites par le martyr. Elles sont adressées à ses confrères :

« Continuez, je vous en conjure, à vous souvenir de moi devant Dieu ; pour moi, ainsi queje vousl’ai dit, si le Seigneur prend pitié de mon âme et que je puisse quelque chose auprès de sa bonté souveraine, soyez bien persuadés queje ne vous oublierai pas. Demain samedi fête des saints Philippe et Jacques, premier mai, et anniversaire de la naissance de IVI. Scbœffler pour le ciel, voilà je crois, le jour fixé pour mon sacrifice : Fiat voluntas Dei, Je meurs content : Que le Seigneur soit béni ! Adieu à tous dans les saints cœurs de Jésus et de Marie 1 »

Le supplice de M. Bonnard eut lieu dans les mêmes conditions que celui de M Schœfïler et dans la même ville, Nann-Ting ou Nam-Ding. Cette fois encore, on vit les païens recueillir le sang du martyr et se partager ses vêtements. Au lieu d’enterrer le corps sur l’emplacement même de l’exécution, comme on s’y attendait, on déposa cette précieuse dépouille dans une grande barque montée par une compagnie de soldats ; puis on mit à la voile avec des vivres pour trois jours. S’agissait-il donc d’une expédition lointaine? Des chrétiens qui avaient tout observé prennent un canot et naviguent dans les eaux de la barque mandarine. Celle-ci s’arrête après quelques heures de navigation, puis elle remonte le fleuve. Les chrétiens arrivent aussitôt. Il faisait nuit. Un jeune homme plonge à vingt-cinq pieds de profondeur, et

descend droit sur le corps du saint martyr dont il touche les pieds et les mains, puis il revient triomphant sur l’eau, en disant : « Je l’ai trouvé ! » Les mandarins avaient attaché au corps de M. Bonnard une énorme pierre à piler du riz « et lui avaient fixé sous le bras sa tête enfermée dans un petit sac. » Une fois découvert, le cher trésor fut promptement retiré de l’abîme et porté à l’évêque. « Sur-le-champ, dit Mgr Retord , on revêtit le corps de M. Bonnard de tous les ornements sacerdotaux et on le déposa, la face découverte, dans un très-beau cercueil donné par une famille chrétienne. Il resta ainsi exposé entouré de flambeaux au milieu de l’église de notre collège jusqu’au soir du lendemain. Nous l’enterrâmes alors avec toutes les cérémonies du rituel (1). »

Chaque coup frappé sur les chrétiens semblait accroître la fureur de Tu-Duc. Les mandarins reçurent l’ordre de tout faire pour en finir avec la secte obstinée des Da-to, et comme il s’agissait pour eux d’une question eapitale, — la conservation de leur emploi,

• — ils obéirent généralement avec zèle.

Nous n’avons pas à suivre cette persécution dans toutes ses phases. Les prêtres indigènes, que Tu=Duc avaitd’abord ménagés, furent poursuivis aussi activement que les missionnaires ; fun d’eux , Philippe Ming, fut martyrisé le 3 juillet 1853. II fit l’admiration des juges et des bourreaux pendant le procès et au moment du supplice. Les païens eux-mêmes dirent après sa mort: le bon prêtre est au ciel.

(1) Annales, t. XXV, p. 76.

Tu-Düc ne tenait pas seulement à poursuivre les chrétiens à cause de leur foi, il voulait aussi qu’on les regardât comme des conspirateurs toujours prêts à prendre les armes contre lui. Aussi chercha-t-il à les envelopper dans un complot tramé en 1854 par son'frère, An-Fhong. Ce prince réunit un jour ses rares amis et leur fit boire le sang du serment. « C’est une cérémonie usitée dans ce pays entre ceux qui veulent s’engager par un pacte secret et indissoluble. Pour cela on tue un animal, le plus souvent un porc; on remplit de son sang une coupe, que l’on fait passer à la ronde et chacun doit y tremper ses lèvres. Quelquefois lorsqu’il s’agit d’une affaire grave et solennelle, chacun des initiés se fait une petite incision, répand de son sang dans la coupe et ce mélange sert de breuvage. L’animal est mangé ensuite dans un festin commun et sacré (1). »

Les projets formés dans ce conciliabule furent dénoncés par un bonze. Ün fit beaucoup d’arrestations et il y eut plusieurs exécutions capitales. An-Phong fut condamné à être coupé en cent morceaux , mais Tu-Duc commua sa peine en prison perpétuelle. Le malheureux conspirateur mourut cependant de mort violente : les uns disent qu’il s’étrangla , les autres assurent qu’on l’empoisonna. Aucun chrétien n’avait été compromis dans cette affaire; néanmoins dès que Tu-Duc en eut fini avec son frère, il fit paraître un nouvel édit contre les sauvages de l’Occident et leur religion perverse. Partout oîi il y a des maisons de

(1) Annales, t, XXVIII, p. 115, Lettre de Mgr Pellerin.

prière, disait le roi, il faut les brûler, il faut combler les souterrains , raser les haies , interdire les assemblées chrétiennes, en un mot prendre tous les moyens d’en finir... Si un prêtre des sauvages de l’occident est découvert par d’autres que les mandarins , alors tous les fonctionnaires, grands et petits, seront châtiés avec une rigueur exemplaire ; les subalternes

seront punis plus sévèrement encore que les supé-

rieurs ; les recéleurs payeront de leur tête. Même conduite à suivre pour les prêtres indigènes quoique le crime soit moins grand. »

Minh-Mang donnait deux mille cinq cents francs pour la capture d’un missionnaire. Tu-Duc éleva cette prime et promit en outre mille francs pour l’arrestation d’un prêtre indigène ou d’un simple disciple des Européens. Enfin il prescrivit aux mandarins maritimes de n’avoir aucune communication avec les navires européens.

Mgr Pellerin écrivait, à propos de cet édit, au directeur du séminaire des missions étrangères : « C’est évidemment la crainte des Européens qui est le motif de la persécution , et je suis convaincu que cette crainte et cette haine sont communiquées ici par la Chine, qui veut conserver à tout prix sa funeste influence sur les États qui l’entourent. La Chine est comme cette grande Bahylone de l’Apocalypse , qui enivre les rois et les peuples du vin de ses abominations; bientôt peut-être on pourra dire aussi d’elleiCV cidü.cecidit Babylon magna: Elle est tombée, elle est tombée, la grande Bahylone. Les rebelles d’un côté, et les nations éti angères de l’autre, lui feront ce que

les barbares ont fait à Rome païenne : alors viendra une ère nouvelle (1) ».

Comme Touranne était toujours le point le plus menacé par X^sbarbares^ Tu-Duc augmenta la garnison de cette place. On y vit arriver un nouveau régiment de ces braves, dont voici l’uniforme et la tenue :

« Les soldats annamites ont des uniformes de gros drap d’Europe ; leur habit ne diffèrepaspoiir la forme de ceux du peuple ; mais les manches sont d’une couleur différente de celle du reste du corps ; les parements ressemblent assez à ceux des uniformes de notre pays; des bandes et une ceinture d’une nuance tranchante viennent encore perfectionner la bigarrure. Leur coiffure consiste comme celle des autres Annamites, en un turban , avec la seule différence qu’ils affublent par-dessus, un petit chapeau pointu fait comme un couvercle de casserole. Leur pantalon est si court qu’il laisse à découvert leurs jambes et leurs pieds noirs : impossible de rien imaginer de plus grotesque. Comme ils sont couchés continuellement à terre tout habillés, leur malpropreté est extrême ; sans parler de la vermine dont ils sont couverts, leurs vêtements pour la plupart sont tout déchirés et raccommodés tant bien que mal avec toutes sortes de lambeaux. Enfin , sans tenue , ils ne gardent pas même de rang , et marchent à la débandade. Ils sont néanmoins distingués les uns des autres, moins par la couleur particulière à chaque bataillon, que par l’armure. Ceux-ci ont un fu-

(1) Lettre de 1855.

sil avec baïonnette, ceux-là des piques de huit pieds armées d’un fer de six pouces ; d’autres portent des lances de six pieds dont le fer en forme de coutelas a plus d’un pied de hauteur; d’autres enfin , n’ont que le sabre et le bouclier. J’imagine que quand ils sont en bataille, les fusils au moins sont séparés des autres armes, mais en route tout est pêle-mêle. Je sais qu’il n’existe pas de cavalerie et que les pièces de campagne sont portées à bras (1). »

La résolution de Tu-Duc au sujet des navires européens fut bientôt mise à l’épreuve. Un bâtiment de guerre français, le Catinat , parut en 1856 dans la baie de Touranne. Son commandant, M. Lelièvre de Ville-sur-Arc, avait été chargé par M.de Montigny, plénipotentiaire de la France près des souveraing d’Anuam et de Siam , de remettre au gouverneur de 'fouranne une lettre où il annonçait sa prochaine arrivée et indiquait le but de sa mission. L’embarras du gouverneur et des autres mandarins fut extrême; ils demandèrent des instructions à Tu-I)uc. Celui-ci répondit qu’il fallait tout refuser aux barbares, mais nos marins se fâclièrent et Tu-Duc céda. Nous avons raconté plus haut (2) cet incident de nos relations avec l’empire d’Annam ; il nous reste à donner quelques détails sur les résultats qu’il eut pour les chrétiens.

Le 8 novembre 1 856, tandis que nos navires étaient encore dans le port de Touranne, les censeurs publics dénoncèrent au roi comme chrétiens l’un des digni-

(1) Annales, t, X!, p. 23G. Lettre de M. Cornay.

(2) Chapitre U, p. 3/i-3G.

taires de la cour , le grand mandarin Ho-dinh-liy , intendant du palais de S. M. annamite. La dénonciation portait que ce mandarin abusait probablement de sa position pour faire passer des renseignements aux Français , dont « Les vaisseaux à l’ancre dans la rade de Touranne se conduisaient d’une manière fort hautaine et contraire à tous les rites , au point que tous les mandarins , grands et petits en étaient indignés et en grinçaient des dents. »

Ho-dinli-by fut dégradé et mis en prison. Il avoua qu’il était chrétien. « Quant aux prêtres, aux fidèles et aux églises de cette province, ajouta-t-il, je ne les connais pas et j’ignore également ce que sont venus faire ici , les navires européens. » Le roi prit connaissance de l’interrogatoire de son ancien intendant et ajouta en note : « Qu’on le presse sur chaque article jusqu’à ce qu’il manifeste sa perversité.» Deux jours après, l’accusé fut mis à la torture. Les menaces et la douleur lui arrachèrent des aveux mêlés de mensonges. Dans l’espoir d’intimider le roi , il prétendit qu’un prêtre indigène nommé Oai, était en relations avec les Français. Cette déclaration et quelques nouveaux détails que le malheureux Ilo-dinh-hy, ou plutôt Michel de son nom de baptême, donna encore le lendemain dans les soiiffrancesd’ime nouvelle torture, provoquèrent de nombreuses arrestations. Des satellites circulaient en tous sens pour prendre les parents du prisonnier et surtout le prêtre Oai. La terreur atteignit ses dernières limites parmi les chrétiens. Les uns enfouissaient en terre , ou transportaient sur des barques, ce qu’ils avaient de plus pré-

cieux ; les autres abandonnaient leurs maisons et fuyaient sans ressources. Les religieuses furent dispersées , les élèves congédiés , les maisons de Dieu démolies ; tous les prêtres durent se cacher avec le plus grand soin. Cependant Tu-Duc ne voulait pas encore pousser les choses trop loin ; il craignait l’arrivée de M. de Montigny avec plusieurs navires français. Lorsque cette crainte fut dissipée, il ne songea plus qu’à se venger ; il ordonna de reprendre « les procédures commencées contre les chrétiens et qu’on avait suspendues, disait-il, parce que l’année touchait à sa fin (1) . » Il ne voulait pas avouer qu’il avait eu peur. De nouvelles arrestations eurent lieu, et le 22 février 1857, trente chrétiens comparurent devant le tribunal de Hué ; cinq d’entre eux, dont quatre étaient mandarins » apostasièrent; tous les autres refusèrent de marcher sur la croix. Les juges eurent alors recours au rotin, et ils obtinrent ainsi, en diverses séances, six abjurations. Quatre femmes se trouvaient au nombre des accusés. Elles montrèrent beaucoup de courage , et restèrent jusqu’au bout, fidèles à Dieu. L’une d’elles, Madeleine Ho, jeune fille de dix-huit à vingt ans, sœur du prêtre Oai reçut, en trois fois, vingt-six coups de rotin.

Ho-dinh-hy fit preuve d’un attachement inébranlable à la foi ; il endurait avec une patience et une humilité admirables les reproches que lui adressaient plusieurs de ceux qu’il avait compromis par ses ré-

(1) Lettre de Mgr Solder, coadjuteur du vicaire apostolique de la Cochincldne septentrionale. Nous analysons celle lettre.

vùiatioris. Souvent, il se |)rosterua devant eux pour leur demander pardon. H n’eut d’ailleurs à se défendre que prés des apostats ; les autres accusés acceptaient leur sort avec joie, ou, tout au moins, avec fermeté; loin de s’emporter contre Michel, ils voyaient en lui un frère digne de leur amour. Malgré l’activité de la surveillance et rimminence du péril, un pré-tre annamite pénétra plusieurs fois dans la prison, et Michel put se confesser et communier.

Le procès dura longtemps, car Tu-Duc voulait absolument qu’on découvrît le prêtre Oai ; enfin, il donna l’ordre d’en finir. Michel Ho-dinh-hy fut condamné à subir la peine des rebelles, comme suspect d’avoir entretenu des intelligences avec les Français. Quant aux autres accusés, on les condamna exclusivement comme chrétiens. Le roi recula même devant l’application de son dernier édit, et ces généreux confesseurs , au lieu d’être étranglés, furent exilés aux extrémités du royaume, après que le bourreau leur eut gravé sur la figure des caractères indiquant leur crime (1). Quatre des condamnés avaient plus de soixante-dix ans. Cette circonstance les fit gracier. « Leur vieillesse, dit la sentence, est voisine de la mort, et comme ils n’auront pas la force d’aller en exil, si on les retient ici, ils ne feront que salir les prisons , ne vaut-il pas mieux prendre leur argent et les renvoyer à leur village en les plaçant sous la surveillance du maire et du chef de caii-

(1) On met le nom du lieu de l’exil^ surla joue droite, et sur la joue gauche ces mots ; Ta-Dao (religion perverse).

ton? » Enfin quatre de ceux qui avaient abjuré n’ayant visiblement cédé qu’à la douleur, ils partagèrent le sort des « chrétiens endurcis. » Ils firent pénitence et purent avant leur départ se réconcilier avec Dieu.

Tu-Duc ne se borna pas à ratifier la sentence portée contre Michel, il y ajouta cette note : « Ho-dinh- « hy/ d’abord simple greffier, s’est élevé au grade de « grand mandarin ; il a osé mépriser les lois du « royaume et suivre une religion perverse, sans té- « moigner le moindre repentir ; bien plus, il a en- « Yoyé secrètement son fils étudier à Syncapour, il « est allé rendre visite au prêtre Oai et s’est entre- « tenu avec lui des navires français ; évidemment « c’est un ingrat qui a deux coeurs , il est digne de « mourir mille fois ; qu’on lui tranche promptement « la tête pour servir d’exemple aux autres.

« De plus, nous ordonnons que cinq mandarins « et quinze soldats conduisent trois fois, de trois « jours en trois jours Ho-dinh hy autour de la ville « intérieure, dans tous les marchés et sur toutes les « places, et qu’à chacun de ces endroits un crieur « public fasse cette proclamation : llo-dinh-hy est « coupable d’avoir pratiqué une religion perverse. « C’est un rebelle, il est sans pitié pour ses parents « (parce qu’il les expose à être enveloppés dans sa « condamnation) ; il a transgressé les lois du royau- « me (en n’obéissant pas à l’édit). » Ensuite il faut « ajouter : Les chrétiens affirment que ceux qui

« meurent ainsi vont en paradis ; cela est-il bien « vrai? Nous n’en savons rien. En attendant, Ho-

« dinh-liy souffre ; où donc est Jésus ? Pourquoi ne « vient-il pas le délivrer ? » Il faut publier cette pro- « claination partout, afin que chacun sache qu’il ne « sert à rien d’être chrétien. De plus, à chaque car- « refour, on donnera trente coups de bâton au con- « damné ; et , quand on l’aura promené ainsi par « trois fois, qu’on lui tranche publiquement la tête, « afin qu’à ce spectacle les chrétiens soient confon- « dus, et qu’ils se corrigent. Il faut accomplir cette « ordonnance avec respect. »

Les ordres du roi furent ponctuellement exécutés. Michel reçut en trois jours, sur les différentes places de la ville, cent quatre-vingts coups de bâton. Le premier jour, bon nombre de chrétiens avaient suivi en pleurant, le confesseur de la foi; il les blâma, et défendit toute nouvelle démonstration. Il était tout joyeux de souffrir et d’être couvert de confusion pour Jésus- Christ. C’est le 22 mai que fut consommé son martyre. Quand il entendit le bruit lugubre du tam-tam qui donnait le signal du départ, il pâlit et la sueur lui coulait par tous les membres , c’était le moment de son agonie; mais il revint bientôt à lui et ne montra aucune faiblesse. line multitude innombrable de néophytes et de païens étaient accourus à ce spectacle pour donner au patient une dernière marque d’affection et de tendresse , car il jouissait de l’estime générale à cause de sa probité et de sa justice. Deux prêtres l’accompagnaient confondus dans la foule et lui donnèrent plusieurs fois l’absolution à un signal dont ils étaient convenus. Quand il fut arrivé sur le lieu du supplice, il se lava les pieds, fumaune der-

nière pipe, arrangea lui-même avec soin ses cheveux et ses vêtements, puis il se mit à genoux, et sur un signe du mandarin, le bourreau lui abattit la tête de deux coups de sabre.

Un mois plus tard, quatorze soldats de la garde de la reine-mère furent dénoncés comme chrétiens. Ils parurent cinq fois devant les juges et confessèrent leur religion avec courage. Un seul eut le malheur d’apostasier. Leur unique réponse aux mandarins fut celle-ci : « Nous obéissons en tout aux lois du royaume; quant à notre religion, nous ne pouvons pas y renoncer; nous sommes prêts à tout souffrir pour elle. » Ils furent marqués au visage et condamnés à l’exil. »

Nous n’entrerons pas dans plus de détails au sujet même de la persécution, mais nous ferons quelques emprunts encore à la lettre de Mgr Solder. « C’est la dernière expédition des Français à Touranne qui a rallumé la fureur des persécuteurs, dit le saint prélat, et rien ne m’est plus pénible que d’entendre les chrétiens me répéter que nos compatriotes sont la cause de toutes leurs souffrances. Quand viendront-ils donc venger leur honneur si gravement compromis aux yeux de tous les Annamites, par tant de tentatives infructueuses? »

Cette crise si violente n’a pas interrompu l’oeuvre des missionnaires. « En dépit de Tu-Duc et de tous ses suppôts, dit encore Mgr Solder, j’ai ordonné, le jour de la fête du Saint-Rosaire, un prêtre, quatre diacres, dix minorés et un tonsuré. »

Pendant que l’on jugeait Ho-dinh-hy, la Capri-

cieiise, frégate française qui attendait , à Touranne , M. de Montigny, reçut à son bord un des évêques de la Cochincliine, Mgr Pellerin. Ce prélat venait donner des renseignements à nos marins et s’enquérir, au nom des missionnaires, du but réel de l’expédition. 11 avait couru bien des périls pour remplir cette mission importante. Son voyage, des environs de Hué à Touranne, avait duré près de trois mois, et l’un de ses prêtres, nouveau venu dans la mission , M. Paspin , était mort à la peine. Voici quelques détails sur cette course, dont les incidents pourraient remplir un volume.

Le prélat ayant appris l’arrivée du Catinal , sur les côtes de la Cochinchine, s’était embarqué avec M. Paspin et deux ou trois indigènes pour aller à la rencontre du navire français. Un de ces coups de vent terribles qu’on appelle typhon brisa leur jonque et les jeta sur le sable, tout meurtris et accrochés à des débris de mature.

Ils furent bientôt entourés de rôdeurs accourus sur le rivage dans l’espoir que la tempête leur apporterait quelques épaves. L’évêque, le missionnaire et leur catéchiste purent se sauver en sacrifiant le peu de bagage que la mer avait rejeté. Ils s’enfoncèrent dans les montagnes et restèrent deux jours sans manger, mais ils eurent le bonheur de rencontrer une mare d’eau fétide et ils purent boire. Ils essayèrent de tromper leur faim en machant des feuilles d’arbre, à l’exemple des singes qui gambadaient autour d’eux. « Avec quelle joie, nous disait Mgr Pellerin, j’aurais mis la main sur un de ces insolents

quadrumanes. » C’eût été là une pièce de résistance. Ces singes, dont les jambes sont noires, les cuisses rouge carmin, le dos gris et le ventre blanc, n’ont pas moins de quatre ou cinq pieds de hauteur. Il ne fallait pas songer à un tel rôti.

A force de fouiller dans leurs poches, Mgr Pellerin et M . Paspin y trouvèrent un peu de tabac, ils le fumèrent avec délices et sentirent moins vivement le vide de leur estomac. Le troisième jour le catéchiste, qui avait été à la découverte, rapporta du riz et des patates. De plus les naufragés avaient en vue le Câlinât. Ils descendirent la nuit sur le bord de la mer pour gagner ce navire, mais lorsque le jour fut venu ils reconnurent avec désespoir que le Câlinât était parti. Il fallut se sauver et on réussit après mille périls à gagner un village chrétien. M. Paspin, déjà malade, ne put supporter ces nouvelles fatigues ; il mourut et MgrPellerin le lit enterrer dans la chambre même où il avait rendu le dernier soupir. La prière des morts n’était pas achevée que l’évêque dut fuir de nouveau. On l’avait dénoncé! Il s’engagea encore une fois dans les montagnes et put gagner les côtes , vêtu de quelques lambeaux d’étoffes qu’il avait lui-même taillés et cousus. Nous trouvons dans une lettre de Mgr Retord la description de ce costume. « Avec un lambeau de toile peinte. Sa Grandeur se tailla un semblant de pantalon européen , se découpa un gilet et une espèce de tunique et se confectionna un soi-disant képi. Elle orna le tout de je ne sais quels vieux galons, » et put, sous ce costume, traverser les postes annamites en qualité d’officier

de la marine française. « La Capricieuse était dans la baie de Touranne. Mgr Pellerin s’avança le matin sur le bord de la mer, fit des signes et chanta à tue-tête tous les chants populaires français qu’il put trouver, la Marseillaise , Fanfan la Tulipe, au Clair de la lune. On l’entendit, et on vint le chercher. — Qui êtes* vous, monsieur, dit l’officier qui commandait le canot, à ce chanteur si bizarrement accoutré? — Je suis l’évêque de Cochinchine.

L’Eglise annamite devait compter bientôt un nouveau martyr. Mgr Diaz, religieux espagnol de l’ordre de Saint Dominique et vicaire apostolique du Tonquin central, avait été arrêté leâl mai 1857 à Bui- CliLi ; Tu~Duc voulut frapper cet évêque afin que l’on sut partout qu’il défiait les barbares d’occident. Mgr Diaz fut décapité le 20 juillet à Nann-Ting. Cette ville tonquinoise a vu mourir en six ans quatre missionnaires. Au moment où je termine ce livre, on n’a pas encore reçu, en Europe, des détails circonstanciés sur l’emprisonnement , les interrogatoires et le martyre du vénérable prélat espagnol. On sait seulement qu’il fut soumis à d’affreuses tortures.

Un bâtiment français, le Câlinât et le Lily, steamer affrété par le consul d’Espagne à Macao, avaient tenté de sauver Mgr Diaz. Ils arrivèrent trop tard.

Voici, d’après le ^lonitenr, quelques renseignements sur cette infructueuse tentative ; ils sont extraits d’une lettre datée de Macao, le 8 octobre 1857 :

« Nous airivâmes le 11, à la nuit, dans une baie très-ouverte du côté du sud, Le lendemain, deuxem-

barcatioiis du bord nous portèrent, avant le lever du soleiU vers la rivière et le village que nous avions aperçus la veille à environ deux lieues de distance. Nous apprîmes que ee gros village s’appelait Li\ la rivière qui le baigne porte le nom de Kami. A peine débarqués et installés dans la maison communale, nous nous vîmes entourés de chrétiens. Leur première parole fut que Mgr Diaz avait été décapité à Nann-Ting, le vingt-neuvième jour de la cinquième lune intercalaire, soit le 20 juillet dernier.

« Nous prîmes aussitôt la résolution d’aller à la recherche de la ville qui venait d’être le théâtre du martyre de l’évêque espagnol. Il s’agissait seulement de trouver des pilotes qui voulussent nous y conduire, et il nous fut malheureusement impossible de nous en procurer un seul, Nous apprîmes seulement que Nann-Ting est bien plus au nord , et qu’il fallait longer la côte pendant trois jours et trois nuits pour pouvoir l’apercevoir du haut des mâts de notre vapeur.

« Nous nous remîmes donc en route le 13 septembre au point du jour, et nous jetâmes l’ancre pour la nuit à Tann-Meunn.

« Notre arrivée à cet endroit parut produire sur les nombreux bateaux de pêche disséminés dans la vaste baie un etfet de véritable attraction. Tous se portèrent immédiatement vers nos steamers et nous nous en vîmes bientôt entourés. Mais aux bruyantes manifestations de leur joie, nous ne tardâmes pas à comprendre que c’étaient des chrétiens et des amis. En effet, quelques instants après, un bateau se dé-

tacha de !a ligne et vint résolûment accoster \ç^Catinat. On laissa monter abord tous ceux qui s’y trouvaient , et nous vîmes aussitôt sept de ces pécheurs se prosterner à nos pieds en pleurant. L’un d’eux, un vieillard , avait servi comme soldat en Cochinchine ; il avait assité, du rivage, à la destruction de l’escadre annamite opérée par la Victorieuse, à Touranne, en 1847, connaissait très-bien le pavillon français et l’avait signalé à ses compagnons dès qu’il l’avait aperçu. Au boutd’une heure, ils partirentenchantés de l’accueil que nous leur avions fait, en nous promettant de nous envoyer bientôt un prêtre indigène.

«Celui-ci ne se fit pas longtemps attendre. Il arriva dans la nuit avec deux ou trois catéchistes et une dizaine de chrétiens. Il s’appelait André, et, bien que les pieds nus et plus que misérablement vêtu, il avait une tenue de dignité que nous ne nous lassions pas d’admirer. Il resta à bord une grande partiedela nuit, nous fit un bien triste tableau des persécutions exercées contre les chrétiens, nous confirma la nouvelle de la mort de Mgr Diaz, et nous promit, pour nous conduire h Nann Ting, des pilotes qu’il envoya chercher par un de ses catéchistes. . . »

Les mandarins annamites ne manquent pas d’audace. Deux d’entre eux osèrent se rendre à bord du Catinat pour y faire une sorte d’enquête. Nous citons :

« Dans la journée, les pilotes arrivèrent, et nous nous préparions à partir, quand les vigies du bord signalèrent l’approche de plusieurs ])ateaux se diri-

géant vers le Catinat, qu’ils accostèrent. Le premier coup d’œil jeté sur ces nouveaux visiteurs nous donna à penser que c’étaient des mandarins, k peine reçus à bord, ils s’étaient attablés sans la moindre cérémonie, et avaient commencé à faire subir à nos interprètes un interrogatoire qui semblait des plus pressants. Deux de ces personnages semblaient présider à la séance. « Qui êtes-vous? » leur demanda le commandant du Instituteurs devillage pour

la langue chinoise, » répondirent les deux mandarins. Ils ne disaient pas la vérité. Nous sûmes plus tard, par nos catéchistes et les pilotes, que c’étaient le préfet du département de Ho-Tchong et le magistrat du district de Héou-Lou, qui avaient jugé à propos de nous faire ainsi une visite incognito.

« Leurs questions alors, entremêlées d’avis, se succédèrent de leur part sans hésitation ni délai. « D’où venions-nous? Que voulions-nous? — « Nous présentions-nous en amis ? — Quelles étaient « les nouvelles de Chine? Y avions-nous de gran- « des forces? — Y étions-nous occupés? — Les « cotes du Tonquin étaient bien dangereuses. ~ Il « y avait peu d’eau dans les fleuves, — le pays était « bien pauvre,— les Français étaient connus dans le « monde entier comme la nation la plus chevaleres- « que, — mais ils étaient très-vifs, se fâchaient très- « facilement. — Le grand empire français était très- « riche , il n’avait besoin de rien du tout. — Pour- « quoi les Français se donneraient-ils la peine de « naviguer? — Faire le commerce n’est bon que « pour les peuples qui meurent de faim chez eux. —

« Mais les Français, on les aime tant ! — Tout esta « leurs ordres, bœufs, chèvres et volaille, bétel, lé-

« gumes et fruits. — - Ils n’ont qu’à demander

« mais le temps devient menaçant. — Il y aura « bientôt un typhon, le golfe deviendra un gouffre « de tempêtes. » Et nos mandarins concluaient que pour ne pas nous exposer à un accident, ce qui leur causerait beaucoup de peine, nous devrions réellement nous en aller.

« Nos interlocuteurs connaissaient et admirent sans difficulté la mort de Mgr Diaz, ou plutôt d’un étranger quelconque. Ils en avaient entendu parler, mais certainement le gouverneur-général n’avait pas connu sa nationalité. Comment aurait-il osé mettre à mort un sujet français ou espagnol ? Cela ne se pouvait pas. Il arrivait actuellement de l’intérieur delà Chine beaucoup de vagabonds qui s’introduisaient au Tonquin sous toutes sortes de prétextes et y révolutionnaient le pays. Or, Cindividu qui avait été exécuté le 20 juillet en était un, selon toute probabilité. »

La navigation jusqu’à Nann-Ting, offrait de grandes difficultés, et l’exécution de Mgr Diaz avait enlevé tout but spécial à l’expédition ; on y renonça.

« Il fut convenu, toutefois, ajoute le correspondant du Moniteur ^ qu’on attendrait encore un ou deux jours , dans l’espérance de recevoir des nouvelles de nos missionnaires. Notre attente ne fut pas trompée. Le 19, nous reçûmes une lettre de Mgr Melchior, successeur de Mgr Diaz. Cette lettre était pleine de détails navrants sur la situation critique de nos coreligionnaires au Tonquin. Partout l’esprit de

persécution se réveillait et sévissait avec une nou^ velle fureur. Des villages entiers de chrétiens avaient été incendiés ou rasés, et leurs malheureux habitants jetés en prison ou décapités. Au milieu des traitements les plus barbares , beaucoup étaient morts héroïquement pour leur foi. Mgr Melchior terminait sa lettre par un cri de détresse; désespérant du secours des hommes, il n’attendait plus de salut que de Dieu seul (1). »

Le saint prélat ne devait pas voir le jour oïi la France et l’Espagne viendraient enfin venger leurs missionnaires et protéger l’Eglise.

La persévérance des chrétiens et la crainte de voir revenir les Français, excitèrent à tel point la colère de Tu-Diic, que trouvant insuffisantes les mesures prises jusqu’alors contre les perfides sectateurs de Jésus, il fit paraître coup sur coup deux nouveaux édits de persécution. Mgr Sohierrapporte ce fait dans une lettre datée du 25 janvier 1858, et ajoute :

« Par une instruction spéciale, le roi ordonne de se saisir de Mgr Retord, dont le président de l’Académie a dénoncé la résidence. Je crains bien que Sa Grandeur ne puisse pas échapper aux poursuites des persécuteurs. Déjà Elle a été traquée trois fois, ainsi que Mgr Jeantet. Mgr Melchior a aussi été contraint de prendre la fuite, son église et son séminaire de théologie ont été détruits, ses élèves dispersés, etc. Tous les prêtres, soit européens, soit annamites, sont obligés de se tenir strictement cachés.

(1) Moniteur, n“ du 5 déceiubrc 1857.

« Mgr Gauthier m’écrit que, dans sa mission, la persécution est aussi très-vive ; que son clergé et lui ne savent de quel côté se tourner pour échapper à la mort. Enfin on m’annonce que le grand mandarin de ma province doit venir faire perquisition dans le village où je suis réfugié, et il faut, par conséquent, que je cherche mon salut dans la fuite.

« Vous le voyez, depuis la capitale jusqu’en Chine, tout est en feu. Les dernières lettres que j’ai reçues du Tonquiii m’apprennent que quatre prêtres ont encore été arrêtés. Leur sort est assuré d’avance : Tu-Duene manquera pas de leur faire administrer un coup de sabre, s’ils ne l’ont déjà reçu. »

Mgr. Melchior n’a pu échapper aux satellites. Cet apôtre a été martyrisé à Nann-Ting ou Nam-Ding, en septembre 1858. Son exécution paraît avoir coïncidé avec le débarquement des troupes franco- espagnoles à Touranne. C’est ainsi que Tu-Duc devait signifier sa résistance. D’après une correspondance publiée par le journal espagnol Iberia, « Mgr Melchior a été décapité, puis haché en morceaux, et ses restes ont été envoyés dans diverses localités chrétiennes pour être exposés sur la place publique. »

Les missionnaires, qui n’auraient jamais rien demandé pour eux-mêmes, ont cru qu’il était temps d’attirer l’attention des États catholiques sur la situation de nos frères annamites. Le sentiment auquel ils ont obéi se trouve expiâmé avec toute l’éloquence et toute la simplicité d’un cœur apostolique dans une lettre de Mgr Solfier :

Voici quelques détails sur le dernier acte épisco-

pal et l’arrestation du saint prélat; ils sont extraits d’une lettre de l’un des vicaires apostoliques du Tonquin, Mgr Hilario Alcazar :

« Comme Mgr Melchior connaissait parfaitement sa position critique il consacra pour son coadjuteur, avec mille peines et au milieu de mille dangers, rUîustrissime seigneur Berrio Ochoa. La cérémonie fut des plus simples. Une partie des ornements prescrits par les rubriques manquaient. L’auguste cérémonie fut achevée avant le lever du soleil, deux jours avant la saint Pierre. Les deux évêques se séparèrent et marchèrent sans trouver d’asile. Mgr Melchior ne voyant pas autre chose à faire se réfugia à Kein-Lao. Il savait que ce lieu n’était pas sûr et il essaya deux ou trois fois d’en sortir et de chercher une autre retraite; mais il trouva tous les chemins interceptés. Le 27 de la cinquième lune (7 juillet) il se vit cerné. Dans cette nuit du ,7 au 8 il essaya de fuir, et sortit, en effet, du cercle des assiégeants, mais tous les chemins étaient gardés; il fut pris et conduit le 8, chargé d’une grosse chaîne à la prison de la capitale de la province. » Un jeune chrétien indigène, qui accompagnait Mgr Melchior, ne voulut pas accepter la liberté que les mandarins lui offraient.

« S’il ne nous vient, dit-il, du secours de quelque côté, il y a lieu de craindre qu’à la fin la religion chrétienne ne soit anéantie dans ce pays, comme au Japon. Sans doute, bienheureux ceux qui remporteront la palme du martyre; c’est une grâce que je ne cesse de demander au bon Dieu depuis plus de

vingt ans, desiclerium habens dissolvi et esse cum Christo, milita magis melhis. D’iin autre côté, quand je considère tous les maux qui résultent de la persécution, les péchés qui se commettent, les chrétiens qui se découragent, tant de milliers de païens qui tombent dans les enfers, sans que nous puissions aller à leur secours ; quand je considère tout cela, je forme aussi les vœux les plus ardents pour la paix et la liberté. Je ne sais que choisir : je demande en même temps au Seigneur la grâce du martyre et la paix de la religion. Quid eligam , nescio; coarctor autem è diiobus. Enfin, que sa sainte volonté soit faite, qu’il dispose toutpour sa plus grande gloire! » Tandis que Tu-Duc répondait à la mission de M. de Montigny, en faisant exécuter des chrétiens, l’évêque de la Cochinchine septentrionale, Mgr Pellerin, arrivait en France : plusieurs des vénérables collègues du saint prélat lui avaient conseillé ce voyagé. Il s’agissait de montrer au gouvernement que toute intervention partielle et passagère était sans profit comme sans gloire , et attirait sur les chrétiens que l’on voulait protéger de nouvelles persécutions; qu’il fallait ou ne plus s’occuper de la Cochinchine, ou agir dans un esprit de suite et vigoureusement. Mgr Pellerin trouva les esprits préparés à comprendre ce langage. Napoléon III ne voulait pas en rester à la stérile tentative de 1856 ; il tenait à relever le drapeau de la France dans les mers de l’indo- Chine , et il savait que pour atteindre ce but, il importait de montrer l’Aigle impériale protégeant la croix.

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