‹ La Cochinchine religieuse (volume 2)Chapitre 16 sur 62 · LA MISSION DE COCHINGHINE DE 1740 A · texte numérisé non relu

LA MISSION DE COCHINGHINE DE 1740 A

Mgr de IVoélène (1*943-1 '960). — Mgr Armand-François Lefebvre, cinquième vicaire apostolique de la Cochinchine, était de Calais. Il partit de France en 1737, et fut d'abord destiné à la mission de Siam, où il travailla pendant quatre ans, comme professeur au séminaire. Le 6 janvier 1743, au jour de TÉpiphanie, fête patronale de notre Société, il reçut la consécration épiscopale, avec le titre d'évêque de Noëlène, et se rendit Tannée suivante en Cochinchine. Voici dans quel état il trouvait la mission à son arrivée.

L'Église jouissait d'une paix profonde, sous le règne de Vovuong, qui avait succédé en 1739 à son père Ninh-vuong. Ce prince, ami des arts et des sciences de l'Europe, avait rappelé à la cour les RR. PP. Jésuites, avec le titre et le rang de mandarins supérieurs, et ceux-ci usaient de leur haute influence pour faire connaître et estimer dans tout le royaume la religion chrétienne. Le prince aimait les belles cérémonies de l'Église catholique, et tenait à ce qu'elles fussent accomplis avec pompe, dans l'église du palais. A Noël, il donnait des ordres pour qu'on élevât, chaque année, une belle crèche, et

il envoyait les princes, ses fils, jouir de ce spectacle, et voir les illuminations que les chrétiens faisaient par toute la citadelle, pendant cette sainte nuit. Dans la semaine sainte, les cérémonies si touchantes de ces trois jours attiraient des multitudes de païens, surtout Tadoration de la croix, qui durait depuis le matin jusqu'au soir du vendredi saint, et le lavement des pieds. Les orgueilleux lettrés de la cour ne pouvaient revenir de leur étonnement et de leur admiration, en voyant le P. Lieberg, honoré comme eux du grade de grand mandarin, et favorisé de l'amitié du roi, se prosterner humblement aux pieds de quelques misérables mendiants, pour les laver et les baiser avec amour et respect. Toutes les autres cérémonies de la sainte Église s'observaient ainsi publiquement et avec éclat. A la Purification, aux' Rameaux, le prince voulait qu'on lui réservât des cierges et des palmes sanctifiés par les prières et les bénédictions de l'Église, et de peur que ces objets sacrés ne fussent employés ensuite à des usages profanes, il y faisait mettre son sceau, pour que personne ne fût assez hardi que d'y toucher.

Les mémoires des PP. Jésuites, qui font connaître ces détails rapportent que plus d'une fois, la pieuse confiance du prince fut récompensée par des manifestations surnaturelles. Une des grandes salles du palais se trouvait hantée par des esprits invisibles ; on y entendait de grands fracas, sans qu'on pût en deviner aucune cause apparente; une nuit, le prince, réveillé parle bruit, voulut entrer dans cette salle, mais il se sentit repoussé par une force mystérieuse ; il fit alors porter devant lui des cierges bénits et prenant lui-même en main une palme bénite, il pénétra sans difficulté dans la salle, où depuis on n'entendit plus aucun bruit mystérieux.

Grâce à ces bonnes dispositions du roi, les traces de la cruelle persécution de Minh-vuong étaient effacées depuis longtemps. On comptait alors environ trois cents églises dans toute rétendue du royaume, et le nombre des chrétiens s'éle-

vait à près de soixante-dix mille, parmi lesquels on comptait , un fils de Vo-vuong, ondoyé en danger de mort, deux oncles du roi, un grand mandarin militaire, une vingtaine d'officiers supérieurs et plusieurs centaines de capitaines dans Tarmée, sans parler de nombreux mandarins de rang inférieur répandus dans toutes les provinces ; deux cents catéchistes entretenaient le zèle et l'activité parmi les fidèles, instruisaient les catéchumènes, corrigeaient les pécheurs, visitaient les malades, répandaient partout l'estime du nom chrétien et la connaissance de Nptre-Seigneur Jésiis-Christ.

Vingt-neuf missionnaires prêchaient l'Evangile, à la capitale et dans les provinces ; il y avait douze membres de la compagnie de Jésus, six missionnaires de notre Société, neuf franciscains espagnols, et deux missionnaires italiens de la Propagande.

Les mémoires du temps ne font aucune mention du clergé indigène. Il est probable qu'il n'y avait plus guère en Gochinchine de prêtres du pays, sauf peut-être un ou deux vieillards ordonnés jadis par nos vicaires apostoliques. Mgr de Bugie, bien qu'Asiatique lui-même , avait toujours témoigné peu d'empressement pour cette œuvre; Tévêque de Nabuce partageait toutes les préventions que les religieux nourrissaient alors contre l'emploi du clergé indigène: en sorte que cette œuvre, qui était spécialement la nôtre, et que les souverains pontifes avaient si fortement recommandée à nos premiers vicaires apostoliques, en les envoyant dans ces contrées, était complètement tombée, sous Tadministration des vicaires apostoliques étrangers à notre Société.

Il en était de même des religieuses indigènes. Cette œuvre n'avait pris aucun développement depuis Mgr de Bérythe, et les quelques sœurs indigènes qui subsistaient encore, privées des encouragements et de la direction des vicaires apostoliques végétaient tristement, sans pouvoir se recruter* C'était encore une œuvre à reprendre.

Tel était l'état dans lequel MgrLefebvre trouvait la mission de Cochinchine, à son arrivée dans ce pays en 1774.

Le P. Gruebep à Bien-hoa (1*94.1). — Je vais maintenant revenir un peu en arrière pour consacrer quelques lignes à un des plus saints ouvriers que la compagnie de Jésus ait envoyés dans ces pays, le R. P. Jean Grueber. Il était chargé de toute la province du Dong-naï, qui comptait alors huit mille chrétiens et qui s'étendait des montagnes où ce fleuve prend sa source jusqu'aux bords de la mer, sur une longueur de cinquante lieues et une largeur de trente.

Le Père résidait habituellement dans une grande île située à une demi-lieue en avant de la ville actuelle de Bien-hoa, qui était déjà le chef-lieu de la province. Cette île possédait alors une magnifique chrétienté d'environ quatre mille fidèles. Cette chrétienté, qui fut complètement détruite parles persécutions et les guerres de la fin du dernier siècle, n'a plus, en ce moment qu'une quarantaine de fidèles groupés à l'extrémité de Tîle, auprès d'une modeste chapelle; mais on voit encore, au centre de l'île, les fondements de la belle église que le P. Grueber y avait élevée. Chargé pendant huit ans de ce district, j'ai retrouvé après cent trente ans, dans la tradition des vieillards du pays, le làouvenir toujours vivant de cet admirable missionnaire et de ses œuvres, et c'est à ce titre que je parle ici de mon vénéré prédécesseur.

Il était arrivé dans le Dong-naï en 1738, et n'y demeura pas longtemps, car il fut enlevé par la mort en 1741; mais pendant ces trois ans, on vit pleinement se réaliser en lui les paroles de l'Écriture, que le bon ouvrier vit de longues années en peu de jours : consumynatus in breviy explevit tempora milita.

Dans les premiers temps de son arrivée, comme il ne pouvait pas encore s'exprimer facilement dans la langue du pays, il y suppléait en composant sur les principaux points de la

doctrine chrétienne de petits dialogues, qu'il faisait traduire par ses catéchistes, et réciter tous les dimanches, à l'église, par de jeunes enfants soigneusement formés à ce rôle. Chrétiens et païens accouraient en foule, pour entendre ces innocents prédicateurs, et plus d'un en remportait des germes précieux de conversion et de salut. Mais dès qu'il put parler clairement, il se mit à prêcher lui-même, et ses discours enflammés avaient une grâce spéciale pour convertir les mauvais chrétiens, ranimer les tièdes, soutenir les bons dans la vertu, et attirer les idolâtres à la connaissance de la vérité.

Les principales vertus de ce saint missionnaire étaient un zèle ardent pour procurer le salut des âmes, une patience à toule épreuve, une humilité profonde, une mortification complète, une abnégation entière de lui-même et de ses aises. On raconte qu'un jour qu'il fut appelé à une journée de marche pour assister un mourant, contre son habitude, il s'y fit porter en filet, étant lui-même extraordinairement soufl'rant. Or il arriva que dans la roule, un des deux porteurs se trouva indisposé. Non seulement le Père lui céda son filet^ mais ne voulant pas le laisser dans l'embarras au milieu de la campagne, il prit bravement sa place, et chargé de ce lourd fardeau, marcha une demi -journée à l'ardeur du soleil, les pieds brûlés par le sable du rivage. 11 parvint en cet état à la maison du malade, se hâtant tout le long de la route, de peur d'arriver trop tard pour lui administrer les derniers sacrements.

. Bien qu'il se rendît accessible à tous, accueillant les plus pauvres avec affabilité et douceur, son commerce était trèsrecherché des grands mandarine de la province, et particulièrement du gouverneur, qui l'envoyait souvent chercher pour s'entretenir avec lui; mais l'homme de Dieu, qui avait autre chose à faire qu'à perdre §on temps auprès d'un lettré incrédule et sceptique, lui dit un jour : « Je suis très honoré des visites que vous voulez bien me rendre et de l'accès que vous

donnez dans votre palais à un pauvre prêtre ; mais convaincu par expérience du peu de fruit que vous retirez pour votre âme de ces conversations si multipliées que nous avons eues au sujet de la religion, je préfère y renoncer, de peur que mes visites ne deviennent pour vous le sujet d'une condàmnatien plus rigoureuse, car vous ne pourrez plus prétexter de rignorance, et peut-être que Dieu, dont vous méprisez l'appel, vous frappera de quelque grand coup, même dès cette vie, » Le grand mandarin ne fit que rire de cet avertissement apostolique ; mais il vit bientôt qu'il ne faut pas plaisanter avec les paroles des saints, qui sont quelquefois revêtues d'un caractère prophétique. A quelque temps de là il fut accusé de malversations à la cour, et sommé d'aller, sans délai, se justifier auprès du roi. Il fut si saisi à cette nouvelle qu'il tomba dangereusement malade ; mais il ne tarda pas à faire appeler son saint ami, qui le guérit de suite par l'application d'une relique de saint Jean Népomucène, après toutefois qu'il se fût engagé par vœu à embrasser la religion chrétienne. Il alla ensuite à Hué, et se justifia si bien qu'il vit croître encore son influence à la cour. Depuis ce temps, ce gouverneur n'appelait plus le P. Grueber que son bienfaiteur et son père.

Cet excellent ouvrier mourut prématurément, victime de son zèle. Il soufi'rait beaucoup d'une maladie de foie, quand il fut appelé à deux jours de sa résidence, à Baria, pour assister un mourant. 11 se mit aussitôt en route, à travers les immenses forêts, qui recouvrent encore aujourd'hui une partie du pays ; il arriva épuisé, assez à temps pour administrer les derniers sacrements au malade; mais c'était sa dernière courBe apostolique : une violente dysenterie se déclara et l'enleva au bout de quelques jours. Dieu ménagea à son pieux serviteur d'être assisté dans sa dernière maladie par un père franciscain, qui se trouvait de passage à Baria, et qui fit connaître les détails de sa sainte mort. Le P. Grueber expira

entre ses bras: « Heureux, disait-il, d'avoir traversé tant de vastes mers, d'êlre venu en ces contrées infidèles et de s'être sacrifié au salut de tant d'âmes abandonnées. »

Après sa mort, une contestation s'éleva entre la chrétienté de B aria et celle de Bien-hoa, pour se disputer ses précieux restes. Dès la première nouvelle de sa maladie, les fidèles de Bien-hoa lui avaient envoyé fong iriim et les principaux catéchistes pour le soigner. Quand il eut rendu le dernier soupir, ils voulurent emmener le corps à Bien-hoa : « Pas du tout, disaient les gens de Baria, vous aviez le bonheur d'avoir habituellement le Père chez vous, il est venu mourir parmi nous, qui sommes aussi ses enfants, nous voulons garder son corps. » « Non, répliquaient les autres, cela ne serait pas juste; nous vous l'avons prêté, nous ne vous l'avons pas donné; c'est déjà à cause de vous que nous en sommes privés, c'est bien le moins que vous nous rendiez ses restes inanimés. » Comme les chrétiens de Bien-hoa étaient les plus nombreux, ce furent eux qui l'emportèrent. Le saint corps fut déposé dans une barque et ramené à leur chrétienté, où il fut déposé dans l'église que le P. Grueber avait fait construire au centre de l'île. J'ai vainement cherché sur l'emplacement de cette église, aujourd'hui entièrement recouvert par la végétation envahissante de ce pays, les traces de la tombe, où reposent encore probablement ses précieux restes, à moins toutefois qu'ils n'aient été emportés par les fidèles et déposés ailleurs, lors de la ruine de cette belle chrétienté, pendant la guerre des Tay-son.

Congrégations des Jésuites. — D'autres confrères du P. Grueber travaillaient aussi avec zèle dans les provinces, et voyaient leur ministère béni de Dieu. Ils se distinguaient particulièrement dans l'érection de nombreuses confréries, ou congrégations pieuses, dans la direction desquelles les RR. PP. de la compagnie de Jésus ont toujours excellé; c^est

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làj on peut le dire, un de leurs attraits, une de leurs grâces spét-'iaîes. Il y avait alors dans la mission, pour les hommes, la confrérie de la Sainte Trinité, et celle du Précieux Sang ; pour les femmes, la conférîe de la Sainte Vierge et celle de la Roone mort ; l'association pour les âmes du purgatoire était aussi très répandue parmi les fidèles, parce que cette dévotion répond à merveille aux idées des Annamites, qui, je Tai dit, portent à l'excès le culte de leurs parents défunts.

Parmi toutes ces associations qui ilorissaient alors sous la conduite des PP. Jésuites, il faut citer la sainte armée des enftntis^ fondée à cette époque par le R. P. Lopez, supérieur des Jésuites de Cochinchine. Cette association se proposait pour but de grouper tous les enfants de chaque paroisse sous le nom et dans les cadres d'une armée enfantine, ayant ses généraux, ses officiers supérieurs, ses capitaines à l'imitation d'un armée véritable.

Tous les samedis, on passait devant le Père la revue de cliaijue compagnie. Les officiers examinaient leurs inférieurs sur la lettre et sur le sens du catéchisme, puis ils faisaient leur rapport sur les fautes commises pendant la semaine; un tel a manqué l'école, tel autre a joué aux sapèques; celuici :i dit de mauvaises paroles,, ou a été désobéissant, etc. Naturellement on signalait aussi les belles actions et les actes dt! v»jrtu. Le Père en sa qualité de généralissime, distribuait à chacun selon ses mérites, l'éloge ou le blâme, la récompense ou la punition.

Le dimanche, toute la petite troupe, drapeaux en tête, se rondait à l'église, pour y réciter les prières, assister à la messe et recevoir les instructions appropriées à leur âge. Comme la garde des troupeaux de buffles est un des fléaux spirituels de ci^s pays, les pauvres enfants qui en sont chargés, ne pouvant presque jamais se rendre^à l'église, et y entendre les instructions, on avait très sagement établi que, le dimanche, pendant les offices, tous les troupeaux de la paroisse seraient sous la

garde de deux congréganistes, à tour de rôle. De la sorte, ces enfants, qui sont si complètement abandonnés sous le rapport religieux, pouvaient assister à la messe, recevoir les sacrements et entendre les instructions.

Ces pieuses associations firent un très grand bien dans la mission, et il serait à désirer qu'on pût les rétablir parmi nous, car c'est un fait d'expérience qu'on obtient toujours beaucoup plus des hommes réunis et groupés que des particuliers isolés. L'impiété a si bien compris la force de l'association qu'elle a groupé tous les siens, dans l'armée immense des sociétés secrètes, et c'est avec cela qu'elle mène aujourd'hui le monde. Nous, catholiques, à l'armée du mal il faut opposer l'armée du bien; groupons-nous, à visage découvert; nous n'avons rien à cacher, nous autres; multiplions les confréries, les associations, les congrégations chrétiennes, la croix est notre étendard, Jésus-Christ est noire capitaine ; nous pouvons subir des défaites momentanées, mais si nous savons nous unir et lutter sans respect humain, pour la liberté sacrée des âmes que d'odieux sectaires voudraient nous confisquer, la victoire finale est à nous.

Tiers-ordres franciscains. —Les franciscains espagnols travaillaient plus spécialement dans le Binh-thuan, la basse Cochinchine et le Cambodge. Eux aussi avaient groupé les plus fervents de leurs chrétiens, dans leur tiers-ordre et leur confrérie du cordon de Saint-François. Aussi la dévotion au patriarche de l'Ordre séraphique est encore très vivante parmi les fidèles de cette partie de la mission de Cochinchine.

Ordre établi dans les missions de notre Société. —

Nos confrères des Missions étrangères, de leur côté, avaient établi un excellent ordre dans les districts qu'ils desservaient' c'est le moment de faire connaître ici la méthode employée, dès le commencement, dans nos missions^ et qui s*est conservée

à peu près intégralement jusqu'à nos jours, avec quelques modifications légères, nécessitées par l'arrivée des Européens en GO pays, et la conquête définitive de la liberté religieuse.

Il n y a eu pendant longtemps qu'un seul vicariat apostolique en Cochinchine ; il comprenait la haute, la moyenne et la basse Cocliinchine avec le Cambodge. Jusqu'à i860 nos confrères étaient en petit nombre, pour une étendue de deux cents cinquaiiLo lieues en longueur, sur une largeur moyenne de quinze k vingt lieues. Comme on Ta vu, pendant toute la durée du xviii*= siècle, ils furent aidés par des religieux de différents ordres; ils eurent aussi, dès le temps de Mgr de Bérythe, des prètpes indigènes travaillant sous leur direction, mais seul*? ment dans les districts de nos confrères, à l'exclusion de ceux où se trouvaient les religieux. Le nombre de ces prêtres indigènes fut très petit dans les commencements. L'évêque de BéryLhc en avait ordonné cinq; plus tard Mgr de Bugie en ordonna deux ou trois, et ce fut tout, jusqu'au moment où le vicariat apostolique de la Cochinchine revint, en J743, à la sociéLé des Missions Étrangères. On se remit alors à l'œuvre du clergé indigène, et à la fin du dernier siècle, on comptait une trentaine de prêtres.

Pour suppléer à cette insuffisance de ministres sacrés, il y a dans la mission deux espèces de catéchistes : les uns, vivant avec les missionnaires, tenant leur maison, et toujours prêts il st: Lransporter où le Père les envoie, pour instruire, baptiser les catéchumènes, exhorter les malades, remplir, en un mol, tuutes les œuvres du ministère qui ne requièrent pas le caraclère sacerdotal; les autres, choisis parmi les chefs de famille les plus instruits et les plus fervents de chaque chrétienté, et formant le conseil des notables de la paroisse, à rîmitation des notables de la commune. Ils ont à leur tête un chef de chrétienté, Vong trurriy un ou deux sous-chefs, selon le nombre des chrétiens, et, sous leurs ordres, toujours à l'imitation de la commune annamite, des bien vieCy ou notables

inférieurs, -chargés de tenir Féglise en ordre et de tous les travaux à faire pour le service de la chrétienté.

L'es chefs de chrétienté remplacent le Père; il sont chargés, en son absence, de diriger les fidèles et de présider les prières ; choisis parmi les meilleurs chrétiens de chaque district, ils reçoivent une patente de Tévêque, ou de son provicaire, pour exercer leur charge. De temps en temps ils convoquent les notables, pour traiter avec eux des affaires courantes. Chaque chrétienté est divisée en plusieurs sections, ayant chacune à sa tête un notable qui en est spécialement chargé ; il doit se tenir au courant de tout ce qui se passe dans sa circonscription, et connaître tous les chrétiens qui y habitent, pour en tenir une liste exacte; il aie devoir de les visiter de temps en temps, pour encourager les bons, exciter les négligents, exhorter les pécheurs à se convertir, prévenir ou réparer les scandales qui auraient lieu ; il cherche à se mettre en rapport avec les psuens bien disposés, pour les exhorter à se faire instruire; il se tient au courant de l'état des enfants païens en danger de mort, pour leur procurer le baptême; s'il y a des malades parmi les fidèles de sa section, il les visite très souvent, va chercher le prêtre, si la chose est possible, ou, en son absence, s'efforce de le remplacer en assistant le mourant; plus tard, c'est encore lui qui présidera aux obsèques. En un mot ce dignitaire local est dans la circonscription comme un vicaire laïc, qui tient la place du Père, quand celui-ci est absent. Néanmoins s'il se présente quelque affaire plus difficile, il ne doit pas en décider seul, mais il fait son rapport aux chefs de la chrétienté, qui, si la chose en vaut la peine, convoquent le conseil des notables et règlent avec eux l'affaire, selon les lois de l'Eglise, dont on les a soigneusement instruits.

Les simples fidèles doivent respect et obéissance aux décisions des notables, sauf, bien entendu, le recours au père spirituel, s'ils se croyaient injustement lésés. Du reste, cette organisation de la paroisse annamite est si exactement calquée

sur celle de la commune, et répond si bien aux mœurs du pays, qu'il est rare qu'il s'élève des difficultés.

Le dimanche, que le Père soit là ou non, on se réunit à Téglise, ou, à défaut d'église, dans une des principales maisons du bourg, pour réciter, ou mieux, chanter à deux chœurs, le matin, à midi et le soir, les magnifiques prières qui ont été composées par les premiers missionnaires, et qui renferment un abrégé succinct, mais très clair, de tout ce qu'un chrétien doit croire et pratiquer : les principaux mystères de la foi, les commandements de Dieu et de TEglise, les actes des vertus théologales, les sept sacrements, les huit béatitudes, les œuvres de charité corporelles et spirituelles, tout le dogme et la morale catholique passent successivement en revue, et comme nos chrétiens sont habitués dès l'enfance à chanter par cœur toutes ces prières, il n'est pas rare de trouver de pauvres gens, simples et sans aucune culture intellectuelle, parfaitement instruits de leur religion, qui leur est ainsi rappelée en abrégé chaque dimanche.

Suit la récitation du Rosaire médité ; le matin, les cinq mystères joyeux, à midi, les mystères douloureux, le soir, les mystères glorieux. Puis, si la chrétienté a le bonheur, ce jour-là, de jouir de la présence du Père, on assiste à la messe, pendant laquelle les jeunes gens et les jeunes filles chantent alternativement les prières du saint sacrifice ; sinon Vong trum litl'épître et l'évangile, avec quelques réflexions pieuses à la portée de nos chrétiens ; on annonce les fêtes qui tombent dans la semaine, les jours de jeûne et d'abstinence, et l'assemblée se sépare.

Sur semaine, ceux qui ont le temps ou qui sont près de l'église, s'y réunissent le matin et le soir pour la prière quotidienne, qui est présidée, à tour de rôle, par un des notables; les autres la chantent en famille, agenouillés devant le petit autel domestique que chacun possède dans sa maison. C'est un ^ptctacle ravinant, et qui m'émouvait beaucoup lors d«

mon arrivée dans la mission, que de se promener le soir, à la tombée du jour, dans un village chrétien. Au milieu du silence de la nuit, on entend s'élever de chaque maison une sorte de mélopée traînante et mélancolique ; c*est la prière annamite qui de tous les points de la chrétienté monte vers le trône de Dieu, pour attirer la bénédiction d^en-haut sur la paroisse. Le matin, au lever du jour, ce pieux concert recommence et, plus d'une fois, des païens passant en barque le long d'une chrétienté, ont été surpris et touchés d'entendre cette harmonie nouvelle pour eux, et ces belles prières, qu'ils entendaient pour la première fois, ont été pour plusieurs l'appel mystérieux de la grâce, qui les a fait entrer à leur tour dans le bercail du divin Pasteur.

Il y a trois jours de la semaine dans lesquels le concours à l'église est plus considérable et les prières plus solennelles.; ce sont le vendredi, où Ton fait habituellement, à peu près partout, le chemin de la croix, le samedi, les prières en rhonneur de la Sainte Vierge à laquelle nos Annamites ont une particulière dévotion, et le lundi, les prières pour les âmes du purgatoire, spécialement pour les bienfaiteurs défunts d'Europe, dont les généreux sacrifices nous ont permis de fonder et de soutenir ces églises lointaines.

Tel est l'ordre adopté dans nos missions annamites pour tous les jours de l'année ; voici comment se fait l'administration. La mission est divisée en un certain nombre de districts, ayant chacun un missionnaire européen à sa tète. Autrefois, vu le petit -nombre d'envoyés évangéliques, ces districts étaient d'une étendue très considérable, et comprenaient quelquefois vingt ou trente chrétientés dispersées sur une largeur de trente ou quarante lieues- Encore aujourd'hui, excepté dans les paroisses situées immédiatement autour de Saïgon, il est peu de nos confrères qui n'aient sous leur juridiction cinq ou six chrétientés au moins. Comme le missionnaire ne peut être partout à la fois, il visite, le plus souvent

qu'il peut, une ou deux fois Tan, au moins, toutes les chrétientés, pour administrer les sacrements aux fidèles.

Le jour de sou arrivée est un jour de fête pour tous ces pauvres chrétiens, qui, moins gâtés que ceux d'Europe, savent mieux apprécier le bonheur de sa présence ; tous les travaux sont suspendus, chacun revêt son habit de cérémonie, et tous, par groupes séparés, les hommes, les femmes, les jeunes gens, les jeunes filles, chacun sous la conduite de ses notables, viennent saluer le Père et lui offrir, même les plus pauvres, leurs petits présents ; des fruits, quelques œufs, un ou deux cocos, sans parler de la chique de bétel^ condiment indispensable de toute bonne réception en Ânnam. Le Père les remercie, leur adresse quelques bonnes paroles à tous, et nos gens s'en vont contents préparer leur examen de conscience ; car les visites du Père sont rares, et il ne s'agit pas de manquer l'occasion, qu'on ne retrouver a pas avant longtemps, de s'approcher des sacrements.

Après cette première réception, les notables se rassemblent, sous la présidence du missionnaire, et lui font leur rapport sur l'état de la chrétienté, et sur les principales difficultés qui ont été réglées en son absence. Celui-ci se fait rendre compte de tout, donne ses décisions, rétablit la paix, si par hasard elle a été troublée, puis il se met au confessionnal, où il restera quelques jours de suite, jusqu'à une heure avancée de la nuit. Pendant ce temps, les catéchistes parcourent les maisons, pour appeler les retardaires, conduire auprès du Père ceux qui ont besoin de lui parler, exhorter les pécheurs à revenir à Dieu, et ceux qui se sont rendus coupables de quelque scandale à le réparer. Tous les matins, la chrétienté toute entière se presse dans la petite chapelle ; il y a si longtemps qu'on a été privé d'assister au saint sacrifice, et qui sait quand on aura encore ce bonheur !

Quaudle missionnaire aconfessé tous les chrétiens, interrogé les enfants sur le catéchisme , béni les mariages , réglé au

mieux possible, toutesles affaires de lachrétienlé, il va se reposer de toutes ses fatigues, en passant dans une chrétienté voisine, où il recommencera les mêmes labeurs ; mais si son arrivée a été un jour de fête, son départ est un jour de tristesse et de deuil. Après que toute la chrétienté est venue le saluer, pour le remercier et recevoir ses derniers avis, on le conduit à sa barque, et bien souvent on entend s'élever au loin les pleurs et les cris désolés de ces chrétiens, qui étaient si heureux de le posséder au milieu d'eux. Pauvres gens ! Ce n'était jamais sans une profonde émotion que je les quittais ; et bien des fois, ma pensée traversant les mers, me reportait au milieu de ces paroisses de France, si privilégiées, et quelquefois si ingrates, hélas ! pour le prêtre qui leur a donné sa vie.

Ce sont ces habitudes de vie chrétienne et la forte organisation de nos chrétientés annamites, qui ont permis à TÉglise de Cochinchine de grandir au milieu des persécutions et des épreuves de tout genre. Deux cents ans de combat ont donné à cette Église une certaine expérience delà lutte, et ont appris à nos chrétiens à se suffire à eux-mêmes. Ici tout est organisé de telle sorte qu'une chrétienté, pourvu qu'elle ait de bons catéchistes, peut parfaitement marcher, pendant un temps notable, sans la présence du prêtre. Il y a là, je me permettrai de le dire, franchement, un grand exemple pour les fidèles de France. Les jours mauvais sont venus pour eux, et le ciel est gros d'orages ; peut-être l'heure de la persécution sanglante n'est pas loin, peut-être les efforts hypocrites de la franc-maçonnerie, en obstruant les sources du sacerdoce, les amèneront prochainement comme nos pauvres chrétiens de l'Extrême- Orient, à souffrir de l'absence de leurs pasteurs. Si ce malheur arrive jamais, il faut, qu'à l'exemple de nos Annamites, nos catholiques de France apprennent à s'organiser et à se suffire à eux-mêmes. Dans ces tristes circonstances, il faut que chaque père de famille se rappelle que, selon le mot de l'apôtre,

îl est roî et prêtre à son foyer domestique, Régale sacerdotium, et qu'il sache défendre la liberté religieuse contre toutes les alLaques et toutes les perfidies. Catholiques, fils de la France très chrétienne, quinze siècles de tranquillité vous ont peutélre désappris à combattre le bon combat ; mais voici Vheiire de la lutte ; ferez-vous moins, pour sauvegarder votre foi et colle de vos enfants, que ces fils nouveaux-nés de T Église catholique n'ont fait?

Synode de Hué (1*5'4I*S'), — En 1747, sur l'ordre du souverain pontife, Benoît XIV, on tint à Hué, sous la présidence de Mgr liilaire de Jésus, vicaire apostolique du Tong-king oriental, un synode, où furent convoqués tous les ouvriers apostoliques travaillant alors en Cochinchine. Il s'agissait d'arrêter une coinluite uniforme au sujet de plusieurs questions de théologie morale, sur lesquelles il y avait divergence entre les missinuuaires, les uns inclinant peut-être un peu trop vers la sévérité, les autres, vers les solutions trop larges. Malgré les bonnes dispositions de tous les membres de l'assemblée, on ne put s'entendre, et chacun garda ses opinions. Dans ces matières di'licates, où l'appréciation personnelle joue un si grand rôle, il esta peu près impossible d'arriver à une parfaite uniformité de vues et de pratique, surtout entre des membres appartenant à des familles religieuses différentes, dont chacune a ses traditions et son esprit à elle. C'est un des points qui rendent le plus difficile l'emploi simultané de missîonnaii^es appartenant à différents ordres, dans la même mission.

Ill^r Bennétat, coadjuteur(t'94IS). — L'année suivante, pour assurer la succession apostolique dans la mission, et prévenir le retour des difficultés précédentes, Mgr de Noëlènefit choÎK d*un coadjuteur, dans la personne de Mgr Edouard Bennélat, qu'il sacra le 1" mai 1748, avec le titre d'évêque d'Eucarpie. Ce prélat était originaire du diocèse de Troyes, et travaillait depuis douze ans dans la mission.

Persécution de Vo-vaon^ (l'VSO). — Il y avait vingt* quatre ans que TÉglise de Cochinchine jouissait d'une paix très profonde ; depuis onze ans qu'il était sur le trône, Voyuong avait toujours témoigné les dispositions les plus favorables, lorsque tout à coup, et sans que rien n'eût pu faire prévoir l'orage, une violente persécution, qui devait durer presque sans interruption jusqu'à la fin du siècle, éclata contre le christianisme. Quelles furent les raisons d'un changement si brusque? Il paraît malheureusement que ce furent des défiances politiques, surexcitées par certaines imprudences des trîifiquants européens.

Depuis longtemps, les marchands européens, principalement portugais ou espagnols, qui trafiquaient avec la Cochinchine, avaient donné aux Annamites de justes raisons de se plaindre d'eux. Ignorants des usages d un pays où la moindre infraction à la politesse et aux rites est regardée comme une injure, ne se gênant pas assez avec des populations qu'ils regardaient, à tort, comme barbares ; sans tenue, pour la plupart, sans mœurs, ce qui est plus grave, sans loyauté trop souvent, ils avaient amassé contre eux des haines, qui retombaient malheureusement sur la religion que ces tristes chrétiens étaient censés pratiquer. On les tolérait, à cause des avantages que le roi trouvait dans le commerce avec eux, mais on les détestait, et on avait peur de leur ambition envahissante. Précisément, à cette époque, en 1749, arrivait à la cour de Hué, un envoyé français, nommé Poivre, chargé par son gouvernement de ménager un traité de commerce avec la Cochinchine, Soit que le négociateur, homme très honorable d'ailleurs, eût manqué de prudence dans ses paroles et pressé trop vivement le prince d'entrer dans ses vues commerciales, soit que quelques-uns de ses gens se soient livrés à ces excès dont les voyageurs en pays étrangers sont trop coutumiers, Vovuong se montra très irrité, et reçut fort mal l'envoyé de la France, qui fut congédié sans avoir rien pu conclure, et,

m^ CHAPITRE QUATRIÈME

comme il le raconte lui-même dans la relation de son voyage, ]I nVut pas à se louer des procédés du roi de Cochinchine à son égard. Quelques mois après son départ, la persécution t^^clatait à rimproviste.

Vo-vuong avait alors pour premier ministre un lettré très ofi^ucilleux, ennemi déclaré des chrétiens, qui sut exciter les défiances du prince contre les Européens, qui s'annonçaient ror^me venant simplement prêcher l'Evangile, et derrière lesquels arrivaient presque toujours des marchands et des soldats, pour envahir le pays. Il lui cita l'exemple de la Chine, ûii le propre fils de Khan-hi avait été obligé de proscrire tous res étrangers dangereux; il sut si bien s'emparer de l'esprit du prince, l'alarmer sur l'avenir du pays, sur les dispositions envahissantes des Européens, que celui-ci passant de l'amitié à la haine, résolut de se débarrasser d'un seul coup de tous les missionnaires, et de proscrire en même temps le christianisme, pour en finir avec eux, et leur ôter tout prétexte de revenir en Annam. Au mois de juillet 1750, tous les missionnaires Européens qui se trouvaient en Cochinchine furent arrrtés au nombre de vingt-eix : le vicaire apostolique, son coadjuteur et quatre autres de nos confrères, neuf pères jésuites, neuf pères franciscains et deux missionnaires de la Propagande; les mesures avaient été si bien prises et le secret si hliu gardé, que pas un seul ne put échapper. Il n'y eut d'tixception que pour le père Koffler, médecin du roi, que ce pi incB voulut garder à la cour. Tous les autres missionnaires furent chargés de lourdes cangues, et jetés en prison, en attendant qu'un vaisseau put les transporter hors de Cochinchine; car, par un reste de modération, le roi, malgré les in.stances de ses ministres, se refusa à verser leur sang et à en faire des martyrs.

Les confesseurs de la foi eurent néanmoins beaucoup à souiïrir de la brutalité de leurs gardiens et de Fanimosité des mandarins, qui se signalèrent d'une manière particulière dans

cette persécution, ce qui montre que leur orgueil national avait été froissé et qu'ils en faisaient une affaire de patriotisme, bien plus que de religion. Un vieux franciscain espagnol, le P. Michel de Salamanque, qui travaillait depuis longtemps dans la basse Cochinchine, mourut en prison, le 14 juillet 17S0, des suites des mauvais traitements qu'on lui fit endurer.

Dans la nuit du 26 au 27 août, tous les prédicateurs de TÉvangile, qui avaient été réunis à Fai-fo, furent embarqués pour Macao, au milieu des pleurs et des gémissements de leurs chrétiens, accourus de toutes les provinces du royaume, pour dire un dernier adieu à leurs Pères spirituels, et recevoir leur dernière bénédiction. La mission de Cochinchine se trouvait, en pleine crise, privée de tous ses pasteurs, et abandonnée au zèle de ses catéchistes et de trois prêtres indigènes, que Mgr de Noëlène avait eu l'heureuse pensée de former.

Une fois débarrassés des pasteurs, les mandarins crurent qu ils auraient facilement raison du troupeau et la persécution commença, avec ses violences accoutumées. Plus de deux cents églises furent jetées à bas, les chrétiens rançonnés par d'impitoyables et avides satellites, qui enlevaient jusqu'à la dernière sapèque. Un grand nombre furent battus à outrance, mis à la cangue et retenus plus ou moins longtemps en prison. Néanmoins on ne cite pas une seule condamnation à mort, sous le règne de Vo-vuong; ceux des chrétiens qui tinrent bon contre les avanies, et demeurèrent jusqu'au bout fidèles dans la confession de la foichrétienne, furent condamnés, au nombre de plusieurs centaines, aux travaux forcés à perpétuité, et employés à couper de l'herbe pour les éléphants du roi.

Le P. Koffler, comme on l'a vu, avait été excepté de la proscription générale; grâce h la bienveillance d'un des ministres du roi, il avait même pu conserver son église. Il se

mit en relations avec les prêtres annamites et les catéchistes demeurés dans le pays, sans être autrement inquiété que le commun des fidèles, et s'efforça, au milieu de bien des difficultés, de venir en aide à cette mission désolée.

Mgr de Noëlène, avec son coadjuteur et ses autres confrères exilés de Cochinchine, s'était retiré à Macao, àja procure que, depuis quelques années, nous possédions dans cette ville, attendant une occasion favorable pour rentrer dans sa mission. Cette occasion s'offrit bientôt: Dupleix, cet homme de cœure* de tête, qui nous eût conservé les Indes, si le ministre Choiseul, vendu aux Anglais qui lui servaient une pension annuelle, ne Teût lâchement abandonné, était alors gouverneur général de Pondichéry et de toutes les possessions françaises dans les Indes orientales. Dans son ardent patriotisme, il avait le pressentiment que llndo-Cbine^ où les Anglais n'avaient jamais mis le pied, pouvait devenir po«r la France un dédommagement de rinfluence qu'elle était en Iram^ de perdre dans les Indes. Il fit donc équiper un vaisseau, pour renvoyer eu ce pays les missionnaires français, avec des présents considérables pour le roi de Cochinchine. Ce fut le coadjuteur du vicaire apostolique, Mgr d'Eucarpie, qui tenta cette expédition, en compagnie d'un de nos confrères. Grâce à l'influence de Dupleix, dont le nom était connu jusqu'en Chine, l'évêque fut d'abord bien accueilli par Vo-vuong, qui lui permit de rester dans le pays. Mais il fallait compter avec les mandarins, dont les défiances politiques étaient surexcitées; ils firent tant de représentations et d'instances au roi, qu'au bout d'un an, le coadjuteur reçut l'ordre de partir avec son missionnaire. Ce dernier, qui était M. d'Azéma, passa alors au Cambodge, avec des pouvoirs de provicaîre. Leroi du Cambodge s'était toujours montré favorable aux missionnaires, dont il ne redoutait nullement l'influence, attendu que ses sujets ne témoignaient aucun penchant vers le christianisme. Quelque temps après, Mgr de Noëlène fit encore passer au

Cambodge un autre de ses missionnaires, M. Piguel, qui devait être son successeur; lui-même, après avoir attendu à Macao plusieurs années qu'il lui fût permis de rentrer dans la mission, se décida, vers 1758, à passer aussi au Cambodge, où il s'établit un peu au-dessus de Oudon, la capitale, dans un endroit que les lettres édifiantes appellent Pam-bri-cbom, aux bords du grand fleuve. Là, il employa les dernières années de sa vie épiscopale à chercher, au moyen des nombreux Annamites qui viennent chaque année faire la pêche au grand lac, à renouer des relations avec sa chère mission, et à la diriger par lettres, puisqu'il ne pouvait faire plus ; c'est dans ces saintes occupations qu'il mourut, le 27 mars 1760, au bout de dix ans d'exil, qui durent paraître bien longs à son cœur de père,

Mgr d'Eucarpie, son coadjuteur, après son second exil, était allé en Europe, pour traiter les affaires de la mission. Sur ces entrefaites, le coadjuteur du Tong-king occidental Mgr De veaux, étant venu à mourir, au mois de janvier 1756, la Sacrée Congrégation de la Propagande proposa à Mgr Bennétat de le remplacer. Comme il n'y avait pas d'apparence qu'il put avant longtemps rentrer en Cochinchine, il accepta volontiers, s'embarqua, en 1760, pour sa nouvelle mission; mais il mourut à moitié chemin, et fut enterré à l'île de France.

M^ Piguel (l'S'eA-l'îf'S't ). — Le successeur de Mgr de Noëlène fut Mgr Guillaume Piguel, originaire du diocèse de Rennes, qui ne fut sacré, à^Siam, que le 9 décembre 1764, près de cinq ans après ta mort de Mgr de Noëlène. Ce prélat, qui fut le sixième vicaire apostolique de la Cochinchine, avec le titre d'évêque de Canathe, était parti de France en 1747, et avait eu beaucoup de mal à se rendre dans sa mission. Embarqué avec deux de ses confrères sur un vaisseau français, il fut pris en mer par les Anglais (c'était pendant la guerre de sept ans) et ramené à Londres. Il ne parvint à

:\m CHAPITRE QUATRIÈME

Macao qu'en 1750, juste au moment où son vicaire aposlolîquo et nos confrères de Cochînchine y arrivaient, de leur côlé, chassés par la persécution. Dans l'impossibilité de pénétrer dans ce pays, il fut envoyé comme je Tai dit, au Cambodge, où il travailla la plus grande partie de sa vie.

Néanmoins, à la mort de Vo-vuong, qui arriva en 1763, la situation du christianisme s'améliora un peu, sous son fils Hué-vuong. Les confesseurs de la foi, qui avaient été condamnés à soigner les éléphants, purent rentrer dans leurs villages; mais le mandarin qui en avait la garde, ayantjvoulu L>xigcr d'eux une certaine somme, avant de les mettre en liberté, la plupart de ces généreux confesseurs s'y refusèrent, bien que les autres fidèles se fussent cotisés volontairement pour payer leur rançon. « Nous sommes bien éloignés, répondirent-ils, de vouloir être rachetés de l'esclavage de Jésus- Chrîst, et d'une captivité dont nous sommes fiers, et que nous jux' ferons à tous les plaisirs de la terre. »

Us restèrent donc presque tous dans les fers. Voici ce qu'en 1767, Mgr de Canathe écrivait, au sujet de ces saints confesseurs * :

i^ Je viens d'apprendre, par un bateau arrivé de Cochinchiae, que les Cochinchinois, confesseurs de la foi, sont loiïjours très fervents. Ils sont toujours traités avec la même dureté, et supportent ces mauvais traitements avec la même constance; on leur fait porter tout le poids du jour et de la chaleur, en les employant à couper des herbes pour les éléphants. Malgré l'ardeur extrême du soleil et leurs fatigues, ils trouvent encore assez de forces pour chanter les louanges du Seigneur pendant leurs travaux, et s'exciter mutuellement à souffrir généreusement pour notre aimable Sauveur. »

Mgr de Canathe profita du léger apaisement qui s'était fait pour visiter ses ouailles, qui depuis quinze ans n'avaient pas

i. Nouvelles lettres édifiantes, tome VI.

VU leur évêque. Il leur fit une première visite de six mois en 1765, et laissa en basse Cochinchinë M. Halbout, avec des pouvoirs de provicaire, et M. Boiret, qu'il avait ramené de Siam, après son sacre. Ces deux missionnaires formaient alors tout le personnel de la mission de Cochinchinë, avec quatre PP. jésuites et deux franciscains espagnols, qui étaient parvenus à s'introduire dans les provinces de la basse Cochinchinë, vers 1760.

Comme les édits contre les* étrangers n'avaient pas été rapportés, les missionnaires ne pouvaient travailler qu'à huis clos, et en prenant les plus grandes précautions. Les deux PP. franciscains dont je viens de parler ayant été découverts, furent arrêtés et reçurent Tordre de passer au Cambodge, mais ils n'eurent aucun mauvais traitement à subir; et quelque temps après, ils purent rentrer en cachette dans leur mission. Ces religieux résidaient alors à Cai-nhum, dans la la province de Vinh-long , où ils avaient une belle chrétienté d'environ trois mille chrétiens.

En 1766, Mgr le vicaire apostolique fit une seconde visite dans sa mission. Pendant les six mois qu'elle dura, il eut la consolation de donner le sacrement de confirmation à plus de sept mille fidèles et de baptiser six cents adultes. Les chrétiens accouraient en foule de plusieurs journées de chemin, pour saluer leur évêque et recevoir sa bénédiction. Leur pieuse indiscrétion faillit plus d'une fois le compromettre et le faire tomber aux mains de ses]ennemis, ce qui eût ranimé le feu de la persécution. Aussi après avoir fait sa tournée pastorale, Mgr de Canathe crut devoir se retirer au Cambodge, pour ne pas compromettre plus longtemps la tranquillité toujours si précaire de ses chers enfants. Sa santé absolument ruinée par les peines physiques et morales, lui en faisait d'ailleurs une obligation. Voici comment il décrit à cette époque son état*:

« J'ose dire qu'en Europe un prêtre qui aurait la moitié de

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