C'est le Phu-yen actuel
290 CHAPITRE DEUXIÊiME
horter vivement à se corriger. Le grand mandarin, au lieu de BC montrer fâché, se confondit en protestations et en prouie^ses, à la manière annamite ; mais il fit préparer pour Té- Yr(|ue et M. Yacliet une magnifique collation, dont tous les mois étaient empoisonnés. Bien leur prit de n'avoir touché quà deux oranges confites; à peine descendus dans leur barque les deux missionnaires sentirent qu'ils étaient frappés, et Fovêque, plus gravement atteint, reçut TExtréme-Onction. A quelque temps de là, le feu prit par accident à la chambre où cnuchait ce grand mandarin, et le misérable, à moitié dévoré par les flammes, confessa publiquement son crime, et reconnut le châtiment de Dieu. Heureux si son tardif repentir put lui en obtenir le pardon !
Cet accident arrêta Mgr de Bérythe environ six semaines, dans la ville de Nuoc-man, qui est le port de Qui-nhon. Au bout de ce temps, bien qu'il put à peine encore se tenir debout il recommença Tadministration des chrétiens, qui se pressaiiMiL en foule pour recevoir les sacrements de sa main. Il baptisa ainsi soixante-douze adultes et confirma plus d'un millier ùi* fidèles, puis il se dirigea vers la province de Quang-ngai, (Vt.'Sl de cette province qu'était partie labarque, qui était allée l'injrcber à Siam le vicaire apostolique. Les chrétiens de ce pays^ nombreux et fervents, firent fête à leur premier pasteur, vl iHi grand concours se fit autour de lui. Tout à coup des Ijniils sinistres se répandirent: la persécution avait éclaté ilaiis ÏR province voisine, plus de trente fidèles étaient déjà en prison; on n'attendait qu'une réunion plus nombreuse, pour melU'c la main sur l'évèque, et s'emparer des nouveaux chrélirns. Les deux sœurs de la reine, qui étaient baptisées, eiivuyÎ3rent dire au prélat de se cacher soigneusement et d'intunliru les réunions des fidèles.
Le vicaire apostolique se retira dans la maison d'une pieuse veuve, nommée Lucie Ky, où il demeura enfermé le plus sociètement possible pendant environ six semaines. Il profita
de ce temps pour établir dans cette maison un couvent d'Amantes de la Croix, comme il avait fait au Tong-king, Tannée précédente. Ce furent les premières religieuses cochinchinoises, et le berceau de plusieurs saintes maisons, qui devaient rendre bien des services aux missionnaires, pendant les persécutions. Cette institution des sœurs annamites complétait l'œuvre du clergé indigène, et achevait de constituer vraiment rÉglise de Cochinchine. En effet, jamais le catholicisme n'a séparé ces deux institutions, qu'on voudrait, mais en vain, poser en antagonistes, le sacerdoce et la vie religieuse. A Tun, les gloires et les périls de Fapostolat, à l'autre, le ministère plus humble, et non moins fécond, de la prière et du dévouement; à l'un, de conquérir les âmes par la parole, à l'autre, de les consoler et de les attirer par la charité. Là où l'Eglise n'est pas enchaînée par des lois oppressives, jamais elle ne sépare ces deux formes du dévouement catholique; aux deux côtés de l'autel, vous retrouverez partout le prêtre et la religieuse, de même que sur le Calvaire, debout au pied de la croix, la Vierge immaculée et le disciple prenaient part en commun au mystère de la rédemption du monde.
Le calme étant revenu, Mgr de Bérythe se rendit au tombeau de M. Haingues, et résida plusieurs jours dans cette fervente chrétienté, où il baptisa environ soixante dix adultes et confirma plusieurs milliers de fidèles accourus de très loin, pour recevoir le sacrement qui fait les forts. Enfin il parvint à Faifo, dans le mois de janvier 1672. Comme on se défiait, et pour cause, des Portugais, le prélat alla se réfugier dans une petite île écartée, où il logea sous une méchante paillotte formée de quelques pieux, qu'on avait recouverts à la hâte d'un peu de paille, pour l'abriter, tant bien que mal, du soleil et de la pluie. Les chrétiens s'excusaient de recevoir si mal leur premier pasteur ; il leur répondit en souriant, que le fils de Dieu était encore plus mal logé à Bethléem.
Le premier soin du vicaire apostolique fut de convoquer
auprès de lui tous les catéchistes et les chefs de chrétienté pour entendre leurs rapports sur Tétat de la mission et recevoir ses instructions. Le plus pressé était de rétablir la paix parmi eux. A l'exemple des premiers fidèles de TÉglise de Corinthe, dont les uns étaient pour Apollon, les autres pour Paul, oubliant qu'il n'y a dans FÉglise qu'un seul pasteur^ qui est le Christ, les catéchistes annamites s'étaient partagés, les uns tenant pour les anciens missionnaires, qui leur avaient apporté la foi; les autres, pour les nouveaux envoyés du saint-siège ; les intrigues des Portugais avaient envenimé la querelle, et fomenté par toute la mission l'esprit de division et de schisme ; un certain nombre de chrétientés, depuis l'exil des Jésuites en 1668, se tenaient à l'écart des missionnaires de la Propagande, et les regardaient comme des intrus. Mgr de Bérythe, voulant remédier à un si grand mal, fit traduire et publier en annamite les bulles apostoliques qui l'établissaient vicaire du saint-siége pour la Cochinchine ; sa douceur et sa modération ramenèrent peu à peu tous les égarés^ et la paix se rétablit avec l'union des cœurs par toute la mission.
On s'occupa ensuite de la discipline; Mgr de Bérythe donna aux prêtres indigènes et aux catéchistes copie des règlements synodaux qu'il avait arrêtés au Tong-king, l'année précédente; il y ajouta quelques règlements particuliers, que la situation de la mission rendait nécessaires; puis, ayant arrangé du mieux possible toutes les affaires de la mission, il se prépara à repartir pour Siam, car l'empressement indiscret des chrétiens, qu'on voyait accourir de tous côtés et aborder, avec un grand nombre de barques, à la petite île autrefois déserte, où le prélat était caché, rendait la persécution imminente. Il s'arracha donc, à regret, à ses enfants bien-aimés, et quitta Fai-fo, pour retourner à Siam, le 15 février 1672. En redescendant le long des côtes, il s'arrêta dans quelques chrétientés situées au bord de la mer, pour y administrer les sacrements et faire embarquer secrètement
une douzaine d'étudiants qu'il emmenait au collège, avec M. Vachet, leur directeur. MM. Guyard et Mahot étaient restés en Cochinchine, avec les trois prêtres indigènes. Mgr de Bérythe aborda heureusement'^à Siam, vers la fin d'avril.
Balles en faveur du vicaire apostolique (1091-1099^
— De bonnes nouvelles l'y attendaient. Mgr Fallu, qui était resté plusieurs années à Rome, pour traiter la question de juridiction des vicaires apostoliques, arriva à Siam vers cette époque, en compagnie de M. Chevreuil, dont les inquisiteurs de Goa avaient bien voulu reconnaître l'innocence, et de plusieurs missionnaires. La solution des questions pendantes avait souffert quelques retards, par suite de la maladie et de la mort du pape Clément IX; mais son successeur. Clément X, dès son exaltation au trône pontifical, prit cette affaire, dans laquelle la dignité du saint-siége était directement en cause, tout à fait à cœur, et, par une bulle du mois de septembre 1671, il défendit à tous les religieux qui travaillaient dans les Indes, d'être parrains pour le baptême et la confirmation, de confirmer les fidèles sans un induit spécial, et de donner les ordres mineurs aux réguliers faisant partie de leurs maisons. Ensuite, pour rétablir l'honneur du vicaire apostolique, que le commissaire de Tinquisition de Goa, n'avait pas craint d'excommunier publiquement, le saintpère déclara la sentence nulle et de nul effet; il ordonna que cette déclaration fût publiée à Siam, à Goa, et dans tous les lieux où Texcommunication du prélat ]avaît été rendue publique; enfin, il commanda au grand inquisiteur de retirer ses emplois à ce commissaire et de le rappeler de Siam.
Sa Sainteté, informée que ces premiers brefs n'avaient pas été mis à exécution, en adressa un nouveau et plus fort, au mois de novembre 1673, à l'archevêque et au chapitre de Goa, par lesquels elle leur défend d'exercer aucune juridiction sur les vicaires apostoliques ou sur leurs mission*
29 i CHAPITRE DEUXIÈME
naîrosj dans tous les endroits des Indes qui ne sont pas sous la (Inmination des rois du Portugal, et ce, sous peine d'encnurir son indignation et d'être excommunié ipso facto. Par un aulro. bref, le Pape leur défend encore de faire, en ces contrées, ainumes fonctions épiscopales, par eux ou par leurs vicaires fTLMiéraux.
(ïi s actes du saint-siège, si honorables pour les vicaires apiisloliques et leurs missionnaires, apaisèrent pour quelque h inps les dissentiments, et rendirent une paix relative à nos Étrlisos.
EinÉrevue avec le roi de Sfiam (169&). — C'est à cette épnque de la vie de Mgr de Bérythe que se place la célèbre en- 1 ru vue des vicaires apostoliques avec le roi de Siam. Définis ;ieur arrivée dans ce pays, les évèques -missionnaires iravaicnt eu qu'à se louer de Sa Majesté siamoise, qui avait linijuurs témoigné une grande bienveillance à nos missions. •Mgr Pallu, dans son voyage en Europe, en avait parlé avanlagousement au saint-père et à Louis XIV. Le pape et le roi 1res chrétien, désireux de favoriser les missions d'Orient, saisine iit cette occasion d'entrer en rapport avec le roi de Siam, i4 remirent à Mgr Pallu des lettres pour le prince. Ce fut Toccasiaii d'une réception solennelle que le roi fit aux vicaires apostoliques, et dont l'effet fut très considérable, chez des [M iiples ayant, à un haut degré, le sentiment hiérarchique. C'est h ce titre seulement que j'en ai parlé ici.
L'audience fut retardée quelques mois, par la difficulté, que fîrrjil les évèques de se soumettre au cérémonial de la cour, {\m JLïur paraissait, avec raison, incompatible avec leur dignité d'évoqué et de français.
A la Bn, malgré l'opposition des mandarins, le roi, par consîdrî alion pour le pape et pour le roi de France, voulut bien les i'-\^ jupler de la partie du cérémonial qui leur paraissait blesser la pureté de la religion et la dignité des souverains dont ils
lui portaient les lettres. Sa Majesté décida que les évêques se présenteraient à l'audience, de la manière dont les ambassadeurs se présentent, en Europe, à la cour des princes auprès desquels ils sont accrédités. Toutes les difficultés s'étant aplanies de la sorte, Taudience fut fixée au 18 octobre 1673.
Les trois évêques reçus étaient Mgr Palu, évêque d'Héliopolis et vicaire apostolique du Tong-king ; Mgr de Bérythe, vicaire apostolique de la Cochinchine, et Mgr Laneau, évêque nommé de Métellopolis, vicaire apostolique de Siam.
La veille de Taudience, Mgr de Métellopolis, accompagné de tous les missionnaires qui se trouvaient alors à Siam, porta les lettres du pape et du roi très chrétien, dans le lieu où Ton a coutume de mettre en dépôt les lettres des rois étrangers. Des mandarins vinrent les prendre, les mirent séparément dans des corbeilles d'or, et les portèrent à la salle du conseil, où le premier ministre et un grand nombre de mandarins s'étaient rendus d'avance. Là, Mgr de Métellopolis, qui possédait à fond la langue siamoise, en fit la traduction. Ensuite les deux lettres furent déposées sur un brancard tout doré, et portées en cérémonie par deux grands mandarins, au milieu d'une double rangée de soldats. On tenait un grand parasol ouvert au-dessus, et on les apporta ainsi au palais du roi, au son de la musique.
Le 18 octobre, sur les cinq heures du matin, une grande et riche barque à cinquante rameurs, suivie de quatre autres plus petites pour le cortège, vint prendre les trois évêques, au camp des Cochînchinois, pour les conduire au palais. Jamais encore on n'avait vu à Siam une réception si magnifique faite à des embassadeurs. Pour honorer le saint-père et le roi de France, le roi avait voulu faire étalage de toutes ses richesses. Le corps de logis où il reçut les évêques était tout doré au dehors, et la salle d'audience n'avait encore été ouverte à aucun étranger. Arrivés en présence du roi, qui était entouré de tous ses mandarins prosternés la face contre terre, les évêques
Jirent trois inclinations profondes, comme il avait été convenu, et s'assirent en face du roi, sur des tapis brodés qu'on avait étendus pour eux, au milieu de la salle. Alors un grand officier vint se mettre devant les ambassadeurs, et fit à haute voix lecture des lettres du pape et du roi de France.
Celte lecture étant finie, le roi s'entretint avec les prélats. Tout son discours roula sur Testime singulière qu'il faisait du pape et du roi, et sur le plaisir que lui causait le témoignage que ces grands princes lui envoyaient de leur amitié. Il finit en disant et Mgr de Bérythe : « C^est vous, Monseigneur, qui avez commencé cette agi'éable liaison > ce sera aussi à vous de trouver le moyen de Tentretcnir. » Alors, on fit jouer les instruments de musique, pendant que les officiers du roi présentaient aux prélats, dans des coupes d'or, Tarée et le bétel. On apporta aussi des confitures et des fruits, sur des plats d'or, et à la fin^ on leur présenta deux habits de soie violette et un habit noir pour Mgr de Métellopolis, qui n'était pas encore sacré. On tira alors le rideau pour cacher la personne du roi et le trône, et les mandarins, qui, pendant tout ce temps, étaient restés prosternés à genoux, se levèrent, et s'approchant des prélats, leur firent beaucoup d'honnêtetés, et les félicitèrent de rhonneur que le roi leur avait fait ; après quoi, les trois évêques, prenant congé, retournèrent dans le même appareil qu'ils étaient venus.
A quelques semaines de là, le 12 novembre^ le roi voulut encore recevoir les évêques en audience particulière, et les fit venir à sa maison de campagne, pour parler avec eux des moyens d'envoyer une ambassade au roi très chrétien. Sa Majesté s'entretint très longuement avec eux, et leur fit beaucoup de questions obligeantes sur le roi de France, sur le pape et sur la religion catholique. Les évêques répondirent de leur mieux à toutes ces questions, et se retirèrent enchantés de Taccueil que leur avait fait le roi, et des bonnes dispositions qu'il témoignait à l'égard de la religion chrétienne.
Ai. Vaohet envoyé en Coohinchine. 1693. — Mgr de
Bérythe, tout en essayant de tirer le meilleur parti pour la religion des dispositions favorables du roi de Siam, n'oubliait pas que le saint-père l'avait chargé spécialement de la Cochinchine. C'est pourquoi, ne pouvant quitter Siam en ce moment, il se résolut à envoyer M. Vachet en Cochinchine, pour offrir au roi de ce pays quelques curiosités d'Europe, afin de le disposer lui aussi en faveur du christianisme.
M. Vachet, chargé de cette délicate négociation, partit pour la Cochinchine, au mois de mars 1673. Débarqué au Quangngaî, auprès de M. Mahot, son confrère, il tomba si gravement malade, qu'il fût obligé d'interrompre son voyage, et do demeurer quelques semaines chez la pieuse veuve Lucie Ky, qui avait Tannée précédente logé Mgr de Bérythe. Il y fut bientôt réduit à l'extrémité et reçut les derniers sacrements, en sorte que le bruit de sa mort se répandit parmi les chrétiens. Un païen, qui en entendit parler, jugea l'occasion excellente pour faire une mauvaise affaire aux chrétiens. Il alla trouver le grand mandarin de la province, et accusa les fidèles d'avoir assassiné un missionnaire venu de Siam, pour voler les présents qu'il apportait au roi.
Aussitôt le mandarin, qui détestait la religion, donna ordre à ses satellites d'investir la maison de Lucie Ky, et de faire main basse sur tous ceux qui s'y trouveraient. M. Vachet, qui commençait à peine à se remettre un peu, fut cruellement battu, et vit ses effets pillés. Mais quand le gouverneur apprit que ses soldats avaient mis la main sur des présents destinés au roi, il eut peur d'être compromis, et envoya par son fils des excuses au missionnaire, lui fit remettre tout ce qu'on lui avait pris, et le supplia de ne pas l'accuser à la cour. Mais le roi, ayant appris d'autre part ce qui s'était passé, le cassa ignominieusement, lui fit raser la tête et couper les doigts. Le mandarin, ne voulant pas survivre à sa honte, se tua de désespoir*
Cependant les mauvais traitements qu'il avait subis ne permettaient pas à M. Vachet de se rendre à Hué. Ce fut M. Mahot, son confrère, qui y alla à sa place, pour offrir les présents de l'évêque de Bérythe au roi, qui était toujours Hien-vuong, le persécuteur acharné des chrétiens.
Contre son espérance, et grâce, sans doute, à l'action invisible de Celui qui touche, quand il lui plaît^ le cœur des princes, Hien-vuong reçut très favorablement les lettres et les présents de l'évêque, qui lui furent offerts par le premier ministre. Il se fît lire les lettres du prélat, admira les belles choses qu'on lui envoyait d'Europe, et fut si satisfait, qu'il déclara que l'évêque pourrait, quand il voudrait, aller et venir dans le royaume, y bâtir des maisons pour ses missionnaires, où ils pourraient résider et élever la jeunesse dans les bonnes mœurs.
M. Mahot envoya aussitôt une lettre circulaire aux chrétiens pour leur apprendre ces bonnes nouvelles, et demander qu'on fît partout des prières d'actions de grâces, pour remercier Dieu qui avait daigné toucher le cœur du prince. En même temps, il écrivit au vicaire apostolique, pour lui faire connaître les bonnes dispositions du roi de Cochinchine, et l'engager à passer dans ce royaume. Mgr de Bérythe, ne pouvant s'absenter de Siam à cette époque, envoya à sa place deux missionnaires MM. Bouchard et de Courteaulin (juin !674). Il donna à ce dernier des lettres de provicaire, en remplacement de M. Guyard, qui venait de mourir épuisé des fatigues qu'il avait endurées en visitant toutes les chrétientés du royaume, nu-pieds, déguisé en marchand, et faisant ses fonctions presque toujours de nuit, de peur d'être reconnu et de compromettre les chrétiens.
L'arrivée de ces deux missionnaires portait à quatre le nombre de nos confrères présents en Cochinchine. Il y avait encore quatre PP. Jésuites, qui avaient réussi, malgré les défenses du prince, à rentrer dans le royaume en 1671, et
trois prêtres indigènes ordonnés par Mgr de Bérythe, en sorte que le nombre des ouvriers apostoliques n'avait jamais été si considérable. Un grand nombre de païens connaissant les nouvelles dispositions de Hien-vuong se présentaient au baptême, et la mission de Cochinchine, si douloureusement éprouvée depuis vingt-ans, commençait enfin à respirer.
Persécodon (1694). — L'imprudence d'un missionnaire et la méchanceté des Portugais faillirent tout compromettre et renouveler la persécution. M. de Courteaulin, qui arrivait avec des lettres de provicaire, était un esprit entier, n'écoutant personne et suivant toujours ses propres vues. Ignorant la situation des esprits et les précautions qu'il fallait prendre, pour ne pas exciter l'attention malveillante des Portugais de Fai-fo, il se mit en tête de bâtir une grande église, pour y réunir publiquement les chrétiens. Il en vint à bout, malgré les représentations de ses confrères et des principaux chrétiens; mais à peine Téglise achevée, un riche marchand chinois, à l'instigation du fameux Jean de la Croix, présenta un placet au roi, pour transformer cette église en pagode. Le premier ministre, ami de M. Vachet, détourna le coup, en disant au prince qu'il ne s'agissait pas d'une église, mais d'une grand salle, que les missionnaires avaient élevée pour y soigner les pauvres malades.
Jean de la Croix ne se tint pas pour battu; il présenta luimême un nouveau placet au prince, dans lequel mêlant avec une habileté diabolique le faux et le vrai, il dénonçait l'arrivée des nouveaux missionnaires français et la présence à Siam de plusieurs jeunes cochin chinois, qu'on avait enlevés furtivement et fait sortir du royaume, ce qui d'après la loi annamite était un crime capital. Comme on était alors en guerre avec le Tong-king, Jean de la Croix rapprochait perfidement le voyage de Mgr de Bérythe au Tong-king, en 1670, et celui qu'il avait fait en Cochinchine, l'année suivante, accusant le
vicaire apostolique et ses missionnaires d'être venus pour observer les endroits faibles du royaume et en donner avis au prince du Tong-king*. L'infâme délateur terminait son factum en témoignant de sa fidélité au roi, qu'il avertissait, disait-il, afin qu'on ne pût lui imputer les malheurs de TÉtat et la perte du royaume, si on laissait faire les missionnaires français.
Il y avait de quoi perdre toute la mission. Le roi très irrité, remercia Jean de la Croix de ses bons avis, et commanda h ses ministres de saisir et de torturer les mariniers, qui avaient emmené des élèves à Siam et introduit les nouveaux missionnaires dans le pays. Heureusement deux d'entre les mandarins instructeurs étaient chrétiens, et le premier ministre favorisait M. Vachet, qui, par sa prudence, avait réussi à se concilier son amitié. On fit au roi un rapport très favorable, où l'on exposait que les mariniers avaient été jetés par la tempête sur les côtes du Cambodge; que ne pouvant, pendant la mousson contraire, remonter en Cochinchine, ils s'étaient décidés à aller à Siam, où ils avaient trouvé un évêque français qui avait pris grand soin d'eux, et leur avait donné deux barres d'argent, pour emmener avec eux en Cochinchine deux de ses prêtres qu'il envoyait au secours de M. Vachet, qui était malade ; que les missionnaires n'avaient eu aucun rapport avec le Tong-king, ce qui était vrai, et que Jean de la Croix était un calomniateur, qui voulait perdre des innocents, dont il était jaloux. Ce rapport changea complètement les dispositions du roi, qui loua fort Tévêque de Bérythe d'avoir pris soin de ses sujets en pays étranger. Il se contenta de faire de grandes menaces aux mariniers, s'ils osaient jamais introduire des étrangers dans le pays, et, pour les dédommager des cruelles tortures qu'ils avaient subies pendant l'instruction, il les exempta d'impôts et de corvées pour trois ans.
Mais pendant que cette affaire était encore en suspens, le gouverneur de la province du Quang-nam fit arrêter un riche
chrétien, Dominique Hap^ dont il était l'ennemi personnel, et sur sa confession de christianisme, le fit décapiter le i"^^ novembre de cette année 1674. LeP.Acosta, jésuite japonais, qui se trouvait pour lors à Fai-fo, accompagna le martyr au lieu de l'exécution, et lui ouvrit les portes du ciel.
Cependant le procès des missionnaires étant heureusement terminé, le premier ministre fit appeler M. Vachet, son ami, et lui dit : « Tant que je vivrai, vous n'aurez rien à craindre ; si vous êtes encore menacés, avertissez-moi promptement. Retournez bien vite à Fai-fo, où vos amis sont sans doute dans de grandes alarmes. Je vais vous y faire conduire avec honneur, afin que tous, Portugais, Japonais, Chinois et Annamites, sachent que vous ne m'êtes pas indifférent. » En effet, il lui donna un riche palanquin, avec une escorte de soldats pour le reconduire à Fai-Fo. Les ennemis des missionnaires furent confus et les chrétiens bien couvSolés, en voyant les honneurs qu'on rendait à leur père spirituel. L'année 1674 se termina donc dans la paix, et comme pour dédommager les missionnaires du saint-siège des peines que d'indignes catholiques leur avaient faites, près de quatre mille païens furent baptisés dans les derniers mois de cette année.
L'année 1675 s'annonçait encore mieux. Au mois de mars, le premier ministre manda MM. Vachet et Mahot à la cour pour leur dire qu'il allait, sur l'ordre du roi, faire partir un bateau pour Siam, afin d'aller chercher Mgr de Bérythe, et de l'amener en Cochinchine. En même temps il leur fit délivrer des passe-ports en règle pour aller au-devant de leur vicaire apostolique. Les deux missionnaires, aussi surpris que charmés, s'embarquèrent aussitôt pour Siam, où ils arrivèrent dans le courant d'avril.
Deuxième voyage de M ^r de Bérythe en Coehinehine.
169S. — Le roi de Siam fit difficulté de laisser partir l'évêque de Bérythe, qu'il avait l'intention d'envoyer en ambas-
sade à Versailles; mais sur ses instances réitérées, il lui permit enfin d'aller en Cochinchine, à condition quHl s^engageât à revenir au bout de quelques mois, ce que le prélat lui promit. Le 29. juillet 1675, il s'embarquait pour la Cochinchine en compagnie de MM. Mahot et Vachet. La mousson était contraire, ce qui fit qu'ils mirent plus de deux mois pour se rendre à Fai-fo.
Cette fois, il n'y avait plus besoin de se cacher; l'évêque fut conduit à Hué^ où il alla d'abord saluer ce premier ministre, dont l'influence était si favorable aux chrétiens. Il s'aperçut bien vite qu'en l'absence de M. Vachet, des gens mal intentionnés avaient remis des mémoires contre lui et ses missionnaires, mais il se justifia avec tant de sagesse et de modestie que ces fâcheuses impressions se dissipèrent bien vite, et firent place à la confiance et au respect. Sa Grandeur ne put alors être reçue parle roi, qui était accablé de la mort de son fils; mais ilreçut la lettre et les présents de l'évêque, ainsi que la lettre, que le roi de Siam lui avait écrite pour lui recommander ce prélat; il fit dire au vicaire apostolique, par son ministre, qu'il était le bienvenu dans son royaume, où il pouvait aller librement, pour exercer les fonctions de son ministère, remettant à lui donner audience quand il retournerait à Siam.
Le bruit de l'arrivée du vicaire apostolique, et de la bonne réception qu'on lui avait faite à la cour, se répandit par toutes les chrétientés, et de toutes parts les fidèles accoururent, pour voir leur évêque et recevoir les sacrements. Pendant quinze jours qu'il demeura à Hué, le vicaire apostolique et ses missionnaires travaillèrent jour et nuit, à entendre les confessions des chrétiens; ce fut un concours incroyable et dont on n'avait pas encore eu d'exemple en Cochinchine. L'évêque, pendant ces deux semaines, confirma près de dix mille chrétiens, baptisa trois cents adultes, réconcilia à l'Église des milliers de pécheurs et d'apostats.
On commença ensuite la visite des provinces, qui dura quatre mois entiers. Pendant tout ce temps, ce fut le même empressement et la ferveur des chrétiens ne laissait aucune relâche aux ouvriers apostoliques. A chaque instant arrivaient des députations des villages éloignés, venant saluer Févèque et demandant avec larmes qu'il vînt les visiter. On ne pouvait satisfaire à toutes les demandes de ces pauvres gens, bien qu'on en fît beaucoup plus que les forces humaines ne permettaient. Ce fut un des plus heureux temps de Thistoire religieuse de la Cochinchine. Jamais, au rapport des missionnaires, on ne vit, en si peu de temps, tant d'idolâtres baptisés, tant de pécheurs convertis, tant de fidèles sanctifiés par la réception des sacrements. Partout éclatait le zèle et la ferveur d'une Eglise naissante, se pressant avec un respect filial autour de son premier évêque. On se serait cru revenu aux plus beaux jours de la primitive Eglise.
Cependant la paix n'était que précaire, et il suffisait quelquefois du mauvais vouloir d'un mandarin pour ranimer tout à coup la persécution. Le 27 décembre de cette année, comme le prélat et les missionnaires administraient les chrétiens de Fai-fo, un grand mandarin envoya à l'improviste quatre compagnies de soldats cerner la maison et s'emparer des chrétiens, dont ils mirent plus de cinquante à la cangue après les avoir cruellement battus. Mais ces avanies locales ne faisaient qu'animer la ferveur des néophytes, qui s'estimaient heureux d'avoir quelque chose à souffrir pour le nom de J.-C. et n'en revenaient que plus nombreux se presser autour de leurs pasteurs, pour participer aux saints mystères.
Ayant à peu près terminé la visite des chrétiens, Mgr de Bérythe demanda au roi une audience publique, qui lui fut accordée, dans les premiers jours de l'année 1676. Le prélat accompagné de ses missionnaires, se rendit au palais, en rochet et en camail. Dans une harangue très bien faite, il remercia le prince de la liberté qu'il lui avait donnée de visiter les
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fidèles, et le supplia de regarder toujours les chrétiens comme des sujets dévoués, disposés à verser leur sang pour le service de Sa Majesté. Le roi lui accorda gracieusement le droit d'aller et de venir par tout le royaume, et d'y envoyer autant de missionnaires qu'il voudrait; il promit de laisser la liberté religieuse aux chrétiens, et tint parole. La persécution, qui avait duré près de trente ans, ne se renouvela plus, sous son règne, et rÉglise de Cochinchine^ eut alors une période de plus de vingt ans de tranquillité. Mgr de Bérythe, ayant ainsi pris congé du roi, retourna à Fai-fo, où il s'embarqua au mois de février sur un navire très propre, que le ministre des affaires étrangères avait mis obligeamment à sa disposition, pour le reconduire à Siam.
Mort de M ^r de Bérythe. 1699, — Le vicaire apostolique ne devait pas revoir la Cochinchine. Voici en quel état il laissait sa mission. On comptait alors en Cochinchine environ quatre-vingt mille chrétiens * ; cinq prêtres de la société des Missions-Etrangères, quatre PP. Jésuites, trois prêtres indigènes, cent neuf catéchistes formaient le personnel de la mission. Il y avait près de deux cents églises ou lieux de réunion consacrés au culte, et deux couvents d'Amantes de la Croix, abritant environ quatre-vingts religieuses indigènes. La paix était rétablie dans la mission, la persécution avait complètement cessé, sauf quelques vexations locales amenées par la malice d'un ou deux mandarins mal disposés. L'avenir de TEglise de Cochinchine s'annonçait donc sous des auspices favorables, et Mgr de Bérythe, après vingt années de travaux, pouvait se rendre le témoignage d'avoir rempli les intentions du souverain pontife, qui l'avait envoyé pour constituer, sur des bases durables, l'Église naissante de Cochinchine.
L'évêque de Bérythe était épuisé par ses longs travaux, dans
1 . Ce chiffre est donné par les relations des missions des évêques français aux Indes.
un pays qui dévore l'Européen. Une maladie douloureuse, la pierre, vint éprouver ses dernières années, et acheva de le sanctifier par la souffrance. Des^peines morales, complément presque obligé de sa vie apostolique, se joignirent aux douleurs du corps, pour embellir sa couronne. Après avoir traîné, pendant plus d'un an, il mourut dans la paix du Seigneur, au séminaire de Siam qu'il avait fondé, le 15 juin 1679.
Le roi de Siam voulut honorer ses funérailles en y envoyant ses principaux officiers. Tous les étrangers présents à Siam, des Français, des Anglais, des Hollandais, des Japonais, des Arméniens, sans distinction de nationalité, tinrent à honneur d'y assister. Un grand nombre de Portugais, officiers, prêtres, religieux, arrivèrent au séminaire pour suivre le convoi funèbre. On eût dit que tous les dissentiments, toutes les haines politiques se taisaient devant la mort. Partout on entendait son éloge, mais les larmes des chrétiens et des élèves du séminaire faisaient encore le plus beau panégyrique. A la première nouvelle de sa mort, les chrétiens du Tong-king et de la Cochinchine s'imposèrent volontairement un jeûne de neuf jours.
Vertus. — Mgr de la Mothe-Lambert, évêque de Bérythe et premier vicaire apostolique de la mission de Cochinchine, méritait bien ces hommages et ces regrets. On peut dire, sans aucune exagération, que c'était un saint, et plusieurs faits extraordinaires, qui nous sont attestés par les missionnaires vivanl'avec lui, semblent indiquer que Dieu lui avait accordé le don des miracles.
Dans la seconde visite qu'il fit en Cochinchine, on lui apporta, un jour, après sa messe, un enfant de dix mois qui ne donnait aucun signe de vie ; les membres étaient froids et morts. Le prélat, touché des larmes desparents, prit l'enfant, le plaça sur l'autel, et s'étant mis en prières le rendit à sa mère, en lui disant de l'allaiter. Aussitôt ce petit cadavre se
ranimant, ouvrit les yeux, et souriant à sa mère se mit à téter, comme s'il n'eût jamais été malade.
Dans le même voyage, il délivra une femme possédée du démon, en lui envoyant sa croix pectorale. Comme le missionnaire qu'il envoyait, lui demandait d'y aller lui-même, ou de faire venir la possédée en sa présence, il s'y refusa doucement, en disant : « Il n'est pas dans l'ordre qu'un ministre de Jésus-Christ reçoive la loi du démon ; c'est à nous à la lui faire. Le démon sortira sans que je m'y transporte; ou plutôt, allex, il est déjà sorti, et la femme est délivrée. » En effet, à ce moment même, la femme, qui était dans une maison éloignée, fit connaître que le démon l'avait quittée, et depuis elle ne fut plus inquiétée.
Ces deux faits miraculeux augmentèrent beaucoup la confiance et la vénération . des fidèles pour le saint évêque, mais ses vertus le rendaient encore plus recommandable. Il avait une foi très vive et un abandon complet à la providence, ce qu'il fit bien voir dans plusieurs circonstances très périlleuses où il se trouva. Sa grande dextérité et sa prudence consommée lui permirent de mener à bien un grand nombre d'affaires très délicates, au milieu desquelles il se trouva impliqué, comme on l'a vu. Sa piété était fort éclairée et fort vive ; jamais, au témoignage de M. Deydier, un de ses missionnaires, il ne prit aucune résolution pour la conduite de la mission, sans avoir auparavant prié et consulté Dieu. Au milieu de ses grandes occupations, il faisait, chaque jour, plusieurs heures d'oraisons, et quand il célébrait, la pensée de tant de païens et de pécheurs, dont il avait la charge devant Dieu, lui arrachait souvent des larmes.
Il était si mortifié, lui et les premiers missionnaires de notre société, qu'une fois arrivé en mission, ces messieurs s'engagèrent par vœu à jeûner presque tous les jours de l'année, à s'abstenir de vin et de viande, et à se contenter de la nourriture des plus pauvres habitants des pays qu'ils étaient venus
évangélîser. Mais comme leur humilité égalait leur obéissance, ils voulurent demander au souverain Pontife confirmation de ce vœu. Sur les observations très sages de M. Gazil, supérieur du séminaire de Paris, les cardinaux de la Sacrée Congrégation de la Propagande décidèrent qu'une vie si austère était incompatible avec le travail des missions à l'étranger, et qu'il valait mieux suivre l'exemple des apôtres qui avaient mené la vie commune. Dès qu'il connut cette décision, l'évêque de Bérythe se soumit aussitôt, sans hésiter un instant, et le soir même, il fit servir sur sa table du vin et de la viande, montrant ainsi qu'il préférait l'obéissance au souverain Pontife à tous les sacrifices.
Il était plein de zèle et de fermeté, quand il s'agissait des intérêts de la gloire de Dieu et du service de TÉglise. Jamais ni les obstacles, ni les calomnies, ni les dangers ne l'empêchèrent de remplir ce qu'il regardait comme son devoir. 11 s'efforçait de gagner tous les cœurs par la condescendance et la douceur, mais, quand il s'agissait de défendre les droits du saint siège, qu^il avait l'honneur de représenter dans ces missions lointaines, rien n'était capable de le faire céder. Il savait alors s'armer d'une inébranlable fermeté, pour faire respecter en sa personne le vicaire du souverain pontife.
Avant son départ le saint-père lui avait fait promettre par serment de lui rendre un compte fidèle de l'état des missions, et de la conduite des missionnaires qu'il rencontrerait sur sa route. Il obéit, sans esprit de parti, et, se mettant au-dessus des petites coteries, il rendit à chacun des ouvriers évangéliques la justice qu'il méritait, sans s'inquiéter à quel ordre, à quelle famille religieuse il appartenait.
Nullement exclusif, et comprenant que, dans le champ si vaste de l'apostolat, il y a place pour tous les dévouements, il fut le premier à appeler les Dominicains de Manille à venir travailler au Tong-king à côté de nos confrères. Il écrivit même à la pieuse société des prêtres de Saint-Sulpice, pour
leur demander de venir prendre la direction de nos séminaires indigènes, en leur rappelant combien M. Olier, leur fondateur, avait aimé les missions étrangères, et désiré d'aller y IravaiUer. Ce projet ne put aboutir, mais on voit par là combien peu sont justifiés les reproches d'exclusivisme qu'on a quelquefois adressés à Mgr de Bérythe et à ses missionnaires, parce qu'ils étaient forcés de faire respecter les droits dont le saint-siège les avait investis, pour le bien des âmes.
Ainsi vécut et mourut saintement le premier vicaire apostolique de la mission de Cochinchine. Puisse son esprit et ses vertus revivre toujours parmi nous, qui avons l'honneur de continuer son œuvre en ce pays !