Nouvelles lettres édifiantes, tome VIII
de Jésus-Christ. Comme on les conduisait pour les y enfermer, Agnès était suivie de ses deux petits enfants', Tun de sept ans, Tautre de dix, qui poussaient des cris déchirants. Cette vertueuse femme, pour les consoler, leur disait : « Cessez de pleurer, mes chers enfants, puisque c'est pour la religion que nous allons mourir. » Puis leur distribuant quelque menue monnaie, elle ajouta: « C*est la dernière fois que je vous donne quelque chose; allez acheter des gâteaux, et retoiirnez bien vite à la maison. » Les enfants obéirent, mais ne trouvant plus leur mère au retour, ils se lamentaient, au milieu du marché ; quelques-uns de leurs parents eurent bien de la peine à lès emmener chez eux; les pauvres petits demandaient toujours leur mère.
Le mari d'Agnès était absent, au moment de l'arrestation, ce qui le sauva de tomber aux mains des soldats. A son retour à la maison, il apprit l'arrestation de sa femme et de ses enfants, et courut, tout en larmes, à la prison, pour la conjurer d'avoir pitié de sa maison et de ses enfants. Mais cette héroïque chrétienne lui répondit : « Cessez, je vous prie, de vous attrister sur mon sort; vous savez pourquoi je suis ici, c'est pour la cause de Dieu. Mourir pour la religion est le plus grand bien et le plus grand honneur qui puisse m'arriver, ainsi qu'à vous et à mes enfants. Pourquoi donc vous attrister de la sorte ? Cessez de pleurer; si vous voulez m'étre agréable promettez-moi d'élever nos enfants dans la crainte de Dieu, et croyez que je me souviendrai de vous et d'eux dans le ciel oii j'espère bientôt obtenir la couronne des martyrs. »
Ce pauvre homme le lui promit en pleurant ; il fut tellement consolé par cette abnégation sublime, qu'au lieu de la détourner, comme il avait fait d'abord, il l'encouragea à persévérer jusqu'à la fin, lui disant adieu pour ne plus la revoir, dans la crainte d'affaiblir son courage.
Le sixième jour de leur détention, les saints confesseurs eurent une grande douleur. André, vaincu par la souffrance^ 1 22
demanda à sortir. En vain ses compagnons mirent tout en œuvre pour relever son courage, et lui faire changer sa fatale résolution : « Je ne puis plus, leur dit-il, supporter la violence du feu qui me dévore intérieurement ; je vais donc obéir au roi, pour le moment; plus tard, je verrai ce que je pourrai faire. » On le tira du cachot, pour le mener devant les juges, et lui faire fouler aux pieds la croix.
Les quatre confesseurs qui restaient se consolèrent de cette triste apostasie, en s'animant les uns les autres à persévérer jusqu'à la fin, pour ohtenir la couronne. Comme c'était la saison des pluies et du froid, leurs tourments se prolongèrent bien au delà du temps ordinaire ; le lettré, qui était d'une, complcxion faible et délicate, mourut le quarantième jour, le vieux catéchiste le suivit trois jours plus tard; enfin Agnès expira le quarante-sixième jour seulement.
Restait son frère Dominique, si faible et si languissant qu'il paraissait prêt à rendre Fâme ; les soldats, ne s'imaginant pas qu'il put s^évader dans cet état, le laissèrent, et revinrent seulement le cinquantième jour, pour enlever son corps ; mais à leur grand étonnement, leur homme avait disparu ; cependant comme il n'avait pu se traîner bien loin, vu sa faiblesse, ils le cherchèrent dans les environs et ne tardèrent pas à mettre la main dessus. Us le ramenèrent alors devant le juge qui demanda s'il avait obéi au roi : les soldats, par compassion, répondirent que oui ; Dominique, soit qu'affaibli par la faim, il n'entendît pas, soit qu'il ne se crût pas obligé en conscience de désavouer les soldats, ne répondit rien. Il fut donc remis en liberté, et s'il n'apostasia pas formellement, il perdit, au moins, l'honneur du martyre, qu'il avait cependant si bien mérité, par quarante-six jours d'indicibles tortures.
Bien d'autres confessèrent généreusement la foi dans ces jours d'épreuves, mais le roi ne fit guère mourir de chrétiens que dans cette première année 1700 ; les années suivantes, il se contenta de leur faire donner rudement la bastonnade, de
les écraser d'amendes, de les tenir en prison, à la cangue et aux fers. H y eut ainsi un très grand nombre de chrétiens, qui subirent avec courage toutes sortes de vexations et de supplices, pour demeurer fidèles à la foi de leur baptême.
Enfin en 1704, grâce à Tinfluence du P. d*Arnédo, comme je l'ai dit, grâce aussi à Théroïque patience des victimes, qui avait découragé la méchanceté des bourreaux^ Mînh^vuong s'adoucit un peu, et sans révoquer formellement ses édîts, ni donner la liberté religieuse aux chrétiens, il consentit à fermer les yeux, et FEglise de Cochinchine, éprouvée par cette longue persécution qui durait depuis six ans, put se recueillir un peu et panser ses plaies.
Elles étaient bien douloureuses : sans parler des cinq missionnaires qui étaient morts pendant la tourmente, un tiers des chrétiens avait disparu ; les uns avaient remporté la palme du martyre ; d'autres avaient succombé aux longues tortures de la prison, plusieurs milliers étaient morts de faim et de misère, dans les forêts et les montagnes malsaines habitées par les tribus sauvages ; d'autres enfin, et c'était le plus triste, avaient apostasie, et bien qu'ils l'eussent fait sans conviction, pour la plupart, ils n'en demeuraient pas moins engagés, visà-vis des villages païens, et n'avaient pas le courage de rompre le lien fatal qui les retenait dans Tapostasie. D'un autre côté, les chrétientés étaient disloquées ; plus d'églises, plus un seul lieu de [réunion pour le culte, plus d'images de piété et de crucifix dans les maisons, plus de livres de religion ; on avait fait des perquisitions si sévères que les mandarins en avaient détruit des milliers. Il fallait bien des années de paix pour réparer de pareils désastres, et malheureusement, après la mort du P. d'Arnédo, qui arriva en 1720, la persécution se ralluma bientôt, et fut très vive pendant les années 1724 et 1725. Malgré la présence à la cour de trois PP. Jésuites, honorés du titre de mandarins, le P. Emmanuel Quintain, leur confrère, qui se trouvait dans le Dong-naï, fut jeté dans
les fers et mis plusieurs fois à la torture. En vain ses confrères avaient obtenu des lettres royales, en vertu desquelles il devait être mis en liberté ; le roi, par une perfidie bien digne de son caractère, avait envoyé secrètement contre-ordre, et tout ce que les RU. PP. obtinrent, ce fut d'être chassés euxmêmes de la cour el de perdre leur titre de mandarin. Le P. Quintain demeura en prison, et les vexations continuèrent contre les chrétiens jusqu'à la mort du tyran, qui arriva en 1 726.
Ninh-nuong, son fils, régna treize ans, de 1726 à 1739. Ce prince se montra favorable au christianisme. A son avènement au trône, il révoqua les édits portés contre la religion, él punit même de mort un des principaux persécuteurs, le gouverneur de la province du Dong-nau. Néanmoins, pour ne pas exciter la jalousie des mandarins, il ne rappela pas les Jésuites à la cour, mais il laissa toute liberté aux chrétiens de se réunir et de rebâtir des églises. Sous son règne, on en compta jusqu'à cinq^ dans la seule ville de Hué ; les Jésuites portugais en possédaient deux, Tune dans Tintérieur du palais, pour les officiers chrétiens résidant à la cour, et l'autre, dans un quartier de la ville ; nos confrères en possédaient une troisième, les PP. Franciscains espagnols desservaient la quatrième, et la cinquièmok appartenait à un missionnaire italien de la Propagande. Cette multiplicité d'édifices consacrés au même culte, dans une même ville, avait un côté fâcheux. Elle révélait des divisions entre les fidèles, et même entre les missionnaires; elle indiquait l'existence à la capitale de quatre chrétientés distinctes, et n'ayant pas les mêmes lieux de réunions: église portugaise, église française, église italienne, église espagnole ; la grande et belle unité de l'Église catholique semblait un peu compromise, au milieu de toutes ces petites chapelles particulières. En effet, comme nous allons le voir, des divisions intestines s'étaient élevées entre les missionnaires, et stérilisaient, en grande partie, les fruits
qu'on eût pu se promettre de la paix enfin rendue à l'Église de Cochmchine.
Sacre de Mg^r. de IVabnce (f^S*?). ^ Nôtre confrère^ Mgr Marin Labbé, évêque de Tilopôlis, étant mort, le 24 mars 1723, le vicaire apostolique prit pour coadjuteur un théatin italien *, missionnaire de la Propagande, Mgr Alexander ab Alexandris, évêque de Nabuce, qu'il sacra en 1727. L'année suivante, le 29 septembre 1728, Mgr Pérez, évêque de Bugie, alla rendre compte à Dieu de sa longue administration. Son coadjuteur, Mgr deNabuce, devint le quatrième vicaire apostolique de la mission. Il eut, quelques mois seulement, piour coadjuteur, un franciscain espagnol, Mgr Valère Rist, qui mourut Tannée même où il avait été sacré (1737).
Les dix ans pendant lesquels Mgr de Nabuce 'gouverna la mission de Cochinchîne furent un temps très pénible pour nos confrères des Missions étrangères. En sa qualité de religieux, il était très fortement prévenu contre l'emploi de prêtres séculiers dans les missions ; à titre dltalien, il ne pouvait souffrir les Français. Des dissentiments plus graves, d'importantes divergences en théologie venaient compliquer cette situation.
La première question qui divisait lés ouvriers apostoliques était la 'question de juridiction. Jusqu'à quel point s'étendaient les pouvoirs des vicaires apostoliques sur les religieux travaillant dans leurs missions? Pour conserver l'unité d'esprit et de gouvernement, Rome a très sagement établi que les grandes familles religieuses sont exemptes de la juridiction de l'ordinaire, et ne relèvent que du saint-siège. Mais quand un religieux accepte la charge des âmes, en tant que pasteur, il est naturellement soumis à l'évêque, pour tout ce qui regarde les fonctions du saint ministère. Tel est le principe
1. Les Nouvelles Lettres édifiantes disent que c^était un barnabite» Voir tome VI.
parfaitement certain et ne faisant difficulté pour personne; mais quand on en veut venir à l'application , la limite est plus difficile à préciser. Où finit le religieux? Où commence le pasteur? On comprend qu'il y a là matière à bien des malentendus, à bien des conflits. Et que les gens du monde n'aillent pas s'imaginer qu'il n*y a au fond de tout cela que des questions d'amour-propre ; presque toujours, ce qui est en jeu, c'est avant tout une grave question de conscience. Le religieux le plus humble, le plus détaché de lui-même et de toute pensée personnelle, n'a pas^ pouvoir d'abandonner un droit qu'il croit devant Dieu appartenir à sa profession, aux privilèges de son ordre, car il ne s'agit pas de sa personne, qui n'est rien, mais d'un principe. Et c'est ce qui explique comment on voit, dans l'histoire de l'Eglise, de saints personnages, des hommes d'une abnégation et d'un désintéressement personnel incontestable, en conflit et quelquefois en conflit très vif les uns contre les autres ; c'est qu'ils voient les choses à des points de vue difl'érenls, et qu'ils ne croient pas pouvoir céder, en conscience, des droits ou des privilèges qui ne leur appartiennent pas en propre, mais qui sont accordés à leur ordre.
Ajoutez à cette première cause de divisions, les antipathies politiques et les préventions nationales. Pendant la première moitié du xvin** siècle, sur la demande expresse du roi de Portugal, tous les missionnaires de la compagnie de Jésus, qui furent envoyés au Tong-king et dans la Cochinchine étaient portugais, à une ou deux exceptions près. Naturellemont ils avaient toutes les préventions de leurs compatriotes, au sujet du protectorat exclusif des missions par Sa Majesté très fidèle. De là à regarder les missionnaires français comme des intrus, il n'y avait qu'un pas, et il paraît que ce pas fut franchi. Le P. Estève, de la compagnie de Jésus, dans son histoire de la mission de Cochinchine, avoue avec une franchise qui l'honore, que les difficultés qui se manifestèrent à
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celte époque entre ses confrères et les nôtres, venaient, ei, grande partie, « de ce qu^ils agissaient sous la pression du roi de Portugal ».
A la question de juridiction et de nationalité, venait se joindre la grosse question des rites; qui était alors dans tous son feu. Mgr de Nabuce et la grande majorité des religieux travaillant alors en Cochinchine s'étaient prononcés pour la tolérance. C'était leur droit incontestable, et, comme je Tai exposé dans l'introduction, ils ne manquaient pas de raisons plausibles à faire valoir en faveur de cette thèse; mais il eut fallu savoir tolérer l'opinion plus sévère, jusqu'à ce que Rome eût parlé, d'autant que finalement, il se trouva que cette opinion était la vraie. Mgr de Nabuce, égaré surtout par 'ses antipathies et ses préventions contre les missionnaires français, ne put s'en tenir à ce sage tempérament qui n'engageait pas l'avenir, puisque des deux côtés on en avait appelé au jugement infaillible du vicaire de Jésus-Christ. M. de Flory^ l'ancien provicaire de Mgr Pérez et supérieur alors des confrères de notre Société travaillant en Cochinchine, fut excommunié nommément par le vicaire apostolique, parce qu'il pensait différemment de lui sur des questions de juridiction et sur la question des rites. C'était une démarche bien grave et bien discutable, mais quand les passions humdnes sont en jeu, il n'y a plus ni prudence, ni justice.
Nos confrères, sur la question des rites et sur plusieurs autres questions, telles que l'usage de l'opium, le prêt à intérêt, les comédies, etc., tenaient généralement pour les opinions sévères; c'est pourquoi, on les accusait d'être jansénistes, ce qui heureusement était complètement faux. Ils n'étaient pas même gallicans, ce qui eût été un non-sens hors de France: mais il faut bien reconnaître que, formés en grande partie à l'austère et grande école de la Sorbonne, où plusieurs d'entre eux avaient pris leurs degrés, ils avaient un certain penchant pour les opinions sévères, etbeaucoup d'éloi-
gnement pour les opinions dites relâchées, qu'à tort ou à raison on attribuait généralement, en ce temps-là, aux ordres religieux. Sans vouloir m'appuyer le moins du moiide sur cet immortel et venimeux pamphlet qui s'appelle les Provinciales il est permis de dire qu'on n'avait pas absolument tort, en Trance, de se défier des opinions de certains casuistes, puisque les souverains pontifes, gardiens vigilants de la morale évangélique, avaient cru devoir condamner comme entachées de laxisme, Alexandre Vil quarante-trois propositions, et vingt ans plus tard. Innocent XI soixante-cinq propositions, extraites, non pas seulement, comme le dit faussement Pascal, des livres des Jésuites, mais de nombreux casuistes appartenant presque tous aux ordres religieux. Aussi au moment où Ton nous taxait de rigorisme en Cochinchine, ùous avions beau jeu, pour renvoyer à nos adversaires Taccusation de laxisme. Mais au milieu de ces disputes de mots et de cea querelles de théologiens, que devenaient la paix, la charité, les saints et féconds labeurs de Tapostolat ?
Mgpr de la Baume visiteur apostolique (1*93^). — Les souverains pontifes se préoccupaient avec raison de ces fâcheuses divisions, entre les ouvriers apostoliques, et du tort qu'elles causaient à la mission de Cochinchine. Mgr de Nabuce étant mort, au mois de septembre 1738, Tannée suivante, on vit arriver en Cochinchine, Mgr Elzéar François des Achards de la Baume, évêque d'Halicarnasse, envoyé par le pape Clément XII en Annam, avec le titre de visiteur apostolique, pour essayer de rétablir la paix et la concorde, au milieu des ouvriers apostoliques. Il y travailla avec beaucoup de zèle et d'impartialité, et y serait certainement arrivé, s'il n'avait été prévenu par la mort, après avoir lancé un premier mandement dans lequel il exhortait tous les missionnaires à oublier leurs dissentiments, pour se rapprocher dans l'union des cœurs (1741).
L'année suivante 1742, Benoît XIV publiait à Rome la célèbre constitution Ex quo singulari, qui mit fin à la fatigante question des rites chinois, en donnant pleinement raison à la ligne de conduite adoptée par nos confrères. Dès lors, la paix était bien près de se faire entre des adversaires de bonne foi, qui avaient lutté chacun pour faire triompher ce qu'il croyait la meilleure solution, mais qui n'ayant pas de parti pris, étaient tout prêts à s'incliner devant la vérité définie et proclamée par le vicaire de Jésus-Christ.
Mgr de Oorioe. — Pour faciliter cet heureux résultat, Benoit XIV envoya, en 1744, en Cochinchine, Mgr Costa, évêque de Gorice et vicaire apostolique du Tong-king occidental. Le pieux et savant dominicain, qui comme tous ses confrères, avait toujours soutenu l'opinion sévère au sujet des rites chinois, s'acquitta de sa mission avec beaucoup de tact et de charité. Il publia et fit reconnaître par tous les missionnaires l'encyclique du saint-père ; tout le monde se soumit, et la paix fut rétablie dans la mission.
L'année précédente 1743, Mgr Armand-François Lefebvre, un de nos confrères, avait été sacré évêque de Noëlène, et avait pris, avec le titre de vicaire apostolique, la direction de la mission, ce qui ne contribua pas peu, comme on le verra, à calmer les esprits et à pacifier tous les cœurs.