MONSEIGNEUR D'ADRAN. — PREMIÈRE PARTIE
Msr d'Adran. — Nous voîcî arrivés au plus illustre des vicaires apostoliques de la mission de Cochînchine. Les événements politiques auxquels il fut appelé à prendre part, et dont les résultats ont été de poser les bases de la puissance française en Annam^ son voyage à la cour de Louis XVI et les difficiles négociations dont il fut chargé auprès des ministres de ce prince, ses grandes qualités personnelles, qui Teussent fait remarquer dans n'importe quelle situation, les services considérables que sa haute position à la cour de Gialong lui permirent de rendre à la religion, tontes ces causes réunies ont concouru à tirer son nom de Thumble obscurité qui nous dérobe le plus souvent la vie et les travaux des ouvriers évangéliques. Il est donc bien naturel que nous nous arrêtions un peu plus longtemps devant cette grande figure, qui éclaire et domine une partie notable de l'histoire religieuse de la mission de Cochinchine.
Mgr Pierre-Joseph-Georges Pigneaux de Béhaine naquit au mois de décembre 1741, à Origny dans le diocèse de Laon, d'une famille noble et riche, mais encore plus distinguée par
sa piété et ses vertus chrétiennes que par son illustration dans le monde. C'était à cette heure néfaste du xvm* siècle où la noblesse française, entraînée par un aveuglement vraiment étrange, travaillait, par le scepticisme, la légèreté et Foubli des mœurs, à démolir le vieil édifice national qui avait abrité tant de vertus et tant de gloires, et préparait en riant la Révolution qui allait mettre fin à ses privilèges, et la balayer ellemême du sol de la patrie, comme une plante parasite, un arbre mort qui ne porte plus de fruits. Partout, à la cour, à la ville et dans les provinces on voyait les fils des croisés, devenus les disciples enthousiastes de Voltaire , bafouer la vieille foi et les vieilles mœurs du pays, et proclamer l'avènement définitif des idées nouvelles, qui allait faire régner la félicité universelle. Il y a, dans la vie des peuples, de ces heures d'illusion fatale, où chacun, reniant les gloires du passé, se précipite avec frénésie vers un avenir inconnu, presque toujours plein de redoutables surprises. Au milieu du dévergondage des idées et des mœurs, la famille de Béhaine avait conservé intact l'héritage de la foi et des vertus de ses pères. Le jeune Pigneaux, élevé dans ce milieu chrétien, fut heureusement préservé de la corruption générale, et tourna de bonne heure ses pensées vers le sacerdoce. Ses pieux parents ne mirent aucun obstacle à sa vocation, et lui permirent d'aller faire ses études à Paris, au Séminaire des Trente-Trois. Bientôt le jeune lévite franchit, les uns après les autres, les degrés du sanctuaire, et il fut ordonné prêtre, en 1765, à l'âge de vingt-quatre ans.
Départ ifle France (Décembre fV^ftS). -^ Dieu allait demander à ses bons parents un sacrifice pénible. Depuis longtemps déjà, M. Pigneaux se sentait attiré vers les missions lointaines. Pour ne pas alarmer la tendresse des siens, il ne leur avait rien dit de ses projets, quand tout à coup ils apprirent qu'il était parti de Paris, à la fin de l'année 1765, et
s'était embarqué à Lorient, pour la mission de Cochinchine.
Voici quelques extraits de la lettre touchante que le jeune apôtre écrivait à sa famille, au mois de décembre 1765, pour lui faire connaître sa résolution* «Nous gémirions encore sous Tempire du démon, et dans les ténèbres de Fidolâtrie, si des hommes remplis de Fesprit de Dieu et d'un zèle vraiment apostolique n'avaient eu le courage de s'expatrier, pour venir nous éclairer des lumières de l'Évangile. L'amour, la tendresse, le respect qu'ils avaient pour leurs parents ne furent pas capables de les arrêter.... Un nombre presque incroyable d'âmes, qui marchent dans la même voie où nous étions alors, nous tendent les bras et nous conjurent d'aller leur faire part de l'avantage qu'on nous a procuré... Je me sens intérieurement pressé depuis plusieurs années d'aller travailler au salut de tant de malheureux qui sacrifient leur âme au démon de l'erreur et du mensonge. J'espère que vous ne ferez qu'applaudir à un dessein si conforme à votre manière de penser, et que vous ne me refuserez pas votre bénédiction. Je ne l'ai pas attendue pour partir, parce que je connais ma faiblesse et votre amitié. »
Il leur écrivait encore le 27 décembre, de Cadix, où son vaisseau avait fait relâche : « Il m'en a coûté beaucoup pour prendre un parti, sans vous en avertir; mais, comme j'avais tout à craindre de votre opposition dont j'étais bien assuré, j'ai cru être obligé par la religion à tenir toutes mes démarches secrètes, pour ne pas m'exposer à manquer à ma vocation... Je vous connais assez de piété pour croire que vous ne ferez qu'applaudir à une entreprise aussi grande^ et que vous me pardonnerez volontiers ce manque de soumission, qui n'a pour but que la gloire de Dieu et le salut des âmes. Sur douze enfants que nous sommes, pourriez-vous faire moins que d'en sacrifier un à une si belle œuvre ? Je remercierai Dieu toute ma vie d'avoir jeté les yeux sur moi de préférence aux autres. »
Le voyage du missionnaire fut heureux mais long ; après avoir fait le tour de l'Afrique et touché à Madagascar, il aborda le 21 juin 1766 àPondichéry, oîi nous avions alors une procure. M. Pigneaux comptait se rendre auprès de son vicaire apostolique, qui résidait alors au Cambodge, en passant par Siam; mais la guerre qui désolait alors ce pays ne lui permit pas de suivre cette route. Il s'embarqua alors pour Malacca, où il s'arrêta quelques semaines, espérant toujours trouver une occasion pour se rendre au Cambodge, dont il était tout près. Cet espoir ne s'étant pas réalisé, il se rendit à notre procure de Macao, oîi il arriva dans le courant de septembre. Il se hâta alors d'écrire à ses chers parents pour leur faire le récit de sa traversée, et revenant su^ la pensée, qui déchirait son cœur, de la douleur où son départ clandestin avait dû les jeter, il ajoutait : « M'avez- vous bien pardonné de vous avoir quittés sans vous en demander la permission? Je n'en doute presque point. J'ai une grande confiance que les sentiments de religion que vous m'avez souvent inspirés, auront étouffé ceux de la aature. Le bon Dieu souffre tant de choses de nous continuellement; il faut bien souffrir un peu pour lui... Je suppose donc que nous avons la paix ensemble, que vous m'aitnez plus que jamais, et que même vous avez plus de satisfaction (au moins en Dieu) de me voir dans ces pays éloignés travailler au salut des âmes que dans tout autre endroit. »
La famille de M. Pigneaux était capable de comprendre et de goûter ces fortes paroles. A quelque temps de là, le missionnaire recevait enfin une lettre des siens qui dut mettre fin à ses inquiétudes, car voici en quels termes il y répondait :
« Hon-dat> le 23 juin 1768.
« Mon très cher père et ma très chère mère, j'ai lu, avec une espèce d'admiration, les lettres que vous m'avez fait le plaisir de m'écrire, et je vous avoue franchement que je ne m'attendais pas à une si généreuse résolution. Je bénis mille
MONSEIGNEUR D'ADRAN (1770-1790) 383
fois le Seigneuf de vous avoir donné des sentiments si chrétiens, et j'espère que sa sainte miséricorde ne laissera pas imparfait l'ouvrage qu'elle a si glorieusement commencé. Vos chères lettres m'ont fait une impression que je ne puis exprimer, et j'en ai été touché jusqu'aux larmes. J'en suis demeuré plus convaincu que jamais que la sainte grâce de Dieu opère admirablement dans les âmes qui lui sont dociles.
« Quoique je sois bien éloigné de vous de corps/ je vous suis néanmoins souvent uni de cœur et d'esprit. Je me figure quelquefois avoir le bonheur de vous retrouver dans le Sacré- Cœur de Jésus. Puissé-je vous inspirer la dévotion de ne quitter jamais cette aimable demeure, où vous trouveriez bien des consolations!... Oh! souvenez-vous bien que nous ne sommes que passagers en ce monde, que le temps de notre exil sera bientôt fini, et qu'enfin nous serons tous réunis dans notre sainte patrie, pour ne plus jamais nous séparer. Travaillez bien sérieusement à vous sanctifier, vous et toute votre famille. Pensez à laisser à vos enfants pour héritage un ardent désir du ciel et un grand mépris des choses de la terre. Je ne célèbre jamais la sainte messe sans y faire une mention spéciale de vous tous, et je demande bien ardemment au bon Dieu qu'il fasse de tous des saints. J'ai une grande confiance que vous n*en resterez pas à des propos vagues et généraux; la multitude des désirs tue les paresseux. Notre foi, pour être vivante, demande des œuvres. »
Tranquille du côté de sa chère famille, le nouveau missionnaire se mit avec ardeur à l'œuvre içostolique qui devait occuper et sanctifier toute sa vie. On a vu, parla date de cette lettre, qu'il était déjà dans sa mission. Parti de Macao, il avait abordé au Cambodge, par le port de Can-cao (Ha-tien), qui était alors le centre des relations commerciales de ce royaume • avec Siam, la Malaisie et la Chine. Il y était arrivé au mois de mars 1767.
M. Pig^neaax, professeur (1 909). — Le collège de Siam, ruiné de fond en comble par Finvasion birmane, venait d'être transféré, d'abord à Chantabun, puis à Hon-dat, petite île solitaire située à une heure de Can-cao. M. Pigneaux, que ses grands talents et sa piété rendaient tout à fait propre à cette œuvre si importante du clergé indigène, fut placé au séminaire pour enseigner la théologie. « M. Pigneaux, écrivait, au mois de mai, le vicaire apostolique, Mgr Piguel, vient d'arriver en bonne santé. Il aurait pu m'être d'un grand secours, mais le voyant si propre à l'instruction de notre jeunesse, j'ai cru que je ferais mieux de le laisser au collège, sacrifiant au bien général de toutes les missions la satisfaction que j'aurais eue à le retenir près de moi. »
M. Pigneaux avait pour auxiliaire au collège M. Artaud, qui, venu de France simple acolyte, avait été ordonné prêtre à Siam, en 1764. 11 était toujours resté au collège comme professeur. A cette époque, cette maison se composait d'une quarantaine d'élèves : Siamois, Cochinchinois, Tong-kinois et Chinois. Quelques mois après son installation au collège, M. Pigneaux fut soumis à une rude épreuve. Au milieu des guerres qui désolaient alors le pays, les défiances étaient surexcitées, et il suffisait du moindre incident pour amener une catastrophe. Il arriva que, vers la fin de 1767, un prince siamois passa par Hon-dat, en se rendant au Cambodge. Le gouverneur de Can-cao, qui avait ordre de l'arrêter, soupçonna les missionnaires de lui avoir donné asile et d'avoir favorisé son évasion, ce qui était faux. Sans autre preuve, il envoya des soldats, le 8 janvier 1768, pour investir la maison, à trois heures du matin, et se saisir de nos deux confrères, qui furent conduits en prison et chargés chacun d'une lourde cangue. Us demeurèrent en cet état pendant tout le carême, et eurent beaucoup à souffrir des intommodités de la prison. Enfin, au bout de trois mois, on voulut bien reconnaître leur innocence et les remettre en liberté. A leur retour au collège, ils
MONSEIGNEUR D'ADRAN (1770-1790) 385
trouvèrent les écoliers fervents et en bon ordre. En l'absence de leurs maîtres, les plus anciens avaient pris la direction de la maison et veillé à la discipline; pas un seul enfant ne s'était écarté de son devoir. C^est un résultat qu'il serait bien difficile d'obtenir en France, dans des circonstances pareilles.
Les^ missionnaires ne demeurèrent pas longtemps en paix dans leur studieuse retraite. A quelque temps de là, un gros parti de pirates chinois et cambodgiens, profitant des troubles du moment, vinrent pour [piller la maison et massacrer les élèves cochinchinois, auxquels les Cambodgiens en voulaient spécialement. Les élèves et les maîtres eurent le temps de s'échapper, excepté M. Artaud, qui était gravement malade. Il vit un de ses élèves massacré entre ses bras et il fut lui-même si cruellement battu par les Chinois qu'il en mourut, quinze jours après (28 novembre 1769).
Evidemment la position n'était plus tenable. M. Pigneaux, après s'être concerté avec M. Morvan, qui lui avait été donné pour collaborateur, désespérant de trouver plus longtemps au Cambodge un asile pour sa petite famille, se résolut à passer à Malacca,puis à Pondichéry, où, après bien des traverses, ils arrivèrent tous heureusement et se trouvèrent réunis, au mois de juin 1770; Le collège fut installé, sous la protection du drapeau français, à Virampatnam, petit village situé à une lieue de Pondichéry.
Sacre de Mgr Pigneaux (1994). — C'est là que M. Pigneaux reçut les lettres apostoliques qui l'instituaient évêque d'Adran et coadjuteur de Mgr Piguel. La mort de ce dernier l'investit bientôt de la charge de vicaire apostolique ; néanmoins il ne fut sacré qu'en 1774. La cérémonie eut lieu à Madras, le jour.de saint Matthias (24 février). A la fin de Tannée, le prélat jugea le moment venu de rentrer dans sa mission ; il s'embarqua pour Macao, d'où il regagna le Cambodge. Il arriva à Can-cao, le 14 mars 1776. Ce séjour de
quatre ans et demi que Mgr d'Adran fit à Pondichéry entrait dans les desseins providentiels de Dieu. Il s'y fit connaître et estimer de tous ; et les relations qu'il noua à cette époque dans cette ville devinrent le moyen dont Dieu se servit plus tard, pour faire réussir ses grands desseins sur la Cochinchine, malgré tous les obstacles qui lui furent suscités. C'est ainsi que la divine Providence sait tirer la consolation de répreuve et le bien du mal. Sans la persécution qui força Mgr Pigneaux à se réfugier, en 1770, à Pondichéry avec ses élèves, il est presque certain qu'il n'eût pu, vingt ans plus tard, amener des vaisseaux au roi de Cochinchine et rétablir ce prince sur son trône.
Guerres civiles en Cochinchine; leurs causes. —
A son arrivée dans sa mission, le vicaii'e apostolique la trouva désolée par la persécution, qui durait depuis 1750, et bouleversée de fond en comble par les guerres civiles et les troubles politiques. Le royaume de Siam venait d'être envahi et ravagé à deux reprises, par les Birmans; le Cambodge était en proie aux dissensions et aux révoltes; la Cochinchine elle-même venait d'entrer, pour près de trente ans, dans une période de guerres et de révolutions, qui allaient désoler ce beau pays et faire le désespoir et la ruine de ses malheureux habitants. Je vais exposer brièvement les causes de ces grandes commotions politiques qui devaient exercer une si grande influence sur l'avenir de FAnnam.
On se rappelle ce que j'ai dit dans l'introduction de la division du pays entre deux familles : les Trinh au Tong-king, et les Nguyen en Cochinchine. Il y avait plus de deux cents ans que la séparation s'était faite, et que les représentants de ces deux familles, avec le titre de Chua, ou seigneurs du pays, s'étaient rendus, en fait, absolument indépendants, les uns au Tong-king et les autres en Cochinchine, ne laissant aux rois légitimes de la famille des Le que l'extérieur et le nom de
MONSEIGNEUR D'ADHAN (1770-1790) 387
la royauté. Comme ces derniers résidaient au Tong-king, auprès des Trinh, les Nguyen de Cochinchine n'avaient conservé aucune relation avec ces princes, car les deux pays n'avaient cessé, depuis la séparation, de se jalouser et de se faire la guerre. Mais les Nguyen avaient bravement soutenu la lutte, et, non contents de maintenir intactes leurs frontières, du côté du Tong-king, ils avaient, dans le cours de ces deux siècles, étendu leurs conquêtes vers le sud, absorbé d'abord le Giampa, puis refoulé les Cambodgiens jusqu'à Ha-tien, eu sorte qu'ils occupaient en maîtres toute la haute, la moyenne et la basse Cochinchine. Cette situation prospère durait encore en 176S, quand Vo-vuong, aussi malheureusement inspiré en politique qu'en religion, déchaîna la tempête qui faillit emporter sa dynastie, en intervertissant Tordre de succession au trône, et désignant pour lui succéder, au lieu de son fils aîné, l'enfant d'une femme de second rang, qui monta sur le trône en 1763, sous le nom de Hué-vuong, et mourut en 1776, victime des guerres civiles que son intrusion avait provoquées. Ce jeune prince était âgé de treize ans seulement. On lui donna un tuteur, nommé Phuoc, homme orgueilleux et tyrannique. Celui-ci commença par s'assurer de la personne de rhéritier légitime, le fils aine de Vo-vuong, qu'il retint en prison, où il mourut, probablement assassiné, au bout de quelques mois. Ce malheureux prince laissait plusieurs enfants» dont Tun fut le roi Gia-long.
Cependant le régent abusait de son autorité, pour se livrer à de tels excès que le mécontentement devint bientôt général. Une étincelle n'allait pas tarder à allumer dans tout le pays le feu de la guerre civile.
Révolte des Tay-son (1993). Il y avait alors au Binhdinh trois frères, Nhac, Hué et Lu, originaires de la province de Nghe-an, dans le Tong-king. Leur père était chrétien, mais il avait apostasie dans la persécution^ Comme Nhac, l'aîné-»
était venu au monde avant la persécution, on pense qu'il avait été baptisé, mais ses deux frères étaient certainement païens; Hué, le second, était un bonze défroqué; Nhac était trésoriercomptable. Ayant puisé à même la caisse du gouvernement, pour payer des dettes de jeu, il eut peur d'être découvert, et s'enfuit dans les montagnes situées à l'ouest du pays. Profitant habilement de la désaffection générale, il groupa bientôt autour de lui plus de trois mille rebelles qui prirent le nom de Tay-son (montagnes de l'ouest); naturellement ses deux frères s'étaient jetés dans son parti; il en fit ses lieutenants.
Après plusieurs avantages remportés sur l'armée régulière, Nhac réussit à s'emparer de la ville et du port de Qui-nhon, par un stratagème qui rappelle le classique cheval de bois de VEnéide.
Il fit construire une cage qui pouvait se démonter à volonté, s'y enferma, puis, après s'être entendu avec ses gens, il ordonna qu'on le portât dans la citadelle, pour le livrer aux mandarins, comme un criminel de lèse-majesté. Ceux-ci, enchantés d'une si belle capture, récompensèrent les porteurs, et, confiants dans la solidité apparente de la cage, s'endormirent en toute sécurité. Mais, au milieu de la nuit, Nhac démontant les barreaux de sa cage, poussa le cri de guerre; la citadelle fut envahie de tous les côtés à la fois, et dans le premier moment de stupeur, il eut le temps de couper la tête au gouverneur. La prise de Qui-nhon et de tous les magasins militaires que renfermait cette ville, rendit Nhac maître de toute la province.
Invasion des Tong^-kinois (19*34). Les Tong-kinois, enchantés de trouver l'occasion de s'immiscer dans les affaires de la Cochinchine, se hâtèrent d'envoyer une armée considérable, soi-disant pour secourir Hué-vuong, mais en réalité pour s'emparer du pays. Bientôt ces étranges alliés se démasquèrent; ils s'emparèrent de la capitale et le malheureux Hué, pris entre deux ennemis également acharnés à sa perte, n'eut
MONSEIGNEUR D'ADRAN (1770-1790) 389
que le temps de se réfugier à Saigon, au dernier mois de ù 774.
Nhac s'empressa de reconnaître les Trinh et en reçut le gouvernement de plusieurs provinces, avec le titre de général de Tavant-garde (1773). Quand les Tong-kinois, confiants dans sa fidélité, eurent rappelé leur armée, il fee fit proclamer roi de Cochinchine, et prit le nom de Thai-due (1776).
Il envoya alors une armée en basse Cochinchine sous le commandement de son frère Hué, pour en finir avec les Nguyen (fugitifs). Après plusieurs défaites, le malheureux Hué-vuong tomba aux mains de ses ennemis, avec son fils, qu'il avait associé à sa couronne. Tous deux furent ramenés à Saïgon et mis à mort à la fin de 1776. L'iuforluné prince était âgé de vingt-quatre ans à peine; il en avait régné onze.
Par suite de cette double mort, Nguyen-anh, connu plus tard sous le nom de Gia-long, devint, à dix-sept ans, le représentant légitime des droits de ses ancêtres au trône. Vu la gravité des circonstances, il ne prit pas en ce moment le titre de roi, et se contenta de celui de généralissime des montagnards de FEst, Dong-son. Traqué avec acharnement par ses ennemis, il tomba un instant en leur pouvoir, parvint à s'échapper, et se réfugia pendant un mois dans la maison de Tévêque d'Adran, au Cambodge, où il se tint caché ; puis il passa dans une île déserte du golfe de Siam, avec les rares débris de ceux qui s'étaient attachés à sa fortune. En ce moment, novembre 1776, toute la Cochinchine était soumise aux Tayson. Ceux-ci, regardant la lutte comme terminée dans la basse Cochinchine, revinrent à Qui-nhon.
Ils s'étaient trop pressés de triompher. Dès qu'il vit l'armée ennemie disparue, Nguyen-anh, qui avait conservé de nombreuses intelligences dans la basse Cochinchine, y reparut. Débarqué avec une poignée d'hommes à la pointe de Ca-mâu, il s'empara successivement de Sa-dec, Vinh-long Mytho et Saïgon. Grâce au concours empressé des habitants restés
3m CHAPITRE CINQUIÈME
fidèles à sa dynastie, à la fin de 1776, toute la basse Cochinchine était de nouveau en son pouvoir.
Les Tay-son commirent la faute de Ty laisser se fortifier. Au lieu de profiter de sa faiblesse pour Técraser, ils méprisèrent un ennemi qu'ils jugeaient, à tort, peu à craindre, et tournèrent leur ambition vers le Tong-king. Après bien des péripéties qu'il n*entre pas dans mon plan de raconter, ils écrasèrent les Trinh et se substituèrent à eux auprès des Le, dans la charge de maires du palais ; puis, mécontents de cette position secondaire, ils chassèrent le dernier roi de cette dynastie, qui, depuis quatre cents ans dominait, au moins de nom, sur tout FAnnam. Le prince en qui finit la dynastie des Le, s'appelait J^ê-chieu-thong; il se réfugia en Chine, en 1789, et y mourut de chagrin, le 16 du dixième mois de l'année 1791 , en faisant promettre à ses compagnons d'exil de ramener au moins ses restes en Annam. Ce dernier vœu d'un prince mourant fut rempli en 1803, quand les Tay-son eurent été entièrement détruits, et Gia-long définitivement établi sur le trône.
Pendant que les Tay-son laissaient en paix ce jeune homme de dix-sept ans, dans la basse Cochinchine, celui-ci ne perdait pas un temps si précieux pour lui ; il ramassait des troupes, organisait une marine et se préparait courageusement à la lutte. Celle-ci commença dès 1777, et comme les Tay-son avaient le gros de leurs troupes occupées au Tong-king, elle fut d'abord favorable à Nguyen-anh, qui, secondé par d'habiles généraux et un corps de soldats chinois, s'empara d'abord du Binhthuan et poussa jusqu'au Phu-yen. Profitant habilement des discordes du Cambodge, il intervint dans ce pays, en 1778, et y fit reconnaître son protectorat. Il prit alors le titre de seigneur et régent de Cochinchine. L'année suivante, au mois d'avril, survint la naissance du prince Canh, le futur élève de l'évêque d'Adran.
Mais celte prospérité relative ne dura pas, Nguyen-anh était d'un caractère violent et dur; ayant fait mettre à mort un de
MONSEIGNEUR D'ADRAN (1770-1790) 391
ses meilleurs généraux, contre lequel, non peut-être sans raison, il avait conçu de la défiance, il vit une partie de ses soldats se révolter. Les Tay-son profitèrent de l'occasion pour reprendre le Phu-yen et le Binh-thuan (1781). Au mois de mars 1782, leur flotte, forte de plus de cent jonques de guerre, remontait le fleuve de Saigon et s'emparait de cette ville. Les Tay-son, furieux des secours que les Chinois avaient prêtés à Nguyen-anh, firent massacrer tous ceux de Cho-lon, avec leurs femmes et leurs enfants. Pendant plus d'un mois dix mille cadavres remplirent l'arroyo de cette ville et la rivière de Saigon, répandant au loin la terreur et la peste.
Nguyen-anh avait reculé jusqu'au Vaïco; battu de nouveau, il gagna le Rach-gia, remonta à Ha-tien, et se réfugia dans rHe de Phu-quoc, au milieu du golfe de Siam. En une seule campagne, la basse Cochinchine était retombée tout entière aux mains des Tay-son. Nhac, qui avait dirigé lui-même l'expédition, reprit la route de Hué, en laissant à Saïgon un général avec trois mille hommes de garnison (juillet 1782).
Aussitôt après son départ, les partisans des Nguyen relevèrent la tête. Il prirent Vinh-long, poussèrent jusqu'au Benluc, et remontant à leur tour la rivière de Saïgon par le cap Saint-Jacques, reparurent pour la troisième fois à Saïgon (octobre 1781).
Les mêmes événements se reproduisaient l'année suivante. Dès le dernier mois de 1783, la flotte des Tay-son s'empara de Saïgon, malgré une résistance désespérée, et força Nguyenanh à s'enfuir à Ba-giong, près de My-lho, suivi seulement de six mandarins et de cent hommes à peine. Il ne se découragea pas pourtant encore, essaya de reformer son armée, mais battu de nouveau (juin 1783), il gagna, pour la seconde fois, l'île de Phu-quoc. Cette fois les Tay-son, résolus d'en finir avec lui, l'y poursuivirent avec leur flotte. Le prince, changeant d'habits avec un de ses fidèles généraux, se déroba à ses ennemis, et s'enfuit dans l'île de Poulo-Condor.
Il fut pourchassé dans cette retraite. 11 paraissait bien définitivement perdu, car la flottille des Tay-son faisait le blocus de l'île ; un orage le sauva. A la faveur des éléments déchaînés, le prince, préférant se confier aux vagues en furie plutôt qu'à ses implacables ennemis, se jeta dans une méchante barque, et parvint à se réfugier encore une fois dans le golfe de Siam.
Il n'était pas encore sauvé. Obligé de fuir en haute mer, et de tenir le large six jours et sept nuits durant, il n'avait pas eu le temps de s'approvisionner d'eau ; aussi ses souffrances et celles de ses gens étaient horribles. Au moment où chacun s'abandonnait au désespoir, un des matelots remarqua que l'eau changeait de couleur à l'avant du bateau; au milieu des flots sombres de la mer, il y avait comme une source d'eau jaillissante et claire; cet homme ayant puisé de l'eau- dans sa main, la porta à ses lèvres desséchées. « De l'eau ! de l'eau douce! » s'écria-t-il avec ravissement. Chacun se précipite aux bords de la barque et boit avidement de cette eau providentielle. On en remplit toutes les jarres; pour cette fois encore le malheureux fugitif était sauvé.
Arrivé dans les îles qui longent la côte du Cambodge, Nguyen-anhfit la rencontre de l'évêque d'Adran, qui fuyait, lui aussi, devant l'invasion. C'est alors que le prélat, partageant généreusement avec ce malheureux prince les dernières provisions de la mission, essaya de remonter son courage, en lui conseillant de demander du secours à la France (1784). Après avoir fait un essai infructueux delà fourberie des Siamois, qui, sous prétexte de le secourir, ne cherchaient qu'à piller ses États, Nguyen, à bout de ressources et désespérant de sa cause, confia son fils, le prince Canh, àTévêque d'Adran, en le priant d'aller en France, implorer la pitié de Louis XVI (décembre 1784). Lui-même, pendant ce temps, passa à Siam, avec ses derniers partisans, et prit une part honorable à la guerre que le roi de Siam faisait alors aux Birmans (1785).
MONSEIGNEUR D'ADRAN (1770-1790) 393
Cet exposé très sommaire de la situation politique de TAnnam était liadispensable pour comprendre la suite des événements arrivés dans la mission, pendant le même temps. Revenons maintenant à l'exposé delà situation religiouso.
Situation relig^ieuse (l'af'afS-l'afSS). — On comprend qu'au milieu de ces guerres incessantes, elle était loin d'être brillante. Comme on l'a vu, Mgr Pigneaux était rentré dans sa mission au mois de mars 1775. A peine arrivé, il s'occupa, autant que les troubles civils le lui permirent, de réorganiser sa mission désolée. Il avait avec lui quatre missionnaires : MM. Levavasseur, Faulet, Leclerc et Morvan. Comme on ne pouvait, à cause de la persécution, pénétrer en Cochinchine, les trois premiers furent envoyés prêcher l'Évangile dans le haut Cambodge, où la situation politique était plus tranquille ; M. Morvan demeura chargé du séminaire. A la Trinité suivante, l'évêque, qui avait ramené avec lui une partie de son collège, fit une ordination, pour se préparer des collaborateurs indigènes qu'on pût introduire, sans trop de risques, en Cochinchine.
La guerre des Tay-son avait coupé toutes les communications avec la haute Cochinchine. Il y avait alors quatre de nos confrères qui avaient réussi à pénétrer successivement dans cette partie de la mission ; c'étaient MM. Halbout, pro vicaire, qui y travaillait, comme je Tai dit, avec beaucoup de succès, depuis 1763, Labartette, qui venait de l'y rejoindre en 177S, Longer, qui n^arrivaqu'en 1777 etDarcet en 1779. Mgr d'Adran voyant que, malgré tous ses désirs, il ne pouvait venir en aide à cette partie de son troupeau, fit choix, en 1782, d'un coadjuteur, en la personne de Mgr Labartette, qui reçut le titre d'évêque de Véren, mais ne put être sacré que onze ans plus tard, en 1793, à cause des malheurs des temps.
Pendant toute la durée de la guerre des Tay-son, les deux parties de la mission furent séparées de fait, et dans l'impossi-
bîlité absolue de 'communiquer Tune avec l'autre. Voici ce qui se passa de plus important dans la haute Cochînchine.
Étet de la reli|[^on dans la haute C^oehinehine (1 995«
tlSS). — La guerre civile et Tinvasion des Tong-kinois, qui en fut la suite, amenèrent une misère épouvantable dans le pays, mais sans aggraver d'abord la situation religieuse des chrétiens, qui eurent seulement leur part des malheurs communs. Au mois de juillet 1774, quelques semaines après son arrivée en haute Cochinchine, M. Labartelte écrivait :
« Les Tong-kinois réclament leurs anciens droits sur ce royaume et ont déjà conquis trois provinces, savoir : Dinh-cat, Hué et Cham. Les trois premiers mandarins tong-kinois qui gouvernent ces provinces, de la part et au nom du roi du' Tong-king, sont tous trois chrétiens. J*ai trouvé grand nombre de nos chrétiens qui m'ont reçu avec d'autant plus de joie que depuis longtemps ils ne pouvaient avoir aucun missionnaire français. J'y ai trouvé beaucoup d'apostats, et presque tous dans la plus crasse ignorance ; mais il faut attendre un temps plus favorable pour les faire revenir et les instruire. La famine et la guerre occupent tout le monde. Il semble vraiment que Dieu a réuni tous les fléaux de sa colère, pour les verser à la fois sur cette terre infortunée. Tout le monde y périt de faim. .. Le pays autrefois si riche et si fertile, est presque totalement ruiné. On n'a jamais vu tant de misères réunies. Dans la circonstance où je me trouve, je vous avoue que je n'ai d'autre ressource qu'une vive confiance dans la Providence, qui, prenant soin des oiseaux des champs, ne nous abandonnera pas, nous qui sommes des créatures bien plus nobles. D'ailleurs il est de la vie apostolique de ne point se mettre en peine du lendemain; voilà pourquoi il faut suivre le^ temps... Pour ce qui me regarde, je n'ai jamais été en peine de moi, ni peut-être jamais si content qu'au milieu de toutes ces misères. »
MONSEIGNEUR D'AftRAN (1770-1790) 395
L^année suivante^ au mois d'août 1776, M, Labartelle écrivait encore :
a La guerre et la famine ont fait ici tant de ravages, qu'on estime qu'il a déjà péri la moitié des habitants du royaume... Nous voyons ici tout ce qu'on lit de plus terrible dans les histoires. Tantôt ce sont des familles qui meurent en un instant, par l'effet du poison qu'elles prennent, pour éviter de mourir de faim; tantôt, ce sont des mères qui mangent leurs enfants à la mamelle. On voit souvent de la chair humaine exposée dans les marchés. Pour ce qui est des affaires de la religion, tout est ici dans la plus grande tranquillité. La guerre et la famine pressent de tous côtés; personne ne pense à persécuter les chrétiens. Je viens d'entrer dans la province de Dinhcat, où, depuis près de trente ans, il n'y a eu aucun missionnaire. »
Grâce aux calamités publiques qui absorbaient l'attention générale, la religion chrétienne, cruellement persécutée depuis vingt-cinq ans, jouissait donc d'un moment de tranquillité. Pourtant ce n'était qu'une paix relative et précaire ; le moindre incident, le caprice d'un mandarin avide, ou plus mal disposé, suffisaient à la troubler. Ce même missionnaire fut pris deux fois, dans le courant de 1777, et relâché, après avoir porté la cangue pendant quelques jours, grâce aux instances et aux largesses des chrétiens. Au mois de janvier 1779, les mandarins tong-kinois qui commandaient dans le pays, portèrent un édit en quatre articles : 1** Partout où serait trouvé un maître européen, il devait avoir la tête tranchée, sans autre formalité; 2** le village dans lequel il serait découvert, serait sévèrement puni ; 3** désormais les chrétiens ne pourraient plus s'assembler, sans s'exposer à des peines très graves ; 4* ordre de démolir, dans les quinze jours, toutes les églises. Dans tout autre temps, un pareil édit eût déchaîné la persécution, mais les préoccupations étaient ailleurs ; au bout d'un mois ou deux, personne n'y pensait plus. Au mois de juillet de cette
même année 1779, M. Labartetle écrivait encore : « Pour les affaires de la religion , tout va bien . Pendant ces trois ou quatre dernières années, la religion a fait dans cette partie (haute Cochinchine) des progrès très sensibles, tant par le nombre des adultes gentils qui ont embrassé la foi, que par la conversion d'un très grand nombre d'apostats, que la dernière persécution a dû infailliblement produire, ayant été très cruelle et ayant duré environ trente ans. »
Cette situation favorable se prolongea tant que les Tongkinois dominèrent dans la haute Cochinchine. On put même essayer, dans la province de Dinh-cat, la fondation d'un petit collège, pour y entretenir une douzaine d'écoliers, et remédier ainsi à l'impossibilité dans laquelle, on se trouvait d'envoyer au collège de MgrPigneaux ceux qui voulaient étudier le latin et se préparer aux ordres. Mais quand les Tay-son sefureilt emparé du pays, en 1785, après avoir chassé les Tong-kinois, la persécution ne tarda pas à recommencer. Voici ce qu'en écrivait Mgr Labartette au mois de juillet 1786:
Persécution dans la haute Cochinchine (l'af8&-
t'S'SS). — (( Tout allait bien ici ; nous y jouissions de la plus grande tranquillité, sous la domination des Tong-kinois ; mais les rebelles sont venus fondre sur ces provinces, au moment qu'on y pensait le moins. Les Tong-kinois étant peu nombreux ne purent résister; tous, mandarins et soldats, furent passés au fil de l'épée. Voici donc les rebelles maîtres de toute la' Cochinchine. Je ne puis vous exprimer les ravages qu'ils ont déjà faits. . . Plusieurs de nos belles églises ont été détruites ; celles qui restent auront probablement le même sort. Notre sainte religion n'est pas encore prohibée. Hélas ! je crains bien qu'elle ne le soit, dès que la guerre du Tong-king sera finie. Les rebelles n'épargnent point les pagodes ; ils les détruisent, ils prennent toutes les idoles e^t les cloches pour en faire des canons; leur religion, c'est de n'en
MONSEIGNEUR D'ADRAN (1770-1790) 397
avoir aucune. Si leur règne dure longtemps, nous aurons bien de la peine à échapper de leurs mains... Notre collège allait bien ; il augmentait de jour en jour. Les élèves sont maintenant dispersés, et je ne sais quand Dieu nous fera la grâce de nous réunir. La religion a fait, dans ces dernières années, de grands progrès dans cette partie septentrionale ; je crains bien qu'ils ne soient interrompus pendant longtemps. Priez le Père des miséricordes qu'il conserve et achève ce qu'il a commencé. »
Cette persécution fit peu de martyrs, mais elle coula énormément d'argent aux chrétiens, les Tay-son ayant surtout pour but de remplir leurs caisses et de se procurer le nerf de la guerre, dont ils avaient grand besoin, pour soutenir, à la fois, la lutte au Tong-king et dans la basse Cochinchine. Grâce à Dieu, les fidèles préférèrent généralement le salut de leur âme aux richesses matérielles, et bien qu'épuisés, comme tout le monde, par les malheurs publics, ils s'imposèrent les plus durs sacrifices, pour garder leur foi et satisfaire l'insatiable avidité de leurs maîtres. Au Phu-yen, quatre cents chrétiens traduils le même jour au tribunal, répondirent avec courage : « Nous ne pouvons abandonner la foi de nos pères, que le roi fasse de nous ce qu'il jugera à propos. » Ils furent battus et rançonnés sans merci.
A la tête de cette troupe de confesseurs était un homme assez riche, qui avait le grade de mandarin. Le juge s'adressant particulièrement à lui, lui dit: « Le roi vous ayant honoré du titre de mandarin, vous ne sauriez être sans crime à ses yeux, si vous ne renoncez à la religion des chrétiens. — Mes parents, répondit ce. brave homme, ne m'ont laissé aucun héritage plus précieux que la religion sainte que je professe. C'est le seul bien auquel je tienne, et je n'y renoncerai jamais. Les autres biens que je possède, je les laisse avec plaisir entre les mains du roi; qu'il en dispose comme il voudra. » On le condamna ce jour-là à une amende de
deux cents francs. Quelque temps après, il fut cité de nouveau, et le mandarin lui demanda s'il avait fait les sacrifices accoutumés au nouvel an, « J*ai fait, répondit-il, un repas à tous les pauvres du village; mais je ne sais ce que c'est que de faire des sacrifices superstitieux. — Qu'on lui enlève tous ses biens, s'écria le juge en fureur, et qu'il soit réduit à la mendicité ! — Mon père, répondit généreusement le confesseur, fut autrefois obligé de mendier. Je serai heureux de marcher sur ses traces. »
Comme c'était surtout à l'argent des fidèles qu'on en voulait, des personnages chrétiens de la cour s'interposèrent et obtinrent un édit qui accordait la liberté religieuse, moyennant une amende de dix francs à payer, pour les pauvres, et une de deux cents francs pour les riches, plus une contribution annuelle de cinq mille francs, payée en commun par tous les chrétiens. Ces abominables exactions furent exigées avec la dernière rigueur même des femmes et des enfants audessous de quinze ans, chose inouïe en Annam. Le^ fidèles montrèrent un détachement admirable ; il y en eut qui furent obligés de vendre leurs cabanes et jusqu'à leurs habits, pour satisfaire aux exigences du fisc. On les voyait s'en aller parles chemins, hâves, nus et décharnés par la faim, couchant en plein air, puisqu'ils n'avaient plus d'abri, mais heureux et fiers d'avoir tout perdu pour Jésus-Christ. Comme les hommes de la Constituante devaient le proclamer, cinq ans plus tard, à propos des prêtres et des évêques français, qui préférèrent, eux aussi, une noble pauvreté au paijure, les persécuteurs annamites purent se dire, en parlant de nos chrétiens : « Nous avons empoché leur argent, mais ils ont gardé leur honneur. »
État delà reli|;^on dans la basse Cochinchine (fafafS*
tlSS.) — Dans la basse Cochinchine et le Cambodge, où résidait l'évèque d'Adran, la situation était encore plus cri -
MONSEIGNEUR D'ADRAN (1770-1790) 399
tique, à cause des guerres incessantes qui n'avaient presque pas cessé de désolôr le pays.
On a vu que Mgr d'Adran s'était d'abord établi au Cambodge. Au bout de quelques mois, sur les instances du grand mandarin qui commandait la province de Can-cao, au nom du prince légitime de Cochinchine, il vint s'établir auprès de cette ville, dans un grand terrain que le gouvernement lui offrit. Bientôt plusieurs milliers de chrétiens que la misère et la guerre avaient chassés du Dong-naï vinrent s'établir auprès de lui. Il fallut pourvoir aux frais d'établisseipent; le vicaire apostolique ne savait, au milieu de la détresse générale, où trouver des ressources, pour faire face à tant de besoins. Sa grande âme en parut un instant ébranlée. Voici ce qu'il écrivait au mois de juin 1776 : « J'envie le sort de M. Morvan, qui, après avoir été quelque temps témoin de ces misères, en a été délivré par une mort précieuse aux yeux du Seigneur, le 13 janvier de cette année. M. Faulet est entré chez les Stiengs', petit royaume au nord, entre le Cambodge et la Cochinchine, avec espérance d'y réussir. M. Grenier est entré en Cochinchine, au mois de février ^ J'ai ordonné deux nouveaux prêtres ! tous deux sont élèves du collège, et répondent aux espérances qu'on en a conçues. J'en ordonnerai un autre, aux quatretemps prochains. Il y en a d'autres déjà bien disposés qui se préparent pour la suite. »
Comme on le voit, l'oeuvre du sacerdoce indigène paraissait avec raison au vicaire apostolique l'espérance de l'avenir, au
1 . C'est le premier essai de mission chez les sauvages de la basse Cochinchine, M. Faulet ne put tenir à Tinsalubrité du climat. Après trois accès de fièvre pernicieuse, il fut forcé d'abandonner cette œuvre et de retourner se faire soigner en Europe, Il mourut eu route, à Batavia, 1783.
2. M. Grenier ne demeura pas longtemps en basse Cochinchine. Pris par les Tay-son, près Baria, dans le courant de celte année, 1776, il fut cruellement battu de verges. A la suite de ces mauvais traitements, la fièvre et la dysenterie se déclarèrent. Il mourut en odeur de sainteté, au mois de juin 1777.
milieu des calamités présentes de la mission, et il y donnait tous ses soins. Mais que de difficultés pour faire subsister ce petit collège avec de pareils troubles ! Revenue de Pondichéry à lasuite deTévêque d*Adran, Thumble famille s'était promenée avec lui du Cambodge à Can-cao. Au mois de septembre 1775, elle s'installa enfin au bord de la mer^ près du ruisseau de Cayquao,avecM.Morvan, son supérieur. Celui-ci étant mort quatre mois après, M. Leclerc, qui travaillait au Laos, en fut rappelé pour prendre la direction des pauvres écoliers. Ils demeurèrent pendant deux ans à peu près tranquilles dans leur retraite. Vers le milieu de 1778, un parti de pirates cambodgiens vint piller cet établissement. Ils tuèrent quatre élèves, brûlèrent la maison et Téglise, massacrèrent plusieurs chrétiens, entre autres sept religieuses annamites, qui préférèrent se laisser égorger, plutôt que de consentir à la brutalité de ces bandits. La perte matérielle de la mission fut de quarante mille francs environ. Mgr d'Adran, voyant qu'on ne pouvait plus tenir au Cambodge, profita de ce que Nguyen-anh avait recouvré Tannée précédente la basse Cochinchine, pour aller établir ses élèves dans la chrétienté de Tan-trieu, auprès de Bien-boa; il y demeura jusqu'au mois de mars 1782.
Rapports avec le roi de Coehinehine (1 W8-t 989).-— C'est à cette époque qu'il noua des relations suivies avec le roi de Cochinchine, auquel, comme je l'ai dit, il avait déjà sauvé la vie auparavant, en le cachant pendant un mois dans sa maison au Cambodge. Ce prince, après avoir reconquis la basse Cochinchine, à la fin de 1776, résidait habituellement à Bien-boa, d'où il dirigeait des expéditions dans les provinces de Binh-thuan et de Phu-yen. C'est là que commença entre l'évêque et le roi, cette longue amitié qui devait durer jusqu'à la mort de l'évêque d'Adran et dont les résultats furent d'assurer trente ans de paix à l'Eglise, si longtemps persécutée, de Cochinchine. Tout le temps qu'il n'était pas occupé au
MONSEIGNEUR D'ADRAN (1770-1790) 401
loin par ses expéditions militaires, le prince avait de fréquents rapports et de longues conversations avec Mgr Pigneaux; tantôt ille faisait venir chez lui à Bien-hoa, tantôt, suivi seulement de deux ou trois mand^irins, il lui rendait visite à Tan-trieu, s'asseyant familièrement et sans apparat sur la même natte. De quoi s'entretenaient donc ces deux hommes, si différents par l'éducation, les mœurs et les idées? On ne peut douter que la question religieuse ne tînt la première place dans ces longs colloques entre Tévêque et le prince dépouillé d'une partie de ses États. L'âme apostolique de Mgr d'Adran aurait voulu dédommager ce roi aux trois quarts détrôné, de la couronne temporelle qui chancelait sur son front, par l'espérance d'une autre couronne plus précieuse et plus durable, à l'abri des révolutions et des défaites militaires. Le prince, dompté par le malheur, écoutait avec respect la parole de l'évêque, mais il faisait ses objections, qui portaient principalement sur le culte des ancêtres, et l'accusation de manquer de piété filiale qui était faite ordinairement aux chrétiens. Au fond il me paraît fort douteux que le roi ait jamais eu l'intention sérieuse de se faire chrétien; mais, au moins, dans ces conversations sur la religion, bien des préjugés tombaient, bien des calomnies étaient mises à néant, et si le prince ne se sentait pas la force d'embrasser la morale austère du christianisme, il était forcé d'avouer la sublimité de sa doctrine, et ne pouvait faire moins que d'accorder la liberté religieuse aux fidèles. Aussi plusieurs des grands mandarins de la petite cour fugitive embrassèrent, dès cette époque, la religion chrétienne, et montrèrent à leur roi que les enfants de l'Église sont encore les sujets les plus fidèles et les soldats les plus dévoués.
Nous lisons même, dans les mémoires du temps, que la
messe se célébrait régulièrement, au palais, les dimanches et
jours de fête, pour les officiers de la cour et les mandarins
chrétiens. Le roi y assistait souvent et écoutait, avec atten-
tion, les'allocutions, que Tévêque y faisait dans un style clair et très élégant, car il possédait à merveille toutes les délicatesses de la langue des lettrés.
Fuite an Cambodge (mars 1989). — Cette ère de paix religieuse et politique ne pouvait durer. Au mois de mars 1782, Nguyen-anh perdit de nouveau la basse Cochinchine, et fut obligé de s'enfuir à Phu-quoc. Mgr d'Adran eût essayé en vain de rester en Cochinchine avec le collège devant rinvasion victorieuse desTay-son. Il fut donc à son tour forcé d'abandonner la mission, en y laissant trois prêtres annamites et un franciscain espagnol, le P. Ferdinand Odemilla, qui, malgré toutes les instances qu'on lui fit, se refusa à quitter le pays. Deux autres religieux du même ordre furent plus prudents, et suivirent le vicaire apostolique au Cambodge.
Mgr d'Adran allait recommencer, comme en 1770, une vie de pérégrinations et de périls incessants. En administrateur prévoyant, il avait pris la précaution d*envoyer en avant des bateaux de riz et d'autres provisions nécessaires à sa subsistance et à celle de son nombreux personnel. La précaution n'était pas superflue : arrivé dans la rivière du Cambodge, à une journée au-dessous de Ou-don, il vit venir à lui M. Liot, qui fuyait, de son côté, avec ses chrétiens, devant l'invasion des Siamois, qui avaient envahi tout le Cambodge et y exerçaient toutes sortes de ravages. Il fallut rester là, entassés dans les bateaux, pendant six semaines. Au bout de ce temps, les Siamois ayant évacué le pays, après avoir tout ruiné et pillé sur leur passage, la petite troupe apostolique remonta à l'emplacement de la chrétienté de M. Liot, un peu au-dessous de la capitale *. Naturellement, on n'y trouva plus que des cendres, tous les établissements de la mission ayant été brûlés par les Siamois. On construisit à la hâte quelques cabanes