L'île de Hay-nan
2i2 CHAPITRE PREMIER
très furieuse s'éleva, avec un vent qu'ils nomment typhon. Tous les autres navires, qui étaient sur mer, quoique forts et munis d'excellentes voiles, se perdirent; la seule barque qui portait la tête et le corps du martyr, bien que beaucoup chargée et mal équipée de voiles, gagna heureusement Macao, sans perte ni dommage. Et que tout ceci soit vrai, je, Horace Massa, le jure parles saints évangiles de la messe. »
Comn>e on le voit par ce document, le P. de Rhodes avait été contraint d'abandonner son troupeau. « On m'obligea, dit-il, de me retirer à Macao, ce que je fis avec grand regret, laissant cette Église déjà couronnée et vêtue de la pourpre de son premier martyr. » Les PP. Saccano et de la Rocca furent envoyés à sa place, et parvinrent à se faire accepter du chua de Cochinchine (1646).
Mais la persécution n'en continua pas moins contre les néophytes. Le 15 juillet 1645, deux autres catéchistes, Ignace et Vincent, avaient été décapités pour la foi.
En 16i7, six chrétiens furent arrêtés dans la province du Quang-binh ; deux seulement furent condamnés à mort ; Alexis, capitaine dans l'armée royale, et le chef d'une chrétienté, nommé Augustin; les quatre autres furent condamnés à recevoir chacun deux cents coups de bâton, à avoir la tête rasée, ce qui, dans les idées annamites, est regardé comme une grande ignominie, et à perdre plusieurs doigts de la main. Voici la relation de leur glorieux martyre, par le P. Saccano, supérieur de la mission :
« Nos six athlètes furent enfin conduits au lieu du supplice ; les païens, les soldats et les officiers de la justice, d'un côté, et les fidèles, hommes et femmes, de l'autre, formaient deux haies parallèles. La charité courageuse d'une dame chrétienne se signala sur ce grand théâtre, car s'approchant des prisonniers, elle étendit des nattes au-dessous d'eux, afin que le sang ne coulât pas à terre, et quoique leur humilité leur fît d'abord refuser cet honneur, ils durent céder enfin aux instances de
sa charité. Cette fervente néophyte n'avait point été intimidée par un édit du roi, dont le greffier venait de faire lecture, et en vertu duquel, tous ceux qui seraient appréhendés faisant profession de la loi des Portugais devaient être passés au fil de Fépée. Les autres fidèles n'en parurent pas plus effrayés, et la crainte n'en éloigna pas un seul du champ de bataille.
« Pendant qu'on frappait de verges les quatre néophytes qui n'étaient point condamnés à mort, et qu'en signe d'ignominie, on leur rasait les cheveux, Augustin avec des paroles enflammées, exhortait les chrétiens à l'observation fidèle et constante de la loi de Dieu, et puis se tournant vers Alexis, qui devait être exécuté avec lui : « Redoublons de courage, mon cher frète, lui disait-il, bannissons loin de nous la peur et la tristesse, car dans peu, nous serons au ciel pour jouir à jamais de Dieu. » Alors invoquant tous deux dévotement les saints noms de Jésus et de Marie, et tout triomphants de joie, ils baissèrent le cou sous le cimeterre, et rendirent leur âme à Dieu. Les têtes des martyrs furent ensuite placées sur des pieux élevés, selon Tordre exprès du roi, a^insi qu'il se pratique ici envers les malfaiteurs. »
« Le bon vieillard Siméon, l'un des quatre confesseurs, avait subi de cruelles bastonnades, outre Tamputation d'un doigt. Bientôt les souffrances lui causèrent une extrême faiblesse; il s'éteignit peu à peu, et dix jours après ses deux compagnons, il s'endormit du sommeil des justes, pour être couronné avec eux sans doute de la gloire des martyrs. » (P. Saccano, relation de la Cochinchine, IIP partie.)
Le P. Saccano aurait bien voulu, comme avait fait le P. de Rhodes, assister lui-même les généreux confesseurs de Jésus- Christ; mais les chrétiens, craignant qu'il ne se compromît et ne fût renvoyé à son [tour, ne le lui permirent pas. Il dut se contenter de les accompagner de ses prières et de ses vœux.
La persécution suivait son cours. Hieng-vuong, qui suc-
céda en 1649 à son père, ne fit que lui imprimer une nouvelle violence. Sous sa longue domination, qui se prolongea jusqu'en 1686, près de cent martyrs donnèrent leur vie pour Jésus-Christ en Cochinchine; un nombre bien plus considérable de fidèles confessèrent généreusement la foi, au milieu des tortures et lassèrent les bourreaux par Théroïsme de leur patience. Il m'est impossible de donner les actes de tous ces valeureux soldats; voici seulement les noms de ceux qui souffrirent la mort dans les dix premières années de la persétion. Ils sont tirés des relations des Pères de la Compagnie de Jésus, qui dirigeaient alors TÉglise de Cochinchine.
Xe 7 janvier 1650, un marchand arménien, nommé David, et un jeune catéchiste du nom d'Antoine furent décapités.
La même année, la veuve d'un chrétien japonais appelée Isabelle fut exposée aux éléphants»
En 1656, un chrétien, Pierre Van-net, fut décapité.
En 1657, deux soldats chrétiens, dont les noms ne nous sont pas parvenus, subirent le même supplice.
Nous retrouverons les noms des autres martyrs dans le chapitre suivant. Ainsi dans les seize premières années de la persécution, de 1644 à 1660, douze chrétiens avaient scellé la foi de leur sang, et plusieurs centaines de fidèles avaient supporté avec constance la prison, la cangue, le rolin, toutes sortes d'ignominies et de mauvais traitements, peur Thonneur du nom de Jésus-Christ.
Et cependant les pasteurs de cette Église désolée étaient reçus à la cour, et traités, au moins ordinairement, avec des égards bienveillants. Voici l'explication de cette conduite singulière.
•Les chua de Cochinchine, en leur qualité de lettrés sceptiques, n'étaient animés d'aucune haine fanatique contre le christianisme, dont, avec leur intelligence, ils n'avaient pas tardé à reconnaître l'écrasante supériorité sur les religions du pays. Leurs raisons de persécuter étaient plus. politiques
COMMENCEMENTS DE L'APOSTOLAT EN COGHINCHINE 2io
que religieuses; ils redoutaient surtout rinflilence des étrangers, et se sentant trop faibles pour résister à la civilisation européenne, ils ne voyaient d'autres moyens de s'en débarrasser, qu'en lui fermant les portes de l'empire. D'un autre côté, la présence de ces étrangers présentait de nombreux avantages; leur commerce enrichissait le trésor, leurs magnifiques présents satisfaisaient Tavarice du prince, leurs prévenances flattaient sa vanité. Volontiers il les voyait à sa cour, mais à condition qu'ils n'entretinssent aucun rapport avec ses sujets. De là, ce mélange de caresses et de rigueurs,, ces édits de bannissement et ces rappels fréquents à la cour, où Ton ne pouvait se passer d'eux. Quant à la religion, c'était le moindre des soucis de Hien-vuong; peu lui importait qu'on fût chrétien ou boudhiste, pourvu qu'extérieurement on observât les coutumes du royaume, et qu'on ne fréquentât pas ces étrangers compromettajits. Le prince s'en était expliqué franchement plusieurs fois : « Si mes sujets, disait-il, veulent être chrétiens, qu'ils le soient, à la bonne heure, au fond de leur cœur; mais qu'ils ne le témoignent pas au dehors. » Aussi au moment où il faisait couler le sang chrétien, il tolérait le christianisme à la cour; la princesse Marie, sa tante, les grands mandarins chrétiens, qui résidaient sous ses yeux, ne furent pas inquiétés, à condition de s'abstenir de tout prosélytisme et de tout rapport avec les missionnaires, au moins ostensiblement.
Les RR. PP. Jésuites surent tirer admirablement parti de cette situation délicate; ils se firent petits, et se résignèrent à n'exercer qu'en cachette leur ministère 'apostolique. Pour suppléer à ce qu'ils ne pouvaient faire par eux-mêmes, ils établirent cette belle institution des catéchistes, qui devait rendre tant de services à la mission pendant les persécutions. On choisit les plus fervents et les plus instruits de chaque chrétienté, on les forma sérieusement, puis on les établit à la tête des fidèles, avec mission de remplacer le prêtre, sauf, bien en-
tendu, pour les fonctions, qui requièrent le caractère sacerdotal; c^étaient eux qui dirigeaient les chrétientés, qui présidaient aux prières, qui réprimaient les désordres extérieurs, qui visitaient les confesseurs de la foi en prison, qui soutetenaient les faibles, exhortaient les pécheurs au repentir, assislaient les malades et ren^plissaient, en un mot, toutes les œuvres extérieures du ministère. Cette organisation permit aux missionnaires de dérober autant que possible leur action sur les chrétiens ; ils furent comme l'âme animant invisiblement ce grand corps, dont les catéchistes étaient les pieds et les mains. Ils purent, en agissant de la sorte, désarmer la jalousie ombrageuse des souverains de Cochinchine, et faire beaucoup de bien qu'un zèle moins prudent eût arrêté net. Il est certain qu'en dépit des persécutions, le christianisme fit des progrès considérables en Cochinchine, à cette époque, et quand les premiers vicaires apostoliques envoyés par Rome arrivèrent dans ce pays, ils trouvèrent le noyau d'une Église florissante, et n'eurent plus qu'à développer les germes féconds, que la Compagnie de Jésus avait déposés dans cette terre de Cochinchine, pendant les quarante premières années de son apostolat dans ce royaume.
Tajage da P. de Rhodes en Earope, 1649. —Le P. de
Rhodes, exilé du Tong-king et de la Cochinchine par la persécution, n'avait pas cessé de se préoccuper de l'avenir de ces belles chrétientés qu'il avait travaillé à fonder. 11 pensait avec raison que tous les efforts du zèle apostolique donneraient peu de résultats durables, tant qu'on n'aurait pas fortement établi dans ces contrées la hiérarchie ecclésiastique. Une Église, quelque soit le dévouement de ses apôtres et la ferveur de ses fidèles, ne peut prendre racine et s'implanter solidement dans un pays, sans un clergé indigène tiré de son sein, ayant à sa tête des évêques relevant du Pape, et toute l'organisation hiérarchique de TÉglise universelle. C'est ainsi qu'aux premiers siècles avaient toujours procédé les prédicateurs de l'Évangile; après avoir apporté la bonne nouvelle en quelque endroit, ils se hâtaient d'imposer les mains aux plus dignes, et d'organiser les nouvelles Églises, en laissant derrière eux des diacres, des prêtres, des évêques pour continuer leur œuvre. Depuis que les missions catholiques avaient
repris, dans le cours du xvi® siècle, les Souverains Pontifes n'avaient cessé de rappeler cette règle aux différentes familles religieuses chargées de Tévangélisation de TOrient. Jusqu'à cette époque, il faut bien Favouer, leurs recommandations étaient restées à peu près sans résultats, et de nombreux préjugés existaient dans beaucoup d'esprits contre une manière d'agir si simple. On craignait, non sans apparence de raison, que la légèreté et Tinconstance naturelle à ces peuples ne les rendissent impropres au sacerdoce; seuls les RR. PP. Jésuites, pour obéir aux ordres réitérés des Souverains Pontifes, avaient fait imposer les mains à quelques prêtres japonais; mais, comme en même temps ils les avaient admis dans leur compagnie, ils avaient fait des religieux, au lieu d'instituer un clergé séculier japonais, ce qu'on demandait à Rome. Précisément à cette époque, où le P. de Rhodes se préoccupait d'assurer l'avenir des chrétientés annamites, une douloureuse expérience qui s'achevait dans le sang et les ruines, l'exemple de l'Église du Japon, était là sous les yeux du pieux jésuite, pour lui apprendre ce que deviennent les Églises les plus ferventes, quand elles ne s'appuient pas sur une forte hiérarchie composée d'un clergé à elles. Il n'est pas douteux aujourd'hui que, si les chrétientés japonaises avaient eu, comme l'avaient si souvent demandé les papes, un clergé indigène, des prêtres, des évêques tirés de leur sein, elles n'eussent résisté à tous les efforts de la persécution; ces héroïques chrétiens, qui;, abandonnés à eux-mêmes pendant près de deux cents ans, sans prêtres, sans prédicateurs, sans sacrements, ont lassé la rage des tyrans et gardé le dépôt sacré de la foi catholique, auraient persévéré en bien plus grand nombre, s'ils avaient eu un véritable clergé indigène, vivant caché au milieu des fidèles, et se préoccupant peu que les ports de leur pays fussent fermés aux étrangers, puisqu'ils se seraient recrutés dans l'intérieur du royaume.
Ces considérations frappaient vivement l'esprit du P. de
LES yiCAIRES APOSTOLIQUES 249
Rhodes; bien que religieux lui-même, il eut le rare mérite de comprendre que les ordres religieux, qui sont d'admirables troupes auxiliaires, ne peuvent pourtant, sans sortir de l'esprit de leur vocation, se fondre dans le corps de Farmée de l'Église militante, pour entrer dans les cadres de la hiérarchie ecclésiastique; avec l'autorisation de ses supérieurs, qui, quoiqu'on en ait dit, partageaient pour la plupart ses vues à ce sujet*. Il vint à Rome demander au Souverain Pontife d'envoyer des évêqdes, pour ordonner des clercs indigènes et organiser la hiérarchie en Annam.
Le P. de Rhodes arriva en Europe en 1649, et fut reçu par le pape Innocent X, lequel entra parfaitement dans ses vues, qui ont toujours été celles de la cour de Rome. Restait à trouver des évoques, qui consentissent à se donner tout entiers à cette œuvre si pénible de l'apostolat chez les nations infidèles. La première pensée du Pape avait été de sacrer le P. de Rhodes, et de le renvoyer à la tête de ces missions qu'il avait fondées; mais, à cette époque, la Compagnie de Jésus n'acceptait pas encore, même pour ceux de ses membres qui travaillaient dans les missions, Thonneur de l'épiscopat, et l'humble religieux, fidèle à l'esprit de sa vocation, se refusa à toutes les instances qu'on lui fit. Sur l'ordre du Saint Père, 11 se mit alors à chercher dans le clergé de Rome des sujets distingués qu'on pût élever à l'épiscopat, pour les envoyer travailler dans les missions. Au bout de trois ans de démarches infnictueuses, il vit qu'il fallait y renoncer : (( Personne, écrit-il, naïvement, ne se souciant de traverser tant de mers, et de s'exposera de si grandes fatigues, pour ne
1. « Mes supérieurs me donnèrent ces trois commissions, dont je me suis chargé très volontiers : de représenter au Saint Père l'extrême besoin où étaient ces chrétiens d'avoir des évêques , aux princes chrétiens la grande pauvreté des ouvriers qui travaillaient en ces missions, et au R. P. Général les grandes espérances qu'il y avait de convertir tous ces royaumes, si on y envoyait des prédicateurs qui annonçassent l'Évangile. » (Lettres du P. de Rhodes.)
trouver au terme du voyage que la persécution, et peut-être la mort. »
L'esprit de Dieu, qui souffle où il veut, appelle chacune à son tour les nations catholiques à l'honneur de l'apostolat chez les infidèles. Au vni® siècle, l'Irlande, l'Angleterre avaient commencé, par Févangélisation du nord de l'Europe. Au moyen âge, l'Italie, par les fils de Saint-Dominique et de Saint-François d'Assise, avait été la nation apostolique, et ses envoyés avaient pénétré jusqu'à Pé-king. Quand les missions, interrompues par le grand schisme i'Occident et les malheurs de l'Église, avaient repris, au xvi® siècle, avec tant d'éclat, c'étaient le Portugal et l'Espagne qui avaient pris la tête de ce grand mouvement qui poussait les nations chrétiennes à sortir de chez elles, pour porter chez les peuples éloignés leur drapeau et leur foi. L'heure allait sonner où la fille aînée de l'Église, qui jusqu'alors s'était à peu près tenue à l'écart, allait descendre à son tour dans la lice, en y apportant ses qualités nationales : son dévouement, sa générosité chevaleresque, son esprit d'initiative et de prosélytisme, avec cet héroïsme joyeux du soldat, qui court aux avant-postes du péril et meurt, le sourire aux lèvres, sans marchander son sang ou compter ses sacrifices. Le P. de Rhodes, qui était français, avait le pressentiment qu'il trouverait chez nous ce que, depuis trois ans, il demandait en vain à l'Italie. « J'ai cru, écrivait-il, que la France, étant le plus pieux royaume du monde, me fournirait plusieurs soldats, qui iraient à la conquête de tout l'Orient, pour l'assujettir à Jésus-Christ, et particulièrement, que j'y trouverais moyen d'avoir des évêques, qui fussent nos pères et nos maîtres dans ces Églises. »
Malheureusement le grand pape Innocent X avait, à cette époquje, de trop justes motifs de se plaindre de la France. Les hauteurs et les violences du roi très chrétien, qui venait de le braver, en pleine ville de Rome, dans l'affaire de Lavalette, Tesprit gallican d'une partie notable du clergé devenu plus
royaliste que catholique, le jansénisme, qui avait jeté chez nous de profondes racines, toutes ces causes réunies avaient excité les justes défiances du Pontife, et lui avaient dicté, dit-on, ce mot sévère au P. de Rhodes : « surtout pas de Français. ^> Mais Dieu avait ses desseins, contre lesquels rien ne prévaut. Ce fut justement cette nation française, exclue par le Saint Fhte de Fhonneur de Taposlolat, qui allait donner à rÉglise d'Orient ses premiers évoques.
Fondation de la société des Missions Étrangères. ^
Dieu se servit pour ce grand dessein d'une de ces pieuses congrégations que les jésuites ont toujours excellé à former et à diriger. Elle se composait de douze jeunes étudiants, la plupart dans les ordres, qui sous la conduite du R. P. Bagot, s'exerçaient à la pratique des vertus de leur saint état, à Paris.
Dès la première fois que le P. de Rhodes fut mis en rapport avec eux, il comprit, à une impression secrète de la grâce, qu'il avait enfin trouvé ce qu'il cherchait; aussi, dès sa seconde visite, il leur proposa son grand dessein. A la grande joie du pieux missionnaire, tous s'offrirent avec empressement à aller sans retard partout où le vicaire de Jésus-Christ voudrait les envoyer. C'est de cette petite congrégation qu'après bien des difficultés, qu'il n'entre pas dans mon plan de raconter, sortit la société des Missions Étrangères, dont la première Sn, aux termes du règlement général, chapitre i, article 1«% « est de travailler à la conversion des Gentils, non seulement en leur annonçant l'Évangile, mais surtout, en préparant, parles meilleurs moyens possibles, et élevant à l'état ecclésiastique ceux des nouveaux chrétiens ou de leurs enfants, qui seraient jugés propres à ce saint état, afin de former dans chaque pays un clergé et un ordre hiérarchique, tel que Jésus-Christ et les apôtres Font établi dans l'Église. »
Le souverain pontife Alexandre Vil, entrant dans cette
pensée, érigea au mois de septembre 1689, trois vicariats apostoliques pour tout l'Extrême-Orient, et les confia à notre société naissante : Mgr de la Motte Lambert, évêque de Bérythe, fut chargé spécialement de la Cochinchine, avec l'administration de File de Hai-nan, de cinq provinces de la Chine et du Japon; Mgr Fallu, avec le titre d' évêque d'Héliopolis, reçut pour sa part le Tong-king, avec l'administration du Laos et des cinq provinces chinoises, qui confinent au Tong-king; Mgr Cotolendi, évêque de Métellopolis, eut le vicariat apostolique de Nan-king, avec l'administration de toutes les autres provinces de Chine, non confiées à ses confrères, la Mongolie et la Corée.
Comme on le voit, la juridiction des trois vicaires apostoliques s'étendait à tout TExtrême-Orient. Ce vaste champ, qui depuis a été partagé entre plusieurs familles religieuses, est cependant resté en grande partie Théritage de notre Société, qui y compte en ce moment vingt-deux vicariats apostoliques et plus de six cent mille chrétiens.
Les trois autres vicariats apostoliques, que nous avons dans les Indes, et qui comptent deux cent mille chrétiens, nous furent cédés un siècle plus tard, à la suppression des jésuites. Dans ce travail, je ne m'occupe que de la Cochinchine ; je vais donc parler maintenant de Mgr de Béiythe, qui en fut le premier vicaire apostolique.
Mgr de Bérythe. — Mgr Pierre de la Motte Lambert était né dans le diocèse de Bayeux, d une de ces anciennes familles de la magistrature, dans lesquelles une religion profonde s'unissait à la gravité, des mœurs et à la dignité de la vie privée. Il fut d'abord conseiller à la cour des aides de Rouen, et s'y fit une grande réputation d'habileté et d'intégrité dans les affaires; mais docile à la voix de Dieu, qui l'appelait à une vocation plus haute, il renonça généreusement à toute pensée d'avenir dans le siècle, en échangeant la toge du magistrat
contre la soutane du prêtre. Une fois élevé au sacerdoce, bien loin de profiter de ses nombreuses relations pour se pousser aux honneurs ecclésiastiques, il se consacra humblement au ministère des pauvres. Nommé directeur de l'hôpital général de Rouen, il employa sa grande capacité et sa fortune, qui était considérable, à débrouiller la situation assez embarrassée de cette maison, où il rétablit Tordre, et sauvegarda, du mieux possible, les intérêts sacrés des pauvres malades, au spirituel comme au temporel. Il s'était donné tout entier à cet humble ministère, quand il se sentit appelé aux missions étrangères par une vocation si forte, une ipspiration si manifestement surnaturelle, qu'il ne crut pas pouvoir en conscience y résister.
Cependant une forte opposition s'était élevée contre Fenvoi des vicaires apostoliques aux Indes, et Faffaire n'avançait pas, malgré les désirs très nets du Souverain Pontife, et les efforts du cardinal Bagug, ancien nonce en France, qui avait autrefois approuvé les premières démarches du P. de Rhodes, et désigné au choix du Saint Père les futurs vicaires apostoliques. Les passions politiques, l'esprit de coterie soulevaient niille difficultés ; d'un côté, l'ambassadeur de Portugal réclamait très haut, au nom du roi, son maître, contre l'envoi de missionnaires français dans des contrées, dont Sa Majesté très fidèle prétendait avoir le protectorat religieux ; d'un, autre côté, des esprits étroits et chagrins se plaignaient du tort fait, selon eux, aux ordres religieux, jusque-là exclusivement employés dans les missions étrangères, par le choix de vicaires apostoliques, prêtres séculiers. Les antipathies nationales augmentaient la difficulté ; plusieurs prélats et cardinaux italiens ne se gênaient pas pour dire que les Français avaient trop de vivacité et de fougue dans le caractère pour un ministère qui demande une patience éprouvée et beaucoup de persévérance ; qu'ils commenceraient, sans doute, avec ardeur, mais qu'ils ne tarderaient pas à se décourager et à
tout abandonner- Au milieu de toutes ces contradictions, le supérieur général de la Compagnie de Jésus, qui jusqu'alors s'était montré favorable aux vues du P. de Rhodes, changea subitement d'avis. Le P. Bagot, qui était comme le père de notre petite Société, fut éloigné de Paris, et le P. de Rhodes, qui avait été l'inspirateur de ce grand mouvement, fut envoyé comme supérieur dans les missions de Perse, où il mourut saintement, au bout de peu de temps (1660).
Humainement, tout paraissait perdu, quand M. Pallu, qui était à Rome, depuis plus d'un an, recevant partout de bonnes paroles, qui n'aboutissaient à rien, se . décida à faire venir M. de la Motte Lambert, pour le seconder dans ses démarches. Tout changea bientôt de face, à l'arrivée de ce dernier, que sa longue pratique et sa prudence cpnsommée rendaient très apte à traiter les affaires les plus délicates. Les prélats les plus opposants furent gagnés par la politesse de ses manières et la sagesse pleine de modération avec laquelle il répondit à toutes les objections. Restait cependant la plus grande difficulté; il s'agissait d'assurer des fonds pour la subsistance convenable des nouveaux évêques et de leurs missionnaires. Avec un désintéressement bien digne d'éloges, M. de la Motte Lambert engagea sa fortune particulière. Dès lors, toutes les difficultés étant résolues, le Souverain Pontife Alexandre .VII, qui avait toujours désiré vivement le succès de Toeuvre, donna les bulles d'institution aux vicaires apostoliques (9 septembre 1659). Le sacre de Mgr Pallu eut lieu à Saint-Pierre, aux frais de la Propagande, par le cardinal Barberin, préfet de la Sacrée Congrégation. Quant à Mgr de la Motte, après avoir inutilement tenté de se soustraire au choix du Souverain Pontife, il se rendit de suite en France, afin de disposer toutes choses pour son prompt départ, et fut sacré à Paris par Mgr l'archevêque tle Tours.
Restaient à trouver les moyens de se rendre dans leurs missions lointaines. A cette époque, il n'y avait pas, comme
aujourd'hui, des services réguliers «ntre l'Europe et la Chine. Les vaisseaux de la compagnie anglaise des Indes, et ceux de la compagnie hollandaise faisaient la traversée chaque année mais le fanatisme protestant ne leur permit pas de recevoir à bord les vicaires apostoliques et leurs missionnaires. Le Portugal et l'Espagne étaient encore plus hostiles, parce qu'ils regardaient la juridiction confiée aux vicaires apostoliques français comme un empiétement sur leurs droits. La France n'allait pas encore au delà de Madagascar, où elle possédait quelques comptoirs. En sorte que tous les chemins paraissaient fermés aux nouveaux évêques, pour se rendre là où les envoyait le successeur de saint Pierre.
Dans cette extrémité, on se résolut à équiper un vaisseau, pour envoyer directement les vicaires apostoliques à leur posté. Un armateur de Rouen le fit construire en Hollande, mais, au moment de le faire partir pour le Havre, l'amirauté d'Amsterdam s'en saisit, malgré la protestation de l'ambassadeur de France, qui y avait fait arborer le pavillon du roi. Pendant qu'on négociait pour obtenir main-levée du séquestre, une violente tempête, et peut-être aussi la malveillance, le firent se briser dans le port, et cette espérance fut anéantie.
C'est alors que, voyant la jalousie des autres peuples, qui se refusaient même à transporter ses nationaux, le roi, d'accord avec son ministre Colbert, décida la création d'une compagnie des Indes pour la France. Des lettres patentes du 14 septembre 1660 autorisaient cet établissement, qui devait poser les bases de notre politique coloniale, et nous faire tenir notre rang auprès des autres nations de l'Europe.
Mais les vicaires apostoliques étaient pressés de se rendre à leur poste, et ne pouvaient attendre que la nouvelle compagnie leur fournît des vaisseaux. Il fut décidé qu'un au moins des prélats prendrait la route de terre, pour la reconnaître et voir si elle était praticable. C'était d'ailleurs ce que la sacrée congrégation de la Propagande leur avait recommandé dans
ses instructions: « Gardez- vous dépasser par les pays soumis aux princes chrétiens dans TOrient, n'en approchez pas même. Si vous trouvez l'occasion d'aller à la Chine par la mer, profitez-en; si vous êtes obligés d'y aller par terre, prenez votre route par la Syrie, par la Perse, et par les états du Mogol. Quand vous arriverez à la Chine, n^abordezpas àMacao, évitez tous les lieux de la domination du roi du Portugal. Quand même ils seraient renfermés dans votre administration, n'y mettez jamais le pied. » (Instruct. Propag. advicarios apostolicos.)
Il n'y avait plus qu'à se conformer à ces prudentes dispositions ; aussi, malgré les difficultés immenses que présentait un voyage si long, à travers tant de pays divers et pour la plupart inconnus, Mgr de Bérythe, comme le chef de la petite troupe apostolique, se résolut généreusement à partir le premier, pour frayer la route à ses confrères.
Le prélat avait dépensé une partie de sa fortune pour l'équipement du vaisseau, que la malice des Hollandais avait rendu inutile; mais la générosité des fidèles de France vint en aide à cette œuvre. Le roi donna une somme, considérable, l'assemblée générale du clergé imita son exemple ; beaucoup de personnes, des riches, des pauvres, apportèrent des aumônes en abondance^ chacun selon ses ressources. Il y eut surtout un admirable mouvement de libéralité parmi les dames de la conférence de Saint- Vincent-de-Paul, et madame la duchesse d'Aiguillon, à elle seule, fonda à perpétuité une rente de six cents livres, pour l'entretien d'un des évêques. La France catholique se révélait dès le premier jour, et montrait pour Tœuvre de l'apostolat chez les nations infidèles cet esprit de dévouement et de sacrifice, qui devait, un siècle et demi plus tard, se manifester par l'œuvre de la Propagation de la Foi, l'œuvre de la Sainte-Enfance, l'œuvre Apostolique, l'œuvre des Écoles d'Orient, que la France a créées, et dont elle supporte, à elle seule, la plus grande part, puisque les deux tiers
environ du budget de l'apostolat catholique sont fournis par elle.
Départ de M|^r de Bérythe. — Tout étant ainsi disposé, le 18 juillet 1660, Mgr de Bérythe, accompagné d'un seul missionnaire, M. de Bourges, qui fut plus tard évêque d'Auren et vicaire apostolique du Tong-king occidental, partit pour la Chine, sans prendre congé de sa famille et de ses nombreux amis qu'il ne devait pas revoir, donnant ainsi à tous les hommes apostoliques l'exemple du détachement et du sacrifice des plus douces inclinations du cœur.
Arrivé à Lyon, il tomba si dangereusement malade, qu'on dut lui donner le saint viatique. Mais Dieu, qui voulait seulement éprouver sa foi, lui rendit comme miraculeusement ses forces, au moment où Ton désespérait déjà de ses jours, et il arriva à Marseille en parfaite santé.
Le 27 novembre de la même année, il s'embarquait à Marseille, en compagnie de M. de Bourges et de M. Deydier, qui était venu le rejoindre de Toulon, dont il était originaire. Ce missionnaire, devenu évêque d'Ascalon, fut le premier vicaire apostolique du Tong-king oriental, qui, après lui, fut cédé aux dominicains de Manille.
Les trois missionnaires firent voile pour Malte, où ils furent très bien reçus par l'évêque, le clergé, et le grand maître de l'ordre de Malte; ils allèrent débarquer à Alexandrette, le H janvier 1661.
Là commencèrent les véritables difficultés du voyage. D'Alexandrette, Mgr de Bérythe se rendit à Alep, où le consul de France lui procura d'être reçu dans une caravane qui se rendait à Bagdad, à travers les déserts du Kurdistan.
Mgr de Bérythe et ses compagnons eurent beaucoup à souffrir pendant la traversée du désert. Partis d'Alep, le 3 février, ils n'arrivèrent à Bagdad que le 4 mars suivant. Les missionnaires s'arrêtèrent quelques jours à Bagdad, pour se reposer
de leurs fatigues, dans le couvent des RR. PP. capucins, qui les édifièrent beaucoup par la charité cordiale avec laquelle ils les reçurent. Le 16 mars, le prélat s'embarqua pour descendre le Tigre jusqu'à Bassora, sur le golfe Persique, et de là passer à Surate. Parvenu à Bassora, le premier jour d'avril, et ne trouvant pas, comme il Tavait espéré, de vaisseaux pour Surate, parce que la saison était trop avancée, il remonta jusqu'à Ispahan, où il attendit inutilement plusieurs mois; enfin le consul anglais, bien que protestant, lui fournit obligeamment l'occasion de se rendre à Surate, où il arriva dans le courant d'octobre. De Surate, l'évèque traversant à pied toute la péninsule indienne, alla débarquer à Masulipatam, dans le golfe du Bengale, et fit voile pour Ténassérim, sur la côte deSiam. De là, il reprit avec ses missionnaires là route de terre, à travers des forêts remplies de tigres et d'éléphants, pour se rendre à Juthia, qui était alors la capitale du royaume de Siam. Il y arriva enfin, le 22 août 1662, deux ans et un mois après son départ de Paris ; il avait fait, par terre et par mer, plus de deux mille lieues pour s'y rendre.
Mgr de Bérythe trouva à Siam des Portugais et des Hollandais, résidant pour leur commerce dans des factoreries ou camps séparés, sous la direction des officiers de leur nation. Gomme il ne s'y trouvait pas encore de français, le prélat alla demeurer au camp des Portugais, qui le reçurent d'abord avec les égards dus à son caractère et à sa dignité. Après quelques jours donnés au repos, le vicaire apostolique se mit en retraite avec ses missionnaires, pour se préparer à remplir saintement la mission dont les avait chargés le vicaire de Jésus-Christ.
Pendant cette retraite, qui dura quarante jours, des letlres étaient venues de Goa ordonnant aux Portugais de Siam de se saisir adroitement du vicaire apostolique et de ses missionnaires, pour les renvoyer à Lisbonne. C'était le commencement d'une longue série d'avanies et de mauvais traitements.
que la cour de Portugal devait faire éprouver à nos confrères, et qui, après avoir fait plus de mal peut-être aux missions d'Orient que les persécutions des princes païens, al>outirent, dan^ le courant de ce siècle, à un schisme déplorable, dont les églises de l'Inde ont encore à souffrir.
Prétentions de» Portoi^als. — Il faut bien dire un mot de ces tristes querelles, pour comprendre la suite de cette histoire. Voici sur quoi reposaient les prétentions des Portugais au protectorat exclusif des missions de Tlnde et de la Chine : on ne peut nier qu'au xvi« siècle la couronne de Portugal n'ait rendu les plus grands services aux missions d'Orient. Pendant plus d'un siècle, le Portugal fut la seule puissance européenne qui domina dans les Indes orientales, et il usa généralement de cette situation exceptionnelle dans les in* térètsde la foi catholique. L'Église reconnaissante l'en récompensa par de nombreuses faveurs. Une célèbre bulle d'Alexandre VI partagea en deux, par une ligne fictive qui allait d'un pôle à l'autre, toutes les terres découvertes ou à découvrir, attribuant à la couronne de Portugal tout ce qui se trouvait à l'Orient de cette ligne, et à celle d'Espagne toutes les régions situées à l'Occident. Léon X, dans une nouvelle constitution, déclara que toutes les Églises, situées dans les pays conquis et possédés, ou qui seront conquis et possédés un jour par le roi de Portugal, sont sous le patronage de ce prince. Paul III érigea en 1534 le siège de Goa en évèché, qui relevait de l'archevêché de Funchal. Ce diocèse s'étendait du cap de Bonne* Espérance à la Chine. En 1857, Paul IV, son successeur, divisa cet immense territoire en trois diocèses : celui de Goa^ qui devint la métropole des Indes, et ceux de Cochinchine et de Malacca^ ses suffragants.
En 1878, Grégoire XIII créa l'évèchéde Macao, qui embras^ sait la Chine et le Japon.
En 1606, Paul V sépara en deux le diocèse de CochiUj et
créa Tévêché de Méliapour, suffragant de Goa, Enfin en 1690, trente ans après l'envoi des premiers vicaires apostoliques de notre société, Alexandre VIII, cédant aux instances réitérées de Fambassadeur de Portugal, scinda le vaste diocèse de Macao en trois, pour en former les deux évêchés de Nan-king et de Péking. Ces trois sièges relevaient de Goa, dont l'archevêque prenait le titre fastueux de primat des Indes orientales.
En vertu des bulles d'institution, tous ces évèchés étaient sous le patronage des rois de Portugal, qui pouvaient nommer les titulaires à tous les bénéfices, à la charge de veiller à renvoi d'ouvriers évangéliques en nombre suffisant dans ces immenses régions, de pourvoir à l'entretien des missionnaires^ de doter les Églises d'un revenu convenable, en un mot, de remplir tous les devoirs attachés au patronat des missions, puisqu'ils en avaient les avantages. Mais les rois de Portugal ne l'entendaient pas tout à fait ainsi ; ils élevaient sans cesse de nouvelles prétentions et se mettaient peu en peine de remplir la partie onéreuse du contrat. C'est ce qui arrive presque toujours quand le pouvoir civil traite avec l'Église. Les choses allèrent tant bien que mal aussi longtemps que le Portugal fut le seul maître aux Indes ; mais quand les compagnies anglaises et hollandaises lui eurent arraché la plupart de ses conquêtes, quand, d'autre part, le zèle apostolique du clergé portugais étant venu à se refroidir, les évêques n'envoyèrent plus d'ouvriers dans ces vastes régions, le souverain pontife, justement préoccupé du] sort de tant d'idolâtres, fit appel au dévouement d'autres missionnaires, pour les envoyer prêcher l'Évangile dans ces contrées abandonnées.
Les rois de Portugal réclamèrent au nom de leur droit de patronage. Ils daignaient bien condescendre à ce que les missionnaires des autres nations vinssent défricher le vaste champ que la négligence du clergé portugais laissait en friche, mais ils y mirent pour condition qu'ils viendraient
s'embarquer à Lisbotïne, et passeraient par Goa, pour y prendre leurs pouvoirs du primat des Indes, C'était forcer en quelque sorte tous les missionnaires des autres pays à se faire naturaliser Portugais. Néanmoins, quelque déraisonnable que fût cette prétention, le souverain pontife Clément VIII, parune condescendance qu'on serait tenté de trouver excessive, consentit aux demandes de la cour de Portugal, et défendit h tous les missionnaires travaillant dans les Indes orientales de s'y rendre par aucune voie que Lisbonne et Goa.
Mais le clergé de Goa, à tous les degrés de la hiérarchie, était bien déchu de sa première ferveur. Ces immenses contrées, qu'il n'avait pas le courage de disputer à l'idolâtrie, il les considérait comme son patrimoine, et trouvait très mauvais que d'autrt'S ouvriers apostoliques vinssent mettre la faux dans sa moisson, même sur Tordre exprès du vicaire de Jésus- Christ. Il préférait voir ce champ sans culture que de l'abandonner aux envoyés de la Propagande, qu'il s'imaginait flétrir, en les affublant de l'épithète de propagandistes. Les missionnaires étrangers furent donc en butte à d'insupportables vexations; on ne leur épargna aucune avanie, à Lisbonne et surtout à Goa; on restreignit arbitrairement leur juridiction, on les interdit sans motifs, on les déféra à l'inquisition ; l'archevêque de Mire et l'évêque de Chrysopolis, envoyés en Chine parle Pape, en qualité de visiteurs apostoliques, furent retenus en prison; un légat pontifical, le cardinal de Tournon, mourut de misère, dans les cachots du saint office, à Macao ; d'autres missionnaires se virent arrachés à leurs chrétiens et ramenés de force en Europe. Si l'on ne connaissait, par une longue et douloureuse expérience, ce dont sont capables les pouvoirs politiques, quand ils se mêlent de régenter l'Église, on ne croirait jamais qu'un gouvernement qui se disait catholique, que des rois,qui prenaient, dans leurs protocoles,le titre de très fidèles, en soient venus à de tels excès; mais les faits sont là. Périssent les missions, périssent les âmes, et que l'É-
vangilè ne soit pas annoncé du tout, s'il ne peut Tètre par les Portugais !
Lors de l'institution des vicaires apostoliques français, les principales oppositions que ceux-ci rencontrèrent à Rome, et qui faillirent faire échouer cette sainte entreprise, étaient venues, directement ou indirectement, de l'ambassadeur de Portugal. Pour ménager cette cour, le Saint Père, au lieu de nommer, comme il se Tétait proposé d'abord, des évêques titulaires, s'était contenté d'envoyer dansTOrient des vicaires apostoliques, chargés d'administrer au nom du Pape. Il avait bien fallu accepter cette mesure, car le droit du souverain Pontife était évident. Quelque entiché que fût le roi de Portugal de ses droits de patronage, il n'aurait pu avoir la pensée d'interdire à Alexandre VII d'aller en personne porter l'Évangile aux Indes; ce qu'il ne pouvait évidemment faire par lui-même, le Pontife le faisait faire par ses vicaires, auxquels il déléguait pour cela son autorité sur ces peuples, remplissant ainsi le premier devoir du chef de l'Église universelle, qui est de procurer les moyens de salut aux nations plongées dans les ténèbres de l'idolâtrie. On ne pouvait raisonnablement lui contester ce droit. Ce qu'on ne pouvait contester en droit, on résolut de l'empêcher par la violence. Déjà, dans le cours de son voyage, Mgr de Bérythe avait appris qu'ordre était donné de l'arrêter, dès qu'il mettrait le pied sur les terres du roi de Portugal, pour le renvoyer à Lisbonne. C'est ce qui l'avait forcé à de si longs détours, et avait considérablement accru les fatigues d'un voyage déjà si pénible. Arrivé à Siam, il se crut en sûreté, sur le territoire d'un prince païen, où la couronne de Portugal ne pouvait prétondre à exercer aucune juridiction; il vit bientôt que le droit des gens comptait peu devant les haines politiques. Le vicaire apostolique et ses missionnaires ne tardèrent pas à s^apercevoir que les dispositions des Portugais au milieu desquels ils résidaient avaient complètement changé pendant leur retraite* On affectait de les
regarder avec défiance, et mille bruits injurieux cii'culaient contre eux dans le camp : on révoquait en doute si le vicaire apostolique était véritablement évèque et ses missionnaires prêtres; les lettres reçues de Rome et de Lisbonne ne parlaient pas, disaiUon, de ces prétendus envoyés du saint siège. Qui prouvait qu'on n'avait pas affaire à des aventuriers, se parant de titres usurpés, pour couvrir le\irs mauvais desseins ? Les choses allèrent au point qu^un grand vicaire de Goa, qui se trouvait alors à Siam^ vint, accompagné des principaux de sa nation, sommer Tévéque de lui montrer ses pouvoirs. 8a Grandeur s'y refusa^ avec une modestie pleine de fermeté ; il allégua que le souverain Pontife lui ayant défendu expressé* ment de montrer ses pouvoirs aux Portugais, il ne pouvait, sans donner atteinte aux droits du saint siège, qu'il avait l'honneur de représenter dans ce pays, déférer à leur sommation, n^étant pas le sujet du roi de Portugal, ni soumis à la juridiction ecclésiastique de l'archevêque de Goa; néanmoins, pour le bien de la paix, il offrait de montrer ses lettres d'institution au grand vicaire seul, en qualité d'ami. C'est ce qu'il fit dès le lendemain, et, pour le moment, le grand vicaire se montra satisfait. On ne pouvait plus après cela douter que Mgr de Bérythe ne fût vraiment l'envoyé du saint siège, mais on se rabattit sur ce que ses bulles étaient nulles et subreptices, n'ayant pas reçu à Lisbonne Vexeqtiattir royal ; les têtes s'échauffèrent de plus en plus, et le vicaire apostolique apprit avec surprise que sa vie et celle de ses missionnaires étaient en danger dans le camp des Portugais.
Le capitaine du camp des Hollandais le fit avertir secrète* ment qu'il prit garde à lui, et qu'on était résolu à se défaire de lui par tous les moyens; en même temps cet officier protestant lui offrait asile dans son camp. L'évêque accepta avec ses missionnaires ses offres généreuses, et s'échappant du milieu de ces indignes catholiques, il vint se réfugier avec ses missionnaires dans le camp des HoUandaiSi
Premiers rapports avee les Annamites. — Une fois en sûreté, Mgr de Bérythe se mil à Tétude delà langue annamite, afin d'être le plus tôt possible en état de remplir son ministère en Cochinchine. Un chrétien de ce pays, qui se trouvait à Siam, lui en donna les premières leçons et lui apprit, en même temps, qu'il y avait, à une lieue de la ville, un camp de trois mille Cochincliinois païens et chrétiens, qui étaient venins pour faire le commerce, ou qui avaient été amenés prisonniers à Siam^ à la suite des guerres entre ce royaume et TAnnam. L'évêque, heureux d'apprendre qu'il avait là des brebis confiées à sa sollicitude pastorale, se hâta d'aller leur faire visite. Le capitaine du camp, qui était chrétien, et tous ces pauvres fidèles, qui probablement n'avaient jamais encore vu d'évêque, se prosternèrent pleins de joie et de vénératioa à ses pieds; les païens eux-mêmes témoignèrent beaucoup d'empressement et de respect au prélat. Celui-ci alla célébrer au milieu d'eux les fêtes de Noël (1662) et prêcha par interprète. Bientôt un certain nombre de païens demandèrent à se faire 'nstruire, les apostats, qui avaient cédé à la persécution, tarent réconciliés, les retardataires, qui depuis plusieurs années ne s'étaient pas confessés, s'approchèrent des sacrements; toute cette petite chrétienté reprit une nouvelle vie. Tels furent les débuts de Mgr de Bérythe, au milieu des Cochinchinois, dont il était le premier pasteur.
Ce ministère accessoire auprès des Annamites ne pouvait évidemment suffire à son zèle; c'est pourquoi, dès qu'il connut passablement les langues de ces pays, il se résolut à visiter le troupeau que le souverain Pontife lui avait confié. Dans le courant de juillet 1663, il partit pour la Chine, sur un vaisseau, qui faisait voile pour Canton. Mais une violente tempête le jeta sur les côtes du Cambodge, où son vaisseau se brisa. Dans l'impossibilité de continuer sa route, l'évêque de Bérythe revint par terre à Siam, traversant ainsi une partie du territoire actuel de la colonie. Il arriva à la capitale, vers
le milieu de septembre, et ayant remercié le capitaine hollandais de ses honnêtetés, alla s'établir définitivement au camp des Gôchinchinois avec ses missionnaires.
Tentative d*enlévenieiit. — Les Portugais, qui espéraient être pour toujours débarrassés de lui, furent très irrités de son retour, et résolurent de s'en défaire par une lâche perfidie. Un soir que le vicaire apostolique causait tranquillement avec ses missionnaires, un hidalgo nouvellement arrivé de Lisbonne, et qui se vantait avec jactance d'être parent du roi, se présenta à la maison avec une nombreuse escorte, et d'un air insolent : « Qu'on avertisse Tévêque que je veux lui parler. » Mgr vint aussitôt le trouver avec ses deux missionnaires, et l'invita poliment à s'asseoir. « Je ne viens pas vous faire une visite, mais vous sommer de me montrer la permisi^ion que le roi, mon maître, vous a sans doute donnée pour venir aux Indes ; faute de quoi, je vais en ce moment vous saisir, vous et vos prétendus missionnaires, pour vous conduire aux pieds du trône. » En effet, une barque attendait au bas de la rivière pour emporter les missionnaires. Ils étaient perdus, sans l'intervention courageuse des Annamites. Ceux-ci, apprenant l'injure qu'on faisait, dans leur camp, à leur évêque, accoururent avec des sabres et des lances, et leur capitaine, saisissant le lâche hidalgo à la gorge, allait lui faire un mauvais parti, sans l'intervention des missionnaires. Les Portugais, voyant leur coup manqué, s'enfuirent précipitamment, et laissèrent pour un temps les missionnaires tranquilles.
M. de Bourges envoyé à, Rome (1663). — Pour mettre fin à ces déplorables divisions, le vicaire apostolique se décida à faire' partir pour Rome un de ses missionnaires, M. de Bourges, afin d'exposer au Saint- Père les difficultés qu'il rencontrait dans l'accomplissement de sa mission, de solliciter des pouvoirs pour Siam,'qui n'était pas primitivement com-
pris dans l'étendue de sa juridiction, et de lui soumettre plusieurs doutes, dont la solution l'embarrassait. Parti de Siam, le 14 octobre 1663, M. de Bourges fit voile sur un vaisseau anglais pour Madras; là, il s'embarqua sur un autre navire de la même nation, et ayant fait tout le tour de l'Afrique, arriva à Londres le 20 juillet 1663, d'où il se hâta de gagner Rome, pour traiter les affaires dont on l'avait chargé. Le souverain pontife Alexandre VII lui fit le meilleur accueil. On déclara nulle et sans valeur les prétentions des Portugais à exercer leur droit de patronage dans les pays où ils n'avaient aucune puissance temporelle ; on confirma donc la juridiction des vicaires apostoliques, et on défendit à personne, de quelque ordre ou dignité qu'il fût revêtu, de les troubler dans l'exercice de leur ministère.
Eietii^s mniL PP« Jésuites eu fDochlnohlne» -^ Pendant ce temps, le vicaire apostolique avait écrit aux RR. PP. jésuites qui dirigeaient la mission de Cochinchine, pour leur notifier son arrivée, leur faire connaître les pouvoirs qu'il avait reçus du chef de l'Église, et s'entendre avec eux sur les moyens les plus sûrs d'entrer dans la mission. Il y avait alors trois jésuites dans la Cochinchine : le Père Pierre Marquez, japonais, qui était le supérieur et résidait à Fai-fo; le P. Beaudet^ français, à Tourane, et le P. Fuciti, italien, à la cour. Vers la fin de l'année 1663, l'évêque de Bérythe reçut des lettres très polies de ces Messieurs : ils lui faisaient un tableau touchant de la persécution de Hieng-vuong, qui durait depuis douze ans. De nouveaux martyrs étaient venus s'ajouter à la liste glorieuse de ceux dont j'ai parlé au premier chapitre. Martha Phuoc, une veuve appartenant à une riche famille, après avoir eu tout le corps affreusement brûlé avec des lames ardentes, avait été décapitée, le 29 janvier 1661 ; neuf autres chrétiens avaient donné leur vie pour Jésus-Christ, dans les deux années 1662 et 1668; les prisons étaient pleines de confesseurs^ et les
missionnaires forcés de se cacher. Dans ces tristes conjonctures, le supérieur des jésuites mandait à Sa Grandeur que l'entrée d'un évêque dans le royaume ne pouvait manquer d'exciter encore davantage la persécution et de causer peut-être beaucoup d'embarras aux chrétiens ; il lui conseillait doûc d'attendre quelque temps, avant d'essayer de pénétrer en Cochinchine et d'y envoyer en avant un de ses missionnaires, pour reconnaître l'état des choses et lui en faire son rapport. Ce fut M. Chevreuil récemment arrivé à Siam, avec Mgr Fallu, évêque d'Héliopolis, qui fut choisi pour cette difficile mission. Mgr Cotolendi, le troisième vicaire apostolique, était mort en route, par suite des fatigues endurées dans le voyage.
M. Ohevreall en C^iiohliiolilMe (iGG4). — M. Chevreuil partit pour la Cochinchine au mois de juin 1664, sur une jonque siamoise, qui le débarqua à Fai-fo, le 24 juillet suivant. Il avait des pouvoirs de provicaire, pour prendre la direction de la mission, et Mgr de Bérythe l'avait chargé de porter des lettres de sa part aux RR. PP. jésuites, avec deux mille livres en argent, pour subvenir à leurs besoins et à ceux des fidèles retenus en prison. Le Père Marquez le reçut très bien, et l'invita à faire avec lui la fête de saint Ignace.
Mais bientôt, sur l'avis secret du P. Beaudet, en résidence à Tourane, il se résolut à partir pour Hué, ayant appris qu'un vaisseau portugais était déjà préparé dans le port de cette ville, pour l'enlever et le conduire à Maoao.
Arrivé à Hué, le saint missionnaire allait y retrouver les Portugais. Avant son départ de Siam, Mgr de Bérythe lui avait remis une lettre et des présents pour un métis portugais, nommé Jean de la Croix, qui avait une grande influence à la cour, où il avait été appelé pour fondre des canons. Cet homme reçut très froidement M. Chevreuil et refusa de le loger dans sa maison. Ce fut le P. Fuciti qui lui donna fraternellement l'hospitalité*
Quelques jours après tombait la fête de TAssomption ; M. Chevreuil, pour obéir aux ordres de son vicaire apostolique, crut devoir saisir cette occasion de notifier aux chrétiens les pouvoirs qu'il avait reçus pour diriger la mission. Le jour de la fête, il prêcha par interprète et fit savoir aux fidèles réunis en grand nombre qu'il était le provicaire de Mgr Tévêque de Bérythe envoyé par le pape à FÉglise de Gochinchine, et qui n'attendait qu'une occasion favorable pour se rendre au milieu d'eux. En même temps, il leur donna solennellement la bénédiction apostolique avec l'indulgence plénière, comme c'est l'usage en pareil cas.
Le peuple chrétien témoigna beaucoup de joie à ces nouvelles, mais Jean de la Croix fut si irrité de voir un missionnaire français,, qui ne relevait pas de la couronne de Portugal, affirmer ainsi son autorité dans la mission, qu'au risque d'exciter encore le feu de la persécution, le misérable alla dénoncer M. Chevreuil au grand mandarin, le priant de le faire chasser comme un intrus qui mettait le trouble dans le royaume.
Heureusement le grand mandarin, sollicité par les chrétiens, refusa d'accueillir la délation. Cependant M. Chevreuil, sentant bien qu'après cet éclat, il n'était plus en sûreté à Hué, revint se cacher à Fai-fo, où il s^établit dans une maison à lui. Il alla ensuite rendre visite au P. Marquez, supérieur des jésuites, lui notifiant ses patentes de provicaire. Celui-ci reconnut, sans difficulté, l'autorité de Mgr de Bérythe et la sienne, et reçut confirmation de ses pouvoirs pour prêcher et administrer les sacrements dans le vicariat apostolique.
Le dimanche suivant, le Père supérieur déclara aux chrétiens que Mgr de Bérythe ayant été envoyé parle pape en Cochinchine, pour être leur premier pasteur, avait donné des lettres de provicaire à M. Chevreuil, auquel ils devaient désormais obéir comme au supérieur de la mission, en l'absence de l'évêque. M. Chevreuil, après ce discours, fit une petite allô-
cution, pour souhaiter la bienvenue aux fidèles, et, à l'exception des Portugais, chacun se retira satisfait.
On voit par cet exposé, tiré de la relation même de M. Chevreuil, que les RR. PP. jésuites, fidèles à resprit et aux exemples du P. de Rhodes, acceptèrent sans difficulté la juridiction des vicaires apostoliques envoyés par Rome en Cochinchine, et continuèrent à travailler sous leur direction à Tévangélisation des infidèles. Jusqu'à sa suppression en 1773, rillustre compagnie de Jésus mit au service de ces missions qu'elle avait fondées, son zèle et son dévouement ordinaire, et, dans le cours du xvnf siècle, plusieurs de ses membres, comme je le dirai, partagèrent avec nos confrères l'honneur de souffrir la persécution, la prison, Texil et la mort, pour le nom de Jésus-Christ. Des dissentiments fâcheux, amenés plutôt par les antipathies politiques des Portugais que par des divergences religieuses, se produisirent, il est vrai, plus tard, entre les ouvriers apostoliques appelés à cultiver la même vigne. J'en parlerai à leur place, sans parti pris, mais je tiens à constater que l'esprit de charité, de désintéressement et d'union domina tout d'abord dans les rapports entre les RR. PP. jésuites et nos confrères; si ces sentiments tout apostoliques firent place ensuite à des vues plus intéressées et plus étroites, c'est que les passions humaines et les préjugés politiques avaient fait invasion parmi les prédicateurs de l'Évangile, et compromis leur œuvre, en semant la zizanie dans la mission.
E«a persécution redouble (1BB4I-166&). — La persécution, qui durait depuis quinze ans, avec des alternatives d'apaisement, redoubla tout à coup, en l'année 1664, qui fut la plus rigoureuse de tout le règne de Hien-vuong. bans les derniers mois de 1664, et le commencement de 1665, il y eut beaucoup de martyrs, en divers endroits de la Cochinchine; je vais faire connaître les principaux.
La ville de Dinh-cat, que les mémoires du temps appellent la seconde ville du royaume*, possédait à cette époque une chrétienté nombreuse et fervente. Le roi de Cochinchine , résolu d'en finir avec le christianisme dans ses États, y envoya trois grands mandarins, pour forcer, par tous les moyens, les chrétiens à l'apostasie. Une nuée de satellites se répandit dans la chrétienté, pillant les maisons, brûlant les livres de religion, les images saintes, les chapelets, les crucifix, frappant les fidèles et se livrant, sous ToBil des mandarins, à tous les excès et à toutes les violences* Finalement, tous ceux des chrétiens, qui demeurèrent fermes dans la foi, furent emmenés à Hué. Ce fut le 13 décembre 1664, que la troupe glorieuse des confesseurs du Christ fit son entrée dans cette ville. Les uns étaient chargés de chaînes, d'autres liés avec de grosses cordes, d'autres portaient une lourde cangue« Pendant la route, on les avait malmenés avec tant dïnhumanité que plusieurs étaient morts de faim ou à la suite des mauvais traitements. A leur arrivée, ils furent étroitement resserrés en prison, et on commença à instruire leur procès.
Quelques jours après, le 22 décembre, quatre soldats chrétiens furent amenés devant Hien-vuong, qui les interrogea lui-même, avec un visage enflammé de colère. Trois de ces malheureux furent tellement intimidés qu'ils n'osèrent faire profession de la foi. Mais le quatrième, nommé Pierre Dang, dit au prince, avec une noble assurance : « Seigneur, je suis premièrement sujet et serviteur du Roi qui est le Souverain Seigneur du ciel et de la terre, et en second lieu de votre Majesté. » Le roi irrité feignit de ne pas entendre, afin de faire croire qu'il avait cédé comme les trois autres; mais ce n'était pas l'affaire de l'intrépide confesseur, qui répéta d'une voix haute sa courageuse protestation. Alors le prince, n'y tenant plus, s'écria: « Le souverain du royaume, c'est moi;
!• Dinh-cat est le chef-lieu de la province actuelle du Quang-tri»
et je le gouverne comme je veux, sans dépendre du Seigneur du ciel «t de la terre. » Et sur l'heure, il fit couper la tête à Phéroïque soldat.
Le même jour, trois autres soldats^ Pierre Ky, Michel Mieu et Ignace Vang, montrèrent le même courage et reçurent ]a même couronne. Pierre Ky avait une petite fille de douze ans, nommée Lucie, qui, apprenant la glorieuse mort de son père, courut d'elle-même se livrer au mandarin, demandant à mourir aussi. Mais celui-ci en eut pitié et la renvoya, après lui avoir fait donner quelques coups de rotin. Nous la retrouverons tout à l'heure.
Le 5 janvier 1665, un autre chrétien, nommé Louis, dont la femme, nommée Monique, avait soufl'ert le martyre en 1663, fut suspendu par les pieds à une colonne et décapité.
Le 9 janvier, Hien-vuong fit comparaître devant lui les chrétiens de Dinh-cat. Ces généreux confesseurs, qui avaient résisté à toutes les tortures, étaient au nombre de onze; sept furent condamnés à être décapités, et quatre à être exposés aux éléphants.
Voici les noms de ces bienheureux martyrs du Christ : Etienne, ong trum (chef) de la chrétienté, Michel, Joseph, Benoit, Ignace, Pierre et Simoa; ces sept confesseurs furent décapités; les quatre qu'on exposa aux éléphants étaient trois jeunes gens: Caïus Raphaël et Etienne, avec une jeune personne nommée Jeanne.
Entre tous ces glorieux martyrs, les deux jeunes frères Raphaël et Etienne, Agés, l'un de seize ans, et l'autre de quatorze montrèrent un courage au-dessus de leur âge, et firent Tadmiration des païens et l'orgueil des chrétiens. Rien de plus suave que le récit de leur martyre ; on croirait lire une page de rhistoîré des catacoml)es.
Leurs parents avaient eu le malheur d'apostasîer, ce qui fit qu'on ne les inquiéta pas davantage; mais ces enfants, refusant de demeurer plus longtemps dans une maison, où
Dieu n'était plus servi, se joignirent d'eux-mêmes à la troupe des confesseurs du Christ, et les suivirent jusqu'à Hué.
On refusa de les admettre en prison ; ils en profitèrent pour aller se confesser et se préparer à la mort. En prenant congé du missionnaire, ils lui dirent, en souriant : « Nos parents sont "demeurés sur la terre ; pour nous, nous allons au ciel. » Les chrétiens touchés de leur courage, leur achetèrent de beaux habits de soie, pour se présenter devant les juges.
Le jour où les martyrs de Jésus-Christ companirent devant le tribunal, les deux frères, perçant la foule des spectateurs, se présentèrent devant les mandarins, et les saluèrent, suivant Tusage du pays, de trois grands lay. Alors Raphaël, qui était l'aîné, prenant la parole, leur dit : « Nous n'avons plus de parents; nous venons pour comparaître devant votre tribunal, vous priant de nous envoyer au ciel, où est notre Père. — Quel est votre père ? demanda un des grands mandarins. — C'est Dieu, le Seigneur et le Créateur du ciel et de la terre, » répondit le jeune martyr. Selon leur pieux désir, ils furent condamnés à mort et livrés aux éléphants.
En ce moment, la petite Lucie, fille du martyr Pierre Ky, fendit la foule et vint se jeter aux pieds de Raphaël, qu'elle connaissait depuis longtemps, pour les baiser. Le jeune martyr la releva promptement et lui dit : « Consolez-vous, ma sœur, nous nous reverrons bientôt dans le ciel. » Etienne, qui n'avait que quatorze ans, prit la parole et dit aux païens qui l'entouraient: « Vous tous, qui êtes ici, sachez que nous souffrons la mort avec plaisir, pour la cause de notre sainte religion, et parce que nous voulons aller voir notre Père dans le ciel. »
Il fallait en finir : Le mandarin, qui présidait à l'exécution, fit d'abord exposer Caïus, dans l'espoir que la vue de son supplice effrayerait les autres, et les amènerait à l'apostasie. C'était un jeune homme de trente ans, qui avait toujours montré beaucoup de courage. Quand l'éléphant l'eut mis en
pièces, on porta »efif membre» palpitants auprèî» de Jeanne et des deux frères; mais ce spectacle affreux ne fit qù'accroilre leur courage.
Le gouverneur déconcerté fit alors lâcher les éléphants sur Jeanne. Celle-ci, sans s'émouvoir, fait de la main droite un grand signe de croix, et de la main gauche continue à tenir son éventail, qu'elle agite doucement, selon l'usage du pays, et de l'air le plus tranquille du monde. L'éléphant se précipite sur elle, et la perce de ses défenses avec tant de fureur qu'il l'achève du coup.
Restaient les deux jeunes enfants, que la pitié cruelle du mandarin avait réservés pour la fin, dans l'espoir de les sauver. Ils se tenaient par la main, souriants au milieu d'un peuple immense rempli d'émotion à la vue d'un spectacle si touchant.
jQuand les éléphants se lancèrent sur eux, les deux jeunes martyrs, s'armant du signe de la croix> tendirent les bras h ces bêtes furieuses ; en un clin d'œil, ils furent renversés et broyés sous leurs larges pieds, leurs pauvres petits corps n'étaient plus qu'une bouillie sanglante, et les païens ne purent retenir leurs larmes à cette vue. La nuit suivante, les chrétiens enterrèrent les corps des martyrs près de l'endroit oix ils avaient souffert; mais les restes sanglants des deux enfants furent mis à part, et confiés aux RR. PP. Jésuites, dont les saintes leçons avaient formé ces jeunes héros.
Le 4 février, on amena à Fai-fo quatre chrétiens de la province de Quang*ngai : ils se nommaient Thomas Tin, Thomas Nghe, Dominique et Benoit, Thomas Tin était lettré et savait parler avec éloquence.
Les juges ayant pris place sur le tribunal, le grand mandarin qui présidait, ennemi acharné des chrétiens, interrogea d'abord Thomas Tin : « Pourquoi, lui dit-il, vous autres, qui êtes nés en Cochinchine, avez-vous abandonné la religion de votre pays, pour prendre celle des Portugais ?»
« Il est vrai, répondit le confesseur, que mes compagnons et moi, nous suivons la loi des Portugais, non parce qu'elle est la loi d'un royaume ou d'une nation^ mais parce qu'elle estla loi véritable du Seigneur du ciel et de la terre, qui a été donnée pour tout le monde: Le soleil, parce qu'il éclaire la Cochinchine, n'est pas pour cela le soleil de ce seul royaume, mais celui de tout l'univers ; de même, la loi que l'on appelle la loi des Portugais est prêchée, par Tordre de Dieu, non seulement aux Portugais, mais à toutes les nations de la terre. Les mandarins en ont la preuve convaincante dans la diversité des missionnaires qui sont venus nous apporter cette loi divine, dont les uns sont Italiens ou Portugais, d'autres Français, d'autres Japonais. Cette loi, ajouta-t-il, est si vraie et si sainte, qu'aucun peuple, pour peu qu'il soit raisonnable, ne peut faire difficulté de Tembrasser, quand il la connaît, parce qu'elle assure icibas le bonheur, en réglant saintement la vie, et conduit à la souveraine félicité, que sans elle il est impossible d'obtenir. »
Le peuple réuni tout autour du tribunal écoutait en silence cet exposé des preuves de la vérité et de la sainteté de la religion catholique, et les mandarins, étonnés de son intrépidité, laissaient parler les chrétiens. Quand il eut fini son discours, le président du tribunal le fit dépouiller de ses vêtements, et fustiger rudement, pour le punir de sa hardiesse.
Alors la petite Lucie, comme inspirée du Saint-Esprit, s'avança au milieu de l'assemblée, en compagnie d'une pieuse veuve, nommée Marine, et s'offrit pour la troisième fois au martyre. Après s'être prosternée, selon l'usage, pour saluer les juges^ elle dit au président d'une voix ferme : « Grand homme, je suis la fille de Pierre Ky, que le roi a fait mourir, parce qu'il était chrétien. Je soupirais dès lors après le même bonheur, maisles juges me trouvèrent trop jeune. Aujourd'hui, je viens de nouveau me [présenter à vous avec cette vieille dame, vous demandant de nous exposer aux éléphants, afin
que nous puissions bientôt jouir du bonheur, qui nous attend dans le ciel.
Le grand mandarin, indigné de cette naïve requête, ordonna, sans autre procédure, qu'on les menât de suite au supplice, avec les autres chrétiens, qui furent condamnés tous quatre à être décapités.
Les six confesseurs du Christ^ suivis d'une foule innombrable de païens et de chrétiens, marchaient comme en triomphe, au milieu d'une double rangée de soldats armés de lances ; les éléphants, auxquels on allait exposer les deux femmes, fermaient la marche.
De temps en temps, le cortège faisait halte, et un satellite frappant sur le gong, criait à haute voix : « Le roi ordonne qu'on fasse mourir tous ceux qui suivent la loi des Portugais. »
Thomas protesta contre cette proclamation, qui manquait d'exactitude, et donna quelques ligatures au crieur pour qu'il la remplaçât par celle-ci : « Le roi ordonne qu'on fasse mourir tous ceux qui suivent la loi du Seigneur du ciel et de la terre »^ ce qu'on lui accorda sans difficulté.
La petite vierge Lucie, qui ne portait ni chaîne, ni cangue, courait joyeusement d'un rang à l'autre, et témoignait tout haut de son bonheur. Comme les païens affectaient de dire que les chrétiens avaient abusé de son jeune âge et de sa simplicité, elle protesta contre cette calomnie : « Je n'ai jamais eu l'esprit si sain et le jugement si libre qu'à présent, dit-elle à ceux qui la suivaient, puisque c'est aujourd'hui quej'ai choisi la meilleure part, et le plus grand honneur qui me puisse arriver. » Puis, avec une ironie sublime, elle ajoutait : « Est-ce que ma mort n'est pas assez glorieuse ? Vous voyez que les mandarins me font l'honneur de m'accompagner, avec tous leurs gardes et leurs soldats rangés en bon ordre, et je suis suivie de douze éléphants. N'est-ce pas là un cortège magnifique ? »
Quand on fut arrivé au-lieu de l'exécution, on laissa Marine et Lucie auprès des éléphants, pour voir si elles ne seraient
pas effrayées, et Ton procéda au supplice des quatre chrétiens. Avant de recevoir le coup mortel, Thomas Tin dit au peuple :
c< Mes frères et amis, vous le voyez, je vais mourir pour la défense de ma foi ; je n*aî qu'un regret, c'est de n'avoir pas mille.vies pour les sacrifier à mon Dieu, le créateur et le souverain Seigneur du ciel et de la terre. » Comme il achevait ces mots, sa tête et celle de ses trois compagnons roulèrent sur le sol.
On commença alors à harceler les éléphants pour les mettre en fureur, avant de les lancer contre les innocentes victimes. Marine priait, la petite Lucie exprimait naïvement sa joie en battant des mains. L'éléphant, en arrivant sur elle, lui plongea, à deux reprises différentes, ses défenses dans le corps, puis, la saisissant avec sa trompe, il la lança si haut qu'elle fut tuée sur le coup. Marine, qui était Agée et faible, succomba à la première attaque.
Les corps des saints martyrs demeurèrent en ce lieu toute la journée^ mais la nuit suivante, les chrétiens leur procurèrent une sépulture convenable. Us apportèrent au pro vicaire, M. Chevreuil, la tête de la petite vierge Lucie. Ce précieux trésor fut envoyé à Mgr de Bérythe, qui le déposa sous le grand autel de l'église de Siam, où il demeura longtemps.
Exil des missionnaires (1905). — Comme on le pense bien, la persécution qui sévissait si cruellement sur le troupeau ne devait pas épargner les pasteurs. Le 25 décembre i664, pendant que les fidèles de Fai-fo étaient réunis en grand nombre à l'église, pour célébrer la fêle de Noël, on vint dire au P. Marquez, qui célébrait Toffice, qu'une troupe de soldats approchaient pour se saisir des chrétiens. Le père fit aussitôt évacuer Téglise, et renvoya les fidèles chez eux, en sorte que lorsque les satellites arrivèrent, vers les sept heures du matin, ils ne trouvèrent dans l'église que trois jeunes gens au service du Père, qu'ils battirent cruellement et mirent à la cangife.
Le lendemain, fête de saint Etienne, le bruit se répandit que le Père Fuciti, qui demeurait à la cour> venait d'être exécuté. A cette nouvelle, qui était fausse, le P. Beaudet, qui résidait près de là, à Tourane, deux pères capucins de passage, qui se trouvaient par hasard dans cette ville et M. Chevreuil se réunirent au P. M^irquez, pour se préparer tous ensemble au martyre. M. Chevreuil et les autres Pères se coupèrent les cheveux, qu'ils portaient longs, selon l'usage *du pays, pour être tout prêts à recevoir le coup de sabre du bourreau. Quelques jours après, il virent arriver le P, Fuciti, accompagné d'un soldat, qui marchait à côté de lui l'épée nue à la main, pour marquer qu'il était condamné à mort. Les six missionnaires furent renfermés dans l'église de Fai-fo et gardés h vue par des soldats.
Cependant les satellites s'étaient répandus dans la chrétienté de Fai-fo, composée en grande partie de Japonais réfugiés en Cochinchine à cause de la religion. A la grande douleur des missionnaires, ces malheureux, qui avaient quitté leur pays pour garder leur foi, cédèrent l&chement aux premières menaces et foulèrent la croix aux pieds. M. Chevreuil, dans sa relation, fait remarquer que la plupart s'étaient enrichis dans le commerce, et leur ferveur s'en était ressentie, comme cela arrive presque toujours. Ce scandale donné par d'anciens confesseurs de la foi et de vieux chrétiens fit la plus triste impression sur les néophites annamites presque tous récemment baptisés, et un grand nombre abjurèrent aussi.
Cependant Hien-vuong ne voulait pas mettre les missionnaires à mort, mais s'en débarrasser par l'exil. Le 9 février 1665, on fit embarquer les trois pères jésuites sur un vaisseau qui partait pour Siam. Quant à M. Chevreuil et aux deux PP. capucins de passage, ils ne furent pas exilés pour le moment; après le départ des Jésuites, la surveillance de leurs gardes sa relâcha même un peu, en sorte que les malheureux apostats purent venir le trouver pour se confesser de leur crime.
M. Chevreuil les consola avec bonté, mais, à cause du scandale qu'ils avaient donné, il ne crut pas devoir les admettre de suite à la réception des sacrements.
Les Portugais, jaloux de l'exception que le roi avait faite en faveur du missionnaire français, firent tant, par leurs intrigues et leurs calomnies auprès des mandarins, que M. Chevreuil fut obligé, à son tour, de partir dans le courant du mois de mars. Ces malheureux étaient tellement aveuglés par la passion et les haines politiques, qu'ils préférèrent voir la mission sans prêtres, et eux-mêmes privés de tous secours religieux, plutôt que de les recevoir d'un missionnaire français.
Au moment de quitter la Cochinchine, où il ne restait plus un seul prêtre, M. Chevreuil, vu la gravité des circonstances, se laissa fléchir aux larmes des apostats repentants et les admit à la communion. Il arriva à Siam, auprès de Mgr de Bérythe, dans le courant d'avril, et lui fit le triste récit des malheurs de l'Église de Cochinchine.
Quelque temps après, on apprit que la persécution continuait et qu'elle avait fait de nouveaux martyrs. Un grand mandarin, dont les relations n'ont pas conservé le nom, mais qu'elles disent avoir été précepteur du fils de Hien-vuongj fut décapité avec six autres chrétiens.
D'autres fidèles furent exécutés dans les provinces. Une femme, nommée Benoite, fut encore exposée aux éléphants, ainsi qu'une jeune fille de dix-huit ans, nommée Foi, qui imita l'héroïsme de la petite Lucie. M. Chevreuil, dans sa relation, parle de quarante-cinq martyrs mis à mort dans cette seule année 1665. Malheureusement les actes de ces illustres confesseurs de la foi, après avoir été recueillis avec soin, par ordre de Mgr de Bérylhe, et envoyés à Rome, furent perdus, à la suite des révolutions qui bouleversèrent, au commencement de ce siècle, les archives des congrégations romaines, en sorte qu'il est désormais impossible de poursuivre le procès de canonisation. C'est une perte irréparable pour notre
église de Cochinchine, dont ces héros de la foi illustrèrent le berceau.
MM. Chevreuil et Hain^ues renvoyés en Cochinchine
(tœs). — Mgr de Bérythe aurait voulu partir pour la Cochinchine, afin de partager les souffrances de ses chrétiens ; mais il était retenu à Siam par les affaires générales des missions et l'établissement d'un séminaire central pour toutes les régions voisines. Dans l'impossibilité de s'absenter en ce moment, il voulut, au moins, renvoyer de suite M. Chevreuil en Cochinchine^ et il lui adjoignit M. Haingues, en leur donnant à tous deux des lettres de provicaires, pour gouverner la mission. Ils s'embarquèrent au mois d'août 166S, mais les matelots païens qui les conduisaient, informés que le roi de Cochinchine avait menacé de mort quiconque introduirait des missionnaires dans son royaume, les mirent à terre non loin de Baria, à la frontière des royaumes du Cambodge et de Cîampa. Pour comble de misère, M. Chevreuil était dangereusement malade, et ne voulant pas retarder l'entrée de M. Haingues en Cochinchine, il exigea que son confrère l'abandonnât h la grâce de Dieu, et se mit sans délai en chemin pour entrer dans sa niission.
11 fallait traverser tout le royaume de Ciampa, qui était dès lors tributaire de la Cochinchine. M. Haingues, revêtu d'un habit japonais, se mit en route; il eut la joie de rencontrer sur son chemin plusieurs petites chrétientés qu'il visita; il eut même la consolation d'administrer le saint baptême à une trentaine de catéchumènes, qu'il trouva suffisamment instruits par les catéchistes. La divine Providence veilla sur lui, pendant ce long voyage de trente jours, et ne permit pas qu'il fût reconnu ni dénoncé comme missionnaire.
Arrivé à Hué, il se vit forcé d'aller demander l'hospitalité au métis Jean de la Croix. Celui-ci lui fit meilleur accueil qu'il n'avait fait à M. Chevreuil, l'année précédente, et con-
seuUt h le eaehér dans sa maison, en le faisant passer pour un de ses parents. M. Haîngues y demeura quelque temps, sans oser sortir, mais recevant, les uns après les autres, les catéchistes qui venaient lui faire leur rapport de l'état des diverses chrétientés. Il se rendît ensuite très secrètement à Fai-fo, où beaucoup d'apostats n'avaient pas eu le temps d'être réconciliés à l'Église avant l'exil de M. Chevreuil ; n'osant se livrer à eux, il leur envoya d'abord une lettre circulaire, pour leur remontrer la grandeur de leur crime et les exhorter & en faire pénitence. Ces pauvres gens, qui avaient péché uniquement par manque de courage, demandèrent tous à rentrer en grâce avec Dieu. Après les satisfactions convenables, ils furent admis de nouveau aux sacrements; mais un ou deux catéchistes, qui s'étaient montrés faibles, perdirent irrévocablement leur charge, et ce fut un point de discipline dont on ne se départit plus à l'avenir,
M* Haingues se mit ensuite à parcourir toutes les provinces du royaume, baptisant les catéchumènes, réconciliant les pécheurs et faisant revivre, partout où il passait, les vertus chrétiennes et la fréquentation des sacrements.
M. Chevreuil au Cambodg^e (IBOB). — <• Pendant ce temps, que devenait M. Chevreuil, que nous avons laissé dans un état désespéré, aux frontières du Cambodge? Celui qui n'abandonne pas les oiseaux des champs avait veillé sur son missionnaire. Une famille chrétienne, devinant dans cet étranger abandonné sur une côte déserte un mdtre de religion, le mit dans son bateau et le soigna avec une charité toute filiale. Au bout de quelques mois, il était guéri, mais encore trop faible pour entreprendre à pied la traversée du Ciampa et rejoindre son confrère eu Coohînohîne. Ayant appris que, dans le Don-»naï, il y avait déjà de nombreuses colonies annamites et plusieurs groupes de chrétiens, il ne résolut à les visiter, «t remontant par Baria, à traVen un
pays tout couvert de forêts infestées de tigres et d'éléphants, il arriva au centre de la province de Don-naï, qui apparie^ nait alors au Cambodge, et y trouva un camp d'environ quatre cents personnes, composé de Portugais, de Cochincbinois, de Chinois et de Malais. Deux prêtres portugais, dont l'un était l'ancien vicaire général de Macassar, chassé de cette île par les calvinistes hollandais, desservaient cette petite chrétienté. Comme ils désiraient depuis longtemps se retirer à Goa, à cause de leurs infirmités, ils accueillirent très bien le missionnaire, et lui offrirent de se charger de leurs fidèles, ce que celui-ci accepta, à condition qu'il serait bien entendu qu'il tenait ses pouvoirs de Mgr de Bérythe, son vicaire apostolique, et non de l'archevêque de Goa.
Mais bientôt, la guerre ayant été déclarée entre le roi de Cochinchine et celui du Cambodge, ce petit troupeau fut massacré, et la chrétienté à peu près anéantie. M. Chevreuil pensa alors à répasser en Cochinchine, mais le roi du Cambodge n'y voulut jamais consentir. M. Chevreuil se mit donc à évangé* User les Cambodgiens. Pendant les trois premières années, il ne fit presqu'aucun fruit parmi eux; mais au bout de ce temps, les vertus du saint missionnaire commencèrent à faire impression sur ce peuple extraordinairement attaché au bouddhisme, comme je l'ai dit, et Dieu récompensa son humilité et sa patience, en lui laissant la grâce d'en baptiser un certain nombre. Ces succès apostoliques réveillèrent la jalousie d'un misérable prêtre portugais, qui demeurait non loin de là, pour administrer un camp de Portugais, au service du roi. M. Chevreuil fut saisi par trahison,^ emmené à Macao, où il demeura cinq mois en prison, puis à Goa, où il fut déféré au redoutable tribunal de l'inquisition, comme suspect dans la foi et les mœurs; son crime était de s'être permis de venir, sur l'ordre du Pape, prêcher l'évangile aux païens, sans avoir Vexeqtiatur de Sa Majesté. Après une longue captivité» il fut relâché et revint àSiam, en sorte que la mis*
28a CHAPITRE DEUXIÈME
sion du Cambodge demeura abandonnée. Voici le témoignage impartial que rendit aux vertus de ce saint missionnaire un jrsuilr portugais le P. Rocha: « M. Chevreuil travaille inces- Hammont dans sa mission, et cependant il jeune tous les jours; 11 ne reçoit rien des chrétiens; il a baptisé en un seul jour snixante idolâtres. C'est un homme très exemplaire, qui TTieiîU' mieux le nom et la qualité d'apôtre que ne le méri- If îit plusieurs qu'on honore de ce titre, au Portugal et dans 1rs Inrles. » (Lettre au P. Faure.)
liCS Portug^ais persécutent M. Haingoes (IGGG.) —
Vers la même époque M. Haingues, qui travaillait seul en Cochiiichine, faillit voir lui aussi tous ses efforts rendus vains par la malice des Portugais.
Il faisait l'administration dans la province de Qui-nhon, rpiaivl il apprit, par les rapports des chrétiens, que Jean de la Crt^ix venait de recevoir des lettres du grand vicaire de Malaccîa, l'avertissant que ni Mgr de Bérythe, ni ses provi-- (ain's^ n'avaient aucune juridiction en Cochinchine ; qu'en coiis/'ijuence, il eût à chasser le missionnaire français de cillez lui, et à user de son autorité pour le lui envoyer par L* nt^iur du vaisseau, afin qu'on le mît en prison.
M. Haingues, justement inquiet de ces nouvelles, se hâta ilo n*vmir à Hué. Comme on devait s'y attendre, Jean de la Crnix lai ferma sa porte, lui déclarant en outre, qu'il fallait ivtouriior à Siam, s'il ne voulait pas être livré aux Portugais. En même temps, de son autorité privée, il convoqua les [irlncipaux catéchistes, et leur faisant lecture de sa lettre, Irur doclara que les missionnaires français étaient des imposiMirs, auxquels il était défendu d'obéir. M. Haingues était prés(^ul (i cette scène indigne; il n'opposa que la patience et riiumilité; il répondit modestement qu'étant le seul mission- Tinii (^ présent en Cochinchine, il ne pouvait refuser aux chrélirus icft secours spirituels dont ils avaient si grand besoin;
que lors même qu'il n'aurait pas de pouvoirs légitimes, la nécessité seule de cette Église l'autorisait à demeurer au milieu d'eux; que pour la question de juridiction, c'était à son vicaire apostolique, Mgr de Bérythe, de soutenir les droits, qu'il avait reçus du saint-siège, à quoi il ne faillirait certainement pas.
Cette réponse pleine de modération toucha les catéchistes, qui prièrent Jean de la Croix de ne pas pousser plus loin la chose, et de leur laisser leur unique père; mais cela ne faisait pas l'affaire du métis. M. Haingues, sachant, de bonne source, que tout était préparé pour l'enlever de force, courut se cacher à Fai-fo dans une maison sûre.
Là, il manque encore d'être pris par ses implacables ennemis. Comme il y avait plus d'un an qu'il travaillait seul en Cochinchine, il n'avait pu se confesser, et voulant profiter de roccasion d'un navire portugais qui se trouvait dans le port, il s'y rendit sans défiance, pour se confesser à l'aumônier. Il rencontra sur le quai un honnête marchand de cette nation, qui l'en détourna vivement, et lui apprit que M. Brindeau, un de ses confrères, avait été arrêté à Macao, et jeté dans les prisons, où il était encore, et que pareil sort lui était certainement réservé, s'il mettait le pied sur le vaisseau. M. Haingues, après l'avoir remercié, revint en toute hâte à la maison, et se cacha si bien que Jean de la Croix et ses émissaires ne purent le découvrir. Alors ce misérable voulant à tout prix se débarrasser du missionnaire, fit un placet au roi, dans lequel il exposait qu'un homme de l'équipage portugais s'était enfui dans le pays, et qu'il demandait la permission de faire des recherches pour le découvrir. Le prince fut choqué de sa requête, et répondit que ses soldats n'étaient pas pour servir de gendarmes aux Portugais. En même temps, devinant, sans doute, ce qu'il y avait au fond de ces intrigues, il refusa absolument à deux Jésuites, qui étaient arrivés sur le vaisseau, la permission de descendre à terre, et les força à
s'en retourner, au grand chagrin de M. Haingues, qui désirait vivement voir de nouveaux ouvriers partager un travail auquel il ne pouvait suffire*
i Dès que le vaisseau portugais qui était venu pour Tenlever eût mis à la voile, le missionnaire sortit de sa cachette, ei convoqua tous les chefs de la chrétienté auprès de lui ; il leur, montra de nouveau ses lettres de pro vicaire, fit lire, en pleine église, la bulle du Pape, qui instituait Mgr de Bérythe vicaire apostolique de la Cochinchine, et s'efforça, du mieux possible, de rendre la paix à cette mission troublée.
Ensuite il retourna à Qui-nhon ; mais avant de partir, il envoya à Siam, au vicaire apostolique, une relation de tout ce qui s'était passé. Il fit porter ses lettres par deux catéchistes éprouvés, priant Mgr de Bérythe de les préparer à la réception des saints ordres, afin qu'ils pussent l'aider dans son ministère, auquel un seul homme ne pouvait suffire pour toute la Cochinchine.
Mouveaux martyrs (1668). — La persécution, toujours mal éteinte, se ralluma bientôt en Cochinchine. Dans le mois de juillet 1668, un homme riche^ nommé Dai fut pris dans la province de Dinh-cham*, avec son jeune frère et un de ses fils âgé de seize ans. Il fut décapité, et les jeunes gens reçurent chacun deux cents coups de bâton.
Quelques semaines après, on se saisit encore d'un autre chrétien, nommé Pierre Dang. Le roi voulut l'interroger luimême. Pierre confessa généreusement la foi, et ne se laissa pas intimider : «Prince, dit-il au roi, nous autres chrétiens, nous adorons un seul Dieu, qui a fait le ciel et la tewe, et les gouverne souverainement ; nous honorons aussi en vous la Majesté royale, sans jamais nous écarter de ce qui est juste et droit; nous honorons également nos parents, nous aimons