‹ La Cochinchine et le TonquinChapitre 32 sur 60 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Un bref de Grégoire XVI. — Les missions. — L’œuvre de la propagation de la Foi. — La chambre des martyrs.

Le 4 août 1839 le Souverain Pontife, Grégoire XVI , adressait aux chrétiens annamites un bref où il leur disait :

« Ne craignez jamais, c’est l’avertissement de Jésus-Christ même, ceux qui tuent le corps et quine peuvent tuer Câme ; mais craignez celui qui peut perdre l'âme et le corps dans l’enfer. Ne vous laissez pas décourager par la gravité de vos épreuves ; car c’est le dessein providentiel du très-sage et très-clément modérateur des choses, que ceux qu’il entoure d’une prédilection particulière soient éprouvés par de nombreuses et diverses adversités. Regardez le Ciel ; la couronne de l’immortalité y attend ceux qui ont bien coiuhattu; les jours de votre lutte seront courts; la félicité qui vous récompensera sera la même que celle dont Dieu jouit, c’est-à-dire éternelle. Enfin dans le cours même de cette vie mortelle , le malheur n’est pas le perpétuel partage des fidèles du Christ, mais ordinairement leurs plus dures afflictions sont suivies de consolations plus abondantes. Vous aussi, vous n’êtes pas voués pour jamais à cette atroce persé-

cution : un jour viendra, où délivrés de vos alarmes, et comme échappés d’une tempête furieuse, vous rendrez au vrai Dieu un culte sans danger , et lui payerez un tribut éternel d’actions de grâces pour le calme enfin rétabli. Nous vous recommandons tous au Dieu Tout-Puissant et nous vous donnons avec une tendre affection, la bénédiction apostolique, présage des secours d’en haut.»

Les temps annoncés par Grégoire XVI sont venus. La France et l’Espagne accompliront , sans nul doute, l’œuvre qu’elles ont commencée. La parole divine sera donc désormais librement répandue sur cette terre où durant deux siècles le sang chrétien a si abondamment coulé.

C’est une grande gloire pour la France d’avoir contribué plus qu’aucune autre nation à fonder l’Église annamite. Que d’efforts accomplis, que de grands exemples donnés depuis le P. de Rhodes jusqu’à nos jours! Nous ne voulons pas louer nos missionnaires; ou loue toujours mal les héros, surtout les héros chrétiens; mais, avec une double fierté, fils de la France et fils de l’Église catholique, nous disons: Voyez les !

Les libres penseurs, répètent volontiers, d’un ton dolent ou triomphant, selon qu’ils tiennent pour l’ordre ou pour le progrès, que la foi est morte. Ils ne savent pas que la France, si riche chez elle en œuvres de vie, fournit des prêtres partout où l’apostolat promet le martyre. Et remarquez qu’il ne s’agit pas d’un élan passager , d’un entraînement individuel , d’un accident d’enthousiasme. L’Église régu-

larise tout ce qu’elle fait , et le dévouement est chez elle en permanence. De 1660 à 1859 la congrégation des missions étrangères a donné, aux seules missions de la Cochinclîine et du Tonquin , deux cent douze missionnaires. Or cette congrégation évangélise d’autres pays, et, grâce à Dieu, la sève catholique a soutenu , fait naître ou développé bien d’autres associations qui poursuivent le même but, à travers les memes périls , par les mêmes sacrifices , avec le même fruit. Si la moisson n’est pas mûre partout, la terre est partout ensemencée.

L’œuvre si laborieuse et si glorieuse des missions, cette œuvre qui fait honorer le nom français dans tant de pays où notre drapeau est inconnu, ne coûte rien au trésor public, sauf parfois le passage gratuit de quelques missionnaires à bord des navires de l’État. La vraie charité , celle qui songeant à l’âme veut étendre le royaume de Jésus-Christ, soutient seule les missions.

On a fait mieux jadis. Louis XIV savait voir une œuvre française dans les efforts de la propagande catholique. L’honneur national ne lui semblait guère moins intéressé que la foi dans ces entreprises du zèle religieux. Il aimait tous les missionnaires, mais il donnait un appui particulier aux missionnaires français. Ses successeurs ne s’écartèrent pas trop de la politique qu’il avait suivie. La Révolution eut d’autres procédés : elle chassa ou guillotina les missionnaires et vola leurs biens.

Les hommes de Dieu savent se passer d’argent. Dès que l’ordre fut rétabli, les différentes associations

îeligieuses reparurent et la congrégation des missions étrangères put rentrer dans sa maison de la rue du Bac, la même où Fénelon avait béni l’œuvre naissante. Les ressources ne manquaient pas absolument, mais elles étaient bien insuffisantes, lorsqu’une œuvre admirable, C Association de la Pjvpagation de ta Foi, vint les accroître et les régulariser. C’est le 3 mai 1822 que cette association prit sa forme définitive à Notre-Dame de Fourvières, le monument le plus populaire de Lyon, et l’un des sanctuaires les plus chers à la piété de la France.

Voici, en deux mots , les bases et le but de cette œuvre sainte :

UOEuvre de la Propagation de la Foi en faveur des missions des deux mon des a pour but d’aider par des prières et par des aumônes, les missionnaires catholiques chargés de la prédication de l’Évangile. Les prières sont un Pater et un Ave chaque jour. Il suffit d’appliquer à cette intention, une fois pour toutes, le Pater et VAve de la prière du matin et du soir. On doit y joindre chaque fois cette invocation Saint François Xavier, priez pour nous.

L aumône est d\in sou par semaine. Les souscripteurs sont groupés par dixaines. L’un des dix recueille les aumônes et les verse entre les mains d’un autre membre qui a dix collectes à recevoir, c’est-àdire cent cotisations. Deux conseils, établis l’un à Lyon, l’autre à Paris, répartissent les aumônes entre les diverses missions. Lfn compte-rendu détaillé des sommes recueillies et de leur distribution est inséré

chaque année dans les Annales de la propagation de la Foi.

Ce sou par semaine a produit , en 1857, quatre millions cent quatre-vingt-onze mille francs. De même que l’association se recrute dans tous les pays, elle distribue partout des secours. Les œuvres que l’Église a inspirées et qu’elle bénit ont toujours ce caractère d’universalité, ou, pour employer le mot propre, de catholicité !

Je n’ai pas à m’occuper des missions en général. Mais après avoir montré sur la terre annamite quelques-uns de nos missionnaires, j’ai voulu indiquer à quelle source ils puisent leurs moyens matériels d’action. Je rentre dans mon sujet en donnant quelques détails sur la pieuse société qui évangélise seule la Cocbincbine, et partage avec les dominicains espagnols l’honneur d’évangéliser le Tonquin.

Le séminaire des missions étrangères a pour directeurs, d’anciens missionnaires, députés par les missions elles-mêmes.

Ce séminaire est situé à l’angle de la rue du Bac et de la rue de Babylone. On y visite une chambre dont le nom seul ne peut se prononcer sans un frémissement de respect et d’admiration , la chambre des martyrs. Là, près des instruments de supplice quelles sanctifient, près des bâtons, des cangues et des glaives, sont conservées les reliques de quelquesuns des missionnaires ou des indigènes morts pour la foi. Ces restes mutilés, ces débris souvent informes , rachetés à grand prix et à grand péril des mains des bourreaux, sont les inébranlables assises

des Églises de la Chine, de la Cochincliine, du Tonquin, de la Corée. L’empire annamite est largement représenté dans ce sanctuaire. On y vénère les reliques de Mgr Borie, de M. Gagelin, de M. Jaccard, des indigènes Thomas Kien , Paul Buong, Simon Hoa , Antoine Nam, André Thong. Ce dernier nom nous rappelle un fait qui n’a pu trouver place dans notre récit.

Lorsque Thong marchait au supplice, la personne qui le suivait de plus près était sa mère. Ellenesedésolaitpas. Tout au contraire, cette chrétienne félicitait son fils de mourir pour Jésus-Christ. Lorsque tous les apprêts furent terminés, elle s’approcha de son cher André, lui demanda de la bénir et dit au bourreau : « Laissez moi tendre ma robe devant lui pour que sa tête en tombant ne roule pas dans la boue.» On lui accorda celte faveur et elle recueillit en pleurant, mais sans faiblir, cette relique devenue, s’il est possible, plus précieuse et plus sainte sous ses baisers.

La chambre des martyrs ne renferme pas seulement des reliquaires , on y voit , nous l’avons dit, des cangues, des cordes, des chaînes; et à côté de ces instruments de supplice, des crucifix qui ont reçu le dernier regard des martyrs, des vêtements teints de sang, enün des tableaux. Ces tableaux sans perspective, peints à la hâte, par des mains inexpérimentées, n’indiquent pas même l’enfance de fart; fart n’y est pour rien. Ils rappellent le martyre , ou plutôt , parlons comme l’Église primitive qui revit en ce lieu sacré, ils rappellent le triomphe de divers missionnaires français ou de chrétiens indi-

gènes. Ce sont des témoignages historiques. L’un d’eux représente l’exécution de M. Marchand, et un autre celle de M. Cornay. Malgré l’absence d’art, ces peintures font frémir. On y voit les bourreaux léchant avec une joie féroce et bestiale leurs sabres teints de sang.

C’est dans cette chambre, c’est en présence de ces enseignements augustes et terribles que de jeunes prêtres sentent se développer en eux le saint amour des missions. Tertullien disait aux persécuteurs de l’Église naissante : « Sang des martyrs, semence des chrétiens : ouvrez les yeux et voyez ! »

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