HUÉ, CAPITALE DE L’EMPIRE ANNAMITE
«La ville de Hué ne diffère des Thai de province que par son étendue et ses hautes murailles de briques. Dans les départements, l’enceinte des villes fortiüées est trèsrestreinte et les remparts sont en gazon ; elles présentent toutes un carré parfait, dont les quatre angles sont autant de bastions de forme européenne. Ici, c’est la meme chose, avec cette différence que la capitale est d’une grandeur démesurée, ce qui fait précisément la faiblesse de cette place beaucoup trop vaste pour avoir jamais dans son sein le nombre de soldats nécessaire à sa défense. Les murailles, d’ailleurs, sont si hautes que cinq à six coups de canon suffiraient pour les abattre , et entasseraient assez de décombres pour combler en partie les fossés qui leur servent de ceinture.
« Le côté méridional de la ville est assez bien protégé par la nature. Un large lleuve en défend l’accès et promène lentement ses eaux à une distance de deux cents pas
(1) Extrait du t. XV des Annales. Lettre de M, Miche, p, 506-510,
des murs, dont il semble ne s’éloigner qu’à regret, mais il est trop peu profond pour que les navires du roi puissent remonter son cours. Il ne permet qu’aux grandes barques d’ariver sans difficulté jusqu’à la ville.
(( Quant aux fossés creusés aux pieds des remparts, ils sont d'une largeur excessive. Je pense que depuis le mois d’octobre jusqu’à la ffii de janvier, ils ne manquent pas d’eau^ bien qu’ils fussent complètement secs au moment de notre passage. Il paraît que les Annamites n’ont aucune idée des ponts-levis , ou du moins , s’ils en comprennent l’utilité, ils les ont jugés bien peu nécessaires à la sûreté de la première ville du royaume , car on n’en voit aucun dans leur système de défense. De grands ponts en pierre, d’une structure massive et solide, jetés sur les fossés, conduisent à chaque porte, en sorte qu’en cas de siège, la voie est toute frayée à l’ennemi pour atteindre lesboulevards : et si les assiégés s’avisaient de faire crouler les arches pour arrêter les assaillants, ceux-ci trouveraient dans les débris une digue toute faite pour les conduire aussi sûrement à leur lin que les ponts eux-mêmes.
c( Les portes delà ville sont bien bâties et paraissent fort solides ; elles sont pavées de marbre et surmontées d’une tour carrée , large à sa base, et couronnée d’un petit pavillon. Dans le voisinage des portes, les remparts sont d’une épaisseur extraordinaire, partout ailleurs, ils ne paraissent pas de nature à pouvoir tenir longtemps contre une batterie dirigée par des Européens. En somme , la capitale de la Gochinchine , vue du dehors , présente un assez bel aspect ; comme ville de guerre, c’est un chefd’œuvre pour le pays ; les Annamites qui n’ont rien vu de mieux la croient imprenable ; mais le général français qui s’en emparerait après un siège, quelque faibles que fussent ses troupes, ne recevrait certainement pas le bâton de maréchal pour ce fait d’armes.
c( Quand on a vu les dehors de la ville et qu’on pénètre à l’intérieur , l’œil cherche en vain à se reposer sur quelque monument en harmonie avec les belles apparences qui l’ont d’abord frappé. Il est vrai que les rues sont droites et tracées au cordeau, qu’en plusieurs endroits elles sont bordées de murailles en briques de huit à neuf pieds de hauteur, indiquant un édifice public, un tribunal, une ca-
serne, la demeure d^in mandarin, un magasin de riz, ou, enfin, le palais de quelques princes du sang; mais tout le reste n^est que masures et terrain inculte, en sorte que la première ville du royaume ressemble plus à un désert qu’à une capitale.
(( De distance en distance , on rencontre de misérables cabanes, bâties avec de la boue et adossées contre les murs dont je viens de parler : ce sont pour la plupart des Nhà- Quan, des échoppes de soldats ou de petits bazars, dont le plus richement assorti ne contient pas en marchandises la valeur de trente sous. Quelques feuilles de papier à cigare , des peignes, des allumettes odoriférantes qu’on brûle devant la tablette des ancêtres, voilà les précieux objets dont les boutiques de Hué sont munies.
(( Aux herbes qui croissent dans les rues et jusque sur le seuil des résidences princières , l’étranger devine sans peine que l’homme redoute de fixer ici sa demeure
a Quand on connaît tant soit peu les allures du pouvoir suprême en Gochinchine, on conçoit aisément que les sujets se tiennent à distance du souverain : le lièvre et le lapin osent encore brouter l’herbe, et folâtrer dans les lieux que fréquentent le renard et le loup ; mais aller établir leur gîte et creuser leur terrier à côté de l’antre de l’ours, près du repaire du tigre, c’est encore chose inouïe.
« 11 est au sein de cette grande cité une vaste caserne.} décorée du nom de Thanh-Nôi ; tout le monde en fuit l’abord. Cette Thanh-Nôi, ou ville intérieure, est pour les citoyens du dedans ce que la ville extérieure est pour les ennemis du dehors ; elle a ses forts et ses remparts garnis de bouches à feu.
« Nul profane ne peut approcher de la résidence royale. Malheur aux soldats mêmes qui en défendent l’accès ! Malheur à l’ouvrier qui a donné des preuves de son talent , et qui est appelé au service du monarque pour exercer son industrie. Si son travail est agréé, les ateliers du palais de^ viennent sa prison, et le modique salaire qu’il reçoit lui fournit â peine de quoi sustenter ses jours ; s’il sort de là , c’est ordinairement avec la chaîne au cou, la cangue sur les épaules , et souvent aussi pour aller au gibet. Quelle était leur faute? Franchir par mégarde le seuil d’une porte prohibée , prononcer un mot qui se trouve être le nom
d*un enfant royal, briser un vase, c^est plus qu’il n’en faut pour constituer un crime de lèse-majesté et provoquer le courroux de la petite divinité qu’on adore en ces lieux.