‹ La Cochinchine religieuse (volume 2)Chapitre 17 sur 62 · Nouvelles lettres édifiantes y tome VI · texte numérisé non relu

Nouvelles lettres édifiantes y tome VI

mes infirmités se regarderait comme incapable des fonctions les moins pénibles du saint ministère. Il m'a fallu, dans Fétat où je suis, aller tantôt dans un petit bateau fort incommode, tantôt à cheval, tantôt en charrette, très souvent à pied, de temps en temps une partie du corps dans Feau, plus fréquemment les pieds nus dans la boue, quelquefois dormir au grand air, avec la fièvre, ma fidèle compagne. Elle a coutume de me prendre dès que je me fatigue plus qu'à l'ordinaire, ne fût-ce qu'à prêcher et à entendre des confessions. Dans le temps même que je ne l'ai point, je ne suis pas sans douleurs; celles que j'éprouve dans les reins, la rate, et de la* part de mon asthme, ne me laissent pas un moment sans souffrir. » Et, comme s'il se reprochait de trop s'appesantir sur ses souffrances, le pieux évêque ajoute aussitôt : « Si je viens faire l'énuméralion de tous mes maux, ce n'est pas que je m'en plaigne, à Dieu ne plaise; je les l'egarde, au contraire, cemme des grâces précieuses dont je me reconnais indigne; c'est uniquement pour vous engager efficacement à m'envoyer du secours. »

En effet, on commençait à souffrir cruellement dans toutes nos missions de la disette d'ouvriers apostoliques. L'esprit de Voltaire, l'esprit du xvni® siècle, l'esprit de l'encyclopédie s'était glissé jusque dans les rangs du clergé, et la sève^apostolique semblait à la veille de tarir chez nous. Néanmoins Mgr de Canathe reçut de France, à cette époque, plusieurs auxiliaires de grand mérite : MM. Pigneau de Béhaine, Artaud, Morvan et Levavasseur. Le premier, que nous retrouverons bientôt, fut nommé supérieur du séminaire indigène que la persécution et la guerre des Birmans avaient forcé de transporter de Siam à Chantabun, et, un peu plus tard, à Hon-dat, près de Can-cao, la ville actuelle de Ha-tien. MM. Artaud et Morvan lui furent donnés pour collaborateurs, dans cette œuVre si importante de la formation du clergé indigène.

Quant à M. Levavasseur, par Tordre de Mgr de Canathe, il s^appliqua à l'étude du cambodgien, traduisit le catéchisme en cette langue et composa encore un excellent traité contre les superstitions du pays. Il était d'un caractère ferme et très charitable ; après avoir fondé au Cambodge le premier couvent des Amantes de la croix, et une association de pieuses femmes chargées de secourir les pauvres et de visiter les malades abandonnés, il mourut saintement, en 1777, après dix ans de travaux apostoliques. *^

Il n'y avait toujours que deux de nos confrères en Cochinchine : MM. Boiret et Halbout. M. Boiret ayant été ra4)pelé à Paris, comme directeur du séminaire, le provicaire M. Halbout demeura seul. C'était, au jugement de Mgr d'Adran, qui avait eu le temps de l'apprécier, puisqu'il ne mourut qu'en 1788, un des plus grands missionnaires qui eussent passé en Cochinchine, pour le zèle et surtout pour son grand amour de la pauvreté; il donnait tout aux pauvres, n'avait qu'un habit, qu'un ornement pour dire la messe, et vivait plus misérablement que les gens de la dernière classe. Ces vertus apostoliques expliquent et justifient les grands succès qu'il eut dans son ministère, pendant les vingt et quelques années qu'il passa en Cochinchine.

Ce saint homme faillit tomber aux mains du gouverneur de la province de Phu-yen, dans le courant du mois de février 1767, Pendant qu'il était encore très malade d'un séjour d'un mois qu'il venait de faire au milieu des montagnes très malsaines du pays, pour visiter et consoler les chrétiens qui s'y étaient réfugiés pendant la persécution, le grand mandarin fit investir à l'improviste la misérable cabane où il se trouvait. Le pauvre infirme n'eut que le temps de s'échapper, par une ouverture secrète, et ne pouvant marcher à cause de l'épuisement complet de ses forces, il se mit à ramper à travers les hautes herbes ; mais tous ses effets furent pris, sans excepter son bréviaire. Traqué pendant deux mois par les

satellites, il erra tout ce temps de côté et d'autre dans les forêts ; et, par une assistance visible de Dieu, tant de fatigues qui, dans son état, auraient dû lui donner la mort, ne servirent qu'à le remettre sur pied, en sorte qu'il put encore, pendant de longues années, prolonger le cours de ses bonnes œuvres et de ses travaux apostoliques.

Le chef de cette phalange d'hommes apostoliques, Mgr de Canathe, était digne par ses vertus de marcher à leur tête, car il était le premier à donner l'exemple. Son palais épiscopal était une misérable cabane, construite à la mode cambodgienne, à peine recouverte de quelques feuilles qui laissaient passer le vent et la pluie. Les murs en étaient de feuilles comme le toit, et il n'y avait ni chaises, ni tables, mais de simples nattes sur lesquelles l'évêque s'asseyait comme tout le monde. Son vestiaire était à l'avenant du logement, il avait deux vieilles chemises, un mouchoir, un habit en toile noire, pour tous les jours, et une vieille soutane violette pour officier pontificalement aux jours de fête. Ce n'était ni l'avarice ni même le manque de ressources qui le réduisaient à un pareil dénûment, car la révolution française n'avait pas encore mis la main sur les fonds destinés à l'entretien des ouvriers apostoliques, et l'évêque recevait chaque année, comme tous nos autres vicaires apostoliques, un viatique de deux mille francs, mais il ne gardait rien pour lui, et toutes ses ressources passaient en bonnes œuvres : le séminaire, l'entretien des catéchistes, les secours aux confesseurs de la foi, en prison ou en exil, le soulagement des pauvres et des malades, en sorte que, sans faire, comme les religieux, le vœu solennel de pauvreté, on pouvait dire sans exagération, de lui et de ses missionnaires, qu'ils en pratiquaient les vertus plus strictement que dans les ordres les plus austères et les mieux réformés.

Son zèle à procurer le salut des âmes dont il avait la charge était à la hauteur de son esprit de pauvreté. Exilé loin de son

troupeau, et ne pouvant le visiter qu'en passant, comme en cachette, il fit tous ses efforts pour remédier à cette déplorable situation, en entretenant de fréquents rapports avec ses chrétiens, et surtout en s'appliquant à la formation d'un clergé indigène, sur lequel on pût compter pendant les persécutions. D se priva, pour les employer à cette œuvre, qu'il regardait avec raison comme la première de son vicariat, de ses meilleurs sujets, MM. Pigneaux, Artaud et Morvan.

En même temps, il s'occupait des Cambodgiens, au milieu desquels la Providence l'avait jeté. Depuis deux cents ans, un grand nombre de religieux étaient venus travailler dans cette contrée, mais, par une négligence vraiment singulière, on n'avait guère prêché quaux Portugais, et Ton avait laissé de côté les indigènes, en sorte qu'il n'y avait presque pas de chrétiens cambodgiens. Mgr deXanathe, préoccupé de cette triste situation, voulut faire prêcher l'Évangile à ce peuple, que le saint-siège avait confié à sa sollicitude pastorale, et, bien qu'il eût une extrême pénurie d'ouvriers apostoliques, il leur donna un missionnaire, M. Levavasseur, pour les amener à la foi.

Il projetait aussi l'établissement d'une mission chez les tribus sauvages qui habitent les montagnes à l'ouest de la Cochinchine. « Ces gens-là, écrivait-il, paraissent nés pour le christianisme. Ils ont beaucoup de vertus morales et peu de défauts ; ils n'ont ni pagodes, ni talapoins; j'espère qu'on y recueillera de grands fruits. Je souhaiterais bien envoyer deux missionnaires pour ouvrir cette mission. » Malheureusement les missionnaires désirés ne vinrent pas, et cette œuvre fut remise à des jours meilleurs.

Les dernières années de Mgr Piguel furent attristées par les désastres successif s arrivés au séminaire indigène, qui fut plusieurs fois ruiné par la guerre, et qu'il fallut transporter successivement de Siam à Chantabun, puis à Hon-dat, et enfin à Pondichéry, comme je le dirai au chapitre suivant. D'un

autre côté, la persécution continuait en Cochinchine, où plusieurs martyrs avaient encore versé généreusement leur sang pour Jésus-Christ en 1768. On était à la veille de celte longue guerre civile qui, pendant trente ans, allait ravager tout l'Annam, du nord au sud, et réunir à la fin, sous un seul prince, la Cochinchine et le Tong-king séparés depuis plus de deux cents ans. De tous côtés, le vieil évêque n'apercevait à rhorizon que des persécutions et des menaces de ruine pour rÉglise de Cochinchine. Sentant ses forces épuisées, il jeta les yeux autour de lui, pour voir lequel de ses jeunes collaborateurs serait le plus capable de tenir d'une main ferme le gouvernail de la barque apostolique, au milieu de la tempête présente. Son choix s'arrêta sur M. Georges-Pierre Pîgneaux de Béhaine, qui s'était réfugié à Pondichéry avec ses élèves. Un bref du pape nomma ce dernier évêque d'Adran (1770), et coadjuteur du vicaire apostolique. Mgr Piguel, tranquille désormais sur l'avenir de sa chère mission, s'endormit en |paix dans le Seigneur, le 21 juin de Tannée suivante 1771. Une note du temps, que j'ai sous les yeux, résume toute sa vie dans ces simples lignes : « Il se fit aimer des chrétiens, des missionnaires et des religieux travaillant dans la mission, par sa douceur, son silence, sa prudence, son humilité et sa patience. »

Demiercs jésuites en CcH^bincbine (I'9S^-t'983}. — Les RR. PP. jésuites avaient été plus heureux que nos confrères. En 17S2, la même année que Mgr d'Eucarpie avait fait sa tentative, deux jésuites, les PP. de Monteiro et Louleiro, furent présentés au roi, en qualité de mathématiciens, et comme, malgré les défiances qu'on lui avait inspirées contre les Européens, ce prince avait toujours conservé un goût très vif pour nos sciences et nos arts, ces deux religieux furent acceptés, en qualité non de missionnaires, mais de savants. Le zèle est ingénieux à se déguiser sous toutes les formes^ pour

arriver à son unique but, qui est de travailler à sauver les âmes. Les deux jésuites purent s'emparer de Tesprit du roi et faire passer le prêtre sous le manteau du mathématicien ; le P. Monteiro, qui était un physicien habile, construisit des pompes à feu et d'autres machines très curieuses, dont Vovuong" se montra enchanté ; le P. Louleîro, excellent médecin, s'offrit à donner gratuitement ses soins à tous les malades, riches ou pauvres, "qui voudraient y recourir ; les deux religieux obtinrent ainsi une grande popularité à la cour et à la ville, et s'en servirent pour assister cette mission privée de tous ses pasteurs.

Néanmoins le bien était toujours fort difficile, et il fallait prendre bien des précautions, pour ne pas exciter l'attention des mandarins. En 1755, malgré la protection du roi, le P. Koffler, surpris dans l'exercice même de son ministère, fut arraché violemment de l'autel par une bande dé satellites, et forcé de partir à la hâte sur un vaisseau hollandais. Le vieux confesseur allait retrouver en Europe d'autres persécutions et des chaînes plus lourdes à porter. Il se trouvait à Macao quand l'exécrable Pombal fit arrêter et conduire à Lisbonne tous les missionnaires de la Compagnie de Jésus, qui travaillaient alors dans les missions; enfermé avec ses confrères dans les cachots du fort Saint- Julien, il fut rendu à la liberté en 1765, sur la demande formelle de l'impératrice Marie-Thérèse, dont il était le sujet. Deux autres de ses confrères, anciens missionnaires de Cochinchine, le P. Lopez, ancien supérieur, et le P. d'Acosta, avaient été pris avec lui; ils moururent dans les prisons de Pombal, et purent constater par eux-mêmes que les haines sataniques de la franc-maçonnerie, dont ce trop fameux ministre était un des plus fervents sectaires, sont plus cruelles et plus implacables encore que la barbarie du paganisme oriental, qui tue ses victimes, mais qui n'essaie pas de les déshonorer.

Les PP. Monteiro et Louleiro, restés en Cochinchine,

étaient plus tranquilles à la cour d*un roi persécuteur. Pendant cinq ans (de 1755 à 1760) ils furent les seuls missionnaires européens résidant en Cochinchine. Ds continuèrent à travailler avec nous, quand nos confrères eurent réussi à forcer la porte de ce royaume ; ce sont les deux derniers jésuites qui eurent le titre de mathématiciens du roi et parurent à la cour. Leur apostolat scientifique et religieux se prolongea pendant de longues années. Le P. Monteiro mourut en 1776 à Fai-fo; le P. Louleiro, forcé de quitter la cour par la révolution qui chassa du trône, pour un temps, la famille des Nguyen, quitta la Cochinchine seulement en 1779, et se retira h Lisbonne, sa patrie. Pombal était mort; et les cachots du fort Saint- Julien, qui dévorèrent tant de saintes victimes, étaient fermés. Le vieux missionnaire put se reposer en paix dans sa patrie de ses longues fatigues; il mourut plein de jours et de mérites en 1794.

Il ne fut cependant pas le dernier missionnaire que la Compagnie de Jésus envoya travailler dans ce pays. En 1760, deux ouvriers de la onzième heure arrivèrent en Cochinchine : un jésuite chinois dont le nom est reâté inconnu et le P. Amoretti, italien. Le premier évangélisa plusieurs provinces, jusqu'en 1777, date de sa mort; le second desservit la chrétienté de Fai-fo jusqu'en 1783, époque à laquelle il mourut entre les bras de M. Longet, un de nos confrères. Après lui, la Compagnie de Jésus n'a plus eu de missionnaires en ce pays, oîi elle implanta la foi chrétienne.

De 1615, année où le P. Busomî posa pour la première fois le pied sur la terre d'Annam, à 1783, époque où mourut le P. Amoretti, la société de Jésus a fait passer en Cochinchine soixante-sept ouvriers apostoliques, la plupart, hommes de grands talents et de science éminente. Leur influence se fit sentir surtout à la cour, où, pendant près de quatre-vingts ans, ils résidèrent presque constamment avec le titre de mathématiciens du roi, et quelques-uns, avec le rang et les insignes de

mandarins supérieurs. Sans négliger les petits et les pauvres, leur apostolat s'exerçait surtout parmi les lettrés et les classes supérieures de la société annamite. Ils pensaient, non sans apparence de raison, que dans un pays autoritaire et hiérarchisé comme TAnnam, la lumière descend d'en haut, et que la conversion d'un seul grand mandarin exerce une influence très considérable tout autour de lui. La malheureuse question des rites vint faire avorter une grande partie de ces espérances. Quand l'autorité infaillible de Rome eut décidé que les rites chinois étaient pleins de superstitions qu'on ne peut tolérer, un coup mortel fut porté à l'apostolat des PP. de la Compagnie de Jésus ; car les mandarins, forcés de choisir entre la soumission aux décrets du souverain pontife et leur position lucrative et honorée, s'éloignèrent de l'Église catholique, et devinrent, à partir de cette époque, les adversaires implacables du nom chrétien en Annam. On a vu que, dans la persécution de Vo-vuong, ce furent eux qui triomphèrent des hésitations du prince et poussèrent à toutes les mesures de rigueur. Cette situation s'est prolongée jusqu'à nos jours, et rÉglise catholique n'a pas d'ennemis plus acharnés dans ce pays que ces orgueilleux lettrés, qui ont préféré leurs superstitions grossières à l'humilité de la croix. Aujourd'hui plus que jamais se vérifie chez nos chrétiens la parole ,de l'Apôtre ; il n'y a pas dans leurs rangs beaucoup de nobles, beaucoup de riches, beaucoup de savants, non multi patentes, nonmulti divites, non multi sapientes; mais, en revanche, selon la divine parole du Maître, l'Évangile est annoncé aux pauvres, et Dieu a choisi les humbles, les petits, les faibles, tous ceux que le monde méprise et dédaigne, pour confondre l'orgueil de la fausse science, et triompher, par l'héroïsme et la mort, de tous les eifforts des puissants et des princes ; c'est l'histoire de l'Église d' Annam pendant la durée du siècle qui s'achève.

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