Rapport de l’amiral Rigault de Genouilly
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torze mois d’occupation, nous faisions un aveu d’impuissance, nous proclamions notre défaite. Le seul moyen de couvrir une pareille retraite, c’était de dire, avec la résolution et l’assurance de tenir parole : « Nous reviendrons bientôt, nous irons à Hué, et Tu-Duc ne régnera plus. C’est à son successeur que nous ferons connaître et accepter les volontés de la France. »
Au lieu de prendre cette attitude, qui a donné Fïnde aux Anglais, on voulut encore négocier. Nos demandes furent des plus conciliantes. Il ne s’agissait plus de garder Saigon, de réserver nos droits sur Toiiranne, et d’assurer la pleine liberté du culte chrétien ; nous demandions seulement que trois ports nous fussent ouverts avec l’autorisation d’y avoir des consuls, qu’on promît de ne pas inquiéter les chrétiens et de remettre à nos représentants les missionnaires qui seraient regardés comme excitant des troubles. On réclamait aussi, pour la forme , et sans beaucoup y tenir, une modeste indemnité pécuniaire. Les mandarins négocièrent volontiers, mais ne promirent jamais rien, et finirent par tout refuser.
Les affaires de Chine (depuis vingt ans, il y a toujours des affaires de Chine) vinrent compliquer la situation et autoriser de nouvelles lenteurs. Le plus pressé pour la France était, il nous semble, d’en finir avec les Annamites. La défaite du Pei-ho ne compromettait guère que les Anglais; l’échec de Touranne pesait exclusivement sur nous. Le contingent espagnol, composé surtout de tagals (soldats in-
digènes de Manille) avait eu sa part, et une part glorieuse, dans tous les travaux, tous les combats, toutes les souffrances, mais politiquement l’Espagne ne s’était pas montrée. La France avait dirigé la guerre et les négociations, fait des menaces et demandé des concessions territoriales. Son honneur se trouvait donc bien autrement engagé que celui de son alliée. Néanmoins, on ajourna les affaires d’Amiam pour régler tout de suite avec la Chine. Ace trait, les Anglais durent reconnaître en nous des alliés généreux.
Le guet-apens du Pei-ho a été vengé : on a pris Pékin. Il faut venger l’abandon de Touranne et prendre Hué. Les Anglais sont restés sur le sol chinois; nous resterons sur le sol annamite. L’expédition nouvelle doit viser à ce but, et, si elle y vise, elle l’atteindra.
Divers Journaux ont voulu faire peser sur les missionnaires l’insuccès relatif de notre expédition. Leurs accusations portent sur trois points. Les missionnaires auraient eu le tort :
1^" De dissimuler l’insalubrité du climat ;
2^ De faire espérer le concours des chrétiens ;
3^" De tromper l’opinion en représentant les Annamites comme incapables d’une re'sistance sérieuse.
Aucun de ces reproches ne supporte l’examen. Je donne dès le premier chapitre de ce livre des renseignements propres à prouver que les missionnaires avaient signalé en termes très-explicites les dangers que le climat pouvait offrir. J’ajoute ici que Touranne, où nous avons eu tant de malades et même tant de morts, n’est pas un endroit malsain; mais
c’est l’Asie, c’est Flndo-Chine. Des Français, débarqués de la Yeille et fatigués encore d’une longue traversée, ne pouvaient sans péril s’y livrer, sous le soleil de septembre et les pluies d’octobre, à de rudes et constants travaux. Dès qu’on n’eut plus à supporter que des fatigues ordinaires, l’état sanitaire devint satisfaisant. Veut-on une autre preuve? Voici ce que m’écrivait, le 20 juin 1859, un de nos missionnaires : « Je soutiens que le climat n’est pas malsain. « Trois navires passèrent, en 1846, quatre mois à « Touranne, et pas un seul marin ne mourut de c( maladie. Depuis que les Européens s’y trouvent, « un grand nombre de navires marchands y sont « restés cinq ou six mois, et ils n’ont pas perdu un c( homme. Les maladies et les morts ne peuvent donc « être attribuées qu’à l’intensité du travail. » On dira que ce travail était indispensable. Je ne le conteste point ; mais il importe d’établir que nos pertes doivent être attribuées à des circonstances imprévues, et non au climat lui-même. Du reste, à Saigon, où l’on a moins travaillé, il y a eu très-peu de malades.
Le deuxième reproche dénonce beaucoup d’irréflexion ou beaucoup de mauvaise foi. Le concours des chrétiens a manqué ; mais qu’a-t-on fait pour l’avoir?
Nous occupions Touranne, c’est-à-dire une langue de terre sur les côtes d’un empire de trente millions d’àmes. Or, d’après les missionnaires, combien fautil compter de chrétiens dans cet empire? Cinq cent mille. Et l’on s’étonne que cette minorité, dispersée dans toutes les provinces, mêlée aux païens, surveil-